Non loin des serviteurs préposés à l'installation du camp, nous

croisons une nombreuse troupe de fantassins. Vêtus de loques grises à

bandes écarlates, coiffés du bonnet d'astrakan aux armes de Perse, ces

chrysalides de héros poussent des ânes ployant sous le faix. Le dos des

pauvres bêtes supporte, en un désordre confus, tentes, farine, dattes,

peaux de mouton, dépouilles opimes des villageois, le tout surmonté de

fusils mal tenus, dont les soldats se sont débarrassés au profit des

baudets avec un enthousiasme moins que militaire. Voici des derviches à

pied et à cheval, des cavaliers, des porte-enseigne; les uns tiennent

un drapeau enfermé dans une gaine de cuir, les autres un bâton terminé

par une main en fer-blanc, au poignet ceint d'une banderole vermillon.

Derrière les enseignes se groupent quelques soldats. Deux pièces de

campagne, attelées chacune de six chevaux, ferment la marche. Un

long intervalle est ménagé entre l'avant-garde et une interminable

nuée de cavaliers chevauchant de beaux étalons; viennent ensuite des

serviteurs juchés sur des bagages qui battent les flancs d'une armée

de baudets. Pêle-mêle avec ces brillants personnages et ces valets à

mine insolente, marchent les victimes de la réquisition, pauvres hères

à demi nus, les jambes ponctuées de varices. Contraints de transporter

sans rémunération les bagages des chefs et des soldats, ils subissent,

mélancoliques et résignés, la dure loi de la fatalité. Un homme seul,

à la figure bonasse, aux énormes moustaches noires relevées sur les

oreilles, vêtu de rouge: le bourreau. Il porte dans une trousse les

instruments de son état, trois ou quatre grands coutelas trop bien

aiguisés, si j'en crois les confidences de plusieurs Choustéris,

médiocres admirateurs de ses talents.

Son Excellence doit être proche.

Nouveau groupe de cavaliers, mieux montés que les précédents; derrière

eux j'aperçois six chevaux de main. En tête marche une superbe jument

de l'Hedjaz, aux allures vives, à l'œil de feu, à la robe blanche. Sa

tête est parée d'une bride recouverte d'écailles d'or. La haute selle,

habillée d'un tapis fin comme du velours, est maintenue par une sangle

de soie noire et un poitrail orné de pierres précieuses. Quelques pas

encore, et je demeure béante devant un coursier gris pommelé, plus

fin, plus élégant encore que son chef de file. Le harnachement rouge,

brodé et guilloché d'argent, fait ressortir le brillant de la robe,

l'animation de la pupille, les veines frémissantes du naseau injecté de

sang. Les belles bêtes! comme j'aimerais à m'emparer de l'une d'elles!

Semblable aux dives et aux fées, je dévorerais la plaine, j'humilierais

le vent, je volerais au-dessus des tamaris et des bruyères desséchées,

je franchirais digues et canaux; les sangliers ne me nargueraient pas

deux fois. Mais trêve aux folles ambitions: n'ai-je point charge de

caravane?

Sur le large frayé tracé par l'_ordou_ (escorte) s'avancent trois

cavaliers; à droite et à gauche, les tcharvadars signalent Mozaffer el

Molk et le docteur Moustapha: au milieu du groupe je reconnais Marcel.

Je relève la tête de ma triste monture, je serre des genoux ses flancs

amaigris.--Hue! Rossinante!

La physionomie du _hakem_ respire l'intelligence, mais les traits

manquent de noblesse.

Le gouverneur sortait de la ville comme mon mari y arrivait. Il pria

Marcel de revenir sur ses pas et de l'accompagner jusqu'à l'imam-zadé,

où l'attendait une collation. Chemin faisant, ils causeront des

affaires de la mission, du docteur Tholozan, du chah et surtout

du Faranguistan. Les ordres que sollicite mon mari seront rédigés

par un de ces nombreux mirzas toujours à la disposition d'un haut

fonctionnaire.

Mozaffer el Molk m'engage gracieusement à partager son repas. Je

regarde Marcel, Marcel me regarde, et je m'excuse sous prétexte

d'amener en ville un personnel fatigué et des bagages mouillés au

passage de la rivière de Konah. Avant de nous séparer, le gouverneur

ordonne à Mirza Abdoul-Raïm d'escorter le convoi et de nous conduire au

palais qu'il vient d'abandonner.

