soldats allument des broussailles coupées au bord du marais, jettent
du fumier humide sur le brasier et entourent le campement d'un nuage
empesté qui éloigne les insectes. Malgré les protestations indignées
des yeux et de la gorge, bêtes et gens jouissent d'une tranquillité
si parfaite dans cette situation réservée d'habitude aux jambons de
tout pays, que les quadrupèdes eux-mêmes se serrent auprès du foyer
et regardent avec une ineffable expression de béatitude les flammes
lourdes. Comme l'âne de la fable persane, ils iront, un de ces jours,
faucher les ginériums du Chaour et, faute de pincettes, activeront le
feu du bout de leur sabot.
Le soir s'avance tranquille sur la plaine, qui s'endort dans ses bras;
tout se tait, même les flûtes suraiguës des vampires terrassés. La
température plus clémente, la nature plus mystérieuse, invitent aux
douces rêveries, tandis que la reine des nuits s'envole, empourprée,
au-dessus de l'horizon, et jette un manteau d'argent sur le dos des
ombres. Mais Hécate semble pâlir dans le voisinage des étoiles; la Voie
lactée partage le ciel comme un grand chemin dallé de cristal; des
escarboucles aux reflets métalliques jonchent la voûte céleste.
Soudain la terre s'éclaire à son tour d'une flamme rouge, sanglante,
épouvantable. De l'autre côté de la Kerkha se balancent les vagues
d'une mer brutalement colorée. Les nomades incendient les herbages
épineux désormais inutiles. Le sol, purifié, s'engraissera de leurs
cendres et, dès les premières pluies, se couvrira d'abondants
pâturages. L'incendie dure plusieurs jours; il n'est visible que la
nuit: la clarté de la flamme ne saurait lutter avec celle du soleil.
24 avril.--Depuis que nous avons appris le patois susien, la mission
n'a pas de plus chaud ami que le motevelli Màchtè Popi.
Il y a quelques jours, Marcel lui fit part d'un projet qui nous tient
singulièrement au cœur.
Ousta Hassan est un habile maçon: les briques cuites extraites des
substructions arabes s'accumulent sur le tumulus; les buissons ne
manquent pas dans la jungle: il serait donc possible de construire une
maison. Nous y trouverions, pour la campagne prochaine, un abri sain
contre les pluies et la chaleur, une retraite sûre contre les nomades,
partant une tranquillité d'esprit et de corps que la tente ne saurait
offrir.
«Mohammed Taher est l'administrateur des _vakfs_ de Daniel, répondit
le vieux Popi; lui seul peut vous autoriser à bâtir une maison. Pour
ma part, j'approuve votre projet. Chaque nuit je monte sur la terrasse
de l'imam-zadé afin de m'assurer que le camp farangui n'a pas été
pillé. Si vous rendiez à Mohammed,--que la bénédiction d'Allah soit
sur lui!--la moitié de la vénération que nous professons pour Aïssa
(Jésus), je ne vous aurais jamais permis de camper loin de tout
secours. Que peut-on reprocher à des gens qui ne mangent pas de porc,
vivent d'une nourriture semblable à la nôtre et ne boivent ni vin ni
arac? Vous obtiendrez certainement l'autorisation que vous sollicitez.
Daniel ne protestera pas; _je me charge d'arranger cette affaire avec
lui_. D'ailleurs je veux écrire au Chah de France.
--Que souhaites-tu?
--Un lustre pour éclairer le tombeau pendant le pèlerinage.
--Prépare ta requête; elle sera bien accueillie.»
Le soir même de cet entretien, Ousta Hassan prenait la route de
Dizfoul. Deux jours plus tard, il revenait avec ses baquets, sa truelle
et une lettre qui autorise le chef de la mission à construire une
maison sur les terres de Daniel. Faute de Français, cette habitation
deviendra la propriété usufructuaire du cheikh ou des personnes qu'il
lui plaira de désigner.
Le chef-d'œuvre, piqueté sur-le-champ, s'élève déjà au-dessus de terre.
Le château susien est rectangulaire, long de dix mètres, large de huit
et divisé en deux corps de logis longitudinaux par un mur de refend
qui doit porter les bois très courts de la toiture. Les façades seront
percées de deux portes et de quatre fenêtres. Une épaisse terrasse
couvrira l'édifice et l'abritera également de la pluie et du soleil.
Les détails de l'élévation sont abandonnés à l'imagination vagabonde
d'Ousta Hassan.
