Devenus maîtres de leurs destinées, les Arabes de Mascate parcoururent

durant quelques années une glorieuse carrière. Hardis, adroits, dès

longtemps aguerris, ils contre-balancèrent bientôt les forces navales

de leurs voisins et celles des marines européennes. Dès 1694, ils

régentaient Gombroun, les divers ports du golfe Persique, et ne se

contentaient plus d'attirer dans leur repaire les navires chargés des

marchandises de l'Inde, mais inauguraient la course sur la mer d'Oman.

Le mal naît de l'excès du bien. La piraterie nuisit à la prospérité de

Mascate. Pendant que les capitaines s'enrichissaient des dépouilles

opimes de leurs victimes, la péninsule s'appauvrissait, faute de

pouvoir écouler des denrées trop abondantes eu égard à la population

qu'elle devait nourrir.

Vers 1730 l'imamat, constitué en gouvernement indépendant, remplaça

l'oligarchie des capitaines et des pirates arabes. Dès lors Mascate

releva haut et fier le rouge étendard. N'était la répression des

querelles religieuses suscitées par le schisme wahabite, l'intervention

de l'Angleterre, dont l'Imam eut la malencontreuse idée de solliciter

l'appui contre ses sujets, l'État de Mascate n'aurait connu depuis un

siècle que des jours paisibles, et jouirait d'une indépendance inconnue

de ses pareils.

Le sultan Seïd-Saïd, père de l'Imam actuel, réclamait en Asie le

sud-ouest de la côte arabique depuis Aden jusqu'à Raz-el-Had, les

territoires d'Oman, les rivages et les îles du golfe Persique, y

compris les îles Bahreïn. En Afrique, il se déclarait roi de la côte

depuis le cap Delgado jusqu'au cap Gardafui, souverain des ports de

Mengallaw, Lindî, Quiloa, Mélinde, Lamou, Brava, Magadoxo et des îles

importantes de Mafia, Zanzibar, Pemba, Socotra. A lui encore la longue

et étroite zone persane formée par le Laristan, les îles d'Ormuzd et de

Kichm.

Il mourut.

Ses deux fils se partagèrent l'empire. L'un est aujourd'hui sultan de

Zanzibar et gouverne les îles et la côte d'Afrique; l'autre, sultan de

Mascate, règne d'une manière toute platonique sur les provinces d'Asie.

Bahreïn et ses anciennes possessions persanes ont reconquis leur

indépendance ou sont passées sous le fouet d'un nouveau maître.

Aujourd'hui l'Imam ne saurait compter que sur les territoires arabes du

continent. Encore est-ce bien certain? L'empire britannique, ce Briarée

dont les bras innombrables enserrent l'univers, entretient auprès

de lui un mentor diplomatique placé sous l'intelligente direction

du colonel Ross, et dans le port, devant le palais, un stationnaire

toujours à l'ancre.

L'agent consulaire cherche une distraction dans le commerce du charbon

et le change ultra-avantageux de la roupie anglaise acceptée des

populations côtières de la mer des Indes et du golfe Persique; mais

les officiers de marine, commis à ces fonctions de geôliers, trouvent

souvent les heures bien longues: les inscriptions rupestres gravées sur

les falaises, en caractères monumentaux, témoignent de leur oisiveté.

[Illustration: ENTRÉE DU PALAIS DE L'IMAM DE MASCATE. (Voyez p. 205.)]

Malgré son état de sujétion, l'Imam est un souverain heureux. Ses

revenus excèdent ses dépenses, son harem se contente de privations

et d'un maigre pilau; il n'a même pas à redouter les lubies

révolutionnaires de ses sujets, que l'Angleterre s'empresserait de

mettre au pas s'il était nécessaire. Une armée peu nombreuse, une

police payée par les négociants, suffisent à maintenir le pays et la

ville dans le calme le plus parfait. Mascate est une des rares cités

de l'Orient où l'on jouisse d'une sécurité complète et que l'on puisse

parcourir sans danger à toute heure de jour et de nuit.

Le sultan mène de front affaires et plaisirs. Sa Majesté trafique,

brocante, charge ses nombreux navires de denrées d'un écoulement

facile, achète aux Indes les marchandises utiles à ses sujets et fait

noblement concurrence aux négociants banians, obligés d'acquitter les

droits de douane dont s'exonère leur rival.

