Si le tumulus d'où elle provient recèle quelques vestiges d'édifices,

l'humidité doit en avoir rendu bon compte. D'ailleurs, la nécessité de

traverser une eau profonde sans pont ni bateau ne nous encourage pas à

tenter fortune. Il faudra trouver mieux.

Grand Dieu! Des bras s'agitent sur la crête du tumulus. A qui

s'adressent ces bruyants appels? Les Arabes pillent-ils le camp?

Sommes-nous tombés dans un piège? Les nomades ont-ils voulu séparer les

membres si peu nombreux de la mission? On crie, mais la poudre se tait;

nos jeunes camarades ne se laisseraient pas tuer sans protester!

Nous prenons le pas gymnastique et gravissons tout d'une haleine les

pentes abruptes du tumulus. Je reconnais alors M. Houssay, dont la

silhouette noire se profile sur l'azur du ciel.

«Qu'y a-t-il?

--Venez, venez! On trouve des faïences! Cinq corbeilles de briques

émaillées ont été portées devant votre tente!»

Soigneusement rangés dans ces couffes de sparterie qui servent à

évacuer les terres lorsque le jet de pelle devient insuffisant,

s'étalent des blocs siliceux pareils à celui que nous avons découvert

ces jours derniers. Voici des palmettes blanches reliées par un ruban

jaune, des denticules bleus et verts, puis des émaux en relief,

rehaussés de couleurs qu'avive un fond turquoise morte.

Le cœur bien ému, nous courons à la tranchée; sur toute sa longueur

apparaît le dallage de la cour. Seule une masse compacte, qu'on dut

toujours attaquer à la pioche, fait saillie en travers de l'excavation.

Elle forme un cavalier large de quatre mètres, haut de soixante-dix

centimètres, enfoncé de plus de cinquante dans le carrelage qui s'est

écrasé et a rejailli sous le poids.

Mêlés à une terre dure, on distingue, stratifiés, des matériaux

de nature différente. D'abord se présentent des briques de terre

cuite. Sur la tranche de quelques-unes je crois reconnaître la corne

striée d'un animal de grande taille et une patte pourvue de griffes.

D'autres, mais fort rares, sont couvertes d'un émail friable qui se

détache et tombe en poussière. Le dessin, cerné dans une cloison,

demeure incompréhensible. Sont-ce des fleurs, sont-ce des animaux qui

renaissent sous mes yeux? A quelle loi _décadente_ obéit cette flore ou

cette faune fantastique? Aucune suite dans les tracés, aucune symétrie

dans les formes. Les fragments de bas-reliefs sont employés comme de

vulgaires moellons.

Derrière la première couche je distingue, régulièrement alignés,

des blocs de faïence grossière, longs de trente-six centimètres,

épais et larges de dix-huit. Des fissures invisibles divisent ces

matériaux: lorsqu'on les touche, ils se brisent et s'émiettent. On

enlève prudemment un, deux, trois moellons; alors apparaissent, sur la

face en contact avec le carrelage pulvérisé, des triangles bleus et

verts, entrecoupés de triangles blancs. Le dessin se poursuit avec une

parfaite régularité.

La deuxième ligne présente des rubans jaunes, terminés par des crochets

liés à la base d'une palmette blanche. En continuant le déblayement, on

atteint les palmettes, qui rappellent un ornement grec bien connu, puis

une nouvelle ligne de denticules bleus et verts surmontés d'un double

filet vert et jaune.

L'ensemble forme une frise complète, haute de soixante-douze

centimètres, mais dont on ne saurait estimer la longueur, car le filon,

qui s'étend, parallèle ou perpendiculaire à la façade du palais,

pénètre obliquement dans les parois de la tranchée. Aurions-nous

rencontré les portes tant cherchées? Marcel est radieux.

Le déblayement s'annonce comme une opération longue et délicate: les

briques sont enchevêtrées les unes dans les autres au point de se

pénétrer. Les matériaux de terre cuite s'enlèvent encore sans dommage;

mais, dès qu'on atteint les blocs de faïence, on ne sait de quel côté

les attaquer: d'autant que l'émail se présente toujours face contre

terre, que les parements blancs des joints et des lits se montrent

seuls et que le dessin apparaît au moment même où la matière se

disloque. Chaque tentative nous cause des appréhensions nouvelles, et

le cœur bat la chamade tant que le bloc reconstitué ne s'étale pas dans

la corbeille.

