camper sur les débris des palais des grands rois, n'est-ce point déjà
une victoire? Je le croirais, à voir la figure rayonnante de Marcel.
Vous ouvrirez vos flancs, montagnes jalouses qui recelez l'histoire du
passé! Vous livrerez vos trésors, nécropoles inviolées! Ne sommes-nous
point les héritiers des vainqueurs de Salamine?
28 février.--On n'est guère tenté de prolonger son sommeil lorsqu'on
couche tout vêtu, flanqué d'un fusil et d'un revolver, autant pour
les avoir sous la main à la première alerte que pour préserver armes
et munitions de l'humidité qui se dégage du sol et de celle qui tombe
des parois de la tente. Le réveil est douloureux et le malaise que
l'on éprouve en se mettant sur pied est pis encore. Les herbes, déjà
hautes, sont chargées de gouttes rondes, brillantes comme du cristal;
un épais brouillard couvre le pays et permet à peine de s'orienter vers
la seconde tente, plantée à dix mètres de la nôtre. Il semble que le
corps soit plongé dans un bain de vapeur glacée et que l'âme elle-même
ressente quelque atteinte de cette lourde atmosphère.
Vers sept heures, le brouillard s'éclaire, s'opalise, se divise en
nuages transparents; le croissant, puis la flèche blanche du tombeau de
Daniel apparaissent; encore quelques minutes, et la plaine, la chaîne
des Bakhthyaris, le cours du Chaour, la forêt rouge qui borde les rives
lointaines de la Kerkha, s'argentent, puis se dorent aux rayons d'un
énorme soleil. Les tentes fument, les herbes boivent les dernières
gouttes de rosée, la toile se lève sur une radieuse journée, mais
l'orchestre reste muet. Nul gazouillement, nul babil ne salue le réveil
de la nature; les rossignols ont fui depuis longtemps cette solitude
désolée.
Lézards engourdis par l'hiver, nous réchauffions béatement nos épaules
au seul feu que l'homme ne peut à son gré éteindre ou allumer,
lorsqu'une nombreuse troupe de cavaliers est apparue sur les pentes
douces du tumulus. Des Arabes coiffés de la couffè et de la corde
de chameau, vêtus d'une chemise aux interminables manches pointues,
couverts d'un aba de laine, armés de fusils à pierre, ouvrent la
marche et sont suivis d'autres nomades, porteurs de longues lances.
Derrière ce premier groupe s'avance un homme d'un certain âge--sa barbe
est teinte en rouge--monté sur une belle jument blanche. Cheikh Ali,
l'homme à la barbe acajou, est le chef de cette tribu dont les feux ont
attiré hier mon attention; c'est le gros bonnet de la plaine de Suse.
Un tapis est étendu sur le sol, et chacun de nous prend place vis-à-vis
du cheikh.
[Illustration: CAVALIER ARABE ET SES PETITS ENFANTS.]
Le nouvel arrivant ne parle pas persan; Mçaoud se présente comme
interprète, mais s'acquitte si mal de ses fonctions, qu'il faut
recourir à un domestique indigène. Chacun y met du sien, excepté le
cheikh, dont le mutisme ne me semble pas encourageant. S'il paraît
décidé à nous vendre beurre, moutons, poulets et œufs, il refuse de
nous procurer des ouvriers. Est-ce méfiance, crainte de l'autorité
religieuse ou civile de Dizfoul? redoute-t-il de fournir des hommes
dont on reconnaîtra les services à coups de bâton? A la même demande
présentée sous des formes différentes Cheikh Ali répond toujours
en frottant ses deux mains l'une contre l'autre: «_Arab, la, la!_»
(Arabes, non, non!) En termes moins laconiques ce geste et ces paroles
signifient: «Les Arabes ne travaillent pas, adressez-vous aux Persans
de Dizfoul, vile engeance bonne à tout bât.»
Le seul désir de nous présenter leurs devoirs n'avait pas amené autour
de notre tente Cheikh Ali et les chefs des principales tribus de la
plaine.