Comme son propriétaire, la résidence a deux aspects: par la simplicité

des façades et par son étendue elle ne diffère guère d'une habitation

privée; mais la demeure souveraine se décèle dès la porte, cette

partie si essentielle des palais orientaux qu'elle paraît en résumer

l'activité et l'influence. La baie monumentale, entourée d'une élégante

archivolte de pierre sculptée, est fermée par des battants massifs; une

foule bariolée de gardes et de clients encombre les abords; des lions

bien vivants frappent de leur queue frémissante les barreaux de cages

ménagées derrière les huisseries.

La tradition a les reins solides dans le pays du soleil! Cette porte

qui nous surprend par son aspect solennel n'est-elle pas la copie des

entrées de Dour Sarioukin et des grandes villes assyriennes ou juives?

Sous ces voûtes épaisses s'assemblaient les vieillards qui rendaient la

justice, les agriculteurs partant pour les champs, les soldats revenant

de la guerre, oisifs et curieux aussi fiers de conter leurs exploits

que d'écouter les nouvelles et les cancans. Les anges de Sodome y

trouvèrent Loth; Mardochée y apprit le complot de Bagathan et de Tharis

contre la vie du roi.

Et ces lions, comme ils me rappellent bien les fauves conservés, pour

les chasses royales, dans les palais d'Assour-banipal! Comme elles

paraissent vécues, les aventures extraordinaires de Daniel!

L'Imam accueille avec affabilité les étrangers. Dès leur entrée, les

hôtes sont aspergés d'eau de rose avec une telle prodigalité, qu'ils

ne sauraient échapper aux mains des serviteurs chargés de ce soin sans

contracter une migraine de huit jours. L'état-major est gratifié de

sorbets et de _halwa_, sorte de confiture analogue au _rahat-loukoum_

des Turcs, tandis que l'équipage du navire reçoit, de la part du

sultan, des moutons exquis, deux charges de cucurbitacées et enfin des

gousses, semblables à celles du haricot vert, produites par un arbre

indigène. Le quinquina paraît sucré auprès de ce légume rafraîchissant.

L'Imam habite Mascate pendant les mois d'hiver; il n'y fait jamais un

long séjour. Son harem, étroitement installé, préfère à une demeure

insuffisante les bois de palmiers qui s'étendent au-dessus du port de

Mattrah. Moins bien abrité que la capitale contre les vents de mer,

mais pourvu d'une rade très vaste, ce port se prête au va-et-vient des

barques indigènes et à l'installation de chantiers maritimes. Un bon

chemin... arabe met en communication les deux villes, distantes de

quelques lieues.

La population de Mattrah est composée de sémites musulmans; celle de

Mascate est formée d'éléments si divers, qu'il serait malaisé de trier

les différentes races qui pullulent dans les bazars, les rues ou les

huttes de feuillage voisines de l'enceinte. Les négociants banians ont

seuls un type bien caractérisé. Vigoureux quoique menus de formes,

de taille moyenne, habillés d'une peau olivâtre, dotés d'yeux noirs

démesurément fendus, de cheveux plats et soyeux, ils ne sauraient être

confondus avec les Arabes, superbes de constitution, blancs de peau,

coiffés de cheveux bouclés, avec les métis formés d'Arabes, de Persans,

de Béloutchs, ou avec les Juifs, purs de race, mais malingres et

chétifs.

Aux parsis sont réservés les vêtements de lin et l'horrible tiare de

toile cirée; aux musulmans indigènes, la gandourah de laine blanche, la

veste brodée et le turban de soie ou d'indienne bariolée de couleurs

éclatantes. Les israélites revêtent une longue chemise et coiffent

leur crâne rasé d'un petit rond de paille; sur les tempes pendent de

longues boucles rougies au henné. Qu'il y ait bataille entre musulmans

et juifs, et les malheureuses papillotes deviennent l'objectif des

opérations militaires de l'ennemi.

[Illustration: NÉGOCIANT MUSULMAN DE MASCATE.]