Marcel sonda l'éboulis qui s'enfonce sous la terre; il fut payé de ses

peines par la découverte d'un fragment très précieux. Sur le même fond

turquoise morte se détache en profil le mufle blanc, la narine jaune,

la moustache féroce d'un fauve fantastique. Un œil rond, indiqué par

des traits vigoureux, surmonte le masséter habilement étudié et revêtu

d'un émail blanc. Les couleurs sont vives et franches. Cet admirable

morceau rappelle, mais avec un modelé plus large, les lions de pierre

qui ornaient la demeure des monarques assyriens.

Au-dessus des denticules supérieurs de la frise, nous avons également

aperçu, posée sur une bande verte et jaune, une patte blanche en haut

relief, armée de deux griffes jaunes; il eût été imprudent de la

dégager. D'ailleurs l'éboulis est si dur, si compact, qu'on ne saurait

l'attaquer sérieusement avant de l'avoir déblayé sur toute sa longueur.

Malgré son désir de connaître l'importance d'une trouvaille qui

s'annonce sous d'heureux auspices, Marcel a fait recouvrir d'une

épaisse couche de terre l'amoncellement de briques émaillées. Grâce à

ce matelas protecteur, les bas-reliefs, déjà mis à nu, seront préservés

de toute dégradation pendant la durée des nouvelles fouilles. Quand les

commencerons-nous? Je l'ignore. Le baromètre baisse, baisse toujours;

le ciel est couleur d'encre; si je n'avais aperçu le soleil dans ma

jeunesse, je douterais de son existence.

24 mars.--N'était la pluie, les travaux marcheraient à souhait. Depuis

trois jours et trois nuits, Jupiter tient grandes ouvertes les écluses

des fleuves célestes. Le tonnerre gronde sans témoigner de lassitude,

la foudre déchire la nue, des rafales de vent menacent d'enlever nos

fragiles habitations. L'eau ruisselle de tous côtés, il n'est plus

possible de s'en défendre; des gouttières se forment à travers la toile

des tentes pénétrée par cette pluie lourde et constante; pliants,

couvertures, vêtements sont à tordre. Nous vivons enveloppés de

caoutchouc.

Les _capars_ n'ont pas mieux supporté l'ouragan que nos maisons de

toile: la cuisine s'est affaissée, la salle à manger dort couchée sur

le flanc; les communications avec les nomades sont interrompues, les

vivres n'arrivent plus. On a tué un des moutons tuberculeux du mirza

et... nous l'avons mangé.

La détresse ne sévit pas seulement dans notre camp. Hier une députation

d'ouvriers demanda l'autorisation de présenter ses doléances à Marcel.

«Nous sommes sur le point de rendre l'âme, dit le _leader_ de la

troupe. Dix d'entre nous, partis depuis quatre jours afin de ramener

un convoi de farine, auront été surpris par la pluie, puisqu'ils nous

laissent sans pain et sans nouvelles. La rivière de Dizfoul roule des

eaux torrentueuses, _Chitan_ (Satan) lui-même ne saurait la passer.

Qu'allons-nous devenir? Tourmentes pareilles ne s'abattirent jamais sur

le pays. A quel génie malfaisant peut-on les attribuer, si ce n'est à

cette machine diabolique que vous examinez quand vous désirez la pluie?

--De quelle machine parlez-vous?

--De cette grosse montre; du _baroun saheb_ (maître de la pluie).

Attachez donc l'aiguille, si vous n'êtes pas venu chez nous pour

consommer la ruine des récoltes, la destruction des maisons, la noyade

des bestiaux.»

Auriez-vous deviné qu'il s'agissait d'un baromètre anéroïde?

Marcel expliqua le rôle de l'instrument, passif enregistreur des

volontés suprêmes, et termina son allocution en recommandant à ses

auditeurs de porter leur cause devant le trône d'Allah. «Pas plus que

les autres Français, je ne commande aux éléments; Dieu seul assemble

les nuages et fait briller le soleil.»

La harangue était sans réplique; mais, au lieu de causer science et

théologie, il eût mieux valu introduire les plaignants sous nos tentes,

leur montrer le sol boueux, les lits de camp, les couvertures et les

habits mouillés, pour les convaincre des médiocres satisfactions que

nous procure la pluie.

