De quel droit, modernes aux sens dégénérés, osez-vous accuser de

brutalité et de barbarie la peinture monumentale de l'Élam et de

la Hellade? Seriez-vous les représentants de ces races affaiblies

qui ricanent devant les armes de leurs ancêtres et n'osent même les

soulever? Nierez-vous le grand rôle de la couleur, faute de l'avoir

compris et de savoir lui donner dans l'architecture la place qu'il

mérite?

[Illustration: FRAGMENT D'UNE FRISE ÉMAILLÉE.]

[Illustration: LION ÉMAILLÉ.]

X

État des fouilles.--Premières lettres de France.--Départ d'un

courrier.--Indignation d'Abdoul-Raïm.--Double découverte.

Les pluies abondantes de la fin de mars avaient amené des éboulements

et mis à nu dans la tranchée L du tumulus nº 2 un mur de terre

crue. Le déblayement fut conduit avec soin, et le mois ne s'était

pas achevé qu'on avait découvert plusieurs parements parallèles ou

perpendiculaires entre eux. Diriger les recherches, retrouver les

joints indistincts, remettre sur la piste des ouvriers sauvages et

maladroits, est une laborieuse tâche.

Les murs, fort dégradés, se dérobent d'autant mieux qu'ils sont criblés

de tombes, auxquelles on aboutit par des puits creusés entre le

parement extérieur et les éboulis.

Il faut dégager joint par joint chaque brique et, quand ce fastidieux

travail est terminé, suivre le fil conducteur si péniblement dévidé,

sans laisser aux Dizfoulis le loisir de le perdre à nouveau. On

reconnaît aujourd'hui, dans ces énormes murs de terre, le couronnement

d'un ouvrage défensif des plus compliqués.

Le dallage des courtines paraît réglé à six mètres au-dessous du

terrain superficiel; le sol ancien se rencontrera sans doute à sept ou

huit mètres plus bas.

D'autre part, les tranchées F de la cour nous ont permis de dégager un

ensemble de murs parallèles à ceux de la fortification et de l'apadâna.

En prolongeant d'une façon fictive les parements déjà découverts, il

semble que les reliefs si diffus du sol se groupent suivant des tracés

réguliers et que, dans l'alignement de l'ouvrage central, se dessine

une dépression aboutissant à l'une des crevasses les plus escarpées. Le

tumulus rectangulaire, réservé à la demeure du souverain, aurait été

divisé en deux parties, entourées chacune d'une enceinte particulière

et séparées par une large avenue.

Marcel a cherché, à la suite des murs de terre, la tête occidentale

de l'avenue. Soit que les fouilles n'aient pas atteint une profondeur

suffisante, soit que les siècles aient anéanti ces fortifications qui

semblent encore gonfler le sol, ses tentatives ont été infructueuses.

Ce serait pourtant en ce point que mon mari compterait porter les

efforts de la campagne prochaine. Les travaux seront difficiles,

les dépenses considérables, car il faudra descendre à de grandes

profondeurs; mais cet emplacement présente un triple avantage: il est

étroit, clairement relié aux surélévations voisines, exploré sur une

hauteur de six mètres.

La citadelle est toujours muette. Deux longues tranchées, I et J, qui

coupent le chemin d'accès et se dirigent vers l'est, occupent depuis

plus d'un mois tous les Loris. On a bien rencontré deci, delà, quelques

pierres sculptées provenant d'une construction analogue à l'apadâna

d'Artaxerxès Mnémon, des blocs émaillés, des briques de terre cuite

portant sur leur tranche une inscription élamite; mais, en réalité,

ces fouilles n'ont eu qu'un résultat négatif: nous savons maintenant

qu'elles seront improductives sur quatre mètres de profondeur.

Bon nombre de petits objets, les uns du plus grand intérêt, les

autres d'une valeur moindre, affluent aux tentes chaque soir. Sous

les derniers blocs des lions achéménides ont apparu un vase de terre

cuite de forme très élégante, une lampe de bronze, un singulier cône

d'ivoire, couvert de légers ornements représentant des feuilles de

trèfle et des pélicans à la tournure nettement caractérisée. Le

jour même de cette découverte, un Dizfouli me proposa une précieuse

intaille: ses jeunes yeux avaient été plus actifs que les miens. J'ai

acheté la pierre. C'est un sceau conoïde, en calcédoine saphirique,

gravé pour un roi achéménide vainqueur de l'Égypte: Xerxès ou

Artaxerxès 1er. Le médaillon royal, surmonté du grand dieu Aouramazda,

est placé entre deux sphinx coiffés de la couronne blanche de la

Haute-Égypte. Le style de la gravure est franchement persépolitain.