Possesseur d'un fusil de chasse venu d'Angleterre par voie de Bombay
et de Bassorah, Cheikh Ali croyait être le roi du pays. Hier soir nous
avons essayé nos carabines, en prenant comme cible une pierre blanche
qui domine la crête des éboulis de la citadelle. Le résultat de notre
tir était connu des nomades deux heures plus tard. Dès l'aurore ils
prenaient le chemin du campement. Marcel, M. Babin et M. Houssay ne se
sont pas fait prier pour donner à nos voisins un _tamacha_ (spectacle)
capable de leur inspirer un salutaire respect; ils ont atteint le
but, distant de quatre cent cinquante mètres. Le tour de Cheikh Ali
était venu; ses projectiles tombaient tous dans la vallée. Rien de
comique comme le naïf désappointement des assistants et leurs figures
s'allongeant à chaque insuccès. Les parents du cheikh, ses plus fidèles
sujets, ont demandé la permission de tenter une nouvelle épreuve; elle
n'a pas été plus heureuse. Nos tireurs restent interdits, au fond très
humiliés. Un malin veut rétablir le prestige des Arabes. «Il faut que
Khanoum tire à son tour!» s'écrie-t-il. Khanoum hésite: va-t-elle
compromettre la réputation de ses camarades ou confesser que les femmes
du Faraguistan sont d'une autre pâte que les hommes? Jamais de la vie.
Je mets un genou en terre, j'épaule: quatre fois ma balle fait éclater
la pierre et voler une triomphante poussière. Des cris enthousiastes
saluent la fin du tir, les Arabes se précipitent pour toucher mon arme
et le pan de mon habit: «Sois bénie! que Dieu conserve tes jours!» etc.
Nous ne serons pas attaqués de sitôt.
Cheikh Ali remonte à cheval et disparaît dans un nuage de fumée,
qu'entretient autour de lui une fusillade furieuse.
L'après-midi s'est passée sur les tumulus et dans les profondes
crevasses qui déchirent leurs flancs, sans qu'un indice ait pu nous
déterminer à les attaquer en un point plutôt qu'en un autre. La kalehè
Chouch est un livre fermé dont il est bien difficile de commencer le
déchiffrement. Cependant Marcel pressent que l'entrée de l'apadâna,
dont Loftus déblaya les bases de colonnes, est située vers le sud,
et doit être précédée d'un pylône analogue au portique Viçadayou de
Persépolis. La position des inscriptions trilingues, gravées sur les
faces--est, sud, ouest--des soubassements qui portent les quatre
colonnes centrales de la travée nord, ne lui permet pas de douter que
la grande entrée de la salle du trône ne regardât la citadelle.
C'est donc fort loin des excavations anglaises qu'il s'est décidé
à chercher les portes et les escaliers, sûr de les y découvrir si
quelques vestiges du palais ont survécu aux siècles et aux révolutions.
Ces considérations l'ont engagé à couper en biais une ligne de
crête placée, par rapport à l'apadâna, dans la position du portique
persépolitain. Cette première excavation aura quatre mètres de large et
soixante mètres de long.
[Illustration: CREVASSE SUR LES FLANCS DU TUMULUS.]
Seuls les ouvriers font défaut; malgré les efforts des émissaires
expédiés aux nomades dont les tentes nous environnent, personne ne
s'est encore présenté.
En revanche, Mirza Abdoul-Raïm, que nous n'attendions pas encore,
déboucha par la route de Dizfoul, accompagné d'un seïd authentique, si
j'en crois son énorme coiffure bleue, et d'une dizaine de mollahs au
turban non moins volumineux.
Tous s'engouffrèrent dans le tombeau de Daniel, puis ils remontèrent à
cheval, firent l'ascension du campement, et nous demandèrent la raison
de notre brusque départ du _gabr_. «Les fouilles, répondit Marcel,
nécessitent ma présence constante sur les tumulus, où nous sommes
d'ailleurs plus proprement, si ce n'est aussi chaudement logés que dans
le voisinage du prophète.»
Après ce court interrogatoire, mirza, seïd et mollahs redescendirent.
Sur le soir je vis le turban bleu reprendre, à une allure rapide, la
route de Dizfoul.
1er mars.--Les fouilles de Suse devaient commencer aujourd'hui; Marcel
l'avait annoncé, il a tenu parole. Son bataillon n'est pas brillant:
un vieil Arabe qui paît, faute de nourriture plus substantielle, les
jeunes chardons de la vallée, un borgne en instance auprès du prophète
pour obtenir la guérison de son dernier œil fort compromis, le fils
d'une veuve mourant de faim sous la protection du même Daniel, deux
soldats auxiliaires subalternes de Mirza Abdoul-Raïm, nos domestiques
et ses collaborateurs. Armés de pelles et de pioches, nous nous sommes
dirigés vers un mur de briques qui apparaît dans un éboulis voisin des
tentes. Avant d'attaquer la grande tranchée, il est bon de reconnaître
le terrain.
