d'Amarah. Après avoir vécu deux jours sur les rives du marais, exposés
à l'intolérable réverbération du soleil, harcelés sans trêve par
d'innombrables moustiques, nous avons fui cette terre d'élection des
fièvres paludéennes. Attar, ses chameaux et ses mulets nous ont tiré
leur révérence, et la caravane navale, composée de neuf belems, s'est
enfoncée dans une forêt de ginériums et de roseaux, dédale aquatique
dont les nomades seuls connaissent les détours. Les canots voguèrent
quinze heures sur les vases pestilentielles du _hor_. A la nuit ils
atteignirent un canal endigué où coule à pleins bords l'eau délicieuse
du Tigre. Nos hommes, désormais satisfaits, déclarèrent qu'ils ne
pouvaient haler ou gaffer plus longtemps. Quelques caisses sont
transportées sur la berge, et nous nous mettons en devoir de préparer
une installation sommaire. Sliman et le cuisinier prendront place à nos
côtés; les bateliers dormiront dans les belems, près des bagages. A
mon tour je suis dévorée par la fièvre. Vers onze heures passent trois
Arabes armés de lances. Ils examinent le campement et se perdent dans
la nuit. Puis j'entends des bruits lointains. Des masses confuses,
de grandes ombres semblent sortir de terre et s'approchent au galop.
Ce sont des buffles. Excités par leurs gardiens, ils chargent à une
allure impétueuse; mais, arrivés devant les bagages, disposés comme un
rempart protecteur, ils s'écartent et démasquent une trentaine d'Arabes
à mines de forbans. Les nouveaux venus nous trouvent installés derrière
les caisses, la carabine à la main. Notre contenance les surprend, ils
reculent.
«Pourquoi ne dormez-vous pas? dit l'un d'eux.
--Pour mieux jouir de la fraîcheur de la nuit.
--Que tenez-vous à la main?
--Un fusil, des pistolets.
--Vos armes sont chargées?
--Pourquoi non?
--Et ces caisses, que contiennent-elles?
--Des pierres.
--Avez-vous de l'argent?
--Non.
--Comment payerez-vous les _belemchis_ (bateliers)?
--Ils seront réglés à Amarah par le _moutessarref_ (sous-préfet).
--Montrez-nous des pièces d'or faranguies; nous vous les rendrons.
--Nous n'avons point d'or.
--Vous nous traitez en ennemis.
--Non: en inconnus.»
[Illustration: CHEF DE LA DOUANE TURQUE. (Voyez p. 188.)]
Pendant ce colloque les bateliers se sont réveillés. Couper les amarres
et s'enfuir, telles sont leurs premières pensées. Nous sommes seuls.
J'oubliais le cuisinier, qui ne fait pas trop mauvaise figure, coiffé
de sa marmite en guise de salade, sa broche à rôtir dans la main
droite. Les nomades s'asseyent et causent à voix basse. Les mots de
_f'lous_ (argent), _matli_ (fusil Martini), _lebelber_ (revolver),
qu'ils ont appris des soldats turcs d'Amarah, me prouvent qu'il s'agit
toujours de nous.
Ont-ils supposé que les caisses d'argent et les objets précieux étaient
demeurés dans les bateaux? ont-ils craint les balles? Ils se sont
éloignés! Cette entrevue désagréable avait duré une heure environ,
mais une heure composée de minutes d'une longueur exceptionnelle. Les
_belemchis_ rechargèrent les bagages avec une hâte fébrile et, le
reste de la nuit, halèrent, ramèrent et gaffèrent sans se faire prier.
23 mai. Amarah.--Nos chères caisses, que nous avions traînées si
misérablement à travers les déserts anhydres et les marais fangeux pour
les disputer aux sectaires persans, sont entre les mains des douaniers
turcs. Comme nous entrions à Amarah, les colis ont été saisis, malgré
nos protestations, et transportés dans les magasins de l'État. Avant de
les retirer, nous devrons verser un droit de transit et un bakhchich
évalués à une bagatelle de cinq mille francs.
[Illustration: JUGE TURC.]