Afin de calmer les légitimes tiraillements d'estomacs en détresse,

les entrepreneurs ont reçu d'avance le salaire de deux journées; ils

pourront ainsi acheter des dattes chez les nomades et retenir leurs

hommes jusqu'au retour du beau temps.

Entre le cuisinier.

«Que préparerai-je aujourd'hui? Il me reste encore du riz et de la

farine, mais je n'ai jamais su cuire le pilau sans bois et le pain

sans four. Les femmes arabes n'apportent pas de combustible; le four

s'est effondré.»

Plus tard il se trouvera d'excellentes âmes pour assurer que nous

menions à Suse une vie de sybarites!

Le spleen nous eût terrassés pendant ces grandes nuits et ces

interminables journées, si l'espoir de toucher au but ne nous eût donné

le courage de narguer les éléments. La mission a passé de longues

heures devant les émaux rangés sous la tente, prémices capables de

surexciter les imaginations les plus froides.

Les nuages se sont enfin éclaircis dans la soirée; _baroun saheb_

daigne promener son aiguille vers des régions plus sereines. Malgré le

retour du beau temps, on ne pourra travailler de deux jours.

Avant le coucher du soleil nous nous sommes aventurés hors des

tentes; heureuse inspiration, car la promenade s'est terminée sur

une intéressante découverte. Les derniers orages ont provoqué des

éboulements dans la tranchée E du tumulus nº 2 et dégagé le parement

d'une muraille formée de grosses briques de terre crue, parement d'une

exécution parfaite et qui semblerait couvert d'un crépi, si les eaux ne

s'étaient chargées de nettoyer quelques joints verticaux, et n'avaient

communiqué au mortier une couleur particulière. La poursuite de ce mur,

à travers les éboulis, sera confiée à nos meilleurs ouvriers.

[Illustration: FEMME ARABE PORTANT DES ROSEAUX.]

25 mars.--Tout notre monde est en émoi. Buffles, vaches et chameaux,

pesamment chargés, ont promené dans la plaine leurs brunes silhouettes.

Kérim Khan déplaçait son campement.

La guerre vient d'éclater entre la tribu lori qui nous fournit des

travailleurs et Ali Khan, le terrible chef des Segvends. Ali Khan se

prévaut du mariage de sa fille avec le fils de Mozaffer el Molk pour

dévaster le pays, frapper de terreur les voyageurs isolés que ses

coureurs dépouillent sans merci, et faire paître à ses chevaux les

champs d'orge de nos Loris. Kérim Khan a crié son ban de guerre et

placé les troupes sous les ordres de son fils Mohammed. L'ouverture

des hostilités s'est faite avec grand fracas; sur les cent bouches de

la Renommée, quatre-vingt-dix-neuf sont occupées à publier dans le

désert les hauts faits des belligérants: escarmouches d'avant-postes,

combat de cavalerie, blessure du fils d'Ali Khan, triomphe de Mohammed,

mais retraite précipitée des gens de Kérim Khan, inférieurs en nombre

à leurs adversaires, et transport du campement dans le voisinage des

tumulus.

J'échangerais volontiers quelques années du mirza contre le droit

d'éloigner les Loris.

D'abord s'est présenté le héros du jour, Mohammed Khan, une vieille

connaissance. Lors de notre premier voyage, il avait joint ses index et

s'était déclaré _mon frère_. Depuis notre retour, ce cher parent n'a

jamais manqué de demander avec la plus délicate insistance les objets

qui excitaient son envie: un fusil, une montre, une lorgnette. Il

s'agit bien de _pichkiach_ aujourd'hui! «Les Segvends ne se tiendront

pas pour battus. Les blés et les buffles de Kérim Khan vont acquitter

le prix du sang.» Un aussi beau discours comportait une conclusion:

Mohammed nous invite à prendre la défense de sa tribu.

«Cheikh Ali est ton légitime protecteur; il t'enverra trois cents

cavaliers.

--_Tchizi nist_ (cela n'est rien) auprès de la terreur qu'inspirerait

la vue de vos quatre chapeaux blancs. A des toufangtchis de votre

valeur, ces fils de chiens montreraient la queue et non le poitrail de

leurs chevaux.»

