terminaient les chapiteaux dont on a retrouvé l'image sur la façade
rupestre des hypogées achéménides. L'extrémité du museau, ainsi que les
cornes, les oreilles, signalées par de profondes mortaises, manquent
encore.
Ces sculptures, exécutées dans un calcaire noir au grain très fin,
éveillent l'idée d'un art décoratif puissant et d'une technique
avancée. Des tailles heureusement diversifiées mettent en relief
certains muscles, estompent les autres et donnent au marbre des tons
dont les différences, inappréciables dans l'ensemble, enlèvent à la
masse des colosses toute monotonie.
Le hasard est-il une seconde Providence? Ces monstres de dure matière
se sont brisés en mille pièces lorsque les palais s'écrasèrent dans la
poussière, et, sous leurs débris, tombés presque du ciel, apparaissent
des poteries intactes.
La découverte des taureaux ravit et inquiète à la fois mon mari. Un
mètre cube de marbre pèse près de trois tonnes; les chameaux du pays
ne sauraient porter une charge supérieure à deux cents kilogrammes;
les indigènes ne connaissent pas la charrette, même de nom; le Chaour,
sur lequel on pourrait peut-être aventurer des embarcations, est coupé
de barrages. En supposant même qu'on brisât ces obstacles, où se
procurer des canots? Comment se comporterait un _kelek_ (radeau persan)
lorsqu'il serait chargé de caisses très lourdes et lancé sur un cours
d'eau étroit, sinueux, bordé d'une végétation arborescente? Comment
franchirait-il les rapides de l'Ab-Dizfoul? Jamais problème plus
difficile à résoudre ne fut proposé à des gens plus mal outillés.
La crainte de ne pouvoir enlever cette année les objets de grand poids
empêche Marcel de rejeter sur le déblayement de l'apadâna les Arabes
venus en grand nombre mettre à notre service leurs bras et leurs pelles
et les terrassiers qui abandonnent la tranchée C à mesure qu'ils
atteignent le carrelage.
Deux nouvelles tranchées, L (tumulus nº 2) et I (citadelle), ont donc
été piquetées. La première, en forme de baïonnette, part de la vallée
et se dirige vers une sorte de cratère régulier situé au sud du tumulus
barlong. Ce tracé n'a pas été choisi d'une manière arbitraire. Bien
que le plan ne soit pas encore levé, il semble que les reliefs du sol
ne sont pas répartis au hasard. Marcel a essayé de reconstituer un
groupement dont la dépression est le centre, puis il s'est efforcé de
couper des constructions hypothétiques et un éperon qui s'avance dans
la vallée centrale.
Avant de prendre ce parti, nous avions tenté de découvrir sur le
périmètre du tumulus un affleurement des murs d'enceinte ou de leurs
fondations. En cheminant de proche en proche, on eût atteint une porte
et pénétré à l'intérieur du palais. Vain espoir. Nos laborieuses
investigations n'ont décelé aucun indice, aucun guide satisfaisant.
On doit donc s'enfoncer sous terre à la conquête du fil d'Ariane,
car il n'entre pas dans les vues de mon mari de faire des trous
quelconques et de _chercher_ à l'aveuglette des objets de musée; des
fouilles exécutées avec méthode peuvent seules donner des résultats
scientifiques.
Depuis quelques jours nous occupons deux cent quatre-vingt-dix
terrassiers. Ils appartiennent aux trois races distinctes de la
Susiane, et forment trois groupes, qui travaillent sous nos ordres sans
se mêler, soit le jour, soit la nuit, sans contact les uns avec les
autres.
[Illustration: TÊTE DE TAUREAU. (Voyez p. 115.)]
Les premiers venus, les Dizfoulis, creusent les tranchées de l'apadâna,
et se barricadent dès la tombée du soleil dans le tombeau de Daniel.
Ils sont petits, chétifs, malingres, mal conformés, affectés de
maladies purulentes, ornés de bandeaux et d'emplâtres, vilains
d'aspect, habillés d'une peau chocolat clair, et présentent les
caractères saillants de certaines races noires. Le front, haut de deux
doigts, est entouré de cheveux plantés en rond; le crâne est petit,
la bouche lippue, les talons saillants. Leur goût ou leurs habitudes
les portent à se réunir dans des villes ou des villages bâtis. Je
considérerais volontiers les Dizfoulis comme les derniers représentants
de la vieille race susienne.
