Compter sur les promesses de _Son Excellence_, supposer qu'elle viendra

s'établir à Dizfoul tout exprès pour nous donner _l'escorte, la force

et le conseil du gouvernement_, serait chimérique! Il faudrait bien mal

juger les fonctionnaires persans, toujours trembleurs et nonchalants,

et se faire de singulières illusions sur le climat du pays. Dans

un mois le soleil sera brûlant, quinze jours plus tard la chaleur

deviendra intolérable, en mai il ne restera plus au _gabr_ âme qui vive.

Suivre les conseils du gouverneur, lever les tentes, renvoyer les

ouvriers si péniblement conquis, équivaudrait à une désertion, à

l'abandon définitif des fouilles. Marcel et moi ne pouvons supporter

cette pensée.

D'un autre côté, demeurer ici contre l'avis de Mozaffer el Molk, c'est

exposer la mission à de graves dangers et assumer, en cas de malheur,

une terrible responsabilité. Nous n'hésitons pas à jouer notre vie;

mais, avant d'engager l'existence du personnel placé sous ses ordres,

mon mari veut consulter les intéressés. Rentrons.

Près des tentes nous attend Mirza Abdoul-Raïm.

Des faits de la plus haute gravité se sont passés à Dizfoul. Le

lendemain de notre départ, cinq ou six cents sectaires, émus à la

pensée que des chrétiens allaient souiller de leur présence le tombeau

de Daniel, dérober le corps du saint prophète, transporter dans le

Faranguistan ce palladium de la contrée, se réunirent dans les mosquées

de la ville. Les défenseurs de la foi firent serment d'expulser de vive

force ou d'immoler les infidèles, et prirent dans ce but le chemin de

Suse.

Les uns étaient armés de mauvais fusils et de pistolets, les autres

de lances, tous--ceci prenait un caractère sérieux--de frondes,

qui dans la main des Dizfoulis deviennent redoutables. La troupe,

dansant, hurlant, invoquait Ali et ses fils, les martyrisés de Médine

et de Kerbela. Elle s'était avancée dans la plaine et avait franchi

la rivière; vingt kilomètres la séparaient de Suse, quand elle

fut rejointe par deux cavaliers venus de la ville à franc étrier.

C'étaient les fils de cheikh Mohammed Taher. Le cheikh, effrayé par la

spontanéité de cette singulière croisade, leur avait enjoint de ramener

les énergumènes.

D'abord bafoués, traités de _kafirs_ (mécréants), de _haramzadès_ (fils

d'impur), les jeunes gens réussissent cependant à se faire écouter. Les

Dizfoulis consentent à regagner la ville, sous la promesse solennelle

qu'une députation composée de seïds, de mollahs et des plus ardents

promoteurs du mouvement ouvrira dès le lendemain une enquête sévère. Si

les chrétiens ont violé le tombeau de Daniel, Cheikh Taher en personne

conduira les justiciers et présidera au massacre des coupables.

De son côté, le vénérable religieux faisait appeler Abdoul-Raïm et

l'interpellait sur notre étrange conduite: «On accuse les Faranguis

d'avoir déjà ruiné le tombeau du prophète!

--Les prenez-vous pour des sorciers? Partis hier dans l'après-midi,

ils n'ont pu gagner Suse avant la nuit; ils ne possèdent ni pelles ni

pioches, puisque ces outils sont encore chez le forgeron chargé de les

emmancher. D'ailleurs je vais les rejoindre et vous tiendrai au courant

de leurs faits et gestes.

--Vous ne partirez pas seul, reprit le cheikh défiant; seïd Hadji

Houssein vous accompagnera et vous évitera la peine de revenir à

Dizfoul.»

C'est ainsi que, le surlendemain de notre arrivée, sont apparus les

turbans blancs et bleus, qui, après avoir constaté le parfait état du

tombeau, nous ont fait subir un insidieux interrogatoire.

A la suite de cette échauffourée, un courrier volait dans la direction

de Chouster. Mozaffer el Molk, qui avait dépensé toute sa diplomatie

pour enrayer notre marche vers Suse ou éviter de se compromettre dans

notre voisinage, priait les autorités civiles de Dizfoul de lui envoyer

des rapports motivés. De la lecture de ces documents le Khan concluait

au rappel immédiat de la mission française, exposée, sans autre rempart

qu'une toile de tente, non seulement aux razzias des nomades, mais à la

haine des fanatiques qui vont entreprendre leur pèlerinage annuel.

