durant quelques années une glorieuse carrière. Hardis, adroits, dès
longtemps aguerris, ils contre-balancèrent bientôt les forces navales
de leurs voisins et celles des marines européennes. Dès 1694, ils
régentaient Gombroun, les divers ports du golfe Persique, et ne se
contentaient plus d'attirer dans leur repaire les navires chargés des
marchandises de l'Inde, mais inauguraient la course sur la mer d'Oman.
Le mal naît de l'excès du bien. La piraterie nuisit à la prospérité de
Mascate. Pendant que les capitaines s'enrichissaient des dépouilles
opimes de leurs victimes, la péninsule s'appauvrissait, faute de
pouvoir écouler des denrées trop abondantes eu égard à la population
qu'elle devait nourrir.
Vers 1730 l'imamat, constitué en gouvernement indépendant, remplaça
l'oligarchie des capitaines et des pirates arabes. Dès lors Mascate
releva haut et fier le rouge étendard. N'était la répression des
querelles religieuses suscitées par le schisme wahabite, l'intervention
de l'Angleterre, dont l'Imam eut la malencontreuse idée de solliciter
l'appui contre ses sujets, l'État de Mascate n'aurait connu depuis un
siècle que des jours paisibles, et jouirait d'une indépendance inconnue
de ses pareils.
Le sultan Seïd-Saïd, père de l'Imam actuel, réclamait en Asie le
sud-ouest de la côte arabique depuis Aden jusqu'à Raz-el-Had, les
territoires d'Oman, les rivages et les îles du golfe Persique, y
compris les îles Bahreïn. En Afrique, il se déclarait roi de la côte
depuis le cap Delgado jusqu'au cap Gardafui, souverain des ports de
Mengallaw, Lindî, Quiloa, Mélinde, Lamou, Brava, Magadoxo et des îles
importantes de Mafia, Zanzibar, Pemba, Socotra. A lui encore la longue
et étroite zone persane formée par le Laristan, les îles d'Ormuzd et de
Kichm.
Il mourut.
Ses deux fils se partagèrent l'empire. L'un est aujourd'hui sultan de
Zanzibar et gouverne les îles et la côte d'Afrique; l'autre, sultan de
Mascate, règne d'une manière toute platonique sur les provinces d'Asie.
Bahreïn et ses anciennes possessions persanes ont reconquis leur
indépendance ou sont passées sous le fouet d'un nouveau maître.
Aujourd'hui l'Imam ne saurait compter que sur les territoires arabes du
continent. Encore est-ce bien certain? L'empire britannique, ce Briarée
dont les bras innombrables enserrent l'univers, entretient auprès
de lui un mentor diplomatique placé sous l'intelligente direction
du colonel Ross, et dans le port, devant le palais, un stationnaire
toujours à l'ancre.
L'agent consulaire cherche une distraction dans le commerce du charbon
et le change ultra-avantageux de la roupie anglaise acceptée des
populations côtières de la mer des Indes et du golfe Persique; mais
les officiers de marine, commis à ces fonctions de geôliers, trouvent
souvent les heures bien longues: les inscriptions rupestres gravées sur
les falaises, en caractères monumentaux, témoignent de leur oisiveté.
[Illustration: ENTRÉE DU PALAIS DE L'IMAM DE MASCATE. (Voyez p. 205.)]
Malgré son état de sujétion, l'Imam est un souverain heureux. Ses
revenus excèdent ses dépenses, son harem se contente de privations
et d'un maigre pilau; il n'a même pas à redouter les lubies
révolutionnaires de ses sujets, que l'Angleterre s'empresserait de
mettre au pas s'il était nécessaire. Une armée peu nombreuse, une
police payée par les négociants, suffisent à maintenir le pays et la
ville dans le calme le plus parfait. Mascate est une des rares cités
de l'Orient où l'on jouisse d'une sécurité complète et que l'on puisse
parcourir sans danger à toute heure de jour et de nuit.
Le sultan mène de front affaires et plaisirs. Sa Majesté trafique,
brocante, charge ses nombreux navires de denrées d'un écoulement
facile, achète aux Indes les marchandises utiles à ses sujets et fait
noblement concurrence aux négociants banians, obligés d'acquitter les
droits de douane dont s'exonère leur rival.