Bien que nous ayons engagé le rebut de la population, la plupart
des citadins venus chez nous ne sont dépourvus ni d'intelligence ni
d'adresse, qualités qui vont s'atrophiant au lieu de se développer avec
l'âge.
La violence de leurs sentiments religieux contraste de la façon la plus
brutale avec leur extrême pusillanimité et leur morale pervertie. Ils
tremblent à la vue de la plaque du ceinturon militaire, s'humilient
devant la mine chafouine d'un ferrach du gouverneur et craignent les
nomades au point de ne pas oser franchir les trois cents mètres qui
séparent le _gabr_ de nos tentes s'ils ne se forment en groupe compact.
Sur cent, il s'en trouve six qui lisent couramment et deux qui écrivent
mal. Tous parlent un patois traînard, mêlé de mots locaux étrangers aux
vocabulaires persan, arabe ou turc. Leurs vêtements usés, déteints,
témoignent d'une excessive misère. Cette pauvreté expliquerait jusqu'à
un certain point leurs infirmités morales et physiques.
Les plus élégants portent deux _koledjas_ (redingotes) taillées
dans une cotonnade de couleur voyante, croisées sur la poitrine et
fermées par une ceinture enroulée autour de la taille. La première
est pourvue de manches largement fendues, qui laissent paraître les
manches ajustées de la seconde. Ces vêtements à pans tombent sur un
ample pantalon de coton bleu, large comme une jupe. Une calotte de
piqué blanc entourée d'un turban bleu, dont une extrémité flotte sur la
nuque, coiffe les hommes mûrs; le bonnet de feutre noir ou brun, pareil
à celui des habitants de l'Adjem, est adopté par les jeunes gens. Les
sybarites chaussent des _guivehs_ grossiers; le ciel, dans sa clémence,
s'est chargé d'endurcir les pieds des plus pauvres et de les pourvoir
de souliers inusables.
Le beau sexe est représenté par la femme du cuisinier, les épouses plus
ou moins légitimes de quelques ouvriers, trois ou quatre fillettes
noiraudes et sauvages. Jeunes ou vieilles montrent, sous le _tchader_
qui les couvre des pieds à la tête, une figure maussade à guérir de
l'amour les chimpanzés eux-mêmes. L'accès du campement est interdit
aux _dames_; néanmoins elles rodent sans cesse autour de nous, dans
la pieuse intention de s'approprier tout ce qui traîne. A part cette
affection pour le bien d'autrui, une curiosité insatiable et une
habileté sans pareille à dissimuler sous leur voile inviolable les
objets les plus volumineux, je ne saurais constater chez les femmes
dizfoulies qu'une surprenante paresse. Quand elles ne s'installent
pas devant nos tentes des heures durant, elles se perchent comme des
guenons sur la crête des remblais, au risque de dégringoler avec les
terres qui s'éboulent, et ne rentrent au tombeau de Daniel que pour
se quereller ou se battre. Une aisance même relative ne saurait être
le lot de ménages où seul le mari travaille et gagne quelques chaïs.
Aussi bien les Dizfoulis, la plupart du temps inoccupés, souvent payés
en bourrades, sont-ils condamnés, leur vie durant, au pain d'orge et à
l'eau boueuse. Nul cependant n'oserait demander à sa femme de pétrir et
de cuire.
Depuis notre arrivée, les ouvriers auraient pu modifier leur ordinaire:
la farine coûte six sous les sept kilogrammes, les œufs deux sous
la douzaine, les herbes comestibles ou les chardons la peine de les
cueillir. Mais les uns poursuivent la même chimère que Dor Ali; les
autres espèrent, grâce à leur sagesse et à leur économie, savourer, ne
fût-ce qu'un jour, les jouissances favorites des classes riches.
Parmi les Dizfoulis qui sont venus s'engager sous la bannière d'Ousta
Hassan, il ne s'en trouve pas dix qui n'aient demandé un congé afin
d'aller, «de peur des Arabes», porter à la ville le fruit de leur
labeur. Ils reviennent tout de neuf habillés, flambants comme des
princes, enduits de henné des cheveux aux ongles des pieds, preuve
qu'ils se sont accordés, après les douceurs du hammam, de fugaces
amours, et montrent des figures d'enfants heureux quand je me refuse à
les reconnaître.