Vers l'extrémité de la tranchée L, à 1m,80 au-dessous du sol, on

rencontrait les substructions de la maison d'un potier. Auprès de vases

de différentes formes se trouvaient deux coupes munies d'un bouton

central et couvertes d'une inscription spirale en vieux caractères

hébraïques. Le texte doit reproduire des formules de purification ou

d'incantation. Un peu partout se présentent des objets plus ou moins

intacts: coupes de calcaire à nummulites, lampes de terre cuite, fers

de flèche, flacons de verre si friable qu'on n'ose les toucher.

De nombreux débris de matériaux émaillés perdus dans les éboulis, la

rencontre de murailles toujours construites avec des briques crues,

m'amènent à penser que les monuments susiens, bâtis en terre comme

les édifices de Babylone, devaient leur beauté à des revêtements

inaltérables, qui protégeaient les maçonneries peu résistantes de leur

nature et remplaçaient les bas-reliefs des palais assyriens.

La frise des lions découverte devant l'apadâna d'Artaxerxès Mnémon est

un spécimen de cette merveilleuse ornementation.

11 avril.--La mission jouissait--inappréciable bonheur--d'un mirza tout

entier; aujourd'hui nous possédons la paire. Cependant le premier n'a

pas été mis en morceaux. Taguy, notre mirza de rechange, vient aider

Abdoul-Raïm à nous faire les honneurs de Suse.

Nous ne sommes pas gras! A quel état, grand Dieu! vont nous réduire ces

deux sangsues?

Le colonel a-t-il demandé un homme de confiance pour le suppléer quand

il lui prend fantaisie d'aller respirer l'air de Dizfoul, ou bien

encore Mirza Taguy serait-il simplement l'espion d'Abdoul-Raïm? Mystère!

Ce nouveau fonctionnaire apportait le premier courrier de France,

que lui aurait remis, assure-t-il, un négociant arrivé de Bassorah

depuis peu de jours. Revoir l'écriture d'êtres aimés, entendre un écho

du paradis perdu, quelle jouissance pour des exilés! Les nouvelles

se complètent les unes les autres, et les lettres se parcourent en

commun, car les enveloppes sont ouvertes, les feuilles lacérées et

mêlées. Chacun doit reconnaître son bien. Au milieu de cette macédoine

épistolaire s'est rencontré un billet que nul pourtant n'a réclamé. Il

était signé: Aïcha. Mçaoud ayant été mandé à la barre, M. Houssay lui

lut le poulet suivant:

«Mon très cher ami,

«Cette lettre n'a d'autre but que de te donner de mes nouvelles.

J'espère que tu es aussi en bonne santé.

«Je suis toujours sans le sou. Cette nouvelle ne doit pas te

surprendre: c'est ainsi que tu me laissas il y a quatre mois.

«Je te salue en t'embrassant.

«Ton épouse fidèle,

«AÏCHA.»

«Chère Aïcha,» s'écrie Mçaoud, tout ému sous sa peau de vieux turco,

«si _tu_ savais, monsieur Houssay! C'est une femme _trop chic_! Que

d'argent elle m'a donné jadis! Non, non, elle était _trop chic! trop

chic!_

--La lettre a un post-scriptum: Aïcha annonce la mort de ta belle-sœur.

--Ah! tant mieux!

--Comment! n'étais-tu pas en bons termes avec elle?

--Excuse-moi, monsieur Houssay. Je préfère apprendre sa mort que celle

de mon frère!»

15 avril.--Depuis longtemps déjà Marcel désirait informer M. de

Ronchaud de la découverte des lions; mais, dans la situation qui nous

est faite, il s'exposait à grossir les dossiers de Mozaffer el Molk

et à satisfaire la curiosité de son médecin. Cela n'était pas d'une

utilité pressante.

Comme des écoliers en liesse dès le départ du pion, nous profitâmes

d'une nouvelle fantaisie balnéaire d'Abdoul-Raïm pour écrire quelques

dépêches secrètes. Puis Marcel et moi portâmes ces lettres au campement

de Kérim Khan, situé sur les rives de la Kerkha, à quarante kilomètres

de Suse, mais à dix minutes de la frontière turque. Peine perdue!

