--C'est vrai, murmura celui-ci avec un triste sourire de reconnaissance
à l'adresse de son tyran: elle l'a mangée!
Le vieux jardinier, pareil à l'ange exterminateur, levant son gourdin
comme une épée flamboyante, désigna la grille du jardin à Mary.
Celle-ci, très digne, se retira, contente après tout d'avoir fait
courageusement son devoir.
--La petite misérable! balbutia M. Brifaut, et une grosse larme tomba
sur sa barbe grise. La petite misérable!... Oh! les enfants, les
idiots, les crétins, les lâches... Ça mange en une seconde des roses
qui m'ont coûté à moi, un vieil homme près de mourir, deux ans de
création! La petite misérable!...
Siroco s'était emparé d'un arrosoir.
--Monsieur, ne vous tournez pas le sang et battez-moi si ça peut vous
consoler! dit-il humblement.
Le vieux jardinier haussa les épaules. Il revint d'un pas traînant vers
sa maisonnette, comme assommé.
A partir de ce jour de juin, Mary, chassée du paradis des roses, ne sut
plus que faire de ses récréations. Elle n'avait plus de prétexte pour
fuir son petit frère qu'elle haïssait, on ne voulait pas la promener
en dehors du jardin de leur chalet et on lui défendait d'aller du côté
du fleuve. Elle s'asseyait sur la galerie, ne disant rien, sans cesse
tourmentée par Tulotte, qui était devenue insupportable.
On lui préférait son frère et grossièrement on le lui faisait sentir.
Si Estelle était moins pieuse que chez la dernière des de Cernogand,
la propriétaire de Dôle, en revanche elle poursuivait toujours Mary de
son ancienne rancune de dévote. Quand le petit Célestin criait, c'était
Mary qui avait tort. Ce nourrisson faible et mal venu remplissait toute
la maison de clameurs aiguës comme celles d'une perruche. On avait les
nerfs irrités, le tympan meurtri, on avait besoin d'une querelle pour
se détendre et on la cherchait à Mary.
--Quel malheur! répétaient les bonnes, d'être embarrassé de cette
fille-là, quand ce garçon nous suffirait bien!
Le pire était que le colonel, ayant désiré un garçon de tout temps, se
demandait quelquefois ce que signifiait la présence de cette fille,
alors que le second poupard aurait dû naître le premier, mieux portant,
plus vigoureux. Sans réfléchir qu'il lui avait coûté l'existence de
sa femme, il lui trouvait une raison d'être, tandis que la fille lui
semblait un objet inutile, représentant un avenir incertain.
Le colonel Barbe avait, du reste, une autre préoccupation affectueuse.
Après les mois de deuil sérieux étaient venus les mois de liberté;
la maison, remise sur un bon pied par la cousine Tulotte, s'était
affranchie de ses habitudes maladives; on avait fabriqué des plats
plus fortement épicés, ajouté une bouteille de bordeaux au verre d'eau
rougie; Tulotte aimait la bonne chair, elle se privait du vivant de
madame Barbe et désirait se rattraper tout son saoul. Estelle eut
la permission de rire aux éclats dès qu'on lui passa sa livrée de
demi-deuil, les ordonnances réintégrèrent la cuisine, mettant la note
chaude de leurs pantalons garance dans les fumées du pot-au-feu.
Antoine-Célestin Barbe avait acheté, en s'en allant de Dôle, une
partie du mobilier fantastique; mademoiselle Parnier lui avait cédé,
sans trop de répugnance, toutes ces choses sentant la mort, et, par
dessus le marché, profanes, pour une somme relativement minime. Dès
le déménagement opéré, Tulotte fit emplette d'une drogue étonnante,
passa à la teinture les soieries bleu pâle et remeubla la chambre de
son frère en un grenat violent sous lequel les tendresses des nuances
nuptiales avaient à jamais disparu. Le colonel, qui n'aimait pas les
souvenirs douloureux, fut content. Madame Corcette venait de temps
en temps pour consoler sa fille adoptive, elle causait avec le père
quand les loisirs du service lui permettaient de rester chez lui.