[Illustration: ENFANT DIZFOULI.]
Bien peu négligent de nous offrir au retour trois ou quatre _madanis_
(citrons doux) ou quelques gâteaux enveloppés dans un pan d'étoffe très
sale.
«L'or que le riche tire par quintaux de ses coffres n'a pas le mérite
de l'obole donnée par l'artisan. Chacun mesure le fardeau à ses forces;
une patte de sauterelle est lourde pour la fourmi.»
Malgré ces témoignages de déférence, les voyageurs apportent de la
ville des ferments malsains. La pluie diluvienne dont nous avons
supporté deux jours et deux nuits les atteintes pénibles est l'œuvre
diabolique des chrétiens. Si plusieurs maisons de la ville se sont
effondrées, si les fleuves grossis ont ébranlé une arche du pont
de Chouster, si les blés pourrissent sous l'eau, n'est-ce point un
avertissement céleste?
On se souvient de la peste épouvantable qui sévit sur Dizfoul lorsque,
il y a trente ans, des Faranguis osèrent, pour la première fois, fouler
de leurs pieds sacrilèges les terres de Daniel. Aujourd'hui encore
les cendres du prophète tressaillent, Allah s'irrite, le ciel gronde
et pleure toutes ses larmes; les maux actuels sont les sinistres
avant-coureurs de fléaux pires encore.
Le lendemain de ces joyeux entretiens les figures sont longues, les
chantiers lugubres; nous n'avons pas fait dix pas hors des tranchées
que surveillants et ouvriers, très désireux de conserver un salaire
inespéré, mais plus jaloux encore de mettre d'accord leur paresse et
leur désir de ne pas se brouiller avec le ciel, s'assoient avec un
ensemble touchant. Un enfant, grimpé sur un point culminant, surveille
les alentours: «_Amed!_» (il vient!), s'écrie-t-il dès qu'apparaît un
casque blanc. Chacun reprend alors la pelle ou la pioche. Les ouvriers
ne nous trompent point: leur peau sèche témoigne de leur inactivité.
Les pauvres diables sont si faibles, si mal nourris, boivent l'eau
malsaine du Chaour en telle abondance, qu'ils fondent après avoir jeté
dix pelletées de terre. Ils pourraient parler de la sueur du peuple en
connaissance de cause, mais ils n'ont point encore rêvé de ces formules
sacro-saintes des grandes civilisations européennes.
Élevons-nous jusqu'au chantier de la citadelle.
Forts, vigoureux, solidement charpentés, pourvus de barbes de _fleuve_
qu'ils ne coupent jamais, les Loris sont à la fois agriculteurs et
pasteurs. Mais, retenus dans un périmètre restreint par la nécessité
de cultiver du blé, ils ne s'éloignent jamais beaucoup de leurs terres
ensemencées ou des pâturages qui leur sont attribués par Cheikh Ali.
Tous font partie de la tribu de Kérim Khan, campée sur les bords de la
Kerkha. A considérer leur crâne dolichocéphale, leurs cheveux plats et
noirs, leur nez fin, leurs yeux largement fendus, souvent bleus, on se
souvient de la race persane du Fars et des conquérants aryens du pays.
[Illustration: LA TRANCHÉE C.]
[Illustration: CAPAR DES OUVRIERS LORIS.]
Placés sous la direction d'un chef désigné par Kérim Khan, ils n'ont eu
garde de se mêler aux Dizfoulis, enfermés dans le tombeau de Daniel.
Dès leur arrivée, quelques-uns d'entre eux coupèrent les ginériums
et les roseaux fort épais du Chaour; les autres apportèrent, de la
jungle baignée par la Kerkha, des buissons arborescents et, à l'aide
de joncs, ils bâtirent une cabane dont la toiture est beaucoup plus
étanche que nos tentes. Les _capars_ se sont multipliés et forment,
avec une cuisine, une salle à manger et un laboratoire d'histologie,
un véritable camp autour de nos deux tentes blanches. Les Loris se
nourrissent mieux que les Dizfoulis. Une fois par jour j'aperçois le
vieux gardien des _capars_ s'absorbant, grave et solennel, dans la
confection du pilau, puis arrivent de la tribu œufs, poules et agneaux.