Ainsi s'expliquent la difficulté de trouver des ouvriers, les

hésitations d'Ousta Hassan, les terreurs de Dor Ali et la fameuse

communication rose.

Le courrier de Mozaffer el Molk n'est pas moins explicite que le mirza.

Il assure avoir vu, en traversant Dizfoul, des groupes furieux assiéger

les portes des mosquées. On ne nie pas que Daniel et sa tombe ne soient

encore intacts, mais des infidèles et des sorciers ne sauraient être

tolérés dans le voisinage des lieux saints.

Marcel soumit le cas à MM. Babin et Houssay, sans leur dissimuler la

gravité de la situation.

«Quels sont vos projets? demandèrent-ils.

--Ma femme et moi méprisons les menaces d'une population idiote et

n'abandonnerons Suse qu'à la dernière extrémité. En cas d'attaque,

nous essayerons de nous replier derrière la Kerkha et de gagner le

territoire ottoman.

--Vous pouvez compter sur nous,» répondirent-ils sans même se consulter

du regard.

Marcel, prenant alors la plume, écrivit de sa plus belle encre au

gouverneur:

«Excellence,

«Je vous remercie infiniment de la communication que vous m'avez fait

l'honneur de m'adresser. Malgré tout le plaisir que j'aurais à passer

quelque temps auprès de vous, il m'est impossible de lever mes tentes

en ce moment. Mon départ ressemblerait à une désertion.

«Je vous l'ai promis, aucun membre de la mission française ne

s'approchera du tombeau de Daniel; mais si je tiens mes engagements,

je compte sur vous pour protéger et faire respecter les envoyés d'un

gouvernement ami de la Perse. Écrivez dans ce sens au mouchteïd, et

ce chef religieux profitera certainement de l'occasion qui lui est

offerte d'être agréable à Sa Majesté Impériale.

«Veuillez recevoir, etc.»

Puis, comme l'arrivée d'un courrier émotionnait nos pusillanimes

ouvriers, toujours enclins à rêver de chaîne au cou, de pieds

endoloris, de nez ou d'oreilles délicatement supprimés, mon mari fit

appeler Ousta Hassan: «Ce soir même tu vas partir pour Dizfoul; tu

ramèneras autant d'ouvriers que tu en pourras embaucher: cent, cinq

cents, mille. Les travaux jusqu'ici n'ont été que jeux d'enfants,

un simple début. A ton retour j'aurai tracé des excavations

nouvelles.»--Ousta Hassan, alléché par les bénéfices qui arrondissent

tous les soirs son escarcelle, a pris de son pied léger le chemin de la

ville.

15 mars.--Aucune découverte n'est venue calmer nos inquiétudes.

Quelques ossements se sont montrés blanchissants sous la pioche; comme

on leur assurait une sépulture,--sera-ce la dernière?--les ouvriers

mettaient à jour une potiche de terre cuite, haute de soixante-cinq

centimètres et fermée par un boulet de pierre.

«Un trésor! De l'or, de l'argent, des pierres précieuses!» s'est écrié

Mirza Abdoul-Raïm, accouru sur l'appel d'un soldat espion payé par

l'espionné.

Ni l'un ni l'autre assurément, mais le crâne intact et les os disjoints

d'un bonhomme dont les derniers souhaits ne furent pas, j'imagine, de

figurer à titre de pièce rare dans un musée du Faranguistan.

Quel fut le culte de cet ancêtre? A quelle race appartint-il?

[Illustration: BILDARS DE LA TRIBU DE CHEIKH ALI. (Voyez p. 90.)]

Sous le règne des Achéménides, les cadavres des disciples de Zoroastre

étaient déposés dans un _dakhma_ et livrés aux oiseaux de proie;

d'ailleurs les palais de Suse, alors dans toute leur splendeur,

n'eussent pas servi de cimetière. Les Sassanides restaurèrent les

pratiques du culte mazdéen, oubliées sous les Parthes. Chrétiens et

musulmans n'entrèrent jamais en lutte avec les lois qui régissent

l'anéantissement des choses et des êtres.

Ce serait donc à la période troublée qui sépare les derniers

Achéménides des premiers Sassanides, c'est-à-dire à l'époque des

Parthes, que devrait remonter l'intéressant spécimen d'archéologie

funèbre découvert dans la tranchée.