La partie serait tentante; mais le gouverneur prétexterait cette

escapade pour nous faire expulser _manu ferrachi_. J'ai vainement

égrené des perles; rhétorique et logique s'émoussent contre

l'obstination de Mohammed. Le fils de Kérim Khan ne veut pas comprendre

que des étrangers s'interdisent, sous peine de manquer gravement aux

lois internationales, de jeter dans des querelles intestines leurs

armes et leurs casques blancs. Il s'est retiré fort piqué. «Vaut-il

la peine d'être votre frère si vous me traitez comme le dernier des

Dizfoulis!»

Sur le soir, quelques nomades faisaient l'ascension du tumulus et

envahissaient les abords de ma tente. Escortée de compagnes sales,

vieilles, ridées, marchait une femme proprement vêtue. La tribu de

Kérim Khan est divisée en deux groupes d'importance inégale; la plus

nombreuse est directement placée sous les ordres du chef; la seconde

obéit à son frère Papi. C'est la femme de Papi Khan qui s'avance

accompagnée de son état-major.

On l'introduit; elle se dévoile dès que la porte est close et

s'accroupit vis-à-vis de moi.

Tout à l'aise je puis considérer le costume mi-parti arabe et persan

de la visiteuse. La tête est couverte d'une calotte de cachemire

reposant sur de légers foulards de Bénarès enroulés autour du cou

et des épaules. Cette coiffure est maintenue par un mince bandeau

de soie noire qui ceint le front et se noue derrière le crâne. Une

ample chemise de perse à fleurs roses enveloppe un pantalon serré à

la cheville et apparaît sous la veste de velours vert bordée d'une

garniture de krans. Des bracelets, des colliers de verroterie, d'ambre,

de corail et d'argent jettent quelques notes brillantes sur cette

toilette.

Les traits sont réguliers, l'œil vif, la physionomie intelligente; la

conversation serait peut-être intéressante, si la belle visiteuse ne

parlait un patois lori apparenté de loin avec la langue persane. Jetez

un Champenois au milieu de paysans gascons, et il se trouvera dans une

situation analogue à la mienne. L'une des parques du cortège daigne

servir d'interprète.

Mme Papi Khan veut d'abord me corrompre; elle me promet ses bijoux et

des trésors plus enviables: juments, buffles, chameaux, moutons...

bien portants, que sais-je encore! si Marcel intervient à la tête

des _kolahé cefid_ (chapeaux blancs), dans le cas où les Segvends

attaqueraient la tribu. Elle me parle ensuite de son fils, un gamin

de douze ans, affligé d'une maladie démoniaque que je crois bien

voisine de l'épilepsie. Les prescriptions des sorciers ont été suivies:

l'enfant fume, boit de l'_arac_ (eau-de-vie de dattes) malgré les

commandements du Prophète, au point d'être gris tous les soirs. Thé,

café sont à sa disposition, et pourtant la maladie empire chaque jour;

il ne se passe pas quarante-huit heures que le petit patient ne soit

terrassé par d'effroyables convulsions.

Voilà bien de tes coups, ô médecine des nomades!

M. Houssay, déjà consulté par Mohammed Khan, avait conseillé de

modifier cet étrange régime; mais on s'était gardé de suivre ses avis.

Faute de bromure de potassium, j'ai ordonné du lait, du bouillon, des

herbes cuites: cela vaudra mieux que des excitants. Me voici à couteaux

tirés avec les sorciers du pays: malheur à moi!

Mes nouvelles amies ne sont pas restées inactives: ce soir les

pantoufles de Marcel manquent à l'appel. En revanche, et bien qu'on

ait battu sans ménagements le tapis que j'avais offert à ces dames, je

suis dévorée par une fourmilière d'insectes. L'échange est une des lois

économiques des sociétés primitives: les visiteuses ont emporté des

chaussures, mais elles nous ont laissé un échantillon de ces parasites

variés auxquels les nomades abandonnent leur corps. C'est une leçon:

désormais ma tente sera sacrée.

26 mars.--Il était dit que nous ne fermerions l'œil de la nuit. Des

appels déchirants se sont fait entendre dans la direction de la

cuisine. Nous avons saisi les armes, toujours allongées à nos côtés, et

poursuivi quatre ombres noires qui en voulaient aux casseroles. Ali,

_achpaz_ (cuisinier), tout tremblant, prétend avoir sauvé, au péril

de la vie, la grande marmite, son oreiller habituel; ses cris, exhalés

tandis qu'un Arabe lui arrachait ce moelleux coussin, nous ont éveillés.