Le Hakem ne ferme pas, ainsi qu'un évêque, la marche de la procession:

cavaliers, tcharvadars, soldats, domestiques, mulets, ânes, noircissent

le frayé jusqu'aux portes de la ville. Bien qu'il soit imprudent

d'évaluer une foule aussi désordonnée, je ne puis estimer à moins de

trois à quatre mille le nombre des personnes attachées au camp.

Voici Dizfoul. Les rues contrastent par leur propreté relative avec les

labyrinthes de la triste Chouster; les maisons, de briques cuites, sont

presque d'aplomb; les chaussées presque nivelées, mais dangereuses à

cause des fossés creusés au milieu de la voie; une population active et

dense se presse dans la grande artère que nous suivons pour traverser

la ville, atteindre le pont et gagner le palais bâti sur l'autre rive

de l'Ab-Dizfoul.

Jardins fleuris et tendre verdure font également défaut autour de la

résidence gouvernementale. Jusqu'aux murs d'enceinte s'étend un terrain

vague, rocheux, mal nivelé, où s'empilent les fumiers et les détritus

laissés par la maison militaire. A la voix bien connue de Mirza

Abdoul-Raïm, un vieux concierge ouvre la porte, et nous pénétrons dans

le palais, réputé succursale du paradis.

Quelques marches conduisent aux appartements du rez-de-chaussée. On

entre d'abord dans une grande pièce blanchie à la chaux, percée de

douze portes, vitrées avec des carreaux de toile. Sur la gauche se

présente un _buen retiro_ moins ventilé. Si les portes encombrent

ce logis, on n'en saurait dire autant du mobilier: je ne prendrai

en charge qu'une natte de feuilles de palmier étendue sur le sol

raboteux. Suivant l'usage du pays, le gouverneur a déménagé les tapis

de sa résidence; les serviteurs ont oublié d'y joindre les puces. Ces

pauvres bestioles témoignent de leur profond désespoir par des bonds

désordonnés et ne retrouvent un peu de calme qu'à la vue de la mission.

Marcel apparaît sur le soir. Il est ravi de son entretien avec Mozaffer

el Molk et rapporte trois lettres précieuses: la première l'autorise

à toucher des fonds, la seconde à louer des ouvriers, la troisième à

faire chauffer le hammam du palais. Jamais musulman ne nous témoigna

pareils sentiments de fraternité.

23 février.--Mon mari a profité des bonnes intentions du gouverneur

pour donner l'ordre de préparer le bain. Dès la première heure nous

pénétrions dans l'étuve.

Des bancs de terre disposés autour du vestibule sont destinés à

recevoir les vêtements. Je pousse plus avant, et me voici dans une

salle voûtée que ferme, en guise de porte, un matelas de feutre. Des

fonds de bouteilles sertis au sommet de la coupole laissent pénétrer un

demi-jour attristant. L'atmosphère est épaisse; j'ai peine à distinguer

les lambris de faïence blanche et bleue appliqués sur les parois des

murs et deux piscines d'eau chaude et d'eau froide. Quand on a la bonne

chance de prendre un bain maure, c'est pour transpirer en conscience

et jouir _ensuite_ du bien-être si vanté que procure le retour aux

conditions normales de la vie. Cela me rappelle les gens qui mettent de

petits cailloux dans leurs souliers afin de se réserver le plaisir de

les ôter.

[Illustration: LE NAÏEB EL HOUKOUMET DE DIZFOUL. (Voyez p. 76.)]

Pleurez, mes yeux; brûlez, ma gorge; alourdissez-vous, ma tête et mes

membres! Le plaisir lui-même réclame une acclimatation; nous sortons,

et nous voilà retrouvant avec une vive sensation de bien-être la

température du vestibule, puis la clarté du soleil et la brise qui

souffle de la montagne.

«Êtes-vous satisfaits de votre bain? demande M. Houssay.

--Fumée, eau froide et eau chaude sont à discrétion.

--A mon tour.»

Nous rentrons au logis et Marcel se met en devoir de préparer un

télégramme. Un courrier sur le point de partir pour Téhéran se chargera

de cette dépêche; avant deux mois Paris aura de nos nouvelles. Le temps

passe.

«Tu as eu tort de quitter le hammam, me dit mon mari sur un ton de

regret: Houssay paraît s'y trouver à merveille.»

Un cri, un hurlement indicible se fait entendre. La porte du bain

s'ouvre brusquement, des bras s'agitent, un corps tombe à la renverse,

et les battants se referment d'eux-mêmes.