Plus que jamais nous apprécions, en expectative, les mérites d'une
maison bâtie. La température fait des bonds de géant. Dès sept heures
du matin, le soleil darde ses rayons de feu sur la toile transparente
des tentes, la chaleur s'emmagasine à l'intérieur de ces abris comme
autrefois l'humidité, et la température devient si haute, l'air si
suffocant, qu'on ne peut y demeurer, sous peine d'étourdissements.
Nous ne souffrons pas seuls de la chaleur: les indigènes sont anéantis.
Les outres d'eau, disparues dans leurs corps assoiffés, transsudent de
leur épiderme en ruisseaux abondants, et comme ils dépensent, à jouer
le rôle d'alcarazas, le peu de force que le ciel leur a départie,
encouragements ou punitions se brisent contre une nonchalance d'autant
plus invincible que le soleil ne nous permet pas de stationner tout
le jour dans les tranchées. Le _capar_ de la salle à manger est notre
unique refuge; c'est dans cet asile sauvage que chacun attend son tour
de corvée. Après une absence de deux heures, l'infortuné revient, la
tête congestionnée, les bras ballants, les jambes traînantes. Nous
étions cinq à nous relayer; Sliman a trouvé galant de faire l'esprit
fort et de se moquer devant les ouvriers de «ce prophète de malheur qui
fait tomber la pluie, confisque la lune et grille les gens pour achever
de se faire aimer». Le motevelli est venu supplier Marcel de rappeler
ce _faux musulman_. S'il s'écartait du camp après le coucher du soleil,
il serait infailliblement massacré. Mçaoud, chargé jusqu'ici de la
garde du camp, remplace son confrère.
«Les ouvriers m'aiment beaucoup, est venu me dire l'heureux époux de
_la trop chic_ Aïcha. Cet imbécile de Sliman avait _insilté li_ bon
dieu des Arabes. Moi je leur _z'ai_ dit: _Li_ bon Dieu des Arabes
de Kabylie, ce n'est «pas tout à fait _li_ même bon Dieu _qui cili_
des Arabes d'ici; mais tous _li_ bons dieux des Arabes _est_ la même
chose.» Et ils _sont_ été bien contents.
--C'est parfait.»
25 avril.--Marcel et moi espérions profiter de quelques jours de répit
pour visiter deux forteresses antiques qui défendent un défilé de la
chaîne des Bakhthyaris. L'arrivée d'un courrier de Mozaffer el Molk a
coupé les ailes à ce projet.
Comme tout bon _cassed_, le porteur connaissait le sens du message et
en a donné cette traduction imagée aux ouvriers couchés autour des
tentes:
«Les marauds qui continueront à travailler sous les ordres des
Faranguis auront les oreilles coupées.»
Marcel n'avait pas perdu un mot de la conversation de la nuit; dès
l'aurore il faisait assembler les Dizfoulis et, sans leur laisser le
temps de se reconnaître, leur intimait l'ordre de se rendre au travail:
«Les poltrons n'ont qu'à se retirer.» Tous ont saisi pelles et pioches
et pris le chemin du chantier.
«Les hommes qui ont peur! s'est écrié Ousta Hassan demeuré sur nos
talons, tous ont peur! Et moi, leur chef, je suis plus épouvanté qu'eux
tous.
--Ne crains rien: une lettre te mettra sous la protection de la France,
dont tu t'es montré l'ami. Connais-tu un _nadjar bachy_ (menuisier en
chef)?
--Certainement: Kerbelaï Mohammed.
--Va lui commander cinquante caisses; quand elles seront prêtes, nous
emballerons les briques que nous avons trouvées.
--Y pensez-vous, Saheb? Acheter des caisses, louer des mulets, emporter
ces vieux matériaux!...
--Je partage ton avis: c'est fou. Mais, quand je rentrerai à Paris, on
me demandera compte de l'argent dépensé. «Voilà ce que cachait la terre
de Suse, répondrai-je; il n'a pas dépendu de moi que ces objets ne
fussent d'or fin.»
--Au reste le gouverneur ne vous abandonnera pas le moindre tesson.
Lors de votre arrivée, j'ai fait sonder Son Excellence. Voici, en
propres termes, sa réponse: «Hassan peut travailler sans scrupule et
gagner de son mieux l'argent des Faranguis. Les talismans de Daniel
ne sortiront jamais du pays.» Saheb, vous ne voulez pas la mort d'un
serviteur zélé? Ne m'ordonnez pas d'aller à Dizfoul et de commander des
caisses: je serais lapidé.»