L'honneur d'inaugurer les travaux m'avait été réservé. Fort émue, j'ai
saisi une lourde pioche de sapeur et travaillé jusqu'à extinction de
forces; Marcel m'a relayée, tandis que nos acolytes enlevaient la
terre. Dès midi le mur était déblayé sur deux mètres de profondeur,
mais il nous a faussé compagnie, et nous avons dû l'abandonner en
faveur de la base de colonne située à l'angle sud-est du palais. Deux
heures avant le coucher du soleil, les ouvriers ont cessé le travail
pour faire leur prière. Ils reçurent avec une évidente satisfaction
quinze _chaïs_ (soixante centimes) par homme et promirent, _In-ch'
Allah_, de revenir le lendemain.
2 mars.--Aujourd'hui et hier se sont écoulés d'une façon aussi monotone
qu'avant-hier. Le chantier compte cinq invalides: pas un de plus,
pas un de moins. Nous avions espéré que le bruit de nos largesses se
serait envolé dans la plaine aussi rapidement que la renommée des armes
françaises! Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?
3 mars.--Deux de nos infirmes, les mains crevassées par le maniement de
la pelle, nous ont offert leur démission.
4 mars.--Une fausse joie à enregistrer. Elle nous est apparue sous
la forme d'un cavalier et d'une vingtaine d'Arabes armés de pelles
pointues. La folie des _Faranguis_ cherchant des trésors dans ces
terres désertes ravit de bonheur les nouveaux venus. Marcel, devenu
biblique, les invite à cultiver sa vigne et leur promet paye entière
malgré l'heure tardive; mais ils répondent par de formidables: «_La!
la!_» (Non! non!), font tournoyer leur pelle au-dessus de leur tête et
s'éloignent en esquissant autour de leur chef une ronde guerrière. Les
Israélites devaient danser ainsi devant le veau d'or. Renseignement
pris, ces pseudo-ouvriers sont des _bildars_ (possesseurs de pelle) de
Cheikh Ali. Ils vont ouvrir les canaux d'arrosage qui amènent les eaux
du Chaour dans les blés de la tribu.
[Illustration: BILDARS DANSANT AUTOUR DE LEUR CHEF.]
5 mars.--Un homme qui depuis l'aurore nous épiait au travail et nous
examinait au repos vient de solliciter une audience de Marcel.
L'étranger porte le turban des Dizfoulis. Le regard et le sourire
manquent de franchise, le visage dénote une certaine intelligence,
l'allure un mélange de timidité et d'audace dont seuls les poltrons en
rupture de ban connaissent le secret. On ne bâtit pas en hiver; Ousta
Hassan, maçon de son état, est donc inoccupé. Creuser des trous ne
nécessite pas un esprit plus délié que construire des murs quand le
diable reste neutre. Notre homme embaucherait des terrassiers et les
amènerait si on lui promettait un honnête salaire. Après de laborieuses
négociations, Marcel a fixé à quinze chaïs le prix de la journée.
L'entrepreneur recevra un kran et touchera une prime quotidienne de
deux chaïs par ouvrier placé sous ses ordres.
«Il faudrait aussi engager Dor Ali, ajoute le compère en nous
présentant un personnage à la figure inquiète et à la bouche muette.
C'est un ancien _toufangtchi_ (fusilier), obligé d'abandonner la
carrière des armes parce que sa solde n'était jamais payée et qu'on ne
lui fournissait ni une _koledja_ (redingote) à mettre sur le dos ni un
grain de poudre à jeter dans le bassinet de son fusil.
--J'engage aussi Dor Ali, réplique Marcel; mais faites-moi connaître
l'un et l'autre le motif qui vous a conduits au _gabr_.
--Tout Dizfoul s'occupe de vous. Hier, comme nous parcourions le
bazar, on nous raconta que, sur les quatre Faranguis, il y en avait
un, le plus petit, qui avait piqué une tête au milieu du Chaour avec
l'espoir de pénétrer dans la chambre sépulcrale où l'on conserve, loin
des regards profanes, le corps du saint prophète. Depuis quatre jours,
ajoutait-on, il n'était pas remonté à la surface, buvait l'eau du
ruisseau et se nourrissait de poissons crus. «Si nous allions jouir de
cet étonnant spectacle: il est gratuit, ai-je dit à Dor Ali. J'aimerais
bien voir ce Farangui quand il abandonnera la compagnie des carpes et
des tortues.» Nous n'étions retenus par aucun engagement; prendre un
baudet, charger sur son dos un peu de farine, nous diriger vers le
_gabré Danial_, ne demandait pas grand temps.
