Pan, pan, pan! Une salve vivement exécutée appuie l'allocution de

l'orateur. Après cette cérémonie, chacun va dormir et Dieu reste seul

chargé du soin de ses enfants.

Allah, par bonheur, nous garde mieux qu'il ne préserve notre

basse-cour. Le poulailler, composé d'un coq et de trois poules, fut

attaqué vers minuit. Je ne chargerai pas ma conscience d'une médisance

en accusant les gens de Kérim Khan de cette tentative de vol: des

nomades éloignés ne se dérangeraient pas pour si mince larcin.

28 mars.--Bien que les Loris possèdent d'excellents chiens de garde

et brûlent de la poudre sous prétexte d'intimider les maraudeurs

nocturnes, ils ont subi la peine du talion.

Depuis le double assaut dirigé contre la batterie de cuisine et le

poulailler, deux hommes montent la garde dans notre camp et se tiennent

éveillés en chantonnant sans trêve ni repos. Nous nous sommes habitués

à cette berceuse monotone; quand la mélopée s'interrompt, chacun ouvre

les yeux. Cette nuit les cris de terreur succèdent aux chants, des

coups de feu retentissent, les balles sifflent autour des tentes. La

carabine et le revolver à la main, nous sortons. Des cavaliers arabes,

les bras embarrassés d'objets volumineux, passent, lancés au triple

galop. Ils fuient devant les Loris. On crie à réveiller Daniel; on

tiraille dans la nuit noire, tandis que le bruit des chevaux emportés

va toujours s'assourdissant.

Deux heures plus tard, les _garavouls_ (sentinelles) donnent de nouveau

l'alarme: ils ont vu des ombres, ils ont entendu des cailloux rouler le

long des talus.

Marcel prend la tête de la patrouille; nous fouillons, mais en vain,

les crevasses voisines, et la promenade s'achève avec le jour.

L'algarade a été chaude. Juments, poulains et agneaux manquent à

l'appel chez les Loris, mais les Beni-Laam ont laissé une victime sur

le théâtre de leurs exploits. Peu satisfaits de cette aubaine, les

fidèles sujets de Kérim Khan ne se sont pas mis en frais d'oraison

funèbre: le pauvre diable qui gisait au pied du tumulus la tête

traversée par une balle a été chargé sur un mulet, jeté dans une fosse

creusée auprès du tombeau de Daniel et enfoui sans tambour ni trompette.

Les nuits ne sont pas seules agitées depuis l'arrivée de nos

encombrants voisins. Les nomades n'ont-ils pas rêvé de la plus pure

théorie socialiste?

Dès l'aurore, la tribu envahit les tranchées, expulse les Arabes et les

Dizfoulis trop peu nombreux pour protester, et prend leur place, au nom

des droits imprescriptibles de tous les hommes au travail.--Et pourtant

la presse ne fleurit pas dans le désert!--Les vainqueurs réclament le

salaire quotidien octroyé à nos premiers terrassiers, mais s'asseyent

nonchalamment sur le sol dès qu'on leur confie une pelle.

Hier matin ils étaient plus de six cents; nous dûmes arrêter les

travaux et déclarer que personne ne serait payé. Les soixante-dix

Loris, embauchés dès notre arrivée, se plaignirent à leur chef; Kérim

Khan accourut avec son frère, ses fils et son fameux bâton, et, les

uns aidant les autres, ils mirent en déroute les importuns. Jamais

effrontés moineaux ne s'envolèrent aussi vivement; les rampes des

tumulus étaient noires de fuyards. A midi le calme régnait dans les

tranchées.

29 mars.--Les expulsés avaient juré de tirer de nous une noire

vengeance; ils ont tenu parole. On vient de prévenir Marcel que,

profitant d'une nuit sans lune, les Loris ont brisé les taureaux en

jetant les petits fragments contre les gros.

[Illustration: TRANSPORT D'UNE BASE DE COLONNE. (Voyez p. 147.)]

La pierre est dure et les nomades paresseux; pourtant des blocs déjà

fendus se sont ouverts, des inscriptions ont été brisées; il n'a pas

dépendu des vandales que les dégâts ne fussent plus graves.

Marcel s'est plaint. Kérim Khan a promis de couper la tête au

premier de ses sujets qui serait vu la nuit dans le voisinage de nos

tranchées,--nous ne réclamions pas des excuses aussi sanglantes,--puis

il a annoncé qu'il allait bientôt lever le camp et se rapprocher de

Cheikh Ali. Bon débarras!

Malgré cette assurance, nous avons transporté aux tentes les pierres

les moins lourdes et une base de colonne fort élégante, découverte dans

une crevasse du tumulus nº 2. Elle appartient à un édifice achéménide

plus petit que l'apadâna. Le campanule est couronné d'une inscription

trilingue au nom d'Artaxerxès.

«Moi Artaxerxès, roi grand, roi des rois, Achéménide.»

[Illustration]

[Illustration: ARRIVÉE DE CHEIKH ALI. (Voyez p. 150.)]

IX

Détresse pécuniaire.--Départ de M. Houssay pour Dizfoul.--Proposition

de Cheikh Ali.--Arrivée de Cheikh Taher.--Éclipse de lune.--Retour de

M. Houssay.--La frise des lions.

29 mars.--Tandis que Mirza Abdoul-Raïm nous oblige sous peine de

famine à manger ses horribles moutons,--car nous les mangeons,--le

sous-gouverneur de Dizfoul essaye de prendre la mission par la disette

pécuniaire.

Les pluies ont laissé à M. Babin le loisir d'apurer les comptes et de

constater que les sacs de krans se dégonflaient à vue d'œil. Avant

d'attaquer la réserve, il était prudent de réclamer une partie des

fonds déposés chez le banquier de Zellè Sultan. Marcel écrivit une

lettre aimable au sous-gouverneur de Dizfoul. Il le priait d'envoyer

sous escorte deux cents tomans, contre un reçu de pareille somme remis

au messager.

Depuis trois jours nous étions sans nouvelles de notre ambassadeur; ce

soir, il est revenu larmoyant. En fait d'argent, on l'a gratifié de

coups de bâton. Le cas revêt un caractère d'autant plus grave que le

sous-gouverneur s'est approprié le reçu. Marcel a conservé par devers

lui une somme suffisante pour vivre dans ce maudit pays et le quitter

même, s'il y avait urgence; mais il faudrait renoncer aux fouilles.

Aux grands maux les grands remèdes.

M. Houssay quittera le campement dès l'aurore, gagnera Dizfoul et

exigera du naïeb el houkoumet six mille krans au lieu de deux mille.

Mirza Abdoul-Raïm, enchanté de revoir la ville, et ce vieux turco de

Mçaoud, dont le courage et le sang-froid sont les uniques vertus,

escorteront notre mandataire.

Après la fermeture des chantiers, M. Babin assembla les hommes et leur

fit part de sa déconvenue: le sous-gouverneur n'ayant pas envoyé des

fonds en temps opportun, on ne pourra les payer comme d'habitude.

«Vous réglerez présent et arriéré quand l'argent vous parviendra»,

répondirent-ils avec une confiance qu'ils n'eussent pas témoignée dès

le début.

30 mars.--Vers midi apparut Cheikh Ali, accompagné d'une nombreuse

escorte.

«J'ai appris, dit-il dans un persan dont il n'avait jamais daigné nous

donner un échantillon, que le sous-gouverneur refusait de rendre le

dépôt consigné entre les mains de Zellè Sultan. Je tiens six mille

krans à votre disposition.»

Quoique très touché de cette proposition inattendue, Marcel refusa les

offres gracieuses que l'attitude du Cheikh ne faisait guère prévoir.

«Si le naïeb el houkoumet ne restitue pas les fonds confiés à son

maître, je me plaindrai, et l'affaire se traitera de gouvernement à

gouvernement. En aucun cas, je ne saurais contracter un emprunt envers

un particulier.»

Cheikh Ali s'est retiré stupéfié. Sa considération pour nous s'est

accrue au point que, malgré les injonctions du mirza, dont le départ

autorise d'ailleurs toute désobéissance, il envoya ce soir un

magnifique mouton.

Et notre pauvre chef de gamelle était absent!

Deux trouvailles à enregistrer aujourd'hui: une vasque de terre cuite

fort élégante, rencontrée à 1m,50 de profondeur dans la tranchée nord

du tumulus nº 2; de la citadelle est descendu un fragment de grès

détaché d'une stèle de grandes dimensions. Sur deux de ses faces se

présentent des inscriptions cunéiformes.

31 mars.--Le printemps triomphe et parle en maître à la nature. A

chacun de ses ordres, la terre répond par un sourire, la jungle verdit,

les tumulus se couvrent d'iris bleus, les anémones rouges disparaissent

sous un manteau d'ombellifères blanches et de glaïeuls roses à la fleur

charnue.

Avec la belle saison et son cortège floral est arrivé Mohammed Taher,

suivi des premiers pèlerins.

Marcel a conduit ce saint homme sur les tranchées du tumulus nº 2, où

l'on suit en E, G, L des murs de terre soigneusement dressés.

Dès l'apparition du cheikh, les ouvriers en délire se sont précipités

pour baiser les mains, les vêtements, jusqu'à la trace des pas de ce

chef vénéré.

[Illustration: URNES FUNÉRAIRES. (Voyez p. 153).]

Les hauts dignitaires du clergé persan, nommés par acclamation,

doivent leur situation exceptionnelle à l'appui que, seuls dans toute

la Perse, ils sont capables de donner au peuple contre l'autorité

civile. Possesseurs de biens _vakfs_ assez considérables pour assurer

leur indépendance, ils témoignent une délicatesse de sentiments qui

contraste avec les mœurs de l'administration séculière.

La présence du cheikh auprès de Marcel était opportune: nos gens ne

déblayaient pas sans horreur des catacombes creusées dans les murs

d'enceinte et remplies de vases funéraires soigneusement maçonnés les

uns à côté des autres. Mohammed Taher calma les consciences émues;

il déclara que les disciples de Mahomet n'avaient jamais été mis en

potiches, engagea le _motevelli_ (gardien du tombeau), l'un de nos

meilleurs surveillants, à se rendre toujours digne de nos éloges et,

comme Cheikh Ali, mit sa bourse à la disposition de Marcel. Cette

démarche bienveillante est dirigée surtout contre le sous-gouverneur.

Il paraît que le naïeb el houkoumet, à peine en fonctions depuis un

mois, _madakhelise_ avec un entrain féroce; la population de la ville

a prié son avocat habituel de présenter ses doléances au roi, et le

cheikh ne néglige aucune occasion d'approfondir l'abîme qui sépare les

chefs religieux des fonctionnaires civils.

Grâce à l'excellente attitude de Mohammed Taher, nous avons pu

triompher du mauvais vouloir de la lune elle-même. Il avait plu dans

l'après-midi; le ciel, embrouillé, s'était éclairci sur le soir.

Marcel et M. Babin préparaient la répartition des ouvriers dans

les différentes excavations. Soudain un murmure confus, toujours

grossissant, se fait entendre dans la direction du _gabr_; la foule

compacte de nos ouvriers, accrue des pèlerins, monte à l'assaut du

campement, Mahmoud se précipite, la face blême, les mains tremblantes.

«Saheb! Saheb! qu'avez-vous fait? Allah très grand, la lune est prise!»

Derrière lui s'avancent les Dizfoulis, se frappant la poitrine et

psalmodiant sur le même refrain: «_Allah kérim! Mah gereft ast!_»

Puis les ouvriers se tournent vers nous. Leurs figures expriment des

sentiments bien divers: les unes respirent la fureur, les autres sont

empreintes d'une crainte superstitieuse et d'un effroi comique. Une

belle éclipse, est-il besoin de le dire, occasionne tout ce bruit. La

_Connaissance des temps_ est consultée,--un peu tard j'en conviens;--la

lune est entrée dans le cône d'ombre à huit heures, elle en sortira

vers onze heures un quart. Marcel, prenant alors la parole, annonce

que l'astre va disparaître, pour se montrer plus brillant et plus beau

avant minuit.

«Malheur à vous si vous nous trompez!» ont répondu les mauvaises têtes.

Longtemps on maugréa autour de la maison de toile, que nous avions

paisiblement fermée à quadruple tour, ou, pour mieux dire, avec les

quatre ficelles qui tiennent lieu de gonds et de serrure, puis le calme

se fit; nous nous endormîmes.

«Khanoum, se sont écriés les ouvriers quand je suis venue prendre ma

place habituelle dans la tranchée des lions, expliquez-nous la conduite

de Saheb. Dans quel but a-t-il fait _prendre_ la lune cette nuit?

--Il n'est pour rien dans cette sotte affaire; il n'a pas, je vous le

jure, de relations suivies avec le ciel.

--C'est possible, mais les Faranguis sont des sorciers. Pourquoi

voulez-vous du mal à notre pauvre pays? Pourquoi ces pluies, ces

orages, ces ouragans? Le pain sera-t-il cher l'année prochaine? Nos

femmes seront-elles bréhaignes? Nos vaches _enfanteront-elles_?

--Il sera fait selon la volonté d'Allah.»

Personne n'ose répliquer, mais j'entends murmurer: «Si les chrétiens

n'étaient pas fils du diable, comment découvriraient-ils sous terre des

objets dont les habitants du pays n'ont jamais soupçonné l'existence?»

«Je connais les secrets desseins de Saheb, disait un autre: il fait

pleuvoir et sacrifie la récolte au désir de nettoyer ces murs de terre

qu'il a tant de peine à distinguer des décombres.»

Le brouillard se dissipe; soudain Phébus déchire les derniers nuages

et darde ses flèches d'or jusqu'au fond de la tranchée. «Soleil, le

salut soit sur toi!» se sont écriés les descendants des antiques

Zoroastriens, qui, nous croyant capables de confisquer la lune, se

demandaient avec effroi ce qu'il était advenu de leur astre favori.

1er avril.--Nous respirons à pleins poumons: M. Houssay vient de

rentrer triomphant. Non seulement il est intact, mais il rapporte

quatre mille krans. Son expédition vaut la peine d'être contée.

Comme il cheminait vers la ville, Mirza Abdoul-Raïm lui ouvrit son cœur.

«J'ai des dettes, et je voudrais bien les payer.

--Cela part d'une âme candide.

--M. Dieulafoy est très dur pour moi. Les ouvriers m'apportaient

spontanément les prémices de leur salaire; il a violenté leurs

sentiments en les empêchant de me servir cette rente quotidienne; de

son côté, il ne me donne pas un grain de riz. C'est mal à lui de peiner

de braves cœurs. Encore s'il me dédommageait du chagrin qu'il leur

cause!

--Vous avez refusé tout traitement avec une indignation superbe!

--Je pensais que M. Dieulafoy insisterait et me ferait des propositions

plus brillantes. Parlez-lui en ma faveur.»

Tout en devisant, les voyageurs atteignaient la ville, puis la maison

du naïeb el houkoumet. A peine M. Houssay avait-il franchi la porte,

que le sous-gouverneur s'avançait, les mains tendues, et le traitait de

«cher ami».

«Je ne suis pas votre ami, riposta notre ambassadeur. M. Dieulafoy vous

a demandé une partie des fonds de la mission; vous avez fait battre

son envoyé et confisqué son reçu. Ce n'est plus deux mille krans, mais

six que j'exige sans délai. Si vous ne les versez pas, j'ai l'ordre de

gagner Bouroudjerd et de me mettre en communication télégraphique avec

Téhéran.

--Calmez-vous, _hakim bachy_ (médecin en chef), les caisses sont vides,

les Arabes intraitables, mais je vais emprunter quelques tomans.» Et

plusieurs ferrachs partirent pour réclamer l'argent de l'État, que le

sous-gouverneur prête à la petite semaine persane.

La paix cimentée, apparurent le samovar, le kalyan, et l'on fuma

jusqu'au coucher du soleil, en compagnie d'une vingtaine de négociants

requis d'apporter, qui cinq cents, qui trois cents krans.

La somme parfaite, Mirza Abdoul-Raïm se préposa lui-même au soin du

contrôle et confisqua une centaine de pièces, à compte sur son futur

traitement. Puis, se sentant désormais plus riche que le chef des

quarante voleurs, il annonça d'un petit air délibéré qu'il éprouvait

le désir d'aller au hammam et s'attarderait à Dizfoul pendant quelques

jours.

Le _hakim bachy_, sachant dans quelle inquiétude il nous avait laissés,

repartit avec Mçaoud. A la tombée de la nuit, il voyait déjà poindre

nos tentes blanches et l'_arbre_ de la plaine, lorsqu'il craignit

d'avoir à défendre sa vie et ses krans contre cinq ou six cavaliers de

mauvaise mine.

«_Salam aleikoum!_

--_Aleikoum salam!_»

Et les Arabes s'écartèrent sans lui chercher noise.

M. Houssay rapporte une singulière nouvelle: le dernier courrier,

confié aux bons soins du mirza, aurait été décacheté et lu par

Moustapha Khan, médecin, conseiller intime, interprète et chef du

cabinet noir de Mozaffer el Molk. Il tient ce renseignement du fils

aîné de Cheikh Taher.

Après la fermeture des chantiers, M. Babin liquida nos dettes.

Entrepreneurs et ouvriers acceptèrent leur salaire sans compter. On

ne saurait croire combien la confiance du peuple persan se conquiert

aisément; durant trois semaines aucune tentative de tromperie n'a été

relevée contre nous, et les ouvriers s'en rapportent déjà à notre

probité.

3 avril.--Autres gens, autres mœurs. Marcel fit réclamer les cent dix

krans empruntés à M. Houssay par le mirza.

«Voici dix krans; c'est-il assez? répondit le colonel. On me doit

encore vingt chaïs pour avoir fait paître aux chevaux l'herbe qui croît

sur les terrasses du palais.»

Si le gouverneur voit jamais un _poul_ (deux centimes) du revenu de ses

toitures, je prétends que l'on m'empale.

Abdoul-Raïm s'est attribué cent krans. Pareille rente lui sera servie

tous les mois. Puissions-nous, à ce prix, acquérir l'indulgence de

notre tyran!

[Illustration: L'ARBRE DE LA PLAINE. (Voyez p. 155.)]

Il fallait découvrir en quelle qualité Abdoul-Raïm émargerait; nos

pénibles travaux ont été couronnés de succès. Le colonel portera

désormais le titre de «secrétaire indigène de la mission».

Cheikh Ali, informé que le Pactole coulait dans nos tentes, a délégué

six cavaliers avec ordre de monter la garde sur les rives de ce fleuve

enchanteur. Afin de résister au sommeil, ces braves _garavouls_

(sentinelles) ont causé toute la nuit, suivant la coutume persane.

«Tu dors! criait parfois le chef de la bande.

--Non, Agha.

--Eh bien, parle. Je serai certain que tu es bien éveillé.»

Malgré cette assurance, Marcel et moi sortîmes vers minuit pour

inspecter les postes.

Un halo de pourpre rayonnait autour de la lune, des milliers de

constellations luttaient d'éclat avec la pâle souveraine des nuits,

tandis que de l'horizon jaillissaient d'incessants météores.

Tout était silence: les vents du sud-ouest, la petite feuille qui

frissonne au souffle de l'air, la lyre magique dont les djins touchent

les cordes, se taisaient; le fil de la vierge était immobile; l'esprit

de la nature dormait.

A mes pieds gisaient les tumulus sans ombre, la plaine stérile, la

tente de l'Arabe, nomade comme le vent du désert. Et mon imagination

vagabonde s'envolait sur l'aile de la fantaisie jusqu'aux siècles où il

me semblait avoir vécu une autre vie.

Je les voyais ces souverains dont la grandeur inspirait l'effroi; ils

se mouvaient solennels comme des statues d'ivoire, les muscles de leur

face ne tressaillaient pas quand l'univers s'écrasait à leurs pieds.

Là-bas souriait la volupté. Sous l'or, les bijoux et le fard des femmes

anxieuses se disputaient le regard du maître du monde.

Plus loin, toute une ville prosternée devant le temple d'une divinité

humaine.

Aujourd'hui la loi des puissants n'est plus qu'un coup de tonnerre

évanoui dans le passé, leur nom un éclair. Le froid impitoyable de la

mort a raidi les bras des rois et des esclaves; les vers ont fait leur

pâture de la chair des orgueilleux et des humbles; il n'y a pas un

atome de cette terre foulée de nos pieds qui n'ait vécu et souffert.

Pas même des ruines ne sont restées debout pour raconter une

mélancolique histoire; l'oubli les ensevelit dans un linceul plus épais

que les terres amoncelées sur elles. Le Temps fit entendre son chant

de mort aux palais renversés, aux autels abattus, et, refermant ses

sombres ailes, il plongea les siècles écoulés dans une impénétrable

nuit.

Tout en rêvant, je pensais que les décrets du destin n'étaient pas sans

appel: au-dessus de la montagne commençait à poindre le faible sourire

du matin; puis le soleil apparaissait, infatigable voyageur qui répand

la lumière, développe la vie, fait croître les fleurs, les insectes et

les arbres à leur saison et conserve sur la terre, si ce n'est parmi

les hommes, les divines harmonies de la paix et de l'amour.

4 avril.--Les perturbations atmosphériques qui accompagnent l'équinoxe

de printemps, peut-être aussi les marées lunaires, occasionnent de

continuelles alternatives de pluie et de beau temps. Les récoltes sont

noyées; les fleuves abandonnent leur lit pour courir la plaine; les

maisons de Dizfoul s'écroulent; une arche du pont de Chouster a été

emportée.

Les tranchées L du tumulus nº 2 sont devenues si profondes, partant si

dangereuses, que Marcel les a momentanément abandonnées en faveur de

deux nouvelles fouilles F et H, dirigées vers la dépression centrale du

même tumulus. Pour ma part j'ai hérité d'une cinquantaine d'hommes. Ce

renfort m'a permis d'atteindre l'éboulis qui s'étend parallèlement à la

façade du palais, à soixante mètres en avant du portique méridional.

Après avoir déblayé la couche de terre supérieure et nettoyé le

filon sur trente-six mètres de longueur, j'ai renvoyé les ouvriers

devenus inutiles, et conservé six d'entre eux, choisis parmi les

plus intelligents. Quels terribles soucis me causent la découverte

et l'enlèvement des émaux! Chaque bloc, brisé quelquefois en sept ou

huit fragments, est dégagé avec la pointe du couteau, dessiné sur un

papier quadrillé, déposé dans une corbeille au fond de laquelle on

jette un numéro d'ordre, et prend le chemin du camp. Les frises, trop

encombrantes, sont empilées sous le _capar_, faute de meilleur abri;

les émaux en relief s'entassent dans notre tente, où nous avons pendant

les jours de pluie le loisir de les débarrasser des gangues adhérentes

et de reconstituer un magnifique lion dont le corps se profile sur

un fond bleu turquoise. Le modelé savant, la coloration harmonieuse

mais fantastique de l'animal, décèlent un art d'une puissance et d'une

originalité indicibles.

La robe est blanche, la crinière verte, le ventre orné de poils bleus;

les poils de la moustache sont bleus et jaunes, les muscles de l'épaule

indiqués par des masses bleues, ceux de la cuisse par une tache jaune

cernée de bleu. Les articulations sont jaunes, bleues ou vertes, les

griffes uniformément jaunes.

Le fauve marche avec calme et s'appuie sur d'énormes pattes dont on

sent la féline souplesse; la bouche, féroce, largement ouverte, laisse

apparaître la langue et les dents. La queue, terminée par un pompon

jaune, est fièrement retroussée sur les reins. La ligne du dos dénote

la force. L'attitude d'un animal toujours prêt à bondir est saisissante

de vérité.

Ce merveilleux tableau, compris entre deux litres fleuronnées, est

surmonté de marguerites et d'un crènelage.

Des moellons artificiels roses et gris s'étendaient au-dessous de la

litre inférieure et devaient former une mosaïque très calme, bien faite

pour mettre en valeur les vives couleurs des émaux.

Enfin nous avons retrouvé des inscriptions cunéiformes blanches sur

fond bleu. Plus brisées encore, s'il est possible, que les animaux,

elles constituent les fragments incontestables d'un protocole royal

analogue à celui qui fut gravé sur les colonnes de l'apadâna.

Des répliques doubles, triples, quadruples laissent supposer que la

bête faisait partie d'une procession de fauves qui se déroulait sur une

longue frise.

[Illustration: LAVAGE DES BRIQUES.]

Si j'en juge à l'émaillure et à la coloration de leurs faces

supérieures et latérales, les merlons se détachaient sur le ciel. La

frise couronnait donc une muraille isolée, muraille bien haute puisque

le carrelage, réglé au même niveau que le sol du palais, était brisé

et profondément défoncé par la chute des faïences. Les terres si dures

et si compactes rencontrées au-dessus de l'éboulis provenaient du mur

de briques crues qui supportait la frise. Les briques cuites, posées en

doublage des blocs émaillés, avaient été empruntées à des palais plus

anciens.

Marcel conjecture de ces faits et de la nature des merlons que nous

avons découvert la porte extérieure de la salle du trône; mais il

attend pour se prononcer que la fouille lui fournisse de nouveaux

documents.

La voilà donc réveillée d'entre les morts cette polychromie

antique, niée, exaltée, et combattue avec passion dans les tournois

archéologiques!

Est-ce une œuvre barbare?

Combien notre goût, fait de sensations pâles, né sous un ciel triste,

me semble rachitique et mesquin auprès du grand sentiment qui inspirait

les maîtres anciens!

A Suse · 第 10 / 26 段