Comme son propriétaire, la résidence a deux aspects: par la simplicité
des façades et par son étendue elle ne diffère guère d'une habitation
privée; mais la demeure souveraine se décèle dès la porte, cette
partie si essentielle des palais orientaux qu'elle paraît en résumer
l'activité et l'influence. La baie monumentale, entourée d'une élégante
archivolte de pierre sculptée, est fermée par des battants massifs; une
foule bariolée de gardes et de clients encombre les abords; des lions
bien vivants frappent de leur queue frémissante les barreaux de cages
ménagées derrière les huisseries.
La tradition a les reins solides dans le pays du soleil! Cette porte
qui nous surprend par son aspect solennel n'est-elle pas la copie des
entrées de Dour Sarioukin et des grandes villes assyriennes ou juives?
Sous ces voûtes épaisses s'assemblaient les vieillards qui rendaient la
justice, les agriculteurs partant pour les champs, les soldats revenant
de la guerre, oisifs et curieux aussi fiers de conter leurs exploits
que d'écouter les nouvelles et les cancans. Les anges de Sodome y
trouvèrent Loth; Mardochée y apprit le complot de Bagathan et de Tharis
contre la vie du roi.
Et ces lions, comme ils me rappellent bien les fauves conservés, pour
les chasses royales, dans les palais d'Assour-banipal! Comme elles
paraissent vécues, les aventures extraordinaires de Daniel!
L'Imam accueille avec affabilité les étrangers. Dès leur entrée, les
hôtes sont aspergés d'eau de rose avec une telle prodigalité, qu'ils
ne sauraient échapper aux mains des serviteurs chargés de ce soin sans
contracter une migraine de huit jours. L'état-major est gratifié de
sorbets et de _halwa_, sorte de confiture analogue au _rahat-loukoum_
des Turcs, tandis que l'équipage du navire reçoit, de la part du
sultan, des moutons exquis, deux charges de cucurbitacées et enfin des
gousses, semblables à celles du haricot vert, produites par un arbre
indigène. Le quinquina paraît sucré auprès de ce légume rafraîchissant.
L'Imam habite Mascate pendant les mois d'hiver; il n'y fait jamais un
long séjour. Son harem, étroitement installé, préfère à une demeure
insuffisante les bois de palmiers qui s'étendent au-dessus du port de
Mattrah. Moins bien abrité que la capitale contre les vents de mer,
mais pourvu d'une rade très vaste, ce port se prête au va-et-vient des
barques indigènes et à l'installation de chantiers maritimes. Un bon
chemin... arabe met en communication les deux villes, distantes de
quelques lieues.
La population de Mattrah est composée de sémites musulmans; celle de
Mascate est formée d'éléments si divers, qu'il serait malaisé de trier
les différentes races qui pullulent dans les bazars, les rues ou les
huttes de feuillage voisines de l'enceinte. Les négociants banians ont
seuls un type bien caractérisé. Vigoureux quoique menus de formes,
de taille moyenne, habillés d'une peau olivâtre, dotés d'yeux noirs
démesurément fendus, de cheveux plats et soyeux, ils ne sauraient être
confondus avec les Arabes, superbes de constitution, blancs de peau,
coiffés de cheveux bouclés, avec les métis formés d'Arabes, de Persans,
de Béloutchs, ou avec les Juifs, purs de race, mais malingres et
chétifs.
Aux parsis sont réservés les vêtements de lin et l'horrible tiare de
toile cirée; aux musulmans indigènes, la gandourah de laine blanche, la
veste brodée et le turban de soie ou d'indienne bariolée de couleurs
éclatantes. Les israélites revêtent une longue chemise et coiffent
leur crâne rasé d'un petit rond de paille; sur les tempes pendent de
longues boucles rougies au henné. Qu'il y ait bataille entre musulmans
et juifs, et les malheureuses papillotes deviennent l'objectif des
opérations militaires de l'ennemi.
[Illustration: NÉGOCIANT MUSULMAN DE MASCATE.]
Il aura un réel mérite, l'auteur d'un long chapitre sur les dames de
Mascate. L'élément européen est uniquement représenté par la femme de
l'agent consulaire anglais. Condamnés à célébrer leurs rites au plus
profond de leur cœur, les Indiens traversent l'imamat en voyageurs et
n'amènent point leur famille; le harem du sultan, enfermé derrière
des murs élevés ou retiré à Mattrah, est d'autant mieux clos que les
étrangers sont plus nombreux. Seules les femmes de basse condition,
sans jeunesse ni beauté, fréquentent les rues de la ville. Elles
portent une chemise courte retombant sur un pantalon collant et cachent
leur visage sous un loup qui laisse paraître les yeux et le menton. Un
voile enroulé autour de la tête et du cou raccorde le masque avec la
coiffure.