«Dor Ali croyait connaître le chemin de Chouch, mais il s'est perdu
et m'a fait coucher sous un konar. Je tremble encore à la pensée que
les Arabes auraient pu voler mon âne. Enfin, nous apercevons la flèche
blanche du tombeau. La crainte d'arriver trop tard me rend des jambes
de vingt ans; je cours et je m'installe sur les rives du Chaour.
«Que cherches-tu? me demande un pâtre.--J'attends la sortie du jeune
homme qui vit sous l'eau.--Tu es aussi fou que les chrétiens. Tes
Faranguis sont là-haut; ils déterrent une grosse pierre.» Nous sommes
montés et nous avons été forcés de convenir que vous ne différiez
guère des hommes ordinaires. Remuer la terre sans nécessité me semble
une singulière occupation, mais cela vous regarde. Si le cheikh
Taher et l'imam djouma, que j'irai consulter, m'y autorisent; si le
sous-gouverneur, auquel je puis faire parler, parce que ma femme est la
belle-sœur du cousin de son _pichkhedmet_ (valet de chambre) favori, ne
me le déconseille pas; si, après avoir pris l'avis de mes parents et
des familles de mes femmes, je ne vois pas de trop grandes difficultés
à vous servir, je vous amènerai des ouvriers. Je partirai ce soir avec
Dor Ali.
--_Peder soukhta!_ (père brûlé), s'écrie celui-ci d'une voix étranglée,
tu feras bien le voyage tout seul. Si on te détourne d'avoir commerce
avec les chrétiens, tu te tireras d'embarras, parce que tu es un homme
puissant. Tu as réparé la maison de mollah Houssein et celles de bien
d'autres religieux qui ne t'ont jamais payé tes journées; puis ta
femme est la belle-sœur du cousin du pichkhedmet favori du khan; mais
moi!... on me mettrait la chaîne au cou, on meurtrirait la plante de
mes pauvres petits pieds, peut-être m'étranglerait-on. Si j'ose prendre
la détermination de travailler ici, personne ne me reverra à Dizfoul.
--Quel mobile te pousse à m'offrir tes services, puisque notre
fréquentation est si dangereuse? demande Marcel.
--_Mon cœur est serré._ Je suis veuf. Ma _pauvre petite_ femme est
morte!...
--Je regrette d'avoir ravivé ta douleur.
--Voilà trois ans que j'épargnais trente krans pour en acheter une
autre; un voisin me les a volés. Je suis au désespoir!» Et Dor Ali, ému
jusqu'aux larmes, essuie ses pleurs avec un pan de sa... koledja.
«Conduis-toi bien, conclut mon mari avec le plus grand sérieux: je te
promets que d'ici six mois tu auras les moyens d'acheter une Persane et
une Arabe. Tu pourras comparer leurs mérites respectifs.
--_In-ch' Allah!_» (S'il plaît à Dieu!)
Enfin, si le cheikh le veut, si l'imam djouma le permet, si le khan
l'autorise, si les femmes d'Ousta Hassan le tolèrent, si les familles
des femmes d'Ousta Hassan n'y font point d'opposition, les fouilles
commenceront tôt ou tard.
6 mars.--Mahomet n'est pas notre concierge! Nous avons neuf ouvriers!
Des soldats qui se rendaient de Dizfoul à Havizè passaient hier près
du tumulus. Quatre d'entre eux, ayant appris que les deux guerriers
mis à notre solde touchaient une paye de colonel, ont abandonné le
fusil pour la pioche et sont venus ce matin réclamer des outils. Comme
nos Cincinnatus avaient caché les plaques de cuivre des kolahs et des
ceinturons, leurs seuls insignes militaires, nous avons pu les enrôler
sans scrupule et leur remettre les armes pacifiques des terrassiers.
Au reste, Marcel est tellement impatient, qu'il engagerait Satan et sa
femme s'ils se présentaient.