Sur ces entrefaites entre Mirza Abdoul-Raïm.
La lettre de Mozaffer el Molk contient la copie d'une pétition adressée
au gouverneur par les mollahs de l'Arabistan. Elle est écrite en un
persan mâtiné d'arabe et fort difficile à comprendre. J'y démêle que
les orages, la destruction des récoltes, sont l'œuvre des Faranguis. De
nouveaux malheurs s'abattront sur le pays si on enlève les talismans
déposés à Suse pour le salut de la contrée. Mozaffer el Molk s'autorise
de son _inaltérable amitié_ pour prier le chef de la mission de clore
la campagne. L'année prochaine il passera l'hiver à Dizfoul et sera
mieux à même de nous protéger. Marcel a répondu qu'il tiendrait compte
du désir de Son Excellence.
Il lui en coûtera d'autant moins que bon nombre d'ouvriers ont déposé
la pioche pour la faucille, et que les chantiers comptent à peine une
centaine de Dizfoulis. Viendrait l'heure où les derniers ouvriers
déserteraient.
26 avril.--Ousta Hassan se cache depuis deux jours. «Que fais-tu?
Saheb ne t'a-t-il pas ordonné de commander des caisses? lui ai-je dit
ce soir, comme il pointait le bout de son nez près du _capar_ des
Loris. Nous n'avons plus besoin de tes services si tu n'amènes pas ici
un menuisier. Tu désires une lettre de recommandation, tu veux être
l'entrepreneur des travaux à venir: montre-toi digne de la confiance de
Saheb et des faveurs que tu ambitionnes.»
Il est parti.
Nous allons enfin connaître les intentions du gouverneur. S'il cède aux
réclamations des mollahs et s'oppose à l'enlèvement des _talismans de
Daniel_, pas un ouvrier n'osera assembler deux planches. L'inquiétude
qui nous accable est cruelle.
Marcel a perdu le sommeil dès le commencement du pèlerinage; depuis
plusieurs jours il ne mange plus.
Notre ordinaire n'a jamais été tentant, mais les chaleurs l'ont rendu
pitoyable. La viande se décompose en deux heures, le _mast_ (lait
fermenté) se transforme en acide butyrique; les chardons et les mauves,
nos uniques légumes, rebuteraient des ânes.
Malgré son affaissement physique, Marcel a eu l'heureuse idée de faire
tourner au profit de la mission la rapacité de Mirza Abdoul-Raïm et
l'indélicatesse du gouverneur.
«Je vais écrire en France pour informer le gouvernement de mon prochain
départ, dit-il négligemment au colonel.
--Confiez-moi vos lettres, elles arriveront plus tôt à destination, car
je dois aller prendre les dernières instructions de Son Excellence.
--Profitez de votre passage à Dizfoul pour activer la fabrication des
caisses et louer les cinquante mulets qui me sont nécessaires.»
Le mirza a souri; caisses et mulets seront payés dix fois leur valeur:
qu'importe, si le diable devient notre avocat? Le soir même, le colonel
emportait un rapport adressé à M. de Ronchaud. La rédaction de cette
pièce nous a procuré quelques instants de gaieté.
Le chef de la mission annonce la ruine des espérances qu'avaient
fait naître les premiers travaux. Seules les urnes funéraires ont
une importance capitale, car elles servent de base à des études
d'_archéologie funèbre_ du plus haut intérêt. Il termine par un éloge
dithyrambique des fonctionnaires persans et par un état détaillé des
cadeaux, récompenses et décorations dont il convient de les accabler.
Si M. de Ronchaud prend cette épître au sérieux, il accusera le soleil
de la Susiane d'avoir affolé mon mari; mais si le gouverneur lit notre
correspondance!
28 avril.--J'enrage. M. Houssay et moi, les deux autruches de la
mission, gardons depuis quarante-huit heures une diète sévère pour
cause de dysenterie. Je ne puis mettre un pied devant l'autre, et l'on
vient de découvrir un nouveau lion dans le prolongement de la première
tranchée.
Marcel, aidé de M. Babin, ne suffit pas à la surveillance.
Exécutés dans de pareilles conditions, les travaux ne sauraient être
fructueux. Mon mari a décidé que cette attaque ne serait pas poussée
plus avant. L'éboulis a été soigneusement recouvert, et les ouvriers
ont déserté, avec bonheur, une tranchée exposée tout le jour aux
ardeurs du soleil. Le temps est venu de tenir compte des conseils du
gouverneur. Deux hommes se sont évanouis hier au fond d'une excavation;
le cabinet de consultation du _hakim bachy_ ne désemplit pas. M.