M. Houssay, Abdoul-Raïm et moi avons enlevé les ossements avec les

égards dus à leur grand âge, et tamisé, sans découvrir le plus petit

objet, la poussière granuleuse et blonde qui fut un être pensant.

Les yeux du mirza s'éteignent, la bouche grimace une moue réjouissante,

le nez s'allonge. «_Peder soukhta!_ (père brûlé), s'écrie le colonel

désappointé; c'était bien la peine de laisser refroidir le thé!» Et

traitant désormais l'habitant de la potiche avec le plus parfait

mépris, il en abandonne l'entière propriété à M. Houssay.

L'anthropologie rendra peut-être la parole à ces antiques débris.

Non loin de la potiche est également apparue une brique de faïence

grossière.

Deux des tranches sont émaillées. Sur l'une, des bandes jaunes et

bleues, séparées par un cloisonné noir, encadrent des marguerites

blanches peintes sur fond bleu; la deuxième est décorée de denticules

bleus, blancs et verts. En parcourant les crevasses, nous avions déjà

rencontré des fragments de la même matière, mais aucun d'eux n'était

coloré. La base arrondie d'un petit vase de verre merveilleusement

irisé, un bracelet de verre émaillé, un fragment d'inscription

cunéiforme, résument les trouvailles de la journée.

17 mars.--Les nuages accumulés par les vents du golfe Persique

attendaient l'heure de la prière pour inonder la plaine. Les cataractes

du ciel se déversent sur la tente qui se tend comme la peau d'un

tambour, l'eau tombée sur les tumulus court torrentueuse.

La nuit vient. Pour toute cuisine nous possédons la calotte du ciel;

un trou et quelques briques suppléent aux fourneaux économiques les

plus perfectionnés. On dînera ce soir d'un souvenir du _Tonkin_, un

fromage de Hollande destiné à fêter les grands saints du calendrier.

Envisageons d'une âme sereine cette cruelle perspective.

En croirai-je mes papilles olfactives! Le poulet et le pilau

traditionnels font leur fumante apparition, abrités sous la robe

ruisselante de Mahmoud. Le cuisinier creusa des fossés autour du feu,

confectionna avec des caisses vides un abri au-dessus de sa marmite

et, en dépit d'Éole et du plus terrible de ses enfants, il remplit

avec conscience les devoirs de sa haute charge. L'inévitable ou

l'irréparable n'émeuvent pas le musulman. Pas un de nos serviteurs ne

songe à reprocher au ciel son inclémence; pas un cependant ne possède

un vêtement de rechange et n'enlèvera pour dormir ses habits trempés

de pluie. A quoi servirait de perdre son temps et sa peine en vaines

récriminations?

Je suis même surprise d'entendre les domestiques discuter gravement la

position, les dimensions et les formes d'une cuisine construite avec

des roseaux comme les _capars_ loris. J'en viens presque à considérer

nos gens comme de grands caractères: quel calme, quelle insouciance de

tout bien-être, quelle force de volonté physique et morale! Ils sont

menteurs, voleurs, paresseux et le reste; mais peuvent-ils résister aux

mauvais exemples partis des sphères les plus hautes?

Plus je fréquente le peuple persan, plus je me sens portée à lui tenir

compte de ses incontestables vertus et à rendre les grands responsables

de ses vices. Des gouverneurs il apprend que bien mentir est faire

preuve de génie; _madakheliser_ (malverser) indique de l'adresse et de

la prévoyance; trembler au souffle du vent est un indice de sagesse;

s'humilier devant les forts, écraser les petits, une action louable si

bien liée aux habitudes du pays, que chacun peut espérer la commettre

un jour.

Pendant que je philosophe, la pluie devient de plus en plus lourde;

elle affaisse sous son poids les parois de la tente exposées au vent.

La toile tient bon et ne se laisse pénétrer par aucune gouttière, mais

à travers les fils s'établit un suintement capillaire. Il semble que,

d'une main puissante, un géant soutienne une cloche d'eau suspendue

au-dessus de nos têtes.

On ne montera pas la garde cette nuit.

Jamais, assure Dor Ali, les Arabes n'oseraient s'aventurer hors de leur

campement. Des torrents dangereux pour les cavaliers et les piétons

courent dans la plaine; le ciel est si noir qu'on n'aperçoit pas les

tentes à dix pas de distance, quand meurt au dedans la lumière qui les

rend semblables à de gigantesques fanaux.