Au sortir de chez le _gumruktchi bachy_ (douanier en chef), vilain
monsieur, vilaine tête, Marcel courut chez le juge, sans découvrir
une formule conciliatoire. Le consul de Bagdad, prévenu par dépêche,
se rendait, de son côté, chez le gouverneur Takied-din Pacha,
l'instigateur des massacres d'Alep. Le valy renchérit sur les
prétentions de ses subordonnés. Il osa prétendre que le contenu des
cinquante-cinq caisses provenait de fouilles exécutées en terre turque
et devait faire retour au musée de Constantinople. Néanmoins nous
fûmes autorisés à transporter les faïences à Bassorah, où elles seront
soumises au _conseil de l'instruction publique_, chargé de décider de
leur provenance, de leur valeur et de leur sort.
Les colis ont été embarqués sur le vapeur anglais qui fait le service
du Tigre et nous les avons escortés jusqu'à Bassorah. Fort de son bon
droit, Marcel comptait profiter de la nuit pour les porter sur un petit
vapeur français en partance pour Marseille; mais une canonnière turque
croisait sur le fleuve, avec ordre de couler tout canot qui tenterait
d'enlever nos trésors.
Chaque caisse a été cordée, scellée au cachet du vice-consulat de
France et déposée en douane; puis, le cœur bien gros, nous sommes
montés à bord du _Normand_. Il s'agit de regagner la France au plus
vite, afin de réclamer de la Sublime Porte la restitution des objets
saisis contre toute justice.
[Illustration: CORPS DE GARDE A BASSORAH.]
Pas de cabines, pas de tente. Singes, perroquets, porcs, gazelles et
moutons partagent fraternellement avec nous le pont du navire.
[Illustration: ROUTE DU CHAT-EL-ARAB A BASSORAH.]
A travers les doigts crochus des douaniers ont pourtant passé trois
malles réclamées comme bagages personnels. L'une contient la tête du
lion que, par une sorte de pressentiment, j'avais emballée à part; les
deux autres, les statuettes de terre cuite ou de bronze, des verres,
des cylindres et tous les petits objets découverts pendant la campagne.
Avoir tant souffert, tant travaillé, et laisser dans les prisons
ottomanes le fruit de nos labeurs! Je pleure de rage!
[Illustration]
[Illustration: FORTERESSE DE MASCATE. (Voyez p. 198.)]
XII
Retour en France.--Difficultés diplomatiques.--Quatrième
passage de la mer Rouge.--Mascate.--Histoire sommaire de
l'État de Mascate.--L'Imam.--Le peuple.--Encore Bouchyr.--Un
nouveau gouverneur.--Le _Persépolis_.--Victoire sur la douane
turque.--Amarah.--Arrivée d'une caravane persane.--Nouvelles de
Suse.--Le cheikh de la tribu des Beni-Laam.--Faust et Marguerite.
Partis de Bassorah le 26 mai, mon mari et moi revoyions les côtes de
France le 1er juillet. Des dépêches diplomatiques avaient devancé notre
arrivée. Hélas! leur contenu n'était pas de nature à nous procurer le
repos moral qui nous eût été nécessaire après les vicissitudes d'une
laborieuse campagne et les fatigues de deux voyages également pénibles.
Le ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté le Chah annonçait
à son collègue du quai d'Orsay le retrait des firmans royaux. Il
se fondait sur la pétition des mollahs de Dizfoul, pétition dont
Mirza Abdoul-Raïm nous avait déjà donné une lecture sommaire. Jamais
instrument plus bizarre ne franchit les portes d'une chancellerie.
Qu'on en juge!
«Pétition du clergé de l'Arabistan à Son Excellence Mozaffer el Molk,
gouverneur de l'Arabistan, du Loristan, etc.
«Nous vous exposons....
«Il est certain que les croyances de chaque contrée sont différentes;
mais, dans la Susiane, nous savons, depuis longtemps, que la cause de
la cherté des vivres à Dizfoul, des pluies torrentielles et des nuages
aux noires couleurs qui s'amoncellent chaque soir à l'horizon, doit
être attribuée à l'arrivée des ingénieurs français installés auprès du
tombeau de Daniel.