Houssay profite de la confiance de ses malades pour prendre des
mensurations anthropologiques. Les clients ont d'abord fait quelques
façons. «Comment apprécierai-je la dose de médicament que je dois te
donner, si j'ignore ta force et ta grosseur?»
3 mai.--La paix soit avec le gouverneur de la province! Le stratagème
de Marcel a été couronné d'un plein succès. Mirza Abdoul-Raïm, Ousta
Hassan et le nadjar bachy nous sont apparus comme le soleil se
couchait. Des astres de pareille grandeur ne pouvaient se rencontrer
ensemble au-dessus de l'horizon. Un mulet chargé de quatre caisses
échantillons fermait le cortège. Elles sont bâclées, je n'ose dire
faites, en bois noueux, assemblées avec des clous forgés à Dizfoul et
si mous que, sans l'aide du vilebrequin, ils ne sauraient pénétrer les
planches. Nos lions sortiront de Suse, mais les urnes funéraires y
resteront par _ordre formel de Son Excellence_. Quant à emporter les
fragments de taureau, il n'y faut pas songer sans l'aide d'une chèvre
et d'un charpentier européen.
9 mai.--Depuis une semaine nous emballons nos briques et préparons le
départ. Mirza Abdoul-Raïm, devenu souple comme un domestique la veille
du jour de l'an, nous présenta dernièrement un tcharvadar Beni-Laam.
Attar, grâce à sa parenté avec le chef de la grande tribu turque,
traverse le désert entre Dizfoul et Amara sans que ses caravanes soient
inquiétées.
Il vaudrait mieux prendre le chemin de Chouster, qui longe les grands
fleuves de l'Arabistan; mais la crainte de voyager en pays persan avec
les talismans du prophète a dicté notre choix.
Attar viendra le 11 lier les bagages; le 12 mon mari et moi ferons nos
adieux aux tumulus; nous n'osons confier à personne le soin de conduire
au Louvre nos précieux colis. MM. Babin et Houssay, qui ne sauraient
sans danger passer l'été en Susiane, gagneront la Perse centrale.
Avant de congédier les derniers ouvriers, Marcel leur offrit un
banquet. Deux cents convives s'assirent devant le pilau de Gamache;
mouton, riz, eau du Chaour furent servis à discrétion. Total de
l'addition: 18 francs.
Les estomacs satisfaits sont enclins à la reconnaissance; après le
festin, une députation monta aux tentes et le plus beau parleur de la
troupe harangua les membres de la mission.
Les vertus auxquelles nous sommes redevables de ce bouquet oratoire
valent la peine d'être rappelées: Marcel, le _hakemé bozorg_ (grand
gouverneur), fut comparé à Salomon: il défendit les droits des ouvriers
avec la fermeté d'un _mouchteïd_ et ne fit pas appliquer un seul coup
de bâton; M. Babin, le _hakemé koutchek_ (petit gouverneur), paya les
salaires sans prélever de _madakhel_; M. Houssay, le _hakim bachy_
(médecin en chef), distribua aux faibles comme aux forts soins et
remèdes gratuits. Je n'ai pas été oubliée dans ce palmarès.
Marcel répondit en fixant à l'automne la reprise des travaux,
et, relevant l'orateur, qui venait embrasser la poussière de ses
chaussures, il abandonna ses mains aux humides baisers de la
députation. Ce fut un dur moment! Mais on n'est pas salué tous les
jours _hakemé bozorg_, _mouchteïd_ et Salomon!
13 mai.--Hier, au coucher du soleil, cinquante-cinq caisses quittaient
le camp. Elle contiennent la frise des lions et la rampe d'escalier.
Les objets qui ne pouvaient être emportés faute de moyens de transport
ou d'autorisation, ont été enfouis dans des tranchées repérées sur un
plan.
[Illustration: KELEK HORS DE L'EAU.]
Nos jeunes camarades nous accompagnèrent; puis, comme la nuit tombait
et que la jungle est plus hospitalière aux fauves qu'aux hommes, Marcel
les contraignit de retourner sur leurs pas. Ils disparurent derrière
les hautes herbes, qui dissimulèrent bientôt chevaux et cavaliers. Nos
cœurs se serrèrent: depuis six mois nous avons constamment vécu dans
des conditions si pénibles et si difficiles que nos relations eussent
pu en souffrir; jamais il ne s'est élevé un nuage entre nous. MM. Babin
et Houssay ont rivalisé d'intelligence et de dévouement.