Nous courons. Notre malheureux camarade est étendu sur le sol du

vestibule, les yeux grands ouverts, les membres raides, la tête

congestionnée. On le transporte au dehors. Le pouls ne bat plus.

«C'est une asphyxie carbonique,» s'écrie Marcel. Et sur-le-champ il

insuffle de l'air dans les poumons, tout en exerçant des pressions sur

le diaphragme; nous frictionnons les jambes et les bras. Nos efforts

paraissent infructueux, mais un miroir posé sur la bouche se ternit

encore. Soudain on perçoit des battements de cœur, puis on surprend

quelques mouvements aux commissures des lèvres. Dieu soit loué! le

mort ressuscite, il s'agite convulsivement, articule des sons rauques,

pousse de grands cris, demande de l'air, finit par se calmer et

s'endort. Par quelles angoisses il faut passer quand on est mère de

famille!

Le soir, M. Houssay put reconstituer les phases de l'asphyxie. Il

ressentit d'abord un malaise étrange, puis de violentes douleurs

de tête et voulut sortir; mais, au lieu de s'habiller, il prit ses

vêtements, les porta au hammam, et s'évanouit. Un vomissement le

réveilla. Guidé par un dernier instinct de conservation, il courut vers

la porte, la poussa et perdit connaissance.

Notre asphyxié respire maintenant le mieux du monde. En revanche nous

sommes anéantis. Voilà un hammam qui n'aura pas notre clientèle.

24 février.--Le mirza est un homme civilisé. Hier il vint prendre

des nouvelles de M. Houssay et lui prouva que la langue française

n'avait pas de mystères pour lui. Son vocabulaire se compose de quatre

mots: «or, argent, théâtre, Champs-Élysées,» et d'une phrase bien

caractéristique: «Mademoiselle, voulez-vous vous promener un peu?» Avec

ce bagage on peut aller au bout du monde et mener parfois joyeuse vie.

Avant de se retirer, Abdoul-Raïm offrit de préparer les vivres de

campagne. Il se réserve aussi d'engager un cuisinier, car Mçaoud doit

abandonner les fonctions qu'il a remplies au grand détriment de nos

estomacs, pour celles de surveillant des travaux. Notre pourvoyeur a

reçu cent _krans_ (quatre-vingts francs) et envoyé en échange de cette

somme un demi-sac de sel, quelques kilogrammes de riz, des oranges

amères et un chef loqueteux, habile à préparer la cuisine persane,

indienne et même française, dont un Arménien de Bagdad lui aurait

révélé les secrets. Puis le mirza demanda deux cents krans pour acheter

des allumettes. Hum!... Si la vie est à ce prix, la bourse de la

mission sera bientôt plate. De toute façon nous avons hâte de liquider

les affaires pendantes et de gagner Suse.

25 février.--Le _Jugement de Salomon_ dont Marcel était chargé de faire

hommage au gouverneur de la province vient de revoir le jour. Tant bien

que mal, nous avons tendu la toile sur son châssis et réuni les quatre

côtés d'une bordure magnifique. Le naïeb el houkoumet (sous-gouverneur)

ne fut pas oublié: on lui offrit l'exhibition gratuite de la peinture

et du cadre doré destinés à son excellent chef. Il se déclara

satisfait--on le serait à moins;--mais en sortant il nous avoua que

nous acquerrions des droits éternels à sa reconnaissance si, à ce régal

intellectuel, nous ajoutions un cadeau plus tangible.

L'objet de son ambition? Un pliant acheté deux francs cinquante dans un

bazar de Marseille. Sous peine de condamner l'un de nous à s'asseoir

sur les genoux de la terre, notre mère commune, nous ne pouvions

satisfaire un pareil désir. Il a donc été décidé que le _nadjar bachy_

(menuisier en chef) du gouvernement viendrait copier le meuble qui

prend, aux yeux du naïeb, les proportions d'un trône d'or.

Un mauvais pliant de corde l'emporte sur le spectacle de la sagesse de

Salomon peint à l'huile épurée et entouré d'un cadre... ébouriffant.

Après avoir comblé de bons procédés et de paroles encore meilleures le

naïeb et son entourage, Marcel rendit visite au cheikh Mohammed Taher

et lui remit un canon méridien.