18 mars.--Le ciel subit une crise hivernale. Depuis quarante-huit

heures, il pleut, il pleut sans trêve ni merci, et cependant les nuages

sont toujours aussi sombres et aussi bas. Enveloppés de caoutchouc de

la tête aux pieds, nous essayâmes de franchir le seuil de notre prison

de toile; cette tentative ne fut pas heureuse. Dix minutes ne s'étaient

pas écoulées que nous regagnions notre asile semi-protecteur, les

jambes mouillées jusqu'aux genoux, le corps confus de chutes dans les

trous et les fondrières ouvertes par les eaux. Que faire? Plier le dos

devant l'orage et piétiner tout le jour un sol que les infiltrations

ont rendu boueux.

Il serait inhumain de laisser nos gens sans abri: l'une des deux tentes

leur a été concédée; nous nous contenterons désormais d'un cône très

aplati dont le diamètre mesuré sur le sol ne dépasse pas six mètres.

Les objets susceptibles de se dégrader à la pluie nous disputent encore

cet espace où l'on vit, on mange, on fume, on travaille et l'on dort.

Quant à bouger, il n'y faut pas songer: seul un stratégiste de premier

ordre étendrait pied ou patte sans heurter quelqu'un ou quelque chose.

Dieu soit loué, nous possédons des livres. Chers livres! compagnons

d'humeur égale, maîtres qui ne savez pas rudoyer, esclaves toujours

disposés à servir vos tyrans, bienfaiteurs qui donnez avec bonne grâce

et vous soumettez à toutes nos fantaisies au logis comme en voyage!

Bénédictin eut-il pour vous des yeux plus doux que les miens? Que vous

offrirai-je en échange de vos attraits, si ce n'est la place la mieux

abritée des gouttières?

Jamais souvenir du _home_ lointain ne hanta mon esprit sous une forme

plus persistante. L'activité physique rend seule tolérable l'existence

que nous menons ici. Il ne faut pas avoir le temps de se prendre

soi-même en pitié.

19 mars.--Béni sois-tu, soleil radieux, première œuvre du Créateur!

Ton apparition rend l'ardeur à mon âme, l'espoir à mon cœur oppressé,

la chaleur à mes membres engourdis. Tes rayons vivifient la nature

prosternée devant toi, ils dorent la plaine noyée dans de légères

vapeurs pareilles à des flocons rosés, les montagnes irisées dont les

cimes neigeuses arrêtent les regards vers le septentrion, les herbes

tremblantes ponctuées d'anémones rouges comme les gouttes d'un sang

généreux. Il semble que le printemps soit né en ces deux journées si

tristes, et que, pour fêter sa résurrection, il ait revêtu la plus

riche des parures. Soleil, que ne suis-je venue deux mille ans plus tôt

sur cette terre où tu fus adoré! Mes mains se seraient élevées vers toi

pour t'offrir des sacrifices, j'eusse été l'une de tes prêtresses!

Visitons nos tranchées. Elles sont envahies. A mesure que les eaux

s'abaissent, absorbées par les couches profondes, apparaissent des

fissures, indiscutables pronostics d'éboulements prochains. Faute de

bois pour étançonner les parois, il faut laisser aux désagrégations le

temps de se produire. Marcel abandonnera la fouille C pour attaquer

une nouvelle tranchée, B, perpendiculaire à la façade sud du palais

et tracée dans l'axe général de la construction. Cette excavation

le renseignera sur la position des portes--si elles ne sont pas

ruinées,--sur leur forme et leur ornementation.

La première couche de terre était farcie de scorpions. Comme la nature,

ils semblent se réveiller de leur torpeur hivernale et remonter en

masse vers l'herbe verte. Quelle variété de races et de couleurs!

Grands et petits, gros et courts, blancs, noirs, verts, jaunes, ces

vilains animaux se livrent de fratricides combats dans la boîte où les

dépose M. Houssay, et témoignent par ces luttes de l'énervement que

leur procure une aussi triste situation.

L'un d'eux, caractère vindicatif, a piqué un jeune garçon. Le bistouri

et l'acide phénique ont eu vite raison de l'infection venimeuse

et prévenu les conséquences, souvent fort graves, d'un semblable

accident. Lorsque les ouvriers ont vu leur camarade debout deux heures

plus tard, leur surprise s'est donné libre carrière.