Il aura un réel mérite, l'auteur d'un long chapitre sur les dames de

Mascate. L'élément européen est uniquement représenté par la femme de

l'agent consulaire anglais. Condamnés à célébrer leurs rites au plus

profond de leur cœur, les Indiens traversent l'imamat en voyageurs et

n'amènent point leur famille; le harem du sultan, enfermé derrière

des murs élevés ou retiré à Mattrah, est d'autant mieux clos que les

étrangers sont plus nombreux. Seules les femmes de basse condition,

sans jeunesse ni beauté, fréquentent les rues de la ville. Elles

portent une chemise courte retombant sur un pantalon collant et cachent

leur visage sous un loup qui laisse paraître les yeux et le menton. Un

voile enroulé autour de la tête et du cou raccorde le masque avec la

coiffure.

[Illustration: FEMME DE MASCATE.]

Mieux pourvu de marchandises que de jolies acheteuses, le bazar reçoit

en abondance les produits que lui apportent les navires de toutes

provenances; Goudjerate, Surate, Bombay, le golfe du Bengale, Ceylan,

Sumatra, Madagascar, Maurice, Java, la Perse, Bassorah ont ici leurs

représentants commerciaux. Arriver à s'entendre est une laborieuse

besogne quand on habite ce pandémonium maritime. De l'hindoustani

mêlé à quelques dialectes indigènes s'est formée une langue, _lingua

franqua_, qui est devenue l'idiome des transactions commerciales entre

Mascate et les ports de la côte. On s'illusionnerait profondément si

on la supposait, en raison de son titre, à la portée d'un Européen

fraîchement débarqué.

Le bas peuple parle arabe, mais il s'exprime aussi en hindoustani et

entend presque toujours le persan.

Il est très difficile d'évaluer la population d'une ville musulmane.

Point de registres de l'état civil, point de contrôle légal de

l'existence des femmes cachées dans le harem. Attribuons cinq

cent mille sujets à l'Imam de Mascate, évaluons à soixante mille

les gens de différentes nationalités vivant dans la capitale, et

nous serons peut-être bien généreux ou bien avares. Mattrah aurait

vingt mille âmes; Sohar, port de mer situé au nord de Mattrah,

neuf mille; enfin Rostak, ancienne résidence de l'Imam, bâtie dans

l'intérieur, se glorifierait d'une population comparable à celle de

son heureuse rivale. A part ces villes, le pays ne possède aucun

centre d'habitations stables. Les Arabes, nomades ici comme partout,

s'installent l'hiver dans des huttes de feuillage, mais vivent le plus

souvent sous la tente.

2 novembre.--La poudre française et celle de l'Imam luttent de

résonance et de fumée. La baie est obscurcie. J'ai voulu visiter

la batterie musulmane. Un escalier délabré conduit au sommet de la

citadelle; on ne saurait l'user davantage sans une permission spéciale.

Je suis en règle. La porte s'ouvre, et je gravis les degrés entrecoupés

de larges paliers qu'habitent, solitaires, de beaux moutons à l'engrais.

Où sont les verts pâturages, les herbes tendres, les ruisseaux

limpides, l'ombre des babouls au feuillage délicat? Pauvre Robin

Mouton! tu n'entends plus le chalumeau du pâtre ou la clochette de ton

guide, le bélier aux longues cornes. L'odeur de la poudre, chère aux

guerriers, a remplacé les senteurs des prairies; tes pieds ne foulent

plus les doux gazons; tes ongles s'usent sur la dure pierre et l'on

aiguise le couteau qui doit mettre un terme à ta triste existence.

Pauvre Robin Mouton, es-tu assez mouton pour engraisser encore?

L'escalier de la forteresse conduit d'abord à une terrasse où se

prélassent six canons de noble origine. Ils virent le jour sur les

rives du Tage, comme en témoignent les armoiries de la culasse. Ces

pièces, pointées dans la direction du goulet, se chargent naturellement

par la gueule. Gare au maladroit placé derrière elles à l'instant

de l'explosion! Les affûts de bois sont si vermoulus, le recul si

irrégulier, qu'on ne sait où se blottir. Chaque salut coûte à l'Imam

les jambes ou les bras de quelque servant, mais qu'importe!

«Périssent tous mes artilleurs plutôt que ma réputation de gentleman,»

disait-il encore récemment. A leurs nobles pensées on reconnaît les

grands hommes.

Les derniers degrés de l'escalier, puis une méchante échelle,

conduisent à une plate-forme établie sur le point culminant du rocher.