[Illustration: FEMME DE MASCATE.]
Mieux pourvu de marchandises que de jolies acheteuses, le bazar reçoit
en abondance les produits que lui apportent les navires de toutes
provenances; Goudjerate, Surate, Bombay, le golfe du Bengale, Ceylan,
Sumatra, Madagascar, Maurice, Java, la Perse, Bassorah ont ici leurs
représentants commerciaux. Arriver à s'entendre est une laborieuse
besogne quand on habite ce pandémonium maritime. De l'hindoustani
mêlé à quelques dialectes indigènes s'est formée une langue, _lingua
franqua_, qui est devenue l'idiome des transactions commerciales entre
Mascate et les ports de la côte. On s'illusionnerait profondément si
on la supposait, en raison de son titre, à la portée d'un Européen
fraîchement débarqué.
Le bas peuple parle arabe, mais il s'exprime aussi en hindoustani et
entend presque toujours le persan.
Il est très difficile d'évaluer la population d'une ville musulmane.
Point de registres de l'état civil, point de contrôle légal de
l'existence des femmes cachées dans le harem. Attribuons cinq
cent mille sujets à l'Imam de Mascate, évaluons à soixante mille
les gens de différentes nationalités vivant dans la capitale, et
nous serons peut-être bien généreux ou bien avares. Mattrah aurait
vingt mille âmes; Sohar, port de mer situé au nord de Mattrah,
neuf mille; enfin Rostak, ancienne résidence de l'Imam, bâtie dans
l'intérieur, se glorifierait d'une population comparable à celle de
son heureuse rivale. A part ces villes, le pays ne possède aucun
centre d'habitations stables. Les Arabes, nomades ici comme partout,
s'installent l'hiver dans des huttes de feuillage, mais vivent le plus
souvent sous la tente.
2 novembre.--La poudre française et celle de l'Imam luttent de
résonance et de fumée. La baie est obscurcie. J'ai voulu visiter
la batterie musulmane. Un escalier délabré conduit au sommet de la
citadelle; on ne saurait l'user davantage sans une permission spéciale.
Je suis en règle. La porte s'ouvre, et je gravis les degrés entrecoupés
de larges paliers qu'habitent, solitaires, de beaux moutons à l'engrais.
Où sont les verts pâturages, les herbes tendres, les ruisseaux
limpides, l'ombre des babouls au feuillage délicat? Pauvre Robin
Mouton! tu n'entends plus le chalumeau du pâtre ou la clochette de ton
guide, le bélier aux longues cornes. L'odeur de la poudre, chère aux
guerriers, a remplacé les senteurs des prairies; tes pieds ne foulent
plus les doux gazons; tes ongles s'usent sur la dure pierre et l'on
aiguise le couteau qui doit mettre un terme à ta triste existence.
Pauvre Robin Mouton, es-tu assez mouton pour engraisser encore?
L'escalier de la forteresse conduit d'abord à une terrasse où se
prélassent six canons de noble origine. Ils virent le jour sur les
rives du Tage, comme en témoignent les armoiries de la culasse. Ces
pièces, pointées dans la direction du goulet, se chargent naturellement
par la gueule. Gare au maladroit placé derrière elles à l'instant
de l'explosion! Les affûts de bois sont si vermoulus, le recul si
irrégulier, qu'on ne sait où se blottir. Chaque salut coûte à l'Imam
les jambes ou les bras de quelque servant, mais qu'importe!
«Périssent tous mes artilleurs plutôt que ma réputation de gentleman,»
disait-il encore récemment. A leurs nobles pensées on reconnaît les
grands hommes.
Les derniers degrés de l'escalier, puis une méchante échelle,
conduisent à une plate-forme établie sur le point culminant du rocher.