7 mars.--La colonne de l'apadâna est déblayée. Elle s'appuie sur une
énorme dalle carrée, engagée, comme ses voisines, dans une épaisse
couche de gravier. Des buissons épineux couvraient l'emplacement
du palais et en rendaient l'accès presque inaccessible; ils ont été
coupés autour des quatre bases ornées d'inscriptions. Aucun des textes
cunéiformes perses, mèdes et babyloniens n'est intact. Tous furent
brisés par la chute des colonnes et des chapiteaux voisins. Voici la
traduction de ces documents, donnée par M. Oppert d'après la copie de
Loftus:
«Dit le roi Artaxerxès, grand roi, roi des rois, roi des pays, roi de
cette terre, fils du roi Darius, fils du roi Artaxerxès; d'Artaxerxès
fils du roi Xerxès, de Xerxès fils du roi Darius, de Darius fils
d'Hystaspe, Achéménide. Ce palais (_apadâna_), Darius, mon trisaïeul,
le bâtit; plus tard, du temps d'Artaxerxès, mon grand-père, il fut
brûlé par le feu. Par la grâce d'Ormazd, d'Anahita et de Mithra,
j'ai ordonné de reconstruire ce palais. Qu'Ormazd, Anahita et Mithra
me protègent contre tout mal, moi et ce que j'ai fait; qu'ils ne
l'attaquent pas, qu'ils ne le détruisent pas.»
Hélas!
[Illustration: PIERRE GRAVÉE.]
[Illustration: CAMPEMENT DE LA MISSION.]
VII
Arrivée de quarante terrassiers dizfoulis.--Attaque d'une grande
tranchée.--Message de Mozaffer el Molk.--La pluie.--Dizfoulis, Loris et
Arabes.
8 mars.--Barak-Allah! Alhamdou-lillah! Les augures d'Ousta Hassan
nous ont été favorables. La nuit dernière le digne maçon arrivait au
_gabr_, suivi de quarante terrassiers; dès l'aurore il nous présentait
son bataillon. Le déblayement des bases du palais est provisoirement
suspendu; les soldats passent au grade de surveillants, car la grande
tranchée C, piquetée le lendemain de notre installation, accaparera
désormais tous les hommes. Elle est divisée en chantiers de dix mètres.
Seuls les chantiers impairs seront attaqués; si l'on découvre une
piste, on la suivra sans s'occuper des fractions encore respectées;
dans le cas contraire, on fouillera ces dernières. Chaque tronçon est
pourvu de trois piocheurs et de neuf pelleteurs. Quatre hommes gardent
les bagages, cuisent le pain de la compagnie et alimentent le chantier
d'une eau vaseuse puisée dans le Chaour.
La journée commence vers cinq heures et demie, à l'instant où le disque
solaire, émergeant au-dessus d'un ruban de montagnes roses, éclaire
l'horizon; elle s'interrompt une demi-heure, le temps de manger une
galette d'orge, l'unique nourriture des ouvriers, et cesse vers quatre
heures, au cri de _tamam!_ (fin), parti des tentes et joyeusement
répété dans les chantiers. Ousta Hassan et Dor Ali prennent des mains
de M. Babin le salaire quotidien, vérifient les comptes, palpent les
krans et les remettent aux terrassiers réunis derrière les tentes. Dès
lors chacun est libre. Les Dizfoulis regagnent le _gabr_, quelques
ouvriers loris se retirent dans une cabane de roseaux voisine de nos
tentes, M. Babin met à jour son carnet d'attachement, M. Houssay
collectionne des insectes, Marcel et moi recommençons une visite
minutieuse du champ de bataille.
Le soleil ayant séché les crevasses, nous pénétrâmes ce soir jusque
dans les derniers replis de la plus profonde. Tout à coup un sanglier
énorme, les défenses en arrêt, débuche de l'étroite galerie où nous
sommes engagés. Le monstre me frôle de si près et me charge de si bon
cœur, qu'il m'apparaît semblable à un colosse antédiluvien. Il gravit
avec plus de calme l'escarpement de la crevasse; je me retourne et puis
apprécier la véritable grandeur de la bête puante. Armons les revolvers
et reprenons la promenade interrompue. Les traces d'un guépard,
empreintes sur la terre molle, nous conduisent à une tanière creusée
dans les flancs du tumulus. Omoplates de moutons, ossements de chevaux
ou de buffles, piquants de porcs-épics, s'étalent devant ce repaire.
Les recoins de la caverne sont fouillés à coups de revolver; elle est
vide. Des lions _authentiques_ tiennent parfois compagnie aux panthères
et prélèvent chaque nuit la dîme royale sur les troupeaux des nomades.
Le jour ils ne quittent guère la jungle située entre le Chaour et la
Kerkha. C'est fort heureux pour Sliman et Mçaoud.