Grâce aux soins prodigués par M. Houssay, aux médicaments aussi

gratuits que les conseils, nous conquérons l'estime de nos voisins. La

réputation des Faranguis s'étend de proche en proche; non contents de

venir nous consulter sur leurs maux présents et à venir, les nomades

poussent la confiance jusqu'à nous supplier de réparer des montres

acquises dans les bazars de Bassorah, des fusils inénarrables et une

tabatière à musique sans engrenages ni ressort. La charge de recevoir

ces importuns m'incombe en général. Les gens riches me proposent dix

chaïs (40 centimes); puis, comme je me récuse, ils se consultent du

regard et font miroiter devant mes yeux l'appât d'un kran tout entier.

Artaxerxès lui-même ne saurait me corrompre..., à moins qu'il ne

m'offrît un carré de côtelettes.

Le mouton se dérobe devant nous, l'agneau s'évanouit, ombres vaines

toujours poursuivies et jamais atteintes! A l'exemple de Cheikh Ali, il

n'est mauvaises excuses que ne donnent les Arabes, si avides d'argent,

pour refuser de nous vendre leurs bêtes à laine.

Je soupçonne Mirza Abdoul-Raïm d'être l'âme de ce pacte de famine.

Quand le colonel comprit que nous allions rendre l'âme, il fit amener,

soi-disant de Dizfoul, trente brebis maigres, galeuses, déplumées,

ainsi que des animaux atteints de maladie mortelle, et les proposa pour

un prix quintuple de leur valeur réelle. Depuis lors une lutte cruelle

se livre entre les instincts honnêtes de M. Houssay naturaliste et

l'amour-propre de M. Houssay pourvoyeur.

Diagnostiquant la phtisie des brebis à leur aspect extérieur, le

naturaliste fit taire le pourvoyeur et refusa de laisser paraître sur

notre table une viande malsaine. Mieux vaut encore le régime du pilau

et du poulet bouilli: s'il n'est point de nature à développer une

honteuse gourmandise, il a du moins le mérite d'être salubre.

Quand on lui communiqua cette décision, le mirza jura devant le

soleil et la lune qu'il ne paissait pas de plus beaux moutons dans

les prairies d'Éden, et promit cependant de les renvoyer à leur

légitime propriétaire. En attendant cet heureux jour, il a préposé

un habitant du _gabr_ au soin de les mener paître et d'arracher les

derniers flocons de laine égarés sur leur dos. Quand je passe auprès

de ces tristes squelettes, que je compte leurs côtes, les nœuds de

l'épine dorsale, que je considère leurs flancs aplatis, leur éticité

pathologique, une pensée, toujours la même, obsède mon esprit. Bon

gré, mal gré, ce sera par notre intermédiaire que les élèves du

mirza accompliront leur destinée. Les trente y passeront. Nos jeunes

camarades, auxquels j'ai prédit le sort qui nous attend, ont fait

serment de s'opposer jusqu'à la mort aux criminelles tentatives

d'Abdoul-Raïm; le temps dira qui de nous connaît le mieux le caractère

des Persans.

[Illustration: CARPE DU CHAOUR.]

Deux pêcheurs arabes sont arrivés ce matin, portant dans une étoffe de

poil de chèvre un monstre marin qu'ils venaient de piquer au trident

dans les eaux boueuses du Chaour. C'est une carpe gigantesque, déformée

par les ans, couverte d'une peau semblable à du cuir. Les filets, épais

de dix doigts, ont été mis à la disposition du chef; le squelette de

l'animal, précieusement enterré, sera dirigé vers la France quand les

fouilles prendront fin. Étant donnée la grosseur anomale de cette bête,

on se demande quel est son âge; peut-être naquit-elle sous le règne de

Chapour ou de Khosroès. Ne mange-t-on pas des homards ou des langoustes

centenaires? Les lustres passent sur certains êtres sans ruiner leurs

organes; un animal stupide résiste à l'effort du temps, qui emporte

l'homme et ses œuvres.