La mer, calme, bleue, animée par les embarcations des navires français
et anglais toujours en mouvement dans le port, semble fière de porter
une paire de navires outre le bateau de l'Imam, pavoisé en l'honneur de
je ne sais quelle fête musulmane. Au pied de la citadelle, les maisons
blanches de Mascate; on ne les dominerait pas mieux si l'on chevauchait
le vautour qui plane au-dessus de nos têtes. Derrière la ville, deux
vallées, serrées entre de hautes montagnes, verdies de place en place
par des jardins.
[Illustration: JARDIN DE MASCATE.]
Une chapelle portugaise s'élève à l'angle de la terrasse. Sa coupole
supporte sans fléchir un odieux croissant, mais les chapiteaux placés
au-dessus des colonnes engagées, l'ornementation de la porte, ne
sauraient laisser de doute sur la destination primitive de l'édicule.
Les battants sont clos: d'impurs Faranguis souilleraient un temple bâti
par des chrétiens.
Nous ne pouvions quitter Mascate sans visiter les jardins aperçus
du haut de la citadelle. Ici, comme sur toute la côte, on achète
chaque feuille au prix de copieux arrosages. L'eau provient de
puits entretenus par des infiltrations profondes. Une poche de cuir,
manœuvrée soit à bras, soit à l'aide d'un attelage de bœufs, amène
l'eau à la surface du sol.
5 novembre. _Bouchyr._--Encore la rade de Bouchyr! Encore un nouveau
gouverneur! La ville prospère sous la haute direction d'un jeune homme
de vingt-six ans, le _malekè toudjar_ (roi des marchands), fils d'un
très riche négociant dont l'âme s'envola l'année dernière vers un monde
meilleur.
[Illustration: PUITS A MASCATE.]
Les désirs d'un Persan enrichi, fût-il soldat, domestique, mendiant,
sont peu variés. Son père enterré et ses millions réalisés, le Nabab
gagnait Stamboul, y demeurait six mois, et reprenait le chemin de la
patrie escorté de douze femmes de race et de beauté variées, pour le
transport desquelles il affrétait un navire spécial. J'oubliais: une
machine à glace et quelques chevaux anglais faisaient également partie
du convoi.
Cependant le prince Zellè Sultan comptait et recomptait les krans
employés à cette admirable expédition. Une si belle conduite méritait
sa récompense. A peine le voyageur avait-il débarqué, qu'il recevait,
comme don de joyeux retour, la haute charge de gouverneur de Bouchyr.
Depuis lors ce sont chaque jour honneurs inespérés. Dans l'espace
de six mois le Malek a atteint le faîte de la hiérarchie civile et
militaire: croix, rubans, plaques, médailles surchargent son cou,
constellent sa poitrine, et le prince royal rêve encore d'un ordre
nouveau pour son sujet favori.
«Eutrapèle, aussitôt qu'il voulait nuire à quelque imbécile,
l'affublait des plus riches habits, et voici son dangereux dilemme:
«En se voyant si bien vêtu, mon drôle endosse aussitôt, avec l'habit
des maîtres du monde, leur ambition et leur vanité! Monsieur dormira
jusqu'à midi. Monsieur, dédaigneux de l'honnête emploi qui le fait
vivre, ira sur les brisées galantes des petits-maîtres, dévoré par
l'usure, et puis, un beau jour, nous prendrons tout doucement le glaive
du gladiateur ou le licou du maraîcher.»
Horace avait vu juste.
Bouffi d'orgueil, le malekè toudjar répondit par des présents princiers
à chaque faveur nouvelle. Tant plus sa poitrine s'étoilait, tant plus
les vieux bas paternels se vidaient. En a-t-il vu le fond? Je le
crains. Si quelques milliers de tomans se cachent encore dans un pli,
ils s'envoleront bientôt, car, aux anciens titres du Malek, le roi de
son côté vient de joindre celui de grand amiral, avec la charge de
subvenir à l'entretien du _Persépolis_.
Qu'est-ce que le _Persépolis_?
Un aviso.
J'ai frotté mes yeux quand j'ai vu flotter le lion et le soleil à
l'arrière d'un vaisseau ancré dans la baie; mais je me suis rendue à
l'évidence. Oui, Sa Majesté possède un aviso armé de canons et pouvant
naviguer... avec du charbon.
Depuis quelques années le _madakhel_ (malversation administrative)
était dans le marasme. On avait extorqué au roi, sous les prétextes les
plus divers et les mieux justifiés,--usine à gaz, lumière électrique,
casques en cuir bouilli pour l'armée, grande route de Kazvîn, fabrique
de bougies,--un certain nombre de millions, et Nasr ed-din se montrait
circonspect. Toujours l'histoire du guillotiné par persuasion.