Les fauves ne peuplent pas seuls les alentours de Suse. Sur l'herbe
verte se promènent, panache en l'air, des _dorradjs_ au plumage foncé,
dont les formes rappellent celles des francolins. Des perdrix, petites
de taille, brunes de chair, passent si nombreuses, que le bruit de
leurs ailes sifflantes réveille le souvenir lointain d'un train de
chemin de fer, tandis que leurs légers escadrons tachent le ciel de
nuages vivants. Moins légères sont les feuilles que chassent l'automne
et les premiers frimas. Mais les voilà déjà perdues dans l'atmosphère
bleue. Où vont les voyageuses? Quels climats lointains les attirent?
En vertu de quelle loi éternelle traversent-elles de génération en
génération cette plaine jadis bruyante, aujourd'hui abandonnée des
hommes?
Pourquoi interroger la nature? «Notre esprit n'enfante que des atomes
au prix de l'immensité des choses,» dit Pascal.
Aussitôt que les vapeurs du soir estompent la vallée, des vols de
canards sauvages s'abattent, en criant, au milieu des ginériums,
barbotent dans le marais et babillent avec les cigognes ou des geais
verts plus semblables à des gemmes qu'à des êtres animés. Sort cruel!
nous n'avons que des fusils de guerre.
La chasse nous offrirait une agréable distraction et, si elle était
heureuse, modifierait un ordinaire d'une monotonie désespérante.
Jusqu'ici nous avions eu d'excellent mouton, mais depuis trois jours il
est devenu impossible de se procurer une bête à laine, grande, petite,
grasse, maigre, de sexe masculin, féminin ou neutre.
Cheikh Ali assure qu'il s'est défait de la majeure partie de ses
troupeaux, et ne peut distraire aucune tête de son cheptel; le pâtre
du _gabr_ chante une chanson différente, qui se termine par le même
refrain. M. Houssay, élu chef de gamelle, se désespère. Le matin il
nous offre du poulet _sokh_ (lisez: frit) et du pilau; le soir du
pilau et de la volaille au gros sel. Puis le lendemain c'est tout le
contraire: on sert le soir le poulet frit et le pilau; on réserve pour
le matin le riz et la poule au pot. L'eau du Chaour est marécageuse,
chargée de détritus organiques; Marcel recommande de la faire bouillir,
afin de détruire les germes malsains et les animaux visibles à l'œil
nu. Je ne discute pas la mesure, elle est sage; mais le goût de fumée
combiné avec le parfum de la vase achève de rendre intolérable notre
unique boisson. La privation de légumes verts se fait cruellement
sentir; si je m'écoutais, j'irais, en compagnie du vieil Ali, notre
premier ouvrier--par ordre de date,--paître les chardons des crevasses.
Que penserait de moi Golab Khanoum, la belle-mère de Cheikh M'sel?
«Dévorer l'herbe des champs et laisser pousser ses ongles au delà de
leur union avec la chair!» Elle me prendrait pour une fille légitime de
Nabuchodonosor, si tant est que Golab Khanoum ait jamais ouï parler du
roi de Babylone.
12 mars.--Mauvaise journée, mauvaises nouvelles.
La grande tranchée C commence à s'approfondir. Après avoir déblayé les
fondations d'épaisses murailles, derniers débris de la ville arabe qui
couvrait encore les tumulus à la fin du douzième siècle, les ouvriers
se sont enfoncés dans une terre dure, solide, d'une propreté de mauvais
augure.
Malgré son peu d'intérêt, ce chantier est l'objet de mes prédilections.
Sur le soir, Marcel est venu me rejoindre; il tenait une feuille de
papier rose dont la teinte gaie contrastait avec son visage sévère.
«Une lettre de Mozaffer el Molk.»
J'ai abandonné la tranchée pour un repli de terrain où l'on est défilé
des regards indiscrets.
Voici la dépêche dans toute sa saveur:
«Monsieur,
«Les musulmans sont ignorants, incivilisés et hors de règle; ils sont
enfin une pierre d'achoppement pour l'avancement de vos travaux. En
mon absence, il vous est très difficile, je crois, de diriger votre
mission. Le tumulte des passions de la religion islamique causera
peut-être un grand danger qu'il me sera impossible de comprimer.
«Il est bon de déposer à Dizfoul vos effets chez Mirza Abdoul-Raïm et
de venir rester à Chouster auprès de moi.
«Après mon retour à Dizfoul, vous vous occuperez à vos affaires avec
l'escorte, la force et le conseil du gouvernement.
«Tout à vous,
«_Mozaffer el Molk._»