l'orateur. Après cette cérémonie, chacun va dormir et Dieu reste seul
chargé du soin de ses enfants.
Allah, par bonheur, nous garde mieux qu'il ne préserve notre
basse-cour. Le poulailler, composé d'un coq et de trois poules, fut
attaqué vers minuit. Je ne chargerai pas ma conscience d'une médisance
en accusant les gens de Kérim Khan de cette tentative de vol: des
nomades éloignés ne se dérangeraient pas pour si mince larcin.
28 mars.--Bien que les Loris possèdent d'excellents chiens de garde
et brûlent de la poudre sous prétexte d'intimider les maraudeurs
nocturnes, ils ont subi la peine du talion.
Depuis le double assaut dirigé contre la batterie de cuisine et le
poulailler, deux hommes montent la garde dans notre camp et se tiennent
éveillés en chantonnant sans trêve ni repos. Nous nous sommes habitués
à cette berceuse monotone; quand la mélopée s'interrompt, chacun ouvre
les yeux. Cette nuit les cris de terreur succèdent aux chants, des
coups de feu retentissent, les balles sifflent autour des tentes. La
carabine et le revolver à la main, nous sortons. Des cavaliers arabes,
les bras embarrassés d'objets volumineux, passent, lancés au triple
galop. Ils fuient devant les Loris. On crie à réveiller Daniel; on
tiraille dans la nuit noire, tandis que le bruit des chevaux emportés
va toujours s'assourdissant.
Deux heures plus tard, les _garavouls_ (sentinelles) donnent de nouveau
l'alarme: ils ont vu des ombres, ils ont entendu des cailloux rouler le
long des talus.
Marcel prend la tête de la patrouille; nous fouillons, mais en vain,
les crevasses voisines, et la promenade s'achève avec le jour.
L'algarade a été chaude. Juments, poulains et agneaux manquent à
l'appel chez les Loris, mais les Beni-Laam ont laissé une victime sur
le théâtre de leurs exploits. Peu satisfaits de cette aubaine, les
fidèles sujets de Kérim Khan ne se sont pas mis en frais d'oraison
funèbre: le pauvre diable qui gisait au pied du tumulus la tête
traversée par une balle a été chargé sur un mulet, jeté dans une fosse
creusée auprès du tombeau de Daniel et enfoui sans tambour ni trompette.
Les nuits ne sont pas seules agitées depuis l'arrivée de nos
encombrants voisins. Les nomades n'ont-ils pas rêvé de la plus pure
théorie socialiste?
Dès l'aurore, la tribu envahit les tranchées, expulse les Arabes et les
Dizfoulis trop peu nombreux pour protester, et prend leur place, au nom
des droits imprescriptibles de tous les hommes au travail.--Et pourtant
la presse ne fleurit pas dans le désert!--Les vainqueurs réclament le
salaire quotidien octroyé à nos premiers terrassiers, mais s'asseyent
nonchalamment sur le sol dès qu'on leur confie une pelle.
Hier matin ils étaient plus de six cents; nous dûmes arrêter les
travaux et déclarer que personne ne serait payé. Les soixante-dix
Loris, embauchés dès notre arrivée, se plaignirent à leur chef; Kérim
Khan accourut avec son frère, ses fils et son fameux bâton, et, les
uns aidant les autres, ils mirent en déroute les importuns. Jamais
effrontés moineaux ne s'envolèrent aussi vivement; les rampes des
tumulus étaient noires de fuyards. A midi le calme régnait dans les
tranchées.
29 mars.--Les expulsés avaient juré de tirer de nous une noire
vengeance; ils ont tenu parole. On vient de prévenir Marcel que,
profitant d'une nuit sans lune, les Loris ont brisé les taureaux en
jetant les petits fragments contre les gros.
[Illustration: TRANSPORT D'UNE BASE DE COLONNE. (Voyez p. 147.)]
La pierre est dure et les nomades paresseux; pourtant des blocs déjà
fendus se sont ouverts, des inscriptions ont été brisées; il n'a pas
dépendu des vandales que les dégâts ne fussent plus graves.
Marcel s'est plaint. Kérim Khan a promis de couper la tête au
premier de ses sujets qui serait vu la nuit dans le voisinage de nos
tranchées,--nous ne réclamions pas des excuses aussi sanglantes,--puis
il a annoncé qu'il allait bientôt lever le camp et se rapprocher de
Cheikh Ali. Bon débarras!
Malgré cette assurance, nous avons transporté aux tentes les pierres
les moins lourdes et une base de colonne fort élégante, découverte dans
une crevasse du tumulus nº 2. Elle appartient à un édifice achéménide
plus petit que l'apadâna. Le campanule est couronné d'une inscription
trilingue au nom d'Artaxerxès.
«Moi Artaxerxès, roi grand, roi des rois, Achéménide.»
[Illustration]
[Illustration: ARRIVÉE DE CHEIKH ALI. (Voyez p. 150.)]
IX
Détresse pécuniaire.--Départ de M. Houssay pour Dizfoul.--Proposition
de Cheikh Ali.--Arrivée de Cheikh Taher.--Éclipse de lune.--Retour de
M. Houssay.--La frise des lions.
29 mars.--Tandis que Mirza Abdoul-Raïm nous oblige sous peine de
famine à manger ses horribles moutons,--car nous les mangeons,--le
sous-gouverneur de Dizfoul essaye de prendre la mission par la disette
pécuniaire.
Les pluies ont laissé à M. Babin le loisir d'apurer les comptes et de
constater que les sacs de krans se dégonflaient à vue d'œil. Avant
d'attaquer la réserve, il était prudent de réclamer une partie des
fonds déposés chez le banquier de Zellè Sultan. Marcel écrivit une
lettre aimable au sous-gouverneur de Dizfoul. Il le priait d'envoyer
sous escorte deux cents tomans, contre un reçu de pareille somme remis
au messager.
Depuis trois jours nous étions sans nouvelles de notre ambassadeur; ce
soir, il est revenu larmoyant. En fait d'argent, on l'a gratifié de
coups de bâton. Le cas revêt un caractère d'autant plus grave que le
sous-gouverneur s'est approprié le reçu. Marcel a conservé par devers
lui une somme suffisante pour vivre dans ce maudit pays et le quitter
même, s'il y avait urgence; mais il faudrait renoncer aux fouilles.
Aux grands maux les grands remèdes.
M. Houssay quittera le campement dès l'aurore, gagnera Dizfoul et
exigera du naïeb el houkoumet six mille krans au lieu de deux mille.
Mirza Abdoul-Raïm, enchanté de revoir la ville, et ce vieux turco de
Mçaoud, dont le courage et le sang-froid sont les uniques vertus,
escorteront notre mandataire.
Après la fermeture des chantiers, M. Babin assembla les hommes et leur
fit part de sa déconvenue: le sous-gouverneur n'ayant pas envoyé des
fonds en temps opportun, on ne pourra les payer comme d'habitude.
«Vous réglerez présent et arriéré quand l'argent vous parviendra»,
répondirent-ils avec une confiance qu'ils n'eussent pas témoignée dès
le début.
30 mars.--Vers midi apparut Cheikh Ali, accompagné d'une nombreuse
escorte.
«J'ai appris, dit-il dans un persan dont il n'avait jamais daigné nous
donner un échantillon, que le sous-gouverneur refusait de rendre le
dépôt consigné entre les mains de Zellè Sultan. Je tiens six mille
krans à votre disposition.»
Quoique très touché de cette proposition inattendue, Marcel refusa les
offres gracieuses que l'attitude du Cheikh ne faisait guère prévoir.
«Si le naïeb el houkoumet ne restitue pas les fonds confiés à son
maître, je me plaindrai, et l'affaire se traitera de gouvernement à
gouvernement. En aucun cas, je ne saurais contracter un emprunt envers
un particulier.»
Cheikh Ali s'est retiré stupéfié. Sa considération pour nous s'est
accrue au point que, malgré les injonctions du mirza, dont le départ
autorise d'ailleurs toute désobéissance, il envoya ce soir un
magnifique mouton.
Et notre pauvre chef de gamelle était absent!
Deux trouvailles à enregistrer aujourd'hui: une vasque de terre cuite
fort élégante, rencontrée à 1m,50 de profondeur dans la tranchée nord
du tumulus nº 2; de la citadelle est descendu un fragment de grès
détaché d'une stèle de grandes dimensions. Sur deux de ses faces se
présentent des inscriptions cunéiformes.
31 mars.--Le printemps triomphe et parle en maître à la nature. A
chacun de ses ordres, la terre répond par un sourire, la jungle verdit,
les tumulus se couvrent d'iris bleus, les anémones rouges disparaissent
sous un manteau d'ombellifères blanches et de glaïeuls roses à la fleur
charnue.
Avec la belle saison et son cortège floral est arrivé Mohammed Taher,
suivi des premiers pèlerins.
Marcel a conduit ce saint homme sur les tranchées du tumulus nº 2, où
l'on suit en E, G, L des murs de terre soigneusement dressés.
Dès l'apparition du cheikh, les ouvriers en délire se sont précipités
pour baiser les mains, les vêtements, jusqu'à la trace des pas de ce
chef vénéré.
[Illustration: URNES FUNÉRAIRES. (Voyez p. 153).]
Les hauts dignitaires du clergé persan, nommés par acclamation,
doivent leur situation exceptionnelle à l'appui que, seuls dans toute
la Perse, ils sont capables de donner au peuple contre l'autorité
civile. Possesseurs de biens _vakfs_ assez considérables pour assurer
leur indépendance, ils témoignent une délicatesse de sentiments qui
contraste avec les mœurs de l'administration séculière.
La présence du cheikh auprès de Marcel était opportune: nos gens ne
déblayaient pas sans horreur des catacombes creusées dans les murs
d'enceinte et remplies de vases funéraires soigneusement maçonnés les
uns à côté des autres. Mohammed Taher calma les consciences émues;
il déclara que les disciples de Mahomet n'avaient jamais été mis en
potiches, engagea le _motevelli_ (gardien du tombeau), l'un de nos
meilleurs surveillants, à se rendre toujours digne de nos éloges et,
comme Cheikh Ali, mit sa bourse à la disposition de Marcel. Cette
démarche bienveillante est dirigée surtout contre le sous-gouverneur.
Il paraît que le naïeb el houkoumet, à peine en fonctions depuis un
mois, _madakhelise_ avec un entrain féroce; la population de la ville
a prié son avocat habituel de présenter ses doléances au roi, et le
cheikh ne néglige aucune occasion d'approfondir l'abîme qui sépare les
chefs religieux des fonctionnaires civils.
Grâce à l'excellente attitude de Mohammed Taher, nous avons pu
triompher du mauvais vouloir de la lune elle-même. Il avait plu dans
l'après-midi; le ciel, embrouillé, s'était éclairci sur le soir.
Marcel et M. Babin préparaient la répartition des ouvriers dans
les différentes excavations. Soudain un murmure confus, toujours
grossissant, se fait entendre dans la direction du _gabr_; la foule
compacte de nos ouvriers, accrue des pèlerins, monte à l'assaut du
campement, Mahmoud se précipite, la face blême, les mains tremblantes.
«Saheb! Saheb! qu'avez-vous fait? Allah très grand, la lune est prise!»
Derrière lui s'avancent les Dizfoulis, se frappant la poitrine et
psalmodiant sur le même refrain: «_Allah kérim! Mah gereft ast!_»
Puis les ouvriers se tournent vers nous. Leurs figures expriment des
sentiments bien divers: les unes respirent la fureur, les autres sont
empreintes d'une crainte superstitieuse et d'un effroi comique. Une
belle éclipse, est-il besoin de le dire, occasionne tout ce bruit. La
_Connaissance des temps_ est consultée,--un peu tard j'en conviens;--la
lune est entrée dans le cône d'ombre à huit heures, elle en sortira
vers onze heures un quart. Marcel, prenant alors la parole, annonce
que l'astre va disparaître, pour se montrer plus brillant et plus beau
avant minuit.
«Malheur à vous si vous nous trompez!» ont répondu les mauvaises têtes.
Longtemps on maugréa autour de la maison de toile, que nous avions
paisiblement fermée à quadruple tour, ou, pour mieux dire, avec les
quatre ficelles qui tiennent lieu de gonds et de serrure, puis le calme
se fit; nous nous endormîmes.
«Khanoum, se sont écriés les ouvriers quand je suis venue prendre ma
place habituelle dans la tranchée des lions, expliquez-nous la conduite
de Saheb. Dans quel but a-t-il fait _prendre_ la lune cette nuit?
--Il n'est pour rien dans cette sotte affaire; il n'a pas, je vous le
jure, de relations suivies avec le ciel.
--C'est possible, mais les Faranguis sont des sorciers. Pourquoi
voulez-vous du mal à notre pauvre pays? Pourquoi ces pluies, ces
orages, ces ouragans? Le pain sera-t-il cher l'année prochaine? Nos
femmes seront-elles bréhaignes? Nos vaches _enfanteront-elles_?
--Il sera fait selon la volonté d'Allah.»
Personne n'ose répliquer, mais j'entends murmurer: «Si les chrétiens
n'étaient pas fils du diable, comment découvriraient-ils sous terre des
objets dont les habitants du pays n'ont jamais soupçonné l'existence?»
«Je connais les secrets desseins de Saheb, disait un autre: il fait
pleuvoir et sacrifie la récolte au désir de nettoyer ces murs de terre
qu'il a tant de peine à distinguer des décombres.»
Le brouillard se dissipe; soudain Phébus déchire les derniers nuages
et darde ses flèches d'or jusqu'au fond de la tranchée. «Soleil, le
salut soit sur toi!» se sont écriés les descendants des antiques
Zoroastriens, qui, nous croyant capables de confisquer la lune, se
demandaient avec effroi ce qu'il était advenu de leur astre favori.
1er avril.--Nous respirons à pleins poumons: M. Houssay vient de
rentrer triomphant. Non seulement il est intact, mais il rapporte
quatre mille krans. Son expédition vaut la peine d'être contée.
Comme il cheminait vers la ville, Mirza Abdoul-Raïm lui ouvrit son cœur.
«J'ai des dettes, et je voudrais bien les payer.
--Cela part d'une âme candide.
--M. Dieulafoy est très dur pour moi. Les ouvriers m'apportaient
spontanément les prémices de leur salaire; il a violenté leurs
sentiments en les empêchant de me servir cette rente quotidienne; de
son côté, il ne me donne pas un grain de riz. C'est mal à lui de peiner
de braves cœurs. Encore s'il me dédommageait du chagrin qu'il leur
cause!
--Vous avez refusé tout traitement avec une indignation superbe!
--Je pensais que M. Dieulafoy insisterait et me ferait des propositions
plus brillantes. Parlez-lui en ma faveur.»
Tout en devisant, les voyageurs atteignaient la ville, puis la maison
du naïeb el houkoumet. A peine M. Houssay avait-il franchi la porte,
que le sous-gouverneur s'avançait, les mains tendues, et le traitait de
«cher ami».
«Je ne suis pas votre ami, riposta notre ambassadeur. M. Dieulafoy vous
a demandé une partie des fonds de la mission; vous avez fait battre
son envoyé et confisqué son reçu. Ce n'est plus deux mille krans, mais
six que j'exige sans délai. Si vous ne les versez pas, j'ai l'ordre de
gagner Bouroudjerd et de me mettre en communication télégraphique avec
Téhéran.
--Calmez-vous, _hakim bachy_ (médecin en chef), les caisses sont vides,
les Arabes intraitables, mais je vais emprunter quelques tomans.» Et
plusieurs ferrachs partirent pour réclamer l'argent de l'État, que le
sous-gouverneur prête à la petite semaine persane.
La paix cimentée, apparurent le samovar, le kalyan, et l'on fuma
jusqu'au coucher du soleil, en compagnie d'une vingtaine de négociants
requis d'apporter, qui cinq cents, qui trois cents krans.
La somme parfaite, Mirza Abdoul-Raïm se préposa lui-même au soin du
contrôle et confisqua une centaine de pièces, à compte sur son futur
traitement. Puis, se sentant désormais plus riche que le chef des
quarante voleurs, il annonça d'un petit air délibéré qu'il éprouvait
le désir d'aller au hammam et s'attarderait à Dizfoul pendant quelques
jours.
Le _hakim bachy_, sachant dans quelle inquiétude il nous avait laissés,
repartit avec Mçaoud. A la tombée de la nuit, il voyait déjà poindre
nos tentes blanches et l'_arbre_ de la plaine, lorsqu'il craignit
d'avoir à défendre sa vie et ses krans contre cinq ou six cavaliers de
mauvaise mine.
«_Salam aleikoum!_
--_Aleikoum salam!_»
Et les Arabes s'écartèrent sans lui chercher noise.
M. Houssay rapporte une singulière nouvelle: le dernier courrier,
confié aux bons soins du mirza, aurait été décacheté et lu par
Moustapha Khan, médecin, conseiller intime, interprète et chef du
cabinet noir de Mozaffer el Molk. Il tient ce renseignement du fils
aîné de Cheikh Taher.
Après la fermeture des chantiers, M. Babin liquida nos dettes.
Entrepreneurs et ouvriers acceptèrent leur salaire sans compter. On
ne saurait croire combien la confiance du peuple persan se conquiert
aisément; durant trois semaines aucune tentative de tromperie n'a été
relevée contre nous, et les ouvriers s'en rapportent déjà à notre
probité.
3 avril.--Autres gens, autres mœurs. Marcel fit réclamer les cent dix
krans empruntés à M. Houssay par le mirza.
«Voici dix krans; c'est-il assez? répondit le colonel. On me doit
encore vingt chaïs pour avoir fait paître aux chevaux l'herbe qui croît
sur les terrasses du palais.»
Si le gouverneur voit jamais un _poul_ (deux centimes) du revenu de ses
toitures, je prétends que l'on m'empale.
Abdoul-Raïm s'est attribué cent krans. Pareille rente lui sera servie
tous les mois. Puissions-nous, à ce prix, acquérir l'indulgence de
notre tyran!
[Illustration: L'ARBRE DE LA PLAINE. (Voyez p. 155.)]
Il fallait découvrir en quelle qualité Abdoul-Raïm émargerait; nos
pénibles travaux ont été couronnés de succès. Le colonel portera
désormais le titre de «secrétaire indigène de la mission».
Cheikh Ali, informé que le Pactole coulait dans nos tentes, a délégué
six cavaliers avec ordre de monter la garde sur les rives de ce fleuve
enchanteur. Afin de résister au sommeil, ces braves _garavouls_
(sentinelles) ont causé toute la nuit, suivant la coutume persane.
«Tu dors! criait parfois le chef de la bande.
--Non, Agha.
--Eh bien, parle. Je serai certain que tu es bien éveillé.»
Malgré cette assurance, Marcel et moi sortîmes vers minuit pour
inspecter les postes.
Un halo de pourpre rayonnait autour de la lune, des milliers de
constellations luttaient d'éclat avec la pâle souveraine des nuits,
tandis que de l'horizon jaillissaient d'incessants météores.
Tout était silence: les vents du sud-ouest, la petite feuille qui
frissonne au souffle de l'air, la lyre magique dont les djins touchent
les cordes, se taisaient; le fil de la vierge était immobile; l'esprit
de la nature dormait.
A mes pieds gisaient les tumulus sans ombre, la plaine stérile, la
tente de l'Arabe, nomade comme le vent du désert. Et mon imagination
vagabonde s'envolait sur l'aile de la fantaisie jusqu'aux siècles où il
me semblait avoir vécu une autre vie.
Je les voyais ces souverains dont la grandeur inspirait l'effroi; ils
se mouvaient solennels comme des statues d'ivoire, les muscles de leur
face ne tressaillaient pas quand l'univers s'écrasait à leurs pieds.
Là-bas souriait la volupté. Sous l'or, les bijoux et le fard des femmes
anxieuses se disputaient le regard du maître du monde.
Plus loin, toute une ville prosternée devant le temple d'une divinité
humaine.
Aujourd'hui la loi des puissants n'est plus qu'un coup de tonnerre
évanoui dans le passé, leur nom un éclair. Le froid impitoyable de la
mort a raidi les bras des rois et des esclaves; les vers ont fait leur
pâture de la chair des orgueilleux et des humbles; il n'y a pas un
atome de cette terre foulée de nos pieds qui n'ait vécu et souffert.
Pas même des ruines ne sont restées debout pour raconter une
mélancolique histoire; l'oubli les ensevelit dans un linceul plus épais
que les terres amoncelées sur elles. Le Temps fit entendre son chant
de mort aux palais renversés, aux autels abattus, et, refermant ses
sombres ailes, il plongea les siècles écoulés dans une impénétrable
nuit.
Tout en rêvant, je pensais que les décrets du destin n'étaient pas sans
appel: au-dessus de la montagne commençait à poindre le faible sourire
du matin; puis le soleil apparaissait, infatigable voyageur qui répand
la lumière, développe la vie, fait croître les fleurs, les insectes et
les arbres à leur saison et conserve sur la terre, si ce n'est parmi
les hommes, les divines harmonies de la paix et de l'amour.
4 avril.--Les perturbations atmosphériques qui accompagnent l'équinoxe
de printemps, peut-être aussi les marées lunaires, occasionnent de
continuelles alternatives de pluie et de beau temps. Les récoltes sont
noyées; les fleuves abandonnent leur lit pour courir la plaine; les
maisons de Dizfoul s'écroulent; une arche du pont de Chouster a été
emportée.
Les tranchées L du tumulus nº 2 sont devenues si profondes, partant si
dangereuses, que Marcel les a momentanément abandonnées en faveur de
deux nouvelles fouilles F et H, dirigées vers la dépression centrale du
même tumulus. Pour ma part j'ai hérité d'une cinquantaine d'hommes. Ce
renfort m'a permis d'atteindre l'éboulis qui s'étend parallèlement à la
façade du palais, à soixante mètres en avant du portique méridional.
Après avoir déblayé la couche de terre supérieure et nettoyé le
filon sur trente-six mètres de longueur, j'ai renvoyé les ouvriers
devenus inutiles, et conservé six d'entre eux, choisis parmi les
plus intelligents. Quels terribles soucis me causent la découverte
et l'enlèvement des émaux! Chaque bloc, brisé quelquefois en sept ou
huit fragments, est dégagé avec la pointe du couteau, dessiné sur un
papier quadrillé, déposé dans une corbeille au fond de laquelle on
jette un numéro d'ordre, et prend le chemin du camp. Les frises, trop
encombrantes, sont empilées sous le _capar_, faute de meilleur abri;
les émaux en relief s'entassent dans notre tente, où nous avons pendant
les jours de pluie le loisir de les débarrasser des gangues adhérentes
et de reconstituer un magnifique lion dont le corps se profile sur
un fond bleu turquoise. Le modelé savant, la coloration harmonieuse
mais fantastique de l'animal, décèlent un art d'une puissance et d'une
originalité indicibles.
La robe est blanche, la crinière verte, le ventre orné de poils bleus;
les poils de la moustache sont bleus et jaunes, les muscles de l'épaule
indiqués par des masses bleues, ceux de la cuisse par une tache jaune
cernée de bleu. Les articulations sont jaunes, bleues ou vertes, les
griffes uniformément jaunes.
Le fauve marche avec calme et s'appuie sur d'énormes pattes dont on
sent la féline souplesse; la bouche, féroce, largement ouverte, laisse
apparaître la langue et les dents. La queue, terminée par un pompon
jaune, est fièrement retroussée sur les reins. La ligne du dos dénote
la force. L'attitude d'un animal toujours prêt à bondir est saisissante
de vérité.
Ce merveilleux tableau, compris entre deux litres fleuronnées, est
surmonté de marguerites et d'un crènelage.
Des moellons artificiels roses et gris s'étendaient au-dessous de la
litre inférieure et devaient former une mosaïque très calme, bien faite
pour mettre en valeur les vives couleurs des émaux.
Enfin nous avons retrouvé des inscriptions cunéiformes blanches sur
fond bleu. Plus brisées encore, s'il est possible, que les animaux,
elles constituent les fragments incontestables d'un protocole royal
analogue à celui qui fut gravé sur les colonnes de l'apadâna.
Des répliques doubles, triples, quadruples laissent supposer que la
bête faisait partie d'une procession de fauves qui se déroulait sur une
longue frise.
[Illustration: LAVAGE DES BRIQUES.]
Si j'en juge à l'émaillure et à la coloration de leurs faces
supérieures et latérales, les merlons se détachaient sur le ciel. La
frise couronnait donc une muraille isolée, muraille bien haute puisque
le carrelage, réglé au même niveau que le sol du palais, était brisé
et profondément défoncé par la chute des faïences. Les terres si dures
et si compactes rencontrées au-dessus de l'éboulis provenaient du mur
de briques crues qui supportait la frise. Les briques cuites, posées en
doublage des blocs émaillés, avaient été empruntées à des palais plus
anciens.
Marcel conjecture de ces faits et de la nature des merlons que nous
avons découvert la porte extérieure de la salle du trône; mais il
attend pour se prononcer que la fouille lui fournisse de nouveaux
documents.
La voilà donc réveillée d'entre les morts cette polychromie
antique, niée, exaltée, et combattue avec passion dans les tournois
archéologiques!
Est-ce une œuvre barbare?
Combien notre goût, fait de sensations pâles, né sous un ciel triste,
me semble rachitique et mesquin auprès du grand sentiment qui inspirait
les maîtres anciens!