Ce fut ainsi que les punitions continuelles du capitaine Corcette
s'adoucirent, et que, d'un commun accord, on éloigna Mary, pour
laquelle la jeune femme était d'abord une nouvelle mère!
Mary, abandonnée par sa grande amie, se réfugia dans un mutisme
farouche, elle ne lui disait même plus bonsoir, indignée de ces
brusques revirements des personnes raisonnables.
Mary demeura au chalet quinze jours prisonnière après la scène
effroyable de M. Brifaut, elle errait comme une âme en peine le long
des galeries de bois, regardant, le matin, les bonds de Castor parmi
les poules de leur basse-cour et songeant, au crépuscule, que le
son des retraites militaires est une chose bien triste lorsqu'une
petite fille écoute les échos des montagnes sans sa mère pour les lui
expliquer.
Elle essaya de se distraire dans les lectures monotones de ses leçons,
de descendre au jardin avec des livres comme le faisait souvent Tulotte
qui lisait des romans traduits de l'anglais; seulement son roman à elle
était sa grammaire ou son histoire de France et ces récits dépourvus
d'imagination la faisaient pleurer d'ennui. Une fois elle eut un ver
à soie que lui donna un ouvrier magnan,--il y avait des foules de
magnaneries autour du chalet,--elle éleva son ver dans un cornet de
papier, il fit un cocon, puis devint papillon; elle pensa qu'on pouvait
apprivoiser ces sortes de bêtes, mais Estelle le piqua d'une épingle
contre le mur de sa chambre, lui disant que cela «pondait des mites»
sur les étoffes de laine.
Et son petit frère criait toujours, promené par la franc-comtoise
ahurie qui chantonnait une invariable chanson de son pays. Impossible
de dormir, impossible de penser. Célestin avait des coliques, des
convulsions, et le caractère des souffreteux, gens intraitables dès
leur berceau. La priorité de son sexe s'affirmait dans ses cris
étourdissants; les trois femmes de la maison s'inclinaient devant
cette rage inépuisable, l'une apportait un hochet, celle-ci du sucre,
celle-là son sein. Il souillait abominablement ses langes et on lui
disait qu'il était beau, qu'il ressemblait aux fleurs.
Ce paquet de chair faisait les délices de ces créatures brutales;
c'était leur sensualité de tous les instants, elles l'embrassaient
avec des bruits de lèvres goulues; bien que l'intelligence ne fût pas
encore née dans cet avorton de garçon, elles lui prêtaient des idées
merveilleuses, il avait toute sa connaissance, il leur parlait, il
montrait le poing à Tulotte, griffait Estelle, souriait à la nourrice.
Les deux ordonnances s'en mêlaient, se le passant de main en main et
l'appelant «mon colonel»» avec des respects attendris.
Alors Mary, saisie de colères blanches, se demandait si elle ne ferait
pas mieux de porter cet animal, plus stupide qu'un chat nouveau-né, à
la rivière pour avoir enfin la paix. On le mena à la procession comme
elle l'avait annoncé à son cher Siroco; elle dut rester seule pendant
que la nourrice accompagnait ce braillard vêtu d'une robe brodée,
couverte de rubans.
Ce dimanche-là Mary, n'y tenant plus, sortit par la petite porte du
jardin, elle courut jusqu'au trou des sureaux et appela très doucement
son ami. Siroco, en train de faire sa lessive dans le lac de la vallée
des roses, avait plongé successivement sa chemise, son pantalon
et sa personne. Le père Brifaut était en ville, lui, gardait les
plantations, profitant de son dimanche pour nettoyer ses loques. Il
entendit derrière la haie un bruit de pas très légers, un bruit qu'il
connaissait bien, son cœur battit à se rompre.
--Mademoiselle Mary! cria-t il du fond de son bain. Entrez, n'ayez pas
peur, Croquemitaine est parti!
Mary sauta le fossé, passa les sureaux et accourut suivie de Castor.