Mon _oncle_ s'est obstinément refusé à se mêler des affaires de

_ses parents_. Il sera donc impossible de rompre le filet tendu par

Abdoul-Raïm!

De retour à Suse, nous parlementâmes pendant trois jours avant

de trouver parmi les ouvriers arabes--les Dizfoulis sont trop

poltrons--deux hommes qui voulussent se charger de cette mission.

Mirza Taguy, informé de nos projets, n'osa s'y opposer ouvertement, et

les deux _casseds_ (courriers) se mirent en route.

Des vents ennemis ont-ils apporté cette grave nouvelle à Abdoul-Raïm?

Le colonel est retourné un jour plus tôt qu'on ne l'attendait, et, à la

suite d'une violente altercation avec son collègue, il est venu, encore

rouge de colère, interpeller Marcel sur son audacieuse conduite.

«Suis-je prisonnier?

--Non certes; mais votre correspondance n'arrivera pas à destination.

Les Arabes la jetteront dans le _hor_ (marais) et garderont l'argent

que vous leur avez remis.

--J'ai prévu cette fâcheuse éventualité. Avez-vous apporté les fonds

déposés chez le naïeb el houkoumet?

--Par ordre de Mozaffer el Molk on ne vous remettra plus un kran, que

vous ne m'ayez confié le reçu de Malcolm Khan et la délégation de Zellè

Sultan.»

Le piège est trop grossier. Sans le moindre embarras, le vénérable

Abdoul-Raïm réclame les seuls titres qui témoignent de nos droits.

Comme la dépêche du prince autorise gracieusement le chef de la mission

française à demander une somme supérieure au dépôt, le naïeb el

houkoumet et son complice ne se contenteraient pas de confisquer nos

titres, mais les utiliseraient pour lever sur les marchands de Dizfoul

une grosse contribution, qu'ils s'empresseraient de placer à intérêts

usuraires.

[Illustration: MIRZA TAGUY.]

«Vous, le naïeb et le gouverneur avez lu et copié les ordres de Zellè

Sultan; les originaux ne sortiront pas de ma tente avant parfait

payement des sommes dues à la mission.

--Vous doutez de ma parole! Voulez-vous voir la lettre de Son

Excellence?

--C'est inutile: ne m'avez-vous pas confié autrefois que vous aviez

en votre possession du papier timbré au sceau de Mozaffer el Molk?

A part les communications qui me seront adressées en français, par

l'intermédiaire du docteur Moustapha, je ne tiendrai compte d'aucune

dépêche.»

17 avril.--Un des _casseds_ envoyés à Amarah est rentré dans sa tribu.

Il _a perdu nos lettres en franchissant le hor_, comme le prévoyait

trop bien le mirza, et, avec nos lettres, son camarade, dont il ne peut

donner aucune nouvelle.

La vérité n'a que faire de cette fable absurde. Dès son retour,

Abdoul-Raïm lançait quatre cavaliers loris à la poursuite de nos

piétons. Ceux-ci ont été bien vite rejoints; l'un fut roué de coups et

laissé pour mort dans le désert, l'autre prit la fuite, après avoir

jeté les lettres, qui parvinrent fidèlement au colonel. Nous tenons

cette nouvelle de quelques Arabes Beni-Laam, venus à Suse pour escorter

la fille de leur chef M'sban, une charmante femme, que le désir de me

voir avait attirée dans nos parages.

Marcel pria M. Houssay de partir pour Ahwas et de porter plainte au

gouverneur. Lorsque Mçaoud demanda les chevaux loués depuis bientôt

deux mois, les palefreniers déclarèrent que leur maître, Kérim Khan,

avait interdit de seller ces animaux dès qu'il ne s'agirait plus d'une

simple promenade autour des tumulus.

Les ouvriers loris ont été renvoyés sur-le-champ; mais le cercle où

nous enserre Abdoul-Raïm se rétrécit sans cesse. La mission va se

dédoubler: MM. Babin et Houssay garderont le camp et nous partirons

tous deux, fût-ce à pied, pour demander protection au chef de la tribu

turque des Beni-Laam et entrer, par son intermédiaire, en relation

directe avec Téhéran et Paris.

Notre geôlier, qui n'ignore pas l'aimable démarche de la fille de

M'sban, a paru fort épouvanté de ces menaces: il nous sait capables de

les mettre à exécution. Comme Achille, il s'est retiré sous la tente,

tandis que Patrocle, ou plutôt son domestique, prenait au triple galop

le chemin de Dizfoul. Patientons encore quelques jours.