Quelques esprits inventifs décidèrent pourtant Sa Majesté à devenir le
chef d'une puissance maritime: le règne de l'Angleterre avait assez
duré. Mal instruit par les insuccès de ses précédentes tentatives,
le souverain commanda une flotte. Pourquoi l'aviso et la petite
chaloupe qui la composent furent-ils construits à Hambourg? Mystère
et discrétion. Le Chah n'avait pas, j'imagine, la pensée de faire sa
cour au roi de Prusse. J'aime mieux croire que les mandataires de Sa
Majesté trouvèrent dans les chantiers de l'Elbe des complaisances que
n'auraient pas eues les maisons françaises ou anglaises.
Lorsque les deux bateaux furent prêts, on les confia aux soins de
marins allemands, chargés d'amener le plus grand en rade de Bouchyr
et de conduire le plus petit, simple embarcation de plaisance, à
l'embouchure du Karoun.
Le _Persépolis_ ne saurait servir de vaisseau-école, car les officiers
refusent d'instruire les marins indigènes; le roi n'ose remercier
l'état-major, dans la crainte, peut-être fondée, de perdre sa flotte
s'il la confie à ses favoris; faute de combustible, le navire ne
manœuvre pas. La coque se couvre d'une végétation particulièrement
touffue dans le golfe Persique, et l'un de ces matins on s'apercevra
que le _Persépolis_ a poussé de si profondes racines qu'il est
solidement accroché au fond de la mer.
Dernièrement, le roi, fatigué de payer tous les mois la solde
des officiers et de l'équipage, ordonna de mettre son aviso à la
disposition du commerce.
Les immenses salons de l'_andéroun_ occupent la plus grande partie du
bâtiment; les cales sont fort petites, et, fussent-elles bondées, le
fret ne saurait payer le charbon que consomme la machine. D'autre part,
les négociants refusèrent de confier leurs marchandises au bateau de Sa
Majesté: vers qui se fussent-ils retournés en cas de sinistre?
Seul le malekè toudjar pouvait sauver le monarque. Il est entré
hier dans la bonne voie. La poudre manquait pour tirer en l'honneur
de l'anniversaire de la naissance de Nasr ed-Din Chah la salve
réglementaire--autant de coups de canon que d'années--les magasins du
nouvel amiral y ont pourvu.
Prends garde, malekè toudjar! Zellè Sultan te demandera bientôt tes
douze femmes et ta machine à glace; et tu seras heureux si, ta vie
durant, il te reste deux _chaïs_ par jour pour te nourrir de concombres!
15 novembre.--Grâce à la poudre du malekè toudjar, aux canons de la
France et de l'Angleterre, la naissance du roi fut fêtée bruyamment.
Les trois navires étaient pavoisés de drapeaux multicolores, les
barques indigènes parcouraient la baie; la ville elle-même s'animait
sur le soir aux clartés fumeuses des lampions, et le télégraphe
transmettait à Sa Majesté la nouvelle de la _superbe manifestation
internationale_ faite en son honneur dans le grand port de l'empire.
Puisse cette dépêche rappeler à la _Kébla de l'univers_ que nous
attendons son bon plaisir!
Nos jeunes camarades nous ont rejoints, le temps passe, et
l'autorisation de recommencer les fouilles s'attarde dans les cartons
ministériels. Une lettre de la légation de France, une dépêche du
docteur Tholozan assurent que toutes les difficultés sont levées...,
mais nous conseillent de surseoir à notre départ.
17 novembre. _Bassorah._--Nous nous morfondions à Bouchyr. Le
_Scorpion_ avait hâte de reprendre sa route vers Madagascar. Marcel
n'a pas hésité à franchir une nouvelle étape contre vent et marée et à
se rapprocher du tombeau de Daniel, tout en gardant ses communications
télégraphiques avec la Perse.
Novembre s'achève, le pèlerinage d'avril ne doit pas trouver les
chantiers ouverts: quel temps nous restera-t-il pour exécuter les
fouilles, si l'on ajourne indéfiniment notre entrée en Susiane? Marcel
a changé les fonds dont nous disposons contre des krans persans, et,
afin d'éviter les difficultés administratives ou financières qui se
présentèrent quand nous dûmes extraire des coffres du gouverneur
l'argent déposé chez Zellè Sultan, il a partagé le trésor entre les
quatre cantines où sont enfermés nos vêtements.