Cette minuscule pièce d'artillerie a déjà une légende. Parmi les

bagages se trouvent quatre roues de prolonges. Depuis notre entrée

en Perse, on nous interrogeait sur leur usage. «Elles font partie

d'une charrette,» répondions-nous sans convaincre personne. Et les

questions mystérieuses succédaient aux sous-entendus. D'autre part, on

s'informait du contenu de nos caisses, et nous parlions sans mystère du

canon destiné à Cheikh Mohammed Taher.

Les indigènes, n'ayant jamais vu d'autres roues que celles des deux

canons du gouverneur, ont lié nos paroles et bâti des contes bleus.

Tous sont persuadés que nous portons les armes destinées à la conquête

de la Susiane. Marcel vient de découvrir la clef de cette énigme; il

rit beaucoup du quiproquo, mais sa gaieté n'eut pas meilleur succès

que ses protestations et fut interprétée comme un trait de génie ou un

miracle de dissimulation.

Mohammed Taher jouit d'une très grande influence sur la population

fanatique de Dizfoul. Une lettre de seïd Hadji Houssein lui est

parvenue, ainsi qu'en témoigne l'accueil bienveillant que lui et ses

fils ont fait à la mission. Rien ne nous retient plus ici; demain nous

coucherons à Suse. _In-ch' Allah!_

[Illustration: LES FILS DE CHEIKH MOHAMMED TAHER. (Voyez p. 76.)]

Le mirza rejoindra sous peu sa vache à lait. Je le soupçonne de vouloir

conduire aux Champs-Élysées quelques demoiselles de Dizfoul: la mission

payera les violons. Il faut pourtant rester en bonne intelligence avec

le personnage chargé de nous espionner.

[Illustration: MIRZA ABDOUL-RAÏM.]

[Illustration: LE TOMBEAU DE DANIEL. (Voyez p. 83.)]

VI

Apparition de la forteresse de Suse.--Une nuit au tombeau de

Daniel.--Installation du camp.--Difficulté de se procurer des

ouvriers.--Ousta Hassan et son compère Dor Ali.--Déblayement des bases

de colonnes.

26 février.--Nous avons quitté la France depuis soixante et onze jours.

Si l'on excepte la station d'Aden, une semaine passée à Bouchyr, de

courts arrêts à Chouster et à Dizfoul, nous n'avons cessé de rouler, de

naviguer ou de chevaucher.

Comme d'habitude, le départ de Dizfoul s'est effectué à une heure déjà

tardive. De gros nuages alourdissaient l'horizon. Autour de la ville se

présentent des jardins, de grands champs de blé, des terres prêtes à

recevoir de l'indigo et des pastèques; puis, à mesure qu'on s'éloigne,

les cultures deviennent plus rares, les prairies naturelles et des

tamaris verdissent seuls la plaine. Il pleut. Les gouttes s'abattent

larges et lourdes, tandis que nous atteignons un bras de l'Ab-Dizfoul.

Malgré l'orage et la nuit qui nous gagnent, il faut pourtant le

franchir à gué. A peine la caravane a-t-elle gravi la rive droite, que

Mçaoud, toujours enclin à s'égarer derrière les buissons pour fumer le

tabac... de nos jeunes camarades, accourt les bras au ciel, les jambes

flageolantes, la face blême d'effroi: «_Msieu! Msieu!..._ Le voilà! le

voilà, il est là! Donne-moi des balles! Je l'ai vu, il est là!

--De qui parles-tu?

--C'est lui, le voilà! tiens, il court!

--Es-tu fou? Qui _il_?

--Le voilà, _ji ti dis_.» Et, se haussant jusqu'à l'oreille de mon

mari, il lui souffle à voix basse: «Le lion!» Sliman, dont la grosse

lèvre s'appesantit chaque jour, confirme, tremblant, les dires de son

compère. Sur-le-champ nous glissons des cartouches dans les carabines,

et, avec plus de prudence que nous n'en avions mis à poursuivre les

sangliers, nous courons tous quatre vers une bête jaune qui trottine à

travers les arbrisseaux poussés au bord de la rivière. A notre approche

l'animal change d'allure. C'est un gros chacal, chaudement habillé

de sa fourrure d'hiver. Quatre éclats de rire saluent cette belle

découverte, et nous revenons sur nos pas.

Que de tragiques histoires de chasse n'ont souvent pas une origine plus

sérieuse!