--Ah! mon Dieu! cria-t-elle, tu es tombé dans l'eau?
La tête ébouriffée de Siroco émergeait seule, ruisselante.
--Oh! que non pas, made... Mary, fît-il tout ému de la revoir, je fais
ma toilette, le temps permet ça! Tournez-moi vite le dos que je puisse
m'habiller; nous allons nous amuser. Je pensais que vous ... que tu ne
voulais plus revenir!
Mary se tourna, obéissante, les yeux fermés, se demandant pourquoi ce
mystère: c'était donc très sale, un garçon?
Quand il eut fini, il la prit dans ses bras et la couvrit de caresses.
Certes, il n'aurait pas été la chercher au chalet, il avait même essayé
de n'y plus penser, mais puisqu'elle était revenue ... oh!... il se
sentait tout fier!
--Tu m'aimes bien? répétait Mary, qui conservait au fond de ses pensées
farouches comme une soif inextinguible d'être très aimée.
--Oui! oui ... pourquoi n'es-tu pas venue plus tôt?
--Je ne pouvais pas!... on me surveillait, et puis j'avais peur de ton
maître.
--M. Brifaut! il est parti pour la procession, lui aussi... D'ailleurs,
on peut s'arranger maintenant, car il y a un second bouton! je l'ai
tant soignée, cette chienne de greffe! Il n'est pas méchant, M.
Brifaut, va!
Ils s'assirent au bord du petit lac. Siroco, armé d'une énorme
aiguille, d'un vieux dé percé, se mit en devoir de raccommoder sa veste
de toile bise.
--Donne donc! s'écria Mary, et elle s'empara de la veste, bien qu'elle
ne sût pas mieux coudre que lui.
Il se penchait vers elle, lui indiquant les endroits les plus
détériorés.
--Tu es gentille, mon amoureuse! dit-il tout d'un coup en l'embrassant
sur l'oreille.
Elle eut un rire plein d'une coquetterie de femme.
--Oh! je le fais pour toi ... chez nous, je ne veux pas apprendre à
broder. On me donne des pénitences, mais je ne veux pas davantage!
--Petite désobéissante!
--Je n'ai pas besoin de rien savoir, mon frère saura tout pour moi.
--Il pleure toujours, ce monsieur? interrogea Siroco, s'allongeant sur
les genoux de son ouvrière.
--Ça devient une chanson, mais faut s'y habituer ... jusqu'au moment où
je l'étranglerai, répondit-elle, le regard bizarrement assombri.
--Tais-toi donc, pauvrette! Étrangler quelqu'un, est-ce que c'est
possible?...
--Tu me disais qu'il fallait le faire, là-bas, sous les roses, est-ce
que tu l'as oublié? demanda Mary avec vivacité.
--J'ai dit ça, moi!... Oh! la bonne histoire!... On dit tant de
choses!... C'est ton frère!... il fait ses dents, vois-tu, et quand ça
lui passera, il deviendra gentil ... comme toi!... ce sera ton petit
Siroco numéro deux!...
--Jamais! je ne l'aimerai jamais!... Il a tué maman. Écoute, Siroco,
s'il était mort et que je te prenne pour frère, voudrais-tu?
--Tiens, je crois que je voudrais ... être le frère d'une demoiselle et
faire des parties ensemble toute la journée.
--Alors, tu vois bien ... il faut que je l'étrangle. Papa sera d'abord
ennuyé, puis il fera comme pour maman, il se consolera, et je lui
dirai qu'il te prenne avec nous... Tu n'as ni père ni mère, toi! tu es
tout venu, tu n'as tué personne en naissant, tu es bon, tes yeux sont
noirs... Oh! ce sera du plaisir plein la maison... Nous jouerons, nous
écrirons, nous mangerons et tu ne pleureras pas, tu m'empêcheras de
pleurer.
Le jeune garçon devint triste.
--Petite folle de Mary! Ça ne se peut pas, non, et quand je pense que
si le régiment change, tu quitteras le chalet, je ne te verrai plus.