Il s'agit maintenant de n'être point pillés. Chacun sachant que,
l'hiver dernier, la fortune de la mission était déposée à Dizfoul, nous
espérons franchir le _hor_ et le désert sans exciter les convoitises
des nomades.
Comme le _Scorpion_ poussait ses feux, un navire de la Compagnie
British India mouillait près de lui. Je ne pensais pas que ses larges
flancs portaient la frise des lions confisquée par la douane de
Bassorah. Dès notre arrivée à Bouchyr, une dépêche avisait MM. les
Turcs de la venue prochaine d'une canonnière française, autorisée,
disait-on, à réclamer, au nom du gouvernement de la République, les
collections indûment saisies.
Le directeur de la douane fut pris d'une telle frayeur, qu'il oublia
son serment de vendre à prix d'or la liberté de nos caisses. Un navire
anglais était en partance: «Au nom de Aïssa, retardez votre départ;
nous vous portons les colis de M. Dieulafoy, s'écriait un officier
accouru à force de rames. Débarrassez-nous de cette vermine française;
les _belems_ accosteront dans quelques instants.»
Les frises seront déposées à Port-Saïd et rechargées sur un navire
des Messageries. Marcel a écrit au consul de France pour le prier de
veiller à ce transbordement. Si nos dépouilles terrestres engraissent
le sol de la Susiane ou les poissons de l'Océan, la mère patrie
conservera du moins un beau témoignage des travaux et des efforts de
ses enfants.
18 novembre. _Bassorah._--La venue du _Scorpion_ produit ici la
meilleure impression. Turcs et Arméniens semblaient croire que, depuis
nos désastres, l'unique flotte du monde était celle de Sa Gracieuse
Majesté; tous le regrettaient sincèrement. L'Anglais n'est pas aimé de
ces populations musulmanes, auxquelles il rend cependant de si grands
services: le joug est lourd, la main dure, brutale. A l'étranger on
respecte le fils d'Albion parce qu'il est fort et puissant, on estime
son honnêteté commerciale; nulle part je n'ai vu qu'il ait su inspirer
de la sympathie.
«Que viennent donc faire les Français? disaient derrière nous quelques
gros turbans, tout en fumant le narghileh dans les cafés de Bassorah.
Vont-ils nous débarrasser des _barbes rouges_?»
Tels ne sauraient être les desseins de pacifiques archéologues. Nos
pensées sont concentrées sur Darius et Xerxès; notre diplomatie
s'emploiera à faire des grands rois les fidèles alliés de la France. Ce
sont là des menées souterraines qui, je l'espère, ne troubleront pas la
paix du monde.
20 novembre. _Amarah._--Un bateau s'apprêtait à remonter le Tigre
jusqu'à Bagdad; il fallait dire adieu à nos compatriotes et gagner
cette petite ville d'Amarah où nous éprouvâmes, il y a cinq mois, une
si cruelle déception.
Divers motifs ont engagé mon mari à suivre, une troisième fois, un
itinéraire si difficile. Il désire rester autant que possible en
communication avec la légation de France; il veut cependant marcher
de l'avant et se porter sur le point de la frontière persane le
plus rapproché du tombeau de Daniel, afin d'indiquer ses intentions
et d'imposer une réponse qu'on lui ferait peut-être attendre assez
longtemps pour rendre impossible la reprise des travaux. Cette solution
probable des difficultés pendantes doit être prévue et déjouée. Quoi
qu'il advienne, nous partirons pour Suse avant la fin du mois. Le lion
à la jaune crinière m'a donné rendez-vous; il m'attend; je tiendrai la
parole que je donnai l'été dernier au roi des animaux.
Dès l'arrivée nous avons couru aux informations. Un soleil de feu
a brûlé le _hor_, mais les premières pluies d'hiver vont alimenter
les marais desséchés. Les caravanes de Dizfoul, dont le trafic est
interrompu depuis six mois faute d'eau pour abreuver bêtes et gens
le long du chemin, s'ébranleront bientôt et amèneront à Amarah les
muletiers trop heureux de trouver un chargement de retour. La mission
atteindra ainsi sans tambour ni musique les domaines du prophète.