Habillés à la dernière mode de Dizfoul, mais vêtus d'étoffes sombres,
les nomades persans portent le bonnet de feutre brun, la chemise courte
aux longues manches, les deux vestes tombant sur le large pantalon
bleu ou vert, et sont tous les propriétaires légitimes d'un immense
manteau sans couture, l'_aba_ de laine brune, qui les abrite du froid
et de l'humidité des nuits. Dépouillés de ce vêtement distinctif,
on ne saurait cependant les confondre avec leurs voisins, tant leur
aspect est différent, leur allure plus noble et plus fière. Braves
sans exagération inutile, grands voleurs de buffles ou de moutons,
très craintifs de l'autorité civile, tellement ignorants que leur chef
reconnaît à peine le cachet de son maître, les Loris professent, comme
tous les nomades, une religion des plus calmes. Monothéistes, mais
superstitieux, ils peuplent la plaine de leurs chimériques conceptions
et se montrent en somme les plus accommodants des musulmans. Le
tombeau de Daniel lui-même paraît incapable de dégeler leur cœur.
Quand un nomade a prononcé le nom d'Allah et invoqué l'assistance d'Ali
dans un cas difficile, il se tient quitte envers le Créateur et ne perd
pas son temps à discuter des questions théologiques.
On se plaint sans cesse des injustices du sort, des erreurs de la
nature. Les œuvres du ciel sont parfaites. Dieu, je l'avoue, n'est
pas prodigue de ses biens et n'allie pas souvent dans les mêmes
créatures l'intelligence et la beauté,--ces deux qualités semblent même
exclusives l'une de l'autre;--il refuse parfois le plus grand de tous
les biens, la santé, à ceux qui possèdent la richesse; il ne donne pas
toujours la conscience de leur bonheur aux heureux. Peines ou joies,
faveurs ou maux sont également répartis. C'est ainsi qu'Allah dota les
Loris d'une force et d'une vigueur peu communes et combla d'infirmités
les Dizfoulis. Cependant les malingres, les chétifs, forment notre
meilleur contingent, tandis que les colosses, lourds d'esprit comme
de corps, semblent avoir deux mains gauches, cassent tout ce qu'ils
touchent, détruisent sans s'en douter les indices les plus précieux,
bûchent comme des sourds et, au demeurant, font la plus médiocre des
besognes.
Restent les Arabes, qui, malgré le refus de Cheikh Ali et son mépris
pour les travailleurs, envahissent chaque matin les tranchées du
tumulus nº 2. Mœurs, caractère, costume, sont encore plus nettement
tranchés que ceux des Loris.
Graves, courageux, emportés au point que leurs gros yeux roulant
dans leur orbite et leurs traits contractés mettent en fuite les
Dizfoulis, attachés à une personne bien plutôt qu'à un principe, plus
inintelligents que les Loris, mais mentant, volant toujours avec
noblesse, les Arabes ont le secret d'associer à chacune de leurs
qualités le défaut opposé. Dans leur cœur, dans leur esprit se mêlent
sans s'exclure les sentiments et les passions les plus contraires:
ardeur au pillage et respect pour l'hôte, esprit de rapine et
libéralité, cruauté froide et générosité chevaleresque. Indépendants
d'âme et de corps, ils retournent le soir à leur campement, sans souci
des fauves, des voleurs (les loups ne se mangent pas entre eux) et
des fées malfaisantes qui parcourent les steppes. Plus sobres que
les Dizfoulis, ils n'apportent même pas de pain et se nourrissent de
quelques dattes mêlées aux chardons poussés dans les crevasses.
Tels étaient les Arabes des temps archaïques qui, sous la conduite
d'Abraham, pillèrent l'arrière-garde de Koudour Lagamer, un des plus
vieux rois d'Élam dont le nom ait bravé les siècles, tels ils furent
sous les Sassanides quand ils lancèrent du Hedjaz ces cavaliers rapides
qui s'essayèrent à la conquête du vieux monde en enlevant Ctésiphon
et en dévastant les frontières de la Susiane, tels je les retrouve
aujourd'hui. Jamais race ne fut moins abâtardie et n'aspira moins à la
vie civilisée. Elle a même perdu les conquêtes morales qu'elle devait à
l'influence de l'islam.