20 mars.--Nous installions les ouvriers dans la fouille C, abandonnée

à la suite des pluies, quand plusieurs d'entre eux nous entourèrent et

se plaignirent avec amertume de Mirza Abdoul-Raïm. Cet honnête homme,

installé auprès des Dizfoulis, exige de chacun d'eux, sous peine du

bâton, une redevance journalière de quatre _pouls_, soit environ dix

centimes. Nul jusqu'ici n'a osé résister, mais tous assurent qu'ils

abandonneront les chantiers plutôt que de verser une partie de leur

salaire entre les mains d'un tyran dont les prétentions croîtront

chaque jour en proportion de leur faiblesse. Marcel, fort ému, est

aussitôt rentré et a fait comparaître le mirza.

Après une verte semonce, mon mari, peu soucieux de se brouiller avec ce

cauteleux personnage, lui offrit un traitement équivalent aux bénéfices

illicites qu'il prélève sur les ouvriers, sous promesse de laisser en

paix nos malheureux protégés.

«Me croyez-vous capable de manger le pain de ces pauvres gens! Qu'on me

pende par les oreilles, qu'on m'attache une corde autour du cou s'il

y a un mot de vrai dans ces bavardages nauséabonds! Les Dizfoulis, je

le confesse, m'ont offert, suivant l'usage, un _pichkiach_ journalier,

qu'ils eussent été heureux de me faire accepter; mais je l'ai refusé

avec horreur. Ainsi je fais de vos propositions. Mon père était de

grande famille, je suis de race noble et colonel; vous m'humiliez

profondément en suspectant mes meilleures intentions! Vous me blessez

dans ce que j'ai de plus cher: mon honneur de soldat et de gentilhomme

(_doouletman_).»

Ce soir, au moment de la paye, les plaignants étaient réunis autour

des tentes. Le mirza s'est avancé le front haut, la mine fière et,

comme il convient à un noble colonel: «Qui de vous ose prétendre que

je m'attribue une partie de son salaire? Qu'il se montre, cet infâme

calomniateur!

--Nul n'oserait porter une accusation aussi fausse,» ont répondu les

ouvriers, tremblants à la seule pensée de la bastonnade qui attend

leurs pieds dès la rentrée au _gabr_.

En résumé, Abdoul-Raïm est sorti de cette épreuve blanc comme neige,

pur comme l'enfant qui tête le sein de sa mère, mais fort aigri contre

nous.

Cependant il importait de retenir les terrassiers! La crise était

d'autant plus malencontreuse que le déblayement devient tous les jours

plus laborieux.

Les couches d'argile résistante rencontrées au-dessous des maisons

arabes ou sassanides ne forment pas une strate continue, mais occupent

des zones bien limitées. Aussi les tranchées s'approfondissent-elles

irrégulièrement. Quelques amorces, C, atteignent 1m,40; d'autres

sondages, B, descendus à 2m,30, ont mis à découvert de grandes briques

posées sur un lit de cailloux fort épais, sorte de radier qui paraît

s'étendre d'une manière uniforme sous le palais et ses dépendances.

Le carrelage est réglé au niveau de l'arête supérieure des dalles

énormes sur lesquelles reposent les colonnes de l'apadâna achéménide.

[Illustration: OUVRIERS LORIS.]

Excepté ce dallage, mis à nu sur presque toute la longueur de la

tranchée B, on n'a rencontré aucune trace des enceintes ou des

portes qui précédaient le palais. Notre déception est extrême, car le

volume des terres qui restent encore à déblayer est trop restreint pour

dissimuler des monuments de quelque importance. Cette excavation va

être abandonnée et les ouvriers reportés sur les attaques C, profondes

aujourd'hui de près de deux mètres.

Les fouilles A du palais se continuent dans de meilleures conditions.

[Illustration: FRAGMENTS DE TAUREAUX.]

Les membres de taureaux accouplés, appartenant aux chapiteaux

bicéphales, ont été trouvés et amenés sur le sol à l'aide de crics.

De longtemps je n'oublierai la mine ahurie des Dizfoulis devant ces

engins. Nos hommes en étaient arrivés à perdre la notion des poids;

sans de minutieuses précautions et une continuelle surveillance, ils se

seraient fait broyer. Les fragments sont assez nombreux pour que l'on

puisse, par la pensée, reconstituer l'animal gigantesque qui couronnait

les colonnes. Voici le ventre couvert de poils frisés, les lourds

genoux de la bête; un collier, orné de marguerites et d'une fleur de

lotus en guise de pendeloque, entoure le cou. La base, le fût, le

chapiteau atteignaient vingt-deux mètres de hauteur.

A Suse · 第 7 / 26 段