«Si tu couches sur la marmite, ce n'est pas une raison pour y déposer

tes cheveux, lui ai-je dit ce matin. Ce ne sont pas des égarés qui

assaisonnent tes pilaus, mais d'inextricables écheveaux, horribles à

débrouiller avec les dents.

--Toujours le même reproche!» Et jetant son kolah de feutre, il

découvre un crâne aussi chauve qu'une défense d'éléphant.

«Des cheveux! où les prendrais-je?»

Ces nobles paroles, ce geste sublime m'ont calmée; mais je reste fort

perplexe: à qui donc les emprunte-t-il?

27 mars.--J'ai rendu dès l'aurore--c'est au désert l'heure correcte--la

visite que je reçus hier.

Plusieurs Loris, venus à ma rencontre, m'ont escortée jusque chez leur

maîtresse, bien que les deux campements ne soient pas distants d'un

kilomètre. Tout en dévalant les pentes nord du tumulus qui dominent

les brunes habitations des nomades, j'ai été frappée de la symétrie du

campement. On croirait que chacun plante sa maison de poil de chèvre

selon son caprice? Erreur. Sur un point culminant, une tente plus haute

que ses voisines: celle du chef. Des abris sommaires, de même forme, de

même couleur, de même grandeur, s'alignent le long d'une rue dont la

tente de Kérim Khan est le centre. Plus bas, et comme en avant-garde,

le parc aux bestiaux. Les troupeaux de la tribu y sont rassemblés,

mais séparés les uns des autres, afin de rendre plus efficace la

surveillance de chaque pâtre sur le bien de tous et de prévenir les

mélanges délicats à analyser.

Des chiens jaunes montrent leurs crocs formidables, ils reçoivent

des mottes de terre en échange de leur salut, hurlent de douleur,

s'enfuient et me laissent le passage libre. Je ne leur ai jamais

demandé d'autre faveur. On m'introduit. Une grosse mère accroupie non

loin de tisons qui enfument une cafetière de cuivre se lève--pénible

travail--et me fait asseoir auprès d'elle. Saluez Bibi Mçaouda, femme

légitime de Kérim Khan et belle-sœur de Papi Khan.

Il manque de confortable, le palais d'un grand chef nomade. Le toit

et les murailles de poil de chèvre, disposés sur des bois tortueux et

maintenus par des haubans accrochés à des piquets, embrassent un vaste

espace divisé en compartiments. Les cloisons sont formées de tiges de

ginérium assemblées dans un réseau de laines colorées qui réunit les

brins et permet de les rouler quand vient le jour de déplacer le camp.

Ces séparations théoriques dissimulent des coffres de bois, agrémentés

de peintures rouges, jaunes ou vertes et fermés par un grossier

cadenas. Sur une natte sont jetés les lits et les couvertures des

membres de la famille. J'inscris encore: marmites de cuivre étamé,

écuelles et plateaux du même métal, sébiles destinées à recevoir l'eau

qui gonfle l'outre suspendue à un poteau, cafetières, moulin, mortier

de fer à décortiquer le riz, et l'inventaire est achevé. Tels devaient

être les meubles et la demeure de Jacob.

[Illustration: TENTE DE KÉRIM KHAN.]

Excepté Bibi Mçaouda et ses deux belles-filles, coiffées de foulards

des Indes drapés sous une calotte de cachemire, vêtues d'une chemise

de mousseline de laine, de pantalons de velours et d'un _aba_ brun,

les nomades qui se pressent autour de moi sont misérablement vêtues.

Elles grelotteraient sous le sarrau de coton bleu dont elles traînent

les bords frangés dans la boue et le purin, si une couche de crasse

grumeleuse, craquelée aux articulations, ne les garantissait d'un

contact importun avec l'air ambiant. Les femmes nomades ne se lavent

jamais, même lors-qu'elles tombent à l'eau ou traversent à la nage les

grandes rivières de la plaine; aussi ne saurais-je définir la couleur

primitive de leur peau. Élevés dans les mêmes principes que leurs

mères, les enfants ne feront pas de longtemps renchérir le prix du

savon.

Il m'a fallu embrasser un jeune homme de vingt mois qui n'avait jamais

été décapé,--c'est à trois ans seulement qu'on peut débarbouiller

un nomade sans risque pour sa précieuse existence.--J'ai cru que je

ne me résoudrais jamais à pareil sacrifice. Tous les yeux étaient

orgueilleusement fixés sur ce petit phénomène de saleté; je me suis

exécutée: mes lèvres en frémissent encore.