A la nuit close la caravane atteignait le bord du fleuve, où
s'amoncellent depuis huit jours les bagages d'une nombreuse caravane
dizfoulie.
14 mai.--Le fleuve est franchi. Nous et nos lions sommes campés en
terre turque. Quelle émotion quand j'ai vu charger les caisses, quatre
par quatre, sur un _kelek_, treillis de branchages que supportent neuf
outres gonflées d'air!
[Illustration: CAMPEMENT SUR LES BORDS DE LA KERKHA. (Voyez p. 181.)]
Un Lori, armé d'une rame courte, mieux vaut dire une cuiller à
potage, monte sur le radeau, pousse au large, et le _kelek_,
entraîné par le courant, atteint bientôt les rapides. Le nautonier
agite vivement sa cuiller et atterrit le plus près possible d'une
berge plate dépourvue de buissons. Des bateliers retirent du fleuve le
léger radeau, le posent sur leurs épaules et remontent l'embarcation à
une distance suffisante pour que les flots la ramènent à son point de
départ.
[Illustration: KELEK SUR L'EAU.]
Le transbordement des caisses et des gens sur la rive turque a duré
deux jours: deux jours d'oisiveté savourés avec délice, car ce sont
les premiers instants de calme et de repos dont nous jouissons depuis
notre arrivée sur les terres de Daniel. Campés à l'ombre des arbres,
étendus sur une herbe encore verte, abreuvés d'eau fraîche et limpide,
bercés par le clapotis des flots, charmés par le paysage alpestre qui
se déroule devant nos yeux surpris, Marcel et moi absorbons à pleins
poumons un air que ne souille plus l'haleine d'un geôlier.
En même temps que la caravane une nombreuse tribu traversait le fleuve.
Dès l'aurore les nomades lancèrent à l'eau les animaux les plus
rebelles. Messieurs les chameaux, attachés à une corde qui relie la
queue du premier à la tête du second, entrèrent dans le fleuve,
poussés par la tribu. Jamais je n'entendis concert si discordant.
Jusqu'au moment où ils perdent pied, les animaux se contentent de
hurler; mais à peine sont-ils enveloppés par le courant, que les
derniers venus, saisis d'épouvante, se séparent violemment de la queue
de leurs confrères et rebroussent chemin, quitte à planter leurs
longues jambes dans les berges molles, d'où l'on doit les dégager à la
bêche. Comme ils doivent regretter leur poltronnerie et envier le sort
des camarades plus vaillants occupés à paître l'herbe des Osmanlous! Ne
revenez jamais en arrière!
Après avoir escorté ces élèves indociles, les professeurs de natation
saisirent un chapelet de moutons et eurent vivement raison de ces
animaux pacifiques. Je ne parlerai pas des buffles: ils rendraient des
points aux grenouilles. Le tour des bipèdes est venu. Tous traversent
le fleuve sans même enlever leurs vêtements. Seules quelques mamans,
très prudentes, donnent la main à des babys qui nagent mieux qu'ils ne
marchent.
Une longue flamme brille sur le tumulus que nous abandonnâmes
avant-hier. Nos jeunes camarades nous adressent un dernier salut.
Adieu, Suse la déserte! adieu, mes chers tumulus! Bientôt mes yeux
cesseront de vous apercevoir, montagnes factices où je souffris mille
angoisses mêlées à des joies non pareilles. Je m'éloigne de vous le
cœur plein de tristesse. Je m'étais identifiée avec le passé que vous
représentez, je vivais d'une existence faite de rêve avec les Darius
et les Xerxès, héros d'antan, amis qui ne pouvez m'être infidèles.
Disparaissez, évanouissez-vous; mais que le bonheur de retrouver
le paradis perdu ne me fasse pas oublier le charme poétique de vos
sentiers pierreux, les mystères adorables de votre solitude, les
sublimes harmonies d'une nature que j'ignorais. A vous je dus la gloire
de réveiller les morts. Je ne vous quitte pas tout entière. Quelques
parcelles de mon âme restent accrochées à vos buissons.
Jamais je n'ai touché en un temps si court aux extrêmes limites du
bonheur et du découragement. Deux liqueurs se sont mêlées dans la coupe
que la Providence m'a offerte, l'une douce, l'autre amère. Mais, après
les avoir épuisées, devrai-je goûter à la lie déposée au fond du vase,
ou s'épanchera-t-elle au dehors? Pourquoi mon cœur ne se complaît-il
jamais dans le présent et s'efforce-t-il de percer les brouillards de
l'avenir?
Nous partirons à minuit. Avant l'aurore, la caravane atteindra un
ruisseau d'eau saumâtre où les animaux pourront se désaltérer.
15 mai.--Voyagé toute la nuit dans une plaine désolée où ne croît ni un
brin d'herbe ni une ronce. Dès huit heures du matin, la chaleur devient
intolérable; les chameaux s'accroupissent à chaque instant, tandis que
les mulets pressent le pas, désireux d'atteindre l'eau superflue à
leurs camarades.
[Illustration: BATELIER ARABE. (Voyez p. 181.)]
Querelle entre les tcharvadars: «Comment! s'est écrié l'un d'eux, douze
misérables bossus feraient la loi à trente mulets magnifiques!»
Les chameliers ont relevé leurs bêtes: deux heures plus tard, nous
atteignions un ruisseau boueux.
16 mai.--En quittant la Kerkha, j'avais fait remplir quatre outres.
J'ai voulu ce matin les passer en revue; hélas! deux d'entre elles ont
été vidées par les muletiers; la troisième, que le cuisinier voulait
défendre, a été crevée d'un coup de couteau. Trente litres bus par le
sable contre un verre d'eau absorbé par une brute!
[Illustration: LE HOR. (Voyez p. 186.)]
17 mai.--Marcel a perdu le sommeil depuis trois semaines; même avant de
quitter Suse, il refusait obstinément notre affreuse nourriture. Les
fatigues d'un pareil voyage ne sont pas faites pour améliorer son état.
Malgré une fièvre violente, il demeure à cheval pendant les étapes
exécutées au commencement et à la fin de la nuit; mais au prix de quels
efforts de volonté et de quelles souffrances! Il faut encore qu'il
supporte les tortures de la soif!
Sliman, que nous rapatrions afin de lui conserver sa précieuse
existence, avait été chargé de veiller sur le reste d'une outre
arrachée aux muletiers; j'ai guetté cet aimable serviteur et me suis
aperçue qu'il était impossible de placer plus mal ma confiance. Je ne
m'en fie plus qu'à moi-même et conserve, suspendue à l'arçon de la
selle, une gargoulette qui ne contient pas deux litres d'eau.
18 mai.--Les poulets et moutons portés à dos de mulet sont morts de
chaleur et de soif; ils étaient bleus avant d'expirer. Nous marchons
de puits saumâtre en ruisseau fangeux sans découvrir d'autre liquide
qu'une boue chaude et corrompue. On ne saurait cuire le riz; mais
il n'y a pas grand mérite à garder la diète quand on ne peut se
désaltérer. Depuis notre départ des rives de la Kerkha, Marcel
n'a mangé que trois œufs de dorrajds (francolins), trouvés par un
tcharvadar auprès d'un ruisseau desséché.
Le convoi ne marche pas: il se traîne sans avancer. Le soleil et la
soif nous dévorent; pas un être vivant ne se montre à nos regards. Qui
reconnaîtrait notre fière caravane dans ces fantômes traversant le
vestibule de l'enfer?
20 mai.--La dernière étape a duré quinze heures. Vaille que vaille,
il fallait atteindre l'eau. Voilà le _hor_! Le hor est un marais
engendré par les pluies d'hiver, que se chargent d'entretenir les crues
estivales du Tigre et l'incurie de l'administration ottomane. Les
chevaux, exténués, relèvent la tête; les mulets secouent leur charge
comme s'ils voulaient se défaire des lourdes caisses qui les empêchent
de prendre le galop; les muletiers, la face congestionnée, la peau
luisante, les jambes gonflées, ont des ailes. Seuls les chameaux, qui
se montraient au départ si débiles, n'accélèrent pas leur marche et
conservent une allure solennelle.
On atteint le marais; bêtes et gens entrent à l'envi dans l'eau
saumâtre, boivent, se baignent, boivent encore et semblent reprendre
une vie prête à s'échapper.
Nous camperons ici. Les caisses, disposées les unes au-dessus des
autres, nous abriteront du soleil, tandis qu'un des muletiers
traversera le hor pour aller querir dans un village les bateaux
nécessaires au transport des colis.