Plus de science, plus de littérature, plus de livres, mais des contes
que les vieux aèdes débitent le soir autour d'un feu dont la flamme
fuligineuse tient lieu de luminaire, quelques traditions se rapportant
à la généalogie et aux exploits des ancêtres. Les nomades reçoivent
aussi la visite de baladins qui les distraient des plaisirs de la
chasse ou du pillage, monotones à la longue. Dernièrement nous vîmes
s'avancer vers le tombeau de Daniel, où elle allait faire une station
avant d'atteindre les tentes de Cheikh Ali, une troupe de danseurs
placée sous la direction d'un impresario de dure mine. Les cris des
musiciens retentissent, le tambour cylindroconique résonne, les violes
monocordes grincent rageusement. Des jeunes gens, aux longs cheveux,
revêtent des jupes féminines, dénouent les interminables manches de
leur chemise et, saisissant des castagnettes de métal, improvisent une
danse lascive, mêlée des pirouettes les plus inattendues. Les manches
rasent le sol de leur pointe effilée, puis se déploient en blanches
ailes au-dessus de la tête du danseur, les jupes tourbillonnent, les
cheveux volent sur le visage; derrière les nuages de poussière le
garçon disparaît assez pour donner aux spectateurs de bonne volonté
l'illusion de la danseuse.
Peu de grâce dans les mouvements, aucune mélodie dans cette musique
criarde, mais un tableau brillant où se confondent les rubis des
tarbouchs, les notes joyeuses d'hémisphères d'argent qui retombent en
grappes sur les cheveux noirs, les ciselures étincelantes des boucles
de la ceinture. Comme repoussoir, un cercle d'Arabes, la peau tannée,
la couffè bleue retenue par la corde de poil de chameau, l'aba de laine
brune jetée sur les épaules.
J'ai demandé à ces musiciens rébarbatifs de me laisser transcrire
les vers qui, à la mode espagnole, accompagnent par moments le son
des instruments. Fi les gens à courte imagination répétant la leçon
apprise! Les vrais fils d'Apollon n'invoquent jamais en vain le maître
des Muses. Nos poètes improvisent suivant leur fantaisie, et la source
divine coule toujours aussi abondante et aussi pure de leurs lèvres de
bronze.
Voici pourtant quelques strophes saisies au vol.
«Tu m'es apparue en rêve, moins avare et plus docile que tu ne l'es en
réalité.
«Que le matin ne peut-il s'éloigner et ne plus se montrer! Que la nuit
ne peut-elle se prolonger pendant mille ans!
«Si le sommeil pouvait se vendre, certes tu en aurais fait renchérir le
cours parmi les hommes.
«Je t'ai vue dans mon sommeil; il me semblait que je buvais sur tes
lèvres un suave baiser.
«Ta main était dans la mienne et nous reposions sur la même couche.
«Au moment où je m'éveillai, ma main droite pressait tes mains et ta
main pressait la mienne.
«J'ai passé ma journée entière à chercher le sommeil pour te voir dans
mes rêves et le sommeil n'est pas venu.
«Et comment se résigner loin d'une belle à la taille flexible qu'on ne
peut sans être injuste comparer à un paon.
«C'est lui faire injure que de dire qu'elle est un saule planté dans
les jardins célestes.
«C'est une injustice que de lui donner pour égale la perle qui se cache
au sein des mers.»
La contemplation et l'air pur du désert ne sauraient être les aliments
exclusifs d'une race. Si l'homme ne vit pas seulement de pain, encore
lui en faut-il. Écorcher le sol avec un mauvais socle de bois tiré
par des animaux de taille et de race différentes, confier une claire
semence à des champs de configuration bizarre, creuser au printemps
des rigoles d'irrigation aboutissant à un canal venu du fleuve
voisin, noyer les céréales dès les premières chaleurs, suffisent,
avec l'aide de Dieu et du soleil, pour donner au cultivateur trente
fois la semence. L'aide du ciel n'y faut pas, car les Arabes ont des
intelligences évidentes avec Allah. Quant au soleil, on peut s'en fier
à son zèle. Mais il arrive parfois que des voisins, passant avec leurs
troupeaux, sortent des limites qui leur sont tracées, et ne se font
nul scrupule de faire paître les champs du prochain. La tribu lésée
s'assemble, arme, tâche de s'approprier les auteurs irresponsables du
délit et vole de préférence les troupeaux de buffles, car les _gavmich_
(bœufs-moutons), d'humeur essentiellement aquatique, traversent, sans
demander la main, les fleuves qui coupent le pays et mettent ainsi,
ô les ingrats, une barrière difficile à franchir entre leurs anciens
maîtres et les nouveaux.