Mçaoud prend mal la gaieté de ses chefs: «Oui, c'est un lion! Quand

j'ai prononcé son nom (_sba_), il m'a regardé de travers. Vous le

traitez de chacal..., parce que vous n'avez pas osé le tirer! Je ne

veux plus affronter de semblables périls sans avoir des balles à mettre

dans le fusil qui me brise le dos! Sinon, je retourne en Algérie.

--A ton aise; tu prendras le premier train qui se dirigera vers Mexico.»

Dès la tombée de la nuit les muletiers s'égarent; ils nous promènent

sous la pluie et finissent par me demander des allumettes.

«Qu'en voulez-vous faire?

--A leur clarté, nous retrouverons peut-être le sentier perdu.»

Cependant nous passons au pied d'un énorme jujubier chargé de guenilles

en guise d'ex-voto.

«Nous voici sur la bonne route, s'écrie l'un des guides, je reconnais

cet arbre béni; mais la distance à parcourir avant d'atteindre le gîte

est encore longue. Au lieu d'errer par un temps pareil, il serait plus

sage de planter les tentes.»

De fait, la nuit est assez sombre pour qu'on puisse confondre Sliman

avec un brave à trois poils.

Comme nous discutions la proposition des muletiers, la pluie cesse,

un vent violent déchire les nuages; à l'horizon vibrent des éclairs

diffus, un terrible orage se déclare, la foudre se promène en zigzags

lumineux, le tonnerre gronde sur nos têtes. Tout à coup apparaît, dans

un nimbe éblouissant, une colossale masse brune: elle s'évanouit avec

les fulgurantes illuminations qui ont révélé sa présence.

«Chouch! Chouch!».

C'est bien la forteresse de Suse: elle accueille ses nouveaux maîtres

en fille des dieux, et emprunte à Jupiter ses torches et sa grande voix

pour nous souhaiter la bienvenue. L'orage se déploie sur la droite, les

augures sont favorables.

«Allah ne veut pas que nous dormions loin du tombeau de son serviteur»,

assurent les guides. Nous pressons le pas, les uns ragaillardis à la

pensée de passer sous un toit une nuit si humide, les autres tout

heureux d'avoir atteint le terme d'un long et fastidieux voyage.

Dieu soit loué! nous touchons au but vers lequel nos esprits et nos

cœurs tendent depuis plus d'une année. La caravane passe auprès d'un

imam-zadé abandonné, longe les flancs d'un escarpement artificiel et

franchit enfin la porte de l'enceinte rectangulaire bâtie autour du

tombeau de Daniel. L'orage s'est éloigné, mais le ciel est si noir

qu'on ne peut se conduire au milieu des obstacles dont la cour est

comme pavée. Il est dix heures. Le _motavelli_ (gardien du tombeau)

écoute d'un air maussade les doléances de nos gens et finit par nous

offrir une arcade appuyée contre le mur d'enceinte.

[Illustration: IMAM-ZADÉ, PRÈS DE SUSE.]

Une mauvaise nuit est bientôt passée, sous la double réserve qu'on ne

grelotte pas dans des habits mouillés et des couvertures humides, qu'on

n'occupe pas un logis ouvert à la pluie et au vent. «Enfin, dit en

soupirant Sliman à son compère Mçaoud, nous sommes arrivés! Nous allons

pouvoir nous reposer un _petit peu_.»

«Dormez en paix», répond Marcel, excédé par la paresse de nos deux

chasseurs de lions.

27 février.--Un soleil radieux m'a réveillée. Du fond de mon arcade, où

je me tourne et retourne en proie aux parasites hérités des précédents

habitants, je revois ces rideaux de roseaux placés devant les baies,

le pain de sucre décoré d'alvéoles blancs qui surmonte le tombeau de

Daniel, le chien jaune qui aboie à tout venant, les poules noires, le

coq orgueilleux, le fumier amoncelé en tas séculaires dans la cour

centrale. Derrière l'enceinte apparaît une haute masse verdoyante, la

_Kalehè Chouch_ (citadelle de Suse), semblable à une montagne ravinée

et déchirée sur ses flancs. Les hivers ont passé sans modifier une

crevasse; les mêmes chèvres gravissent les mêmes sentiers escarpés; les

mêmes herbes croissent aux mêmes places. Le Chaour, qui sourd à quelque

dix farsakhs en amont de Suse, baigne toujours de ses eaux fangeuses

les murs du tombeau et entretient les mêmes marais avant de reprendre

son cours sinueux vers l'Ab-Dizfoul. Le temps, semble-t-il, s'est

écoulé dans un rêve.

Le ciel s'égaye, le soleil radieux réveille les mouches, et les

mouches, à leur tour, réveillent mes camarades. Nous sommes moulus,

courbatus, morts de faim, cependant nous prenons la route des tumulus,

afin de choisir l'emplacement du camp. Demeurer, fût-ce un jour, dans

le tombeau où l'orage nous a contraints de chercher un refuge, serait

très imprudent.

Les tumulus de Suse se divisent en trois parties, de configuration

différente, de hauteur inégale. Le point culminant, la crête de la

_kalehè Chouch_, se dresse au sud-ouest, devant le _gabré Danial_

(tombeau de Daniel), à trente-six mètres au-dessus du niveau moyen

du Chaour. Lorsque, en 1851, sir Kennet Loftus interrogea le premier

les ruines de l'acropole royale, comme Mme Marlborough, sa célèbre

compatriote, il monta si haut qu'il put monter. De ce sommet artificiel

que les brouillards de la vallée et les miasmes du marais n'atteignent

jamais, la vue s'étend à une grande distance. Nulle part le campement

de sir Kennet Loftus ne pouvait être mieux placé.

Le gouvernement anglais dote largement ses agents: la France, plus

parcimonieuse, réclame de ses enfants bonne chère contre peu d'argent.

Notre situation ressemble beaucoup à celle de maître Jacques. Sur

le crédit de quarante et un mille francs ouvert à la mission, dix

mille se sont déjà fondus en achats de matériel et frais de voyage.

L'installation des tentes sur la citadelle nécessiterait des charrois

incessants, des transports d'eau fort coûteux et, par conséquent, un

nombreux personnel de serviteurs. Vivre dans le voisinage des aigles

n'est pas notre fait. D'autre part, les objets de grand poids ne

pouvant, en raison de la raideur du sentier, être amenés aux tentes,

échapperaient à notre surveillance. Aussi bien le tumulus nord,

élevé seulement de vingt mètres au-dessus du Chaour, accessible par

des pentes douces, placé en un point d'où l'on commande le chemin

de Dizfoul, celui du _gabr_ et la vallée comprise entre les trois

surélévations artificielles, a-t-il été choisi d'un commun accord.

[Illustration: LA CITADELLE DE SUSE ET L'ANGLE OUEST DU TUMULUS Nº 2,

VUS DES TENTES DE LA MISSION.]

Nos tentes dominent une éminence que je désignerai désormais sous le

nom de tumulus nº 1. Les bagages susceptibles d'être dégradés par

les pluies sont rangés le long des murailles de toile, les autres

soigneusement entassés à l'extérieur.

[Illustration: PLAN DES TUMULUS DE SUSE.]

Vers trois heures, les dernières traces de notre court séjour chez

Daniel étaient effacées. On ne saurait prendre un soin plus jaloux de

ménager les susceptibilités des musulmans.

La nuit baigne le désert, le ciel est pur, la lune illumine la tente

tout imbibée de rosée; les muletiers ont abandonné le campement pour

se mettre à l'abri des larrons et des fauves derrière les hautes

murailles du _gabr_. N'étaient les cris des chacals qui disputent aux

hyènes à la voix lamentable les entrailles d'un mouton fraîchement

tué, le silence serait complet. J'ai vu fuir ces horribles goules,

disgracieuses sur leurs jambes inégales, j'ai vu s'éteindre les

brasiers d'une lointaine tribu. Pas de nuage au ciel, pas de vent

courant dans l'espace, tout est mort autour de moi. Que reste-t-il de

l'empire d'Élam et de sa capitale, l'aïeule des cités? Au sud, la crête

pointue de la citadelle tranchant sur un fond clair; au nord-ouest,

le Chaour métallisé par les rayons lunaires qui tombent sur un de ses

coudes, noir dans l'ombre; au nord, fermant l'horizon, cette chaîne

neigeuse que n'émurent ni les regards de Darius ni l'apparition

d'Alexandre, et qui, dans son immuable majesté, voit passer avec

la même indifférence les siècles et les hommes; sous mes pieds, un

sol fait de la poussière des monarchies asiatiques. Il me semble

voir surgir des profondeurs du Memnonium les générations disparues.

Leurs ombres contemplent les fils de Japhet venus des confins du

monde occidental à la conquête de leurs secrets séculaires, puis

s'évanouissent dans les buées de la rivière.

A Suse · 第 5 / 26 段