La mer, calme, bleue, animée par les embarcations des navires français

et anglais toujours en mouvement dans le port, semble fière de porter

une paire de navires outre le bateau de l'Imam, pavoisé en l'honneur de

je ne sais quelle fête musulmane. Au pied de la citadelle, les maisons

blanches de Mascate; on ne les dominerait pas mieux si l'on chevauchait

le vautour qui plane au-dessus de nos têtes. Derrière la ville, deux

vallées, serrées entre de hautes montagnes, verdies de place en place

par des jardins.

[Illustration: JARDIN DE MASCATE.]

Une chapelle portugaise s'élève à l'angle de la terrasse. Sa coupole

supporte sans fléchir un odieux croissant, mais les chapiteaux placés

au-dessus des colonnes engagées, l'ornementation de la porte, ne

sauraient laisser de doute sur la destination primitive de l'édicule.

Les battants sont clos: d'impurs Faranguis souilleraient un temple bâti

par des chrétiens.

Nous ne pouvions quitter Mascate sans visiter les jardins aperçus

du haut de la citadelle. Ici, comme sur toute la côte, on achète

chaque feuille au prix de copieux arrosages. L'eau provient de

puits entretenus par des infiltrations profondes. Une poche de cuir,

manœuvrée soit à bras, soit à l'aide d'un attelage de bœufs, amène

l'eau à la surface du sol.

5 novembre. _Bouchyr._--Encore la rade de Bouchyr! Encore un nouveau

gouverneur! La ville prospère sous la haute direction d'un jeune homme

de vingt-six ans, le _malekè toudjar_ (roi des marchands), fils d'un

très riche négociant dont l'âme s'envola l'année dernière vers un monde

meilleur.

[Illustration: PUITS A MASCATE.]

Les désirs d'un Persan enrichi, fût-il soldat, domestique, mendiant,

sont peu variés. Son père enterré et ses millions réalisés, le Nabab

gagnait Stamboul, y demeurait six mois, et reprenait le chemin de la

patrie escorté de douze femmes de race et de beauté variées, pour le

transport desquelles il affrétait un navire spécial. J'oubliais: une

machine à glace et quelques chevaux anglais faisaient également partie

du convoi.

Cependant le prince Zellè Sultan comptait et recomptait les krans

employés à cette admirable expédition. Une si belle conduite méritait

sa récompense. A peine le voyageur avait-il débarqué, qu'il recevait,

comme don de joyeux retour, la haute charge de gouverneur de Bouchyr.

Depuis lors ce sont chaque jour honneurs inespérés. Dans l'espace

de six mois le Malek a atteint le faîte de la hiérarchie civile et

militaire: croix, rubans, plaques, médailles surchargent son cou,

constellent sa poitrine, et le prince royal rêve encore d'un ordre

nouveau pour son sujet favori.

«Eutrapèle, aussitôt qu'il voulait nuire à quelque imbécile,

l'affublait des plus riches habits, et voici son dangereux dilemme:

«En se voyant si bien vêtu, mon drôle endosse aussitôt, avec l'habit

des maîtres du monde, leur ambition et leur vanité! Monsieur dormira

jusqu'à midi. Monsieur, dédaigneux de l'honnête emploi qui le fait

vivre, ira sur les brisées galantes des petits-maîtres, dévoré par

l'usure, et puis, un beau jour, nous prendrons tout doucement le glaive

du gladiateur ou le licou du maraîcher.»

Horace avait vu juste.

Bouffi d'orgueil, le malekè toudjar répondit par des présents princiers

à chaque faveur nouvelle. Tant plus sa poitrine s'étoilait, tant plus

les vieux bas paternels se vidaient. En a-t-il vu le fond? Je le

crains. Si quelques milliers de tomans se cachent encore dans un pli,

ils s'envoleront bientôt, car, aux anciens titres du Malek, le roi de

son côté vient de joindre celui de grand amiral, avec la charge de

subvenir à l'entretien du _Persépolis_.

Qu'est-ce que le _Persépolis_?

Un aviso.

J'ai frotté mes yeux quand j'ai vu flotter le lion et le soleil à

l'arrière d'un vaisseau ancré dans la baie; mais je me suis rendue à

l'évidence. Oui, Sa Majesté possède un aviso armé de canons et pouvant

naviguer... avec du charbon.

Depuis quelques années le _madakhel_ (malversation administrative)

était dans le marasme. On avait extorqué au roi, sous les prétextes les

plus divers et les mieux justifiés,--usine à gaz, lumière électrique,

casques en cuir bouilli pour l'armée, grande route de Kazvîn, fabrique

de bougies,--un certain nombre de millions, et Nasr ed-din se montrait

circonspect. Toujours l'histoire du guillotiné par persuasion.

