Mary ajouta: «Embrassons-nous!»

Ils s'embrassèrent avec des rires très doux, tandis que Castor, pris

de langueur sur son lit de fleurs fanées, s'allongeait avec des

bâillements nerveux.

--Je te donne la bille de verre bleu pour la poignée de feuilles, et si

tu veux je t'apporterai des images demain.

--Non, c'est les garçons qui font les cadeaux, je t'assure... Je

chercherai un nid, tu sais que les ronces par-là sont pleines de nids

vides, et les bouvreuils ne manquent pas cette année.

--Alors ... qu'est-ce que je pourrais te faire en échange?

Siroco la renversa sur l'herbe et eut l'idée de secouer les arbustes.

Toutes les fleurs ouvertes tombèrent, ce fut une pluie. Une odeur

suffocante se dégageait de ces milliers de pétales et grisait leurs

cerveaux d'enfants, les dilatant d'une manière surprenante, ils avaient

la sensation de grandes personnes qui ont bu des liqueurs fortes.

--Siroco! s'écria brusquement Mary se roulant comme une couleuvre sur

la jonchée, si je te demandais un beau cadeau ... un cadeau tout à fait

d'amoureux ... voudrais-tu?

--Ça dépend, si c'est possible, je veux bien... Si ce n'est pas

possible, tu ne pleureras pas, dis?

--Eh bien!... je voudrais la rose qu'a fabriquée ton patron, celle de

la corbeille, voilà!

Siroco étouffa un cri de stupeur, joignant les mains.

--L'_Émotion?..._ Tu veux que je coupe la dernière greffe de M.

Brifaut? Tu es folle, Mary!... Il me tuerait!

--Elle n'est point si belle, sa rose, à ton patron, une pauvre petite

rose chiffonnée, ni blanche ni jaune... Et puis je la lui payerais,

tiens! j'ai des sous dans ma poche.

--Mary, tu es une sotte, déclara nettement le petit jardinier; car,

devant une telle proposition, il oubliait qu'elle était la fille du

colonel.

--Tu es un impoli! répéta Mary furieuse.

--Écoute, je te donnerai un _empereur du Maroc_, une grosse rouge, il y

en a quatre de celles-là ... il ne verra pas la place, ou je dirai que

le limaçon l'a mangée.

--Non, je veux l'autre! se récria Mary, s'entêtant de plus en plus,

devenue femme et arrogante, dans son désir de faire commettre une

sottise au petit homme qu'elle tyrannisait.

--Mary, tu n'es pas raisonnable... M. Brifaut me chasserait et je gagne

mon pain ici, je ne suis pas une jolie demoiselle, je n'ai pas de papa

colonel d'un beau régiment... Ce n'est guère gentil de me tirer la

langue.

Mary lui tirait la langue et se mutinait affreusement, ravageant les

fleurs, mordant ses poings, tapant sur son chien.

--Je veux la rose ... je la veux ... ou tu n'es plus mon amoureux, ou

je ne reviens jamais.

Siroco tenait de cette enfant des riches les premières caresses qu'il

eût reçues depuis qu'il était au monde; il l'adorait, et il souffrait

de la voir aussi méchante.

Il la saisit en se garant de ses coups de griffes.

--Ma petite femme, soupirait-il, le cœur très gros, je t'en prie, ne te

fâche plus... C'est comme si tu demandais la lune, encore que ce sacré

rosier n'a pas d'autres boutons, non, vois-tu, je ne le peux pas.

Il reçut un de ses ongles dans les yeux. Alors, désespéré, il la

fouetta tout doucement avec une branche, n'osant pas frapper trop fort.

Mary s'empara de la branche et la lui arracha. Des épines lui étant

entrées dans les doigts, il se mit peu à peu en colère, bientôt; ils se

prirent aux cheveux, se roulant, se mordant, s'égratignant.

Castor, furieux de voir bousculer sa jeune maîtresse, se jeta sur le

tas, déchirant les habits du jardinier, au hasard de la gueule.

Mary ne criait pas, elle tapait, le poing fermé, serrant sa bouche

mince, le regard luisant de fureur.

Siroco claquait, disant des choses horribles, apprises entre gamins.

--Tiens! petite peste! Tiens! petite saleté! Tiens! coureuse!

vaurienne! diablesse!...

Tout d'un coup, il se releva, la saisit par ses longs cheveux noirs

et se mit à la traîner sous le bosquet des _Moussues_. La violence de

la douleur fit perdre connaissance à Mary, lorsque Siroco, fier de sa

victoire, s'arrêta et se retourna, elle ne donnait plus signe de vie.

--Mon Dieu! songea le jeune jardinier, épouvanté de cette complète

immobilité, elle est morte!

Il l'enleva dans ses bras, très robustes, en l'appelant.

La tête de la fillette retomba inerte, toute pâle.

--Pour sûr, elle est morte ... je l'ai tuée!... se disait Siroco, en

proie au plus vif désespoir.

Il revint sur leur lit de roses, la coucha bien doucement et

s'agenouilla, les larmes aux yeux, devant ce joli corps roidi. Comme

les baisers n'y faisaient rien, il alla tremper son mouchoir dans l'eau

du lac. Mary éternua sous les aspersions, elle ouvrit les paupières.

--J'ai mal derrière la tête, dit-elle de son ton rageur.