Ces razzias sont la source de véritables guerres. Tandis que les
buffles volés par les uns, repris sans ménagement par les autres,
vont grossir le trésor d'un troisième larron, qui est en général
le gouverneur de la province, les _vendetta_ se perpétuent et
entretiennent les habitudes belliqueuses des nomades.
Un sport très noble est encore le pillage des caravanes qui traversent
le désert dans la direction de Bassorah et d'Havizè. Pareil exercice
est malheureusement limité. Sous peine d'éloigner les négociants
persans, indispensables aux Arabes pour acheter et évacuer les laines,
les peaux et le beurre, quelques grands chefs se sont vus contraints de
protéger, contre rançon s'entend, les conducteurs de convois. Malheur à
qui essaye de s'exonérer du péage ou traverse le pays à ses risques et
périls!
Bien que les Sémites aient occupé de toute antiquité la rive droite du
Tigre, ils ne se sont jamais fixés en Susiane d'une manière durable.
La tribu de Cheikh Ali, qui nous fournit nos ouvriers, se dit
originaire du Nedjd et ne fait pas remonter au delà deux cent cinquante
ans son arrivée dans la plaine située entre le Karoun et la Kerkha.
[Illustration: DANSEURS ARABES (Voyez p. 125.)]
Fath Aly Chah mit à sa disposition un immense parcours et la combla
d'encouragements. Peu à peu les présents diminuèrent de fréquence et de
valeur, puis la culture devint gratuite; Mohammed Chah réclama un léger
tribut, Nasr ed-Din l'augmenta dans des proportions qui vont sans cesse
croissant. Les nomades, désaffectionnés, mécontents de ces vexations
fiscales, indépendants de caractère, abandonnèrent la Susiane pour la
Mésopotamie.
En 1850 les Arabes dressaient quinze mille tentes dans la plaine
alluvionnaire qui s'étend du Tigre aux montagnes des Bakhtyaris;
aujourd'hui ils refusent de donner des renseignements statistiques,
mais je pense qu'on ne compterait pas six ou sept mille familles de
ce côté de la Kerkha. Si pareil mouvement continue, la Susiane sera
déserte avant dix ans. Afin de combattre l'émigration, le roi choisit
le plus puissant des chefs arabes, et chargea ce grand vassal de
percevoir l'impôt, quitte à payer une taxe régulière. Cheikh Ali,
investi de cette fonction, s'ingénie de son mieux à maintenir les
nomades dans un état d'obéissance relative. Sa figure maussade, son air
préoccupé, ne sont pas de nature à faire envier sa haute situation.
[Illustration: NOTRE CUISINE. (Voy. p. 107.)]
[Illustration: DÉCOUVERTE DU LION ÉMAILLÉ. (Voyez p. 133.)]
VIII
Première découverte.--Suse en hiver.--La tribu de Kérim Khan.--Segvends
et Loris.--Visite au campement lori.--Apparition d'un miroir chez les
nomades.--Alerte.
21 mars.--Sir Kennet Loftus avait cherché au nord de l'apadâna la
grande entrée des palais perses. Mon mari espérait la découvrir au sud,
et nos premières tranchées s'achèvent sans qu'aucun indice ait révélé
le voisinage d'une porte. Marcel est cruellement déçu; je ne sais plus
lui rendre courage.
Un Arabe a parlé d'une pierre blanche couverte d'écriture, qui gît,
assure-t-il, de l'autre côté du Chaour, enfoncée dans un mamelon
visible de nos tentes. Il serait bien étrange de rencontrer sous un
léger manteau de terre des monuments moins saccagés que les palais
royaux. Nous gagnons le gué. Marcel traverse la rivière sur le dos de
son guide, et bientôt il revient sans que l'expression inquiète de sa
physionomie se soit modifiée.
La pierre blanche est un fragment détaché d'une base de colonne
semblable à celles de l'apadâna, mais beaucoup plus petite. Elle a
glissé dans les marécages du Chaour.