Quelques esprits inventifs décidèrent pourtant Sa Majesté à devenir le

chef d'une puissance maritime: le règne de l'Angleterre avait assez

duré. Mal instruit par les insuccès de ses précédentes tentatives,

le souverain commanda une flotte. Pourquoi l'aviso et la petite

chaloupe qui la composent furent-ils construits à Hambourg? Mystère

et discrétion. Le Chah n'avait pas, j'imagine, la pensée de faire sa

cour au roi de Prusse. J'aime mieux croire que les mandataires de Sa

Majesté trouvèrent dans les chantiers de l'Elbe des complaisances que

n'auraient pas eues les maisons françaises ou anglaises.

Lorsque les deux bateaux furent prêts, on les confia aux soins de

marins allemands, chargés d'amener le plus grand en rade de Bouchyr

et de conduire le plus petit, simple embarcation de plaisance, à

l'embouchure du Karoun.

Le _Persépolis_ ne saurait servir de vaisseau-école, car les officiers

refusent d'instruire les marins indigènes; le roi n'ose remercier

l'état-major, dans la crainte, peut-être fondée, de perdre sa flotte

s'il la confie à ses favoris; faute de combustible, le navire ne

manœuvre pas. La coque se couvre d'une végétation particulièrement

touffue dans le golfe Persique, et l'un de ces matins on s'apercevra

que le _Persépolis_ a poussé de si profondes racines qu'il est

solidement accroché au fond de la mer.

Dernièrement, le roi, fatigué de payer tous les mois la solde

des officiers et de l'équipage, ordonna de mettre son aviso à la

disposition du commerce.

Les immenses salons de l'_andéroun_ occupent la plus grande partie du

bâtiment; les cales sont fort petites, et, fussent-elles bondées, le

fret ne saurait payer le charbon que consomme la machine. D'autre part,

les négociants refusèrent de confier leurs marchandises au bateau de Sa

Majesté: vers qui se fussent-ils retournés en cas de sinistre?

Seul le malekè toudjar pouvait sauver le monarque. Il est entré

hier dans la bonne voie. La poudre manquait pour tirer en l'honneur

de l'anniversaire de la naissance de Nasr ed-Din Chah la salve

réglementaire--autant de coups de canon que d'années--les magasins du

nouvel amiral y ont pourvu.

Prends garde, malekè toudjar! Zellè Sultan te demandera bientôt tes

douze femmes et ta machine à glace; et tu seras heureux si, ta vie

durant, il te reste deux _chaïs_ par jour pour te nourrir de concombres!

15 novembre.--Grâce à la poudre du malekè toudjar, aux canons de la

France et de l'Angleterre, la naissance du roi fut fêtée bruyamment.

Les trois navires étaient pavoisés de drapeaux multicolores, les

barques indigènes parcouraient la baie; la ville elle-même s'animait

sur le soir aux clartés fumeuses des lampions, et le télégraphe

transmettait à Sa Majesté la nouvelle de la _superbe manifestation

internationale_ faite en son honneur dans le grand port de l'empire.

Puisse cette dépêche rappeler à la _Kébla de l'univers_ que nous

attendons son bon plaisir!

Nos jeunes camarades nous ont rejoints, le temps passe, et

l'autorisation de recommencer les fouilles s'attarde dans les cartons

ministériels. Une lettre de la légation de France, une dépêche du

docteur Tholozan assurent que toutes les difficultés sont levées...,

mais nous conseillent de surseoir à notre départ.

17 novembre. _Bassorah._--Nous nous morfondions à Bouchyr. Le

_Scorpion_ avait hâte de reprendre sa route vers Madagascar. Marcel

n'a pas hésité à franchir une nouvelle étape contre vent et marée et à

se rapprocher du tombeau de Daniel, tout en gardant ses communications

télégraphiques avec la Perse.

Novembre s'achève, le pèlerinage d'avril ne doit pas trouver les

chantiers ouverts: quel temps nous restera-t-il pour exécuter les

fouilles, si l'on ajourne indéfiniment notre entrée en Susiane? Marcel

a changé les fonds dont nous disposons contre des krans persans, et,

afin d'éviter les difficultés administratives ou financières qui se

présentèrent quand nous dûmes extraire des coffres du gouverneur

l'argent déposé chez Zellè Sultan, il a partagé le trésor entre les

quatre cantines où sont enfermés nos vêtements.