«Leurs Excellences fouillent les tombeaux de gens qui, depuis des
milliers d'années, reposaient sous la terre, et qui, de leur vivant,
furent de fervents disciples de leur religion; ils extraient des
profondeurs du sol les talismans que nos prophètes y avaient autrefois
enterrés pour la sauvegarde de la Susiane. Que de maladies vont désoler
notre pays! Il est en effet prouvé que, toutes les fois que les Francs
ont mis le pied en Susiane, des signes précurseurs de la colère divine
nous ont été envoyés et ont précédé les plus terribles fléaux. Que Dieu
protège notre cité et éloigne les auteurs de nos maux!»
Mozaffer el Molk, enchanté de se débarrasser sans bruit de voisins
gênants, et, plus encore, d'éloigner de ses lèvres un calice bien amer
s'il nous arrivait malheur, saisit l'occasion à ses longs cheveux. Le
gouverneur raconta les scènes tumultueuses qui avaient signalé notre
installation à Suse, il parla des vexations auxquelles nous avions été
en butte pendant le pèlerinage, des fréquentes incursions des Arabes
nomades sur le territoire persan, du fanatisme local, et, faisant
bouquet de toute fleur, envoya ses élucubrations administratives à son
supérieur hiérarchique, le prince Zellè Sultan, fils aîné du Chah.
Le gouvernement iranien s'avouait incapable de réprimer les sentiments
hostiles de ses sujets et d'assurer notre sécurité; avec une humilité
sans égale, il déclinait toute responsabilité dans le cas probable où
la mission serait pillée ou massacrée.
Notre agent diplomatique joignait à ces divers documents son
appréciation personnelle. «Nous nous trouvons, disait-il, en présence
d'obstacles sérieux, suscités par la superstition locale, et contre
lesquels, dans sa faiblesse, le gouvernement persan est impuissant à
réagir. Que des coups de fusil soient tirés contre notre personnel
scientifique, Son Excellence Mozaffer el Molk m'a formellement déclaré
que le gouvernement de Sa Majesté n'en saurait être rendu responsable;
cet incident peut parfaitement se produire avec des populations
ignorantes et pillardes qui, il y a trois ans à peine, ont détruit
la ligne télégraphique de Chouster à Ispahan sans qu'aucun châtiment
ait pu leur être infligé. D'autre part, si les difficultés dont m'a
entretenu le ministre des Affaires étrangères ne sont pas sérieuses et
ne tiennent qu'à l'avidité de quelque gouverneur, j'en serai avisé par
M. Dieulafoy et je pourrai alors faire donner des ordres plus formels
par S. A. Zellè Sultan; mais les lettres, vieilles d'un mois, que j'ai
seulement pu recevoir de M. Dieulafoy ne me laissent pas d'illusion:
notre ingénieur me déclarait qu'il était déjà en butte à mille
vexations. Je ne sais, étant donnée la difficulté des communications
entre Téhéran et Chouster, s'il aura reçu mes réponses, dans lesquelles
je lui recommandais la plus grande prudence....»
Dès notre retour, les négociations furent activement reprises. La cour
de Téhéran finit par autoriser la mission à séjourner encore quelques
mois dans le voisinage du Gabré Danial, sous la réserve expresse
que le gouvernement de la République ne demanderait ni explications
ni indemnité si les agents français, comme tout semblait le faire
prévoir, périssaient au cours de la prochaine campagne. En réponse à
de nouvelles représentations, il fut pourtant convenu que le roi, sans
assumer une responsabilité qu'il répudiait absolument, ne modifierait
pas les termes des firmans octroyés l'année précédente et ne nous
retirerait pas le bénéfice des recommandations officielles dont
Mozaffer el Molk avait tenu le compte que l'on sait.
Encore le ministère des Beaux-Arts dut-il prendre l'engagement de
rappeler la mission dans les premiers jours d'avril, afin de ménager
les susceptibilités musulmanes au moment du pèlerinage annuel.
Lors de notre départ de Suse, les difficultés semblaient apaisées.
Les ouvriers montraient de la déférence à ces _Faranguis_, tenus
jadis pour les légitimes descendants de _Chitan_; Cheikh Mohammed
Taher nous autorisait à construire une maison sur les _vakfs_ de
Daniel et témoignait ainsi qu'il considérait la reprise des travaux
comme parfaitement admissible. Dans ces conditions, mon mari avait
pensé que MM. Babin et Houssay pourraient traverser les montagnes des
Bakhthyaris, arriver à Suse vers la fin d'octobre, rassembler les
ouvriers, diriger les premiers déblayements, tandis que, de notre côté,
nous reprendrions en novembre la route du golfe Persique.