La conversation n'est guère animée quand on a pour partenaires des

hommes dont l'esprit est peu ouvert, l'intelligence bornée et la

curiosité nulle; je laisse à penser ce qu'elle devient avec les femmes.

Le croirait-on? elle roule encore sur la toilette et les bijoux!

[Illustration: FEMME ARABE DE LA TRIBU DE CHEIKH ALI.]

Mme Kérim Khan veut me montrer ses trésors. Où sont-ils cachés? Je

donne en mille à le deviner. «Levez-vous,» me dit une servante.

J'obéis. On retire le tapis, la natte de paille, et j'aperçois une

petite planche; on la soulève; alors apparaît, au fond d'un trou creusé

dans la terre, une boîte et quelques paquets de chiffons. Mon hôtesse,

assise ou couchée sur ses richesses, les défend de tout son poids

contre les indiscrétions de ses amies.

Les paquets contiennent des vêtements froissés. Ces oripeaux

_m'appartiennent_ et l'on persiste d'autant mieux à m'en faire cadeau

que mes refus sont plus catégoriques. Enfin Bibi, désormais sûre de ma

délicatesse, m'offre sa culotte de velours à demi usée (les culottes

de velours ne durent pas toujours). C'est le comble de l'amabilité.

On ouvre le coffre: il renferme des colliers de corail rouge dont

les grains sont séparés par de minces sequins frappés en Arménie à

l'effigie de saint Michel combattant le dragon. Je vois encore des

bracelets d'ambre, quelques thalaris de Marie-Thérèse, puis d'énormes

anneaux de nez enrichis de turquoises et de perles.

[Illustration: ARABES ET LORIS (Voyez p. 144.)]

En mon honneur, les jeunes parentes du Khan se sont parées de leurs

joyaux; l'une d'elles, aux grands yeux noirs, à la peau mate, au type

fin et distingué, me paraîtrait vraiment belle si ses deux narines

et la cloison médiane de son appendice nasal ne cédaient sous le poids

des triples pendants qui les déforment. Les _khergèhs_ couvrent si bien

la bouche, que leur propriétaire doit les soulever de la main quand

elle veut parler ou manger. Ces singuliers bijoux, fort prisés des

femmes riches, ne sont pas d'origine moderne. C'est un khergèh, nommé

_nezem_ dans la Genèse, qu'Eliézer offrit à Rébecca.

Malgré leur désir de s'embellir et de plaire, les femmes de Susiane

ne se servent jamais de miroir, même pour disposer les plis élégants

du turban de brune mousseline qui couvre leurs cheveux noirs. J'avais

apporté une glace à main entourée d'une monture de bronze, chef-d'œuvre

sorti des magasins du Bon Marché. «Cet objet est fort brillant et doit

avoir une bien grande valeur, m'a dit Bibi en acceptant mon présent;

mais quel en est l'usage?

--Admirez vos nobles traits.»

La bonne dame ne se reconnaît pas. Elle regarde derrière la glace,

comme le ferait un jeune chat, et cherche la compagne dont elle croit

apercevoir le visage par transparence.

«Considérez plutôt ces brillants anneaux de nez. En est-il de

semblables dans les tribus voisines?»

Le doute n'est plus permis. Mon miroir court à la ronde, accueilli

par des cris de joie et d'enthousiastes exclamations. Les voisines

accourent, les hommes s'attroupent; la tente, ébranlée, tiraillée,

menace de s'abattre; semblable au dieu antique, apparaît Kérim Khan.

Armé de son bâton en guise de foudre, il exécute un moulinet sur le

dos de ses fidèles sujets. Grâces lui soient rendues: le vide se fait

autour de moi. Le temps de reprendre le souffle et j'échappe par la

fuite à une asphyxie certaine.

28 mars.--Quand sonne le couvre-feu, l'un des soldats chargés de la

surveillance des chantiers monte sur une éminence voisine des tentes

et, se tournant dans la direction des quatre points cardinaux: «Gens de

Dizfoul, de Chouster et autres lieux, s'écrie-t-il, Loris de Kérim Khan

et de Papi Khan, Arabes des Beni-Laam et des tribus nomades dont je ne

connais pas le nom, sachez-le bien: il y a ici des sentinelles, ces

sentinelles ont des fusils, ces fusils sont chargés.»

A Suse · 第 9 / 26 段