Il s'agit maintenant de n'être point pillés. Chacun sachant que,

l'hiver dernier, la fortune de la mission était déposée à Dizfoul, nous

espérons franchir le _hor_ et le désert sans exciter les convoitises

des nomades.

Comme le _Scorpion_ poussait ses feux, un navire de la Compagnie

British India mouillait près de lui. Je ne pensais pas que ses larges

flancs portaient la frise des lions confisquée par la douane de

Bassorah. Dès notre arrivée à Bouchyr, une dépêche avisait MM. les

Turcs de la venue prochaine d'une canonnière française, autorisée,

disait-on, à réclamer, au nom du gouvernement de la République, les

collections indûment saisies.

Le directeur de la douane fut pris d'une telle frayeur, qu'il oublia

son serment de vendre à prix d'or la liberté de nos caisses. Un navire

anglais était en partance: «Au nom de Aïssa, retardez votre départ;

nous vous portons les colis de M. Dieulafoy, s'écriait un officier

accouru à force de rames. Débarrassez-nous de cette vermine française;

les _belems_ accosteront dans quelques instants.»

Les frises seront déposées à Port-Saïd et rechargées sur un navire

des Messageries. Marcel a écrit au consul de France pour le prier de

veiller à ce transbordement. Si nos dépouilles terrestres engraissent

le sol de la Susiane ou les poissons de l'Océan, la mère patrie

conservera du moins un beau témoignage des travaux et des efforts de

ses enfants.

18 novembre. _Bassorah._--La venue du _Scorpion_ produit ici la

meilleure impression. Turcs et Arméniens semblaient croire que, depuis

nos désastres, l'unique flotte du monde était celle de Sa Gracieuse

Majesté; tous le regrettaient sincèrement. L'Anglais n'est pas aimé de

ces populations musulmanes, auxquelles il rend cependant de si grands

services: le joug est lourd, la main dure, brutale. A l'étranger on

respecte le fils d'Albion parce qu'il est fort et puissant, on estime

son honnêteté commerciale; nulle part je n'ai vu qu'il ait su inspirer

de la sympathie.

«Que viennent donc faire les Français? disaient derrière nous quelques

gros turbans, tout en fumant le narghileh dans les cafés de Bassorah.

Vont-ils nous débarrasser des _barbes rouges_?»

Tels ne sauraient être les desseins de pacifiques archéologues. Nos

pensées sont concentrées sur Darius et Xerxès; notre diplomatie

s'emploiera à faire des grands rois les fidèles alliés de la France. Ce

sont là des menées souterraines qui, je l'espère, ne troubleront pas la

paix du monde.

20 novembre. _Amarah._--Un bateau s'apprêtait à remonter le Tigre

jusqu'à Bagdad; il fallait dire adieu à nos compatriotes et gagner

cette petite ville d'Amarah où nous éprouvâmes, il y a cinq mois, une

si cruelle déception.

Divers motifs ont engagé mon mari à suivre, une troisième fois, un

itinéraire si difficile. Il désire rester autant que possible en

communication avec la légation de France; il veut cependant marcher

de l'avant et se porter sur le point de la frontière persane le

plus rapproché du tombeau de Daniel, afin d'indiquer ses intentions

et d'imposer une réponse qu'on lui ferait peut-être attendre assez

longtemps pour rendre impossible la reprise des travaux. Cette solution

probable des difficultés pendantes doit être prévue et déjouée. Quoi

qu'il advienne, nous partirons pour Suse avant la fin du mois. Le lion

à la jaune crinière m'a donné rendez-vous; il m'attend; je tiendrai la

parole que je donnai l'été dernier au roi des animaux.

Dès l'arrivée nous avons couru aux informations. Un soleil de feu

a brûlé le _hor_, mais les premières pluies d'hiver vont alimenter

les marais desséchés. Les caravanes de Dizfoul, dont le trafic est

interrompu depuis six mois faute d'eau pour abreuver bêtes et gens

le long du chemin, s'ébranleront bientôt et amèneront à Amarah les

muletiers trop heureux de trouver un chargement de retour. La mission

atteindra ainsi sans tambour ni musique les domaines du prophète.

A Suse · 第 14 / 26 段