--Ne dis pas ça, cria Mary, lâchant son aiguille pour se jeter dans
ses bras, je te le défends ... nous ne devons pas nous quitter... Des
amoureux, est-ce que ça doit se quitter?
--Ça s'est vu! murmura Siroco; puis il la repoussa doucement.
--Prends garde, Mary, je suis encore tout mouillé.
En effet, il avait remis sa chemise et son pantalon au sortir de l'eau;
ses habits n'étaient pas secs du tout.
--Tu as froid? dit-elle inquiète en l'épongeant de son mouchoir.
--Non, en juillet, il ne fait pas froid.
Elle voulut lui faire sortir au moins sa chemise pour aller l'étendre
sur un buisson de roses.
Il s'impatienta.
--Un jour, à l'école des frères, où je suis resté deux ans, fit-il,
j'ai renversé une cruche le long de mon pantalon; on était en hiver,
je n'ai rien dit, et il ne m'est rien arrivé... Je suis un homme, les
hommes ne s'enrhument pas!
La vérité était qu'il ne voulait plus se déshabiller devant elle. Il
était pris d'une subite pudeur, parce qu'elle n'avait aucune idée de ce
qu'il ne fallait pas faire, cette petite demoiselle trop bien élevée.
Il lui raconta d'autres histoires fabuleuses: il était tombé dans un
puits en tirant de l'eau pour une femme qui le nourrissait, il avait
nagé dans le Rhône sous la glace, et jamais un rhume, non, pas ça
d'éternuement.
Alors, gracieuse, elle présentait ses deux mains au soleil pour les
glisser ensuite dans sa poitrine humide.
--Finis donc, ou je tape! dit-il avec un mouvement d'humeur. Ils
demeurèrent un instant silencieux, elle, cousant, les yeux baissés,
lui, suivant ses doigts pointus qui arrangeaient les étoffes et
regrettant peut-être, sans s'en douter, les chatouillement de ses
petits ongles sur sa peau.
--Veux-tu que nous fassions un grand voyage? lui demanda-t-il quand son
travail fut terminé.
--Oh! oui! Allons-nous-en!
--Eh bien! il y a fête au hameau de Sainte-Colombe, de l'autre côté de
Vienne, il faut passer le Rhône et on s'amuse joliment!
--Mais!...
--Ton papa ne saura rien, puisque les bonnes sont à la procession et ta
tante Tulotte lit ses livres sur la galerie. Elle croira que tu es ici,
voilà tout...
--Nous irons!... Siroco. Pourvu que tu ne me laisses pas en route ...
je marcherai.
--J'ai quarante-six sous d'économie dans le coin de mon traversin, et
toi?
--Moi, j'ai vingt sous dans ma poche, j'irai chercher ma tirelire, si
tu veux, car moi je ne dépense jamais mes sous.
--Non ... ça suffit ... nous sommes assez riches. Allons!
Chacun, ils cueillirent une rose. Siroco la mit à la boutonnière de sa
veste. Mary l'attacha à son chapeau de paille brune et ils quittèrent
le jardin d'un air délibéré.
Ils prirent le chemin de halage, le long du fleuve, pour gagner le
bac qui passait les gens de Vienne à Sainte-Colombe, moyennant trois
sous par personne. Quand on eut perdu de vue le chalet, Mary devint
très brave, elle siffla son chien, jeta des bâtons dans l'eau, et
Castor alla les chercher pour revenir ensuite se secouer sur la robe
de sa maîtresse. Ils étaient faits comme de petits voleurs tous les
trois: Mary avait un vieux jupon de soie noire que Tulotte lui mettait
quand elle partait en récréation, car on ne savait jamais si elle
ne grimperait pas aux arbres, des bottines de coutil blanc devenues
grises de poussière; Siroco, les cheveux broussailleux, était encore
tout mouillé; Castor, les poils crottés, ne représentait plus un
épagneul d'une race quelconque; mais tous les trois, sous ces misères,
conservaient la peau rose et parfumée de bonne santé.
Au bac, le passeur les regarda de travers.
--Vous savez