Siroco, plein de joie, lui répondit:

--Quelle peur tu m'as faite! Oh! Mary, pardonne-moi, je ne

recommencerai jamais, je suis un méchant.

--Où est la rose? demanda-t-elle repoussant ses belles protestations

avec un geste de princesse.

Siroco courba le front; il était écrit au livre du destin, que Siroco

ferait des bêtises ce jour-là. Il se dirigea de nouveau, toujours le

front baissé, vers le lac. Il regarda de tous les côtés. Son patron,

plongé dans ses _Manuels du bon jardinier_, n'était même pas ressorti

de sa maisonnette. L'_Émotion_ resplendissait au soleil, conservant

ses adorables nuances indécises, superbement délicate, un peu penchée

sur sa tige, ayant son air inquiet de fille rougissante. Siroco avança

le bras, une fois, deux fois, puis la cueillit, les yeux fermés; un

frisson lui parcourant tout l'être.

Après il se sauva comme un vrai voleur.

--Tiens! fit-il désespéré ... je n'ai plus qu'à me jeter dans le Rhône,

car mon patron me chassera.

--Je t'aime bien! murmura la petite panthère souriante et domptée, lui

passant ses bras autour du cou, mais, console-toi, nous la rattacherons!

--A cette idée de rattacher une fleur, Siroco ne put s'empêcher de

rire. Ils s'assirent, calmés, s'essuyant leurs yeux. Mary ne se lassait

pas de respirer la rose qui avait réellement une odeur étrange.

Soudain, elle y mit les dents et, dans un raffinement de plaisir, elle

la mangea.

--Si les moutons ... commença Siroco.

--Tais-toi, interrompit-elle, puisque tu ne pouvais pas la

rattacher!... oh! tu as été gentil ... je te pardonne ... je reviendrai

... m'aimes-tu toujours?

Elle se frottait à lui, heureuse, énervée, la peau chatouillée

d'une sensation exquise, se renversant, dans ses bras, appelant ses

lutineries de petit homme précoce. Siroco s'imaginait qu'il jouait à la

poupée et, en toute innocence d'ailleurs, il allait un peu loin.

Ils finirent par s'endormir dans l'ombre asphyxiante des rosiers

moussus, enlacés d'une étreinte folle.

M. Brifaut, ayant consigné sur son registre le produit de sa nouvelle

greffe et entendant sonner trois heures, se leva pour donner des ordres

à Siroco, mais il fît d'abord le tour de ses corbeilles. L'_empereur du

Maroc_, en robe de pourpre presque violette, avait une feuille sèche

qu'il ôta; la rose verte, toute petite, assez laide et se détachant à

peine de son feuillage, vraiment verdâtre, lavée de couleur chair[2],

demandait de l'humidité; une _gloire de Dijon_, énorme, lie de vin,

avec un aspect de bourgeoise habillée pour le dimanche, était couverte

de fleurs fanées; une _cent-feuilles_, monstrueuse, qu'on avait obtenue

aussi grosse qu'une tête d'enfant, se penchait, malade. Le vieillard

s'empressa autour de ses bien-aimées, bougonnant contre la paresse de

Siroco.

--Pourvu, pensa-t-il, que le soleil n'ait pas terni notre _Émotion!_

Il arriva près du rosier, le cœur palpitant, l'œil attendri, puis

brusquement il s'arrêta court. Il voyait bien le rosier rondelet, vert

comme un chou, mais... Ah çà! est-ce qu'il rêvait!... Non, ce n'était

pas possible! L'_Émotion_ cueillie! L'_Émotion_ disparue. Ses bras

tombèrent. Allons donc!... Un vertige sans doute, une autre émotion! Il

se frotta les yeux du revers de sa main tremblante et il ne put douter

davantage... L'_Émotion_ avait été cueillie.

--Siroco! hurla-t-il, se redressant terrible dans une superbe colère,

car il pensait que Siroco aurait des nouvelles du voleur; Siroco!...

Les enfants se réveillèrent et bondirent sur leurs pieds. Le vieux

jardinier criait comme un sourd.

--N'y va pas! supplia Mary se roidissant effrayée.

--Il faut bien! bégaya Siroco tremblant de tous ses membres.

Ils arrivèrent, l'un tirant l'autre, désolés maintenant d'avoir commis

ce crime.

--Quelqu'un est entré dans le jardin? demanda le bonhomme frémissant

d'indignation et n'osant les supposer coupables.

--Monsieur, je vais vous dire, balbutia Siroco cherchant vainement une

fable, je crois que tout à l'heure Castor, le chien de Mademoiselle,

a...

--Castor!... ce chien ... il a cueilli une fleur ... ah! mon gaillard,

il y a de ta faute, paraît-il, puisque tu es sens dessus dessous, et

que tu as les oreilles rouges... Expliquons-nous, voici un gourdin!...

Il ramassa un piquet, le mit en mouvement pendant que le malheureux

Siroco demeurait pétrifié.

Mary se plaça soudain devant son ami.

--Monsieur Brifaut, dit-elle d'une voix ferme, les yeux fixes, c'est

moi qui ai pris la rose...

--Pris la rose ... et pourquoi faire, Mademoiselle ... Mad ... e ...

moi ... selle ... Ma ... ry?... dit le vieillard dont les paroles

n'étaient plus distinctes.

--Pour la manger! répondit tranquillement la petite.

La Marquise de Sade · 第 11 / 19 题