18 avril.--Les soucis et leurs sombres enfants ont cédé le pas aux

émotions les plus douces. Nous tenons une piste nouvelle. Tout serait

au mieux, si chaque découverte n'éveillait en nous des sentiments

analogues à ceux de l'avare couvant un trésor. Nos richesses

s'amoncellent, et avec elles grandissent les craintes de ne pouvoir les

emporter.

Les ouvriers qui déblayent les murs L de la fortification ont trouvé

une urne funéraire, encastrée dans une gaine de maçonnerie. Les briques

de calage apparurent couvertes d'un émail admirable. Voici des lèvres

minces, une barbe bleuâtre sertie d'un filet blanc, un cou d'un beau

noir, des mains brunes et deux mains blanches de grandeur naturelle

arrachées à des personnages magnifiquement vêtus. La perfection du

modelé, l'éclat des teintes, leur harmonie, dénotent un art délicat,

une technique très avancée. La pâte est plus fine, plus blanche, plus

serrée que celle des lions. Chaque brique est carrée, mince, démaigrie

en lame de couteau, de façon à faciliter les contacts superficiels

du parement, et à ménager cependant la place d'une épaisse couche de

mortier.

Les messagers de la fortune fréquentent si rarement notre planète,

qu'ils n'osent s'y hasarder seuls.

Un de ces soirs, comme je visitais, après la fermeture des chantiers,

une crevasse voisine du camp, j'ai glissé sur une matière dure, que je

n'avais pas aperçue à travers les herbes.

Courir aux tentes, saisir une pioche et dégager six ou sept briques

émaillées, fut l'affaire d'un instant. Au-dessous de la première assise

j'en trouvai une seconde, puis une troisième, disposées le long d'un

parapet réparé aux temps des Sassanides. La fouille, vivement conduite,

nous a donné des émaux d'une tonalité et d'un dessin nouveaux. Les

fonds, d'un vert rompu, supportent des fleurs de lotus jaunes et

bleues, qui se superposent et se terminent par une palmette blanche.

Au ton près, il me semble revoir les peintures murales de certains

tombeaux des Ramsès.

D'autres pièces, à fond paille, coupées en diagonale par une ligne

orange, rappellent les dispositions caractéristiques d'un limon

d'escalier. Enfin, de grandes dalles carrées, mesurant 0m,36 de côté

et 0m,08 d'épaisseur, émaillées sur les tranches et sur le plat,

sont décorées d'une rosace jaune et verte. Marcel assure que nous

exhumons une rampe dont les formes et les ornements, si ce n'est la

matière et les dimensions, rappellent les mains courantes des palais

persépolitains. Artaxerxès, en prince sage, s'était servi, pour

construire ses palais, de matériaux empruntés aux édifices bâtis sous

ses prédécesseurs; les Sassanides, non moins économes, réparèrent un

mur d'enceinte avec les briques arrachées aux monuments achéménides.

Aux fleurs de lotus se mêlaient des inscriptions cunéiformes blanches

sur le fond vert, des souliers jaunes ou bleus se boutonnant sur une

jambe noire, une main brune entourée d'un bracelet et serrant une canne

d'or, des fragments de draperies à fond blanc sur lesquelles se détache

l'image symbolique de la citadelle de Suse.

Quand les grands seigneurs du moyen âge faisaient broder à leurs armes

cotes et manteaux, ils ne songeaient pas qu'ils imitaient les princes

susiens. Ignorance pardonnable: jusqu'à ce jour, nul n'avait eu l'idée

de faire remonter l'origine des armoiries jusqu'à Oumman Minanou ou à

Koudour Nakhounta.

[Illustration: PASSAGE DE LA KERKHA. (Voyez p. 178.)]

XI

Daniel et ses tombeaux.--Le pèlerinage.--L'été susien.--Construction

d'une maison.--Clôture des travaux.--Départ.--Le _hor_.--Douaniers et

magistrats.--Bassorah.

20 avril.--Sous le khalifat d'Omar, et la dix-huitième année de

l'hégire, Abou Moussa el Achari s'empara de Suse. En fouillant le

palais du prince vaincu, ses soldats rencontrèrent une porte faite

d'une seule pierre. L'obstacle fut brisé: l'ouverture donnait accès

dans une chambre sépulcrale. Au centre gisait un sarcophage colossal

contenant un géant long de quarante mètres, large de dix à la hauteur

des épaules, soigneusement enseveli dans un linceul de brocart. Ce

corps était celui d'un Chaldéen nommé Daniel, en si bonnes relations

avec le ciel, que la pluie tombait à sa prière. Du vivant de Daniel,

apprit Abou Moussa, une grande sécheresse désola l'Arabistan. Les

affamés sollicitèrent la visite du saint homme, mais ses compatriotes

se refusèrent d'abord à le laisser partir. Les Susiens, arrivés

au dernier degré de la misère, envoyèrent alors une députation de

cinquante squelettes notables vers leurs heureux voisins: Grâce! pitié!

tous nos frères vont périr si vous n'autorisez Daniel à porter chez eux

ses bienfaisantes prières. Nous resterons en otage jusqu'à son retour!»

Les Chaldéens se laissèrent toucher par tant de maigreur. A peine le

saint eut-il mis le pied dans l'Arabistan, qu'une pluie miraculeuse

rendait à la terre sa verte parure. Plus pratiques que délicats,

les Susiens sacrifièrent leurs cinquante otages au désir de mettre

les nuages dans leurs intérêts, gardèrent Daniel vivant, puis le

conservèrent mort.

Omar, informé de ces détails, réunit ses officiers et leur demanda

s'ils avaient jamais ouï parler de Daniel. Tous demeurèrent muets. Ali

seul--que la bénédiction d'Allah soit sur lui!--déclara que _peighambar

Danial_ (prophète Daniel) vivait en des temps très reculés, sous le

règne de Nabuchodonosor.

Et Omar ordonna de respecter les reliques du prophète. Afin d'en

assurer la possession aux Susiens, Abou Moussa détourna le cours d'eau

qui arrosait la cité, déposa le corps dans le lit desséché, recouvrit

le sarcophage de grosses pierres et rendit ensuite la rivière à ses

anciennes berges.

Rien n'est inviolable en ce monde, pas même les tombes creusées dans

le thalweg d'un fleuve. Au dixième siècle, Suse était encore habitée

par six ou sept mille Juifs et possédait quatorze synagogues. L'une

d'elles, raconte Benjamin de Tudèle, renfermait les ossements vénérés

de Daniel. Sur la rive de l'Ulæus favorisée de ces reliques précieuses,

vivaient des gens riches, heureux dans leurs entreprises; l'autre

côté du fleuve était la proie de tous les fléaux: la noire misère et

la sécheresse aux bras noueux étreignaient le peuple. Les déshérités

réclamèrent à leur tour le droit de posséder le saint. Cette faveur

leur fut refusée. La guerre eût éclaté, si les rabbins, gens pacifiques

et conciliateurs, n'eussent mis d'accord les belligérants en décidant

que le palladium du pays serait transporté chaque année sur une rive

différente.

Daniel faisait depuis longtemps la navette, quand Sendjar, le vainqueur

de Samarcande, vint à Suse. Le sultan demanda le nom du personnage

dont on promenait le cercueil en grande pompe et déclara de pareils

déplacements attentatoires à la dignité d'un saint. Il ordonna de

bâtir un pont sur l'Ulæus; on mesura la distance des deux berges, et

le corps, placé dans un cercueil de verre, fut suspendu sous l'arche

centrale.

Depuis cette époque, chroniques et légendes ne font plus mention

du prophète. Que dissimule la flèche blanche du sanctuaire actuel?

Recouvre-t-elle un de ces tombeaux honoraires que la piété des

musulmans élève à la mémoire d'un homme juste ou pieux?

Les mollahs de Dizfoul et de Chouster tiennent le _gabré Danial_ pour

parfaitement authentique, mais ce n'est point l'avis unanime du clergé

de l'Arabistan. A cinq jours de marche de Dizfoul, dans le voisinage

de Mal Amir, s'élève un second imam-zadé consacré au même personnage.

Les Bakhthyaris le considèrent comme le meilleur. Je me garderai de

trancher le différend; j'aime mieux admettre qu'il existe un tombeau

d'été et un tombeau d'hiver.

Cette année-ci, le bon, l'unique Daniel, le seul auquel la piété des

fidèles s'intéresse, est le nôtre. Jamais on ne vit pareil élan de

ferveur et de curiosité. Le saint nous doit un renouveau de sa vogue

des anciens jours. Les pèlerins arrivent en troupes nombreuses:

hommes, femmes, enfants à cheval, à mulet ou à âne, les plus pauvres

sur leurs propres pattes. Le commun des mortels s'emmagasine dans la

cour; les gens d'importance prennent possession des terrasses; les

derniers venus plantent leurs tentes au pied de la citadelle, sur un

cimetière couvert de mauves arborescentes, qui doivent leur vigueur aux

tristes débris qu'elles ombragent de leurs fleurs demi-deuil.

Les gens de Kérim Khan étaient de petits saints si on les compare à ces

dévots.

Deux ou trois cents personnes arrivent toutes les semaines des confins

de l'Arabistan; il n'en est pas une qui ne s'ingénie à nous rendre

la vie absolument insupportable. Dès l'aurore, et sans souci du

prophète,--le saint homme aurait bien droit à quelques prières,--mâles

et femelles, mollahs et étudiants encombrent les tranchées, distraient

les ouvriers, et envahiraient même nos tentes, si nous n'avions

organisé un cordon sanitaire chargé de maintenir les intrus à une

distance respectueuse.

Marcel a bien essayé d'interdire aux pèlerins l'accès des chantiers,

mais ils y sont venus plus nombreux que jamais, ont brisé les fragments

de taureaux échappés à la rage des Loris et mis en pièces une

cinquantaine de potiches funéraires qu'on allait photographier.

Nous ne pouvons traverser la vallée sans entendre siffler les pierres

de fronde. Croisons-nous un groupe de pèlerins, des coups de feu tirés

dans nos oreilles nous enveloppent de fumée. D'abord, je me retournais

d'instinct; nos tyrans paraissaient si réjouis, que je ne leur procure

plus cette satisfaction. Sifflez, pierres et balles! détonez, fusils ou

pistolets! les Faranguis sont sourds et invulnérables!

22 avril.--On signala ce matin le naïeb el houkoumet sur la route

de Dizfoul. Il arrivait suivi d'une escorte de banquiers. Le

sous-gouverneur, fort ému des menaces de Marcel, a prétexté du

pèlerinage pour régler les affaires pendantes entre lui et le chef de

la mission. Les fonds déposés entre ses mains nous seront incessamment

remis. Tout est très bien qui ne finit pas trop mal.

23 avril.--De verte la plaine est devenue jaune, les herbes portent des

épines au lieu de fleurs, la chaîne des Bakhthyaris montre des crêtes

roses là où s'étendaient d'interminables glaciers. Il semble qu'en huit

jours la nature entière ait été passée au four.

Après la disparition des dernières neiges, Suse deviendra inhabitable.

Le motevelli fermera la porte du tombeau et se réfugiera dans son

_serdab_ (cave) de Dizfoul; les nomades se rapprocheront de la

montagne ou camperont sur les bords d'un fleuve; fauves et sangliers,

à l'exemple de l'homme, deviendront amphibies; seuls les serpents, les

scorpions et de monstrueuses araignées fréquenteront les tumulus. Les

morsures de l'été tueront même les insectes qui se relayent pour nous

torturer. Que ne nous vengent-elles aussi des pèlerins?

Les mouches vivent en légions si nombreuses, que casques et habits

semblent couverts d'une carapace de jais noir; les moustiques sont

armés d'aiguillons si acérés, qu'ils percent les habits après avoir

traversé la toile des pliants et ne laissent pas à leurs victimes le

loisir de s'asseoir. Chevaux, ânes, mulets ont le cuir trop tendre pour

se défendre contre ces vampires.

«Grâce, petit moustique! Je suis ton esclave, petit moustique.

«Le moustique se pose sur ma tête; la prendrait-il pour une pastèque?

«Le moustique se pose sur mon oreille; veut-il me rendre fou?

«Le moustique se pose sur mes yeux; les prendrait-il pour des raisins

noirs?

«Le moustique se pose sur ma narine; veut-il m'ôter l'odorat?

«Le moustique se pose sur ma barbe; me prendrait-il pour un derviche?

«Le moustique se pose sur mes lèvres; veut-il me rendre muet?

«Le moustique se pose sur mon bras; le prendrait-il pour du pilau?

«Le moustique se pose sur mon nombril; veut-il me rendre enragé?

«Le moustique se pose au bas de mes reins; les prendrait-il pour un

coussin?»

A Suse · 第 11 / 26 段