Les complications diplomatiques modifièrent ses projets. Si la mission
revenait à Suse, elle devait y rentrer au complet et supporter, unie,
la bonne ou la mauvaise fortune.
Un télégramme enjoignit à nos camarades de descendre au plus vite vers
Bender-Bouchyr, où nous devions faire escale; puis, comme la durée
des fouilles était limitée au 1er avril, je bouclai sans délai les
cantines. Nous emportions, avec nos bagages, un de ces grands engins
de levage désigné dans les chantiers sous le nom de «chèvre». Faute de
cette machine puissante, il eût fallu abandonner les objets de grand
poids, tels que les taureaux de pierre. Sliman était avantageusement
remplacé par un charpentier militaire du port de Toulon.
Pour la troisième fois en moins d'un an j'ai traversé la mer Rouge,
toujours aussi chaude et aussi humide; pour la troisième fois j'ai revu
les crêtes déchirées de Steamer-Point, ces rochers qui mirent leur
front superbe dans les flots inconstants; mais, grâce à Dieu, nous
n'avons pas fait un long séjour au paradis de «l'Univers».
Afin de hâter notre voyage et de nous éviter d'interminables
transbordements, le ministère de la Marine avait mis une canonnière à
la disposition de M. Dieulafoy. Depuis trois années le drapeau français
ne s'était pas montré dans le golfe Persique; aussi bien l'arrivée
d'un bateau de guerre devait-elle témoigner de l'intérêt que notre
gouvernement attachait au succès de la mission et à la sécurité de ses
agents.
Un second motif militait en notre faveur. Sur la demande de Marcel,
une action diplomatique se poursuivait au sujet des caisses indûment
confisquées par les douaniers de la Sublime Porte. Dire qu'une solution
satisfaisante était intervenue du premier coup serait altérer la
vérité. Semblables aux pêcheurs trop mal outillés pour attirer les
gros poissons qui mordent leur appât, les Turcs emploient la vigueur
intellectuelle que le ciel leur mesure à noyer les adversaires
puissants dans les eaux troubles de leur diplomatie. On discuta
beaucoup, puis, comme on ne pouvait invoquer de précédent et que,
dans les cas analogues, il n'est jamais question de droit de transit,
le ministre des Affaires étrangères fut enfin autorisé à dégager la
ménagerie de faïence en fourrière à Bassorah.
Mais ils sont bien loin de Constantinople les douaniers de Turquie
d'Asie! De quel droit les fonctionnaires de Stamboul priveraient-ils
leurs subordonnés d'un juste bakhchich! Sur les bords du Tigre, comme
sur les rives du Bosphore, n'a-t-on pas harem, écurie, maison de ville
et maison des champs? Par quel miracle subviendrait-on à un train de
vie de cinquante à soixante mille francs avec un traitement de trois
mille, rarement payé?
Chacun s'empressa de faire la sourde oreille. Le chef de la douane
argua qu'il n'avait reçu aucun ordre de ses supérieurs hiérarchiques,
bien qu'on eût adressé à notre consul, M. de Sarzec, une expédition
officielle des firmans, et nos caisses continuent à se prélasser dans
les bureaux de Bassorah. L'apparition du _Scorpion_ hâtera la solution
d'une affaire qui doit, l'honneur l'exige, se terminer sans délai.
Le lendemain de notre arrivée à Aden nous reprenions la mer.
La longue flamme des navires de guerre flottait à la tête du grand mât,
le drapeau tricolore se déployait à l'arrière, la machine soufflait,
les hommes viraient au cabestan en chantant une ronde bretonne, l'ancre
noire s'accrochait sur les flancs blancs du navire, la sirène ronflait,
et nous doublions l'un des montants de cette vaste porte qui met en
communication la baie de Steamer-Point et la mer.
Le _Scorpion_ est une canonnière longue de soixante mètres à peine,
calant trois mètres cinquante. Elle est montée par un équipage de
soixante-dix Bretons et placée sous le commandement de mon compatriote
le lieutenant de vaisseau de Chauliac.
Armés de superbes canons, de hotchkiss disposés à l'arrière, à l'avant,
de chaque côté de la passerelle, et que l'on peut même hisser sur la
hune de façon à balayer le pont des navires ennemis (Nelson périt
d'un coup de feu tiré par un des gabiers qui, dans la marine à voile,
occupaient ce poste élevé), ces petits bâtiments sont disposés pour
ranger les côtes et remonter les grandes rivières où les bateaux de
fort tonnage n'oseraient s'aventurer. Tout dans leur construction est
sacrifié à l'armement, aux soutes, à l'emplacement de chaudières,
néanmoins insuffisantes, car la vitesse normale ne dépasse pas six
nœuds et la vitesse maximum neuf ou dix.
Une chambre, tour à tour salle à manger, salon, cabinet de travail,
est réservée au commandant, qui veut bien nous y accueillir aux heures
des repas. Le carré des officiers est minuscule. On ne le croirait pas
au premier abord, et pourtant deux étrangers sont inlogeables dans un
espace aussi parcimonieusement mesuré. Le ciel est beau, la mer calme
comme un lac. Une toile clouée autour d'un cadre constitue une tente
que l'on installe le soir à l'arrière. Elle nous abrite de l'humidité
de la nuit sans cacher les étoiles scintillantes et la lune argentée.
A l'aurore cet asile disparaît et le pont devient aussi libre et aussi
propre que s'il n'avait jamais été habité par des _messieurs_. Le
mal est que nous demeurons exposés tout le jour aux réverbérations
lumineuses de la mer ensoleillée, et oisifs comme des lazaroni.
J'appelle à mon secours Sophocle, Euripide, vieux amis qui devaient
charmer les longues soirées de Suse, et pendant les entr'actes je tâche
de prendre goût à la vie du bord.
Dans ma jeunesse j'admirais, palpitante, le cylindrage grinçant d'une
grande route, les progrès d'une pile en rivière, les remblais et les
déblais d'une voie ferrée; plus tard je me pris d'une belle passion
pour les vieux monuments des Achéménides, des Sassanides et des Sofis;
je m'intéresse aujourd'hui à l'exercice du canon et du fusil, à la
manœuvre des hotchkiss; je compatis à la douleur du second, privé de
blanc de céruse pour badigeonner les bastingages; je m'extasie devant
un pont bien briqué, des aciers brillants, des cuivres soigneusement
fourbis. Je vois lancer le loch et couler la poussière du sablier,
cet emblème des tombeaux, bien digne de la grande ensevelisseuse sur
laquelle le navire se balance; je regarde hisser et carguer les voiles,
dépasser les mâts de perroquet, larguer les écoutes, faire le point,
régler les chronomètres, et d'un regard ravi je suis l'inspection
dominicale, qui ne distrait que moi.
Il existe une lacune dans mon éducation: j'aurais voulu approfondir les
mystères du loto maritime; mais les officiers m'ont si bien empêchée
d'entendre l'appel des numéros, que je n'ai pas jugé utile de pousser
plus loin mes études nautiques.
1er novembre.--Le _Scorpion_ vient d'entrer en rade de Mascate. Le
vigoureux estomac de la machine a dévoré tout son approvisionnement de
charbon et réclame de nouveaux aliments. Depuis plusieurs heures nous
côtoyions falaises rougeâtres et crêtes déchirées, quand, aux rayons du
soleil couchant, apparurent, sur le fond couperosé du ciel, des forts
commis à la défense d'une profonde brisure. Quelques tours d'hélice
et la brisure s'élargit. Entre deux grands bras de rochers s'ouvre
une baie tranquille. Ses eaux vertes baignent les pieds d'une ville
blanche, aux maisons percées d'innombrables fenêtres. Dans le lointain,
un rideau de hautes montagnes; à droite et à gauche, les silhouettes de
fortifications flanquées de tours crénelées. En rade se balancent la
coque blanche d'un navire anglais et un yacht portant le pavillon rouge
de l'Imam; les flancs de grosses felouques arabes laissent échapper par
envolées les voix rauques de chanteurs accompagnées avec des battements
de mains, ou les résonnances sourdes des peaux d'âne tendues sur des
tambourins coniques.
L'étiquette maritime veut qu'un lieutenant de vaisseau du stationnaire
anglais se mette à la disposition du commandement du _Scorpion_;
toujours selon les usages, on le remercie, il se retire, et un officier
du même grade rend la visite cinq minutes plus tard.
L'entrée d'un navire français dans les eaux de Mascate est un
événement. L'ancre n'est pas jetée, que les officiers reçoivent une
invitation collective des membres du _Mascate's Lawn-tennis Club_.
Où le cercle, cet établissement d'_utilité publique_, pourrait-il
être placé, si ce n'est à l'ombre du consulat britannique, dont le
pavillon lutte ouvertement avec l'étendard rouge de l'Imam? Les Romains
apportaient en pays conquis leur folle passion pour les jeux et
jalonnaient d'arènes et de théâtres leurs courses à travers le monde;
nos voisins d'outre-Manche sèment sur leurs pas des crickets et des
lawn-tennis. On n'a pas proclamé sans raison que le progrès est la loi
de l'histoire!
En tout cas, je propose d'élever une haute statue à l'ingénieux
inventeur d'une distraction assez goûtée de nos représentants
diplomatiques ou consulaires pour les attacher à leur poste. Le
drapeau tricolore est bien apparu, deux heures après notre arrivée,
sur le faîte d'une maison ruinée; mais d'agent, point. Faut-il l'aller
chercher aux Indes, à Bender-Abbas, en France? _Chi lo sâ?_
C'est donc à l'agent anglais, doublé d'un marchand de charbon, que
le commissaire du _Scorpion_ doit acheter du combustible entre deux
parties de cricket; c'est encore ce fonctionnaire qui traitera la
question bien autrement grave du salut de la mer à la terre et
la réponse du berger à la bergère. L'Imam de Mascate revendique,
paraît-il, vingt et un coups de canon, qui seront rendus selon les lois
de la plus stricte étiquette.
[Illustration: MASCATE.]
Les Anglais ne sont pas les premiers Européens qui aient protégé l'État
de Mascate: les fortifications de la ville, analogues aux enceintes
construites par les ingénieurs de la Renaissance, tours, courtines,
créneaux, rappellent à mon esprit ces temps glorieux pour la marine
européenne où Albuquerque soumettait les villes du littoral de la mer
des Indes depuis Goa jusqu'à Aden, et plantait dans tous les ports le
drapeau portugais.
Bien que sujette d'Ormuzd, Mascate était déjà une place importante
quand le grand capitaine s'en empara (1507). Les Arabes, marins
habiles, soldats courageux, se défendirent longtemps contre l'ennemi de
la patrie et ne se soumirent qu'après avoir fomenté une insurrection
éteinte dans leur sang. Plus heureuse qu'Ormuzd, Mascate échappa aux
convoitises de Chah Abbas, profita de la destruction de la grande
colonie portugaise, tombée entre les mains du roi de Perse, accapara
le mouvement commercial établi entre les Indes et l'est de l'Arabie et
s'enrichit des dépouilles des vaincus.
Les Portugais possédèrent Mascate jusqu'en 1648. A leur sollicitude
sont dues les fortifications qui défendent la ville contre toute
attaque venant de terre ou de mer, les chemins couverts creusés
entre les différents ouvrages, et, dans un ordre d'idées pacifiques,
ces églises, ces édifices publics, ces palais de pierre, délabrés
aujourd'hui, mais encore pourvus d'huisseries dont les sculptures et
les garnitures de clous ciselés semblent venir de Grenade ou de Tolède.
La domination portugaise devint dure dès que la métropole cessa d'être
puissante. Il faut être fort pour se montrer doux. Zeus est le maître
sage et bon qu'adora l'Olympe lorsqu'il eut soumis les dieux à ses lois
et réprimé avec rigueur toute tentative de résistance, eût-elle, comme
celle de Prométhée, les plus nobles mobiles[5].
[Note 5: Henri Weil, _Prométhée_.]
Les indigènes, maltraités, mécontents, se révoltèrent, battirent
l'oppresseur et l'obligèrent à remonter sur ses bateaux. Plusieurs
tentatives dirigées contre la ville demeurèrent infructueuses; les
Portugais échouèrent devant les défenses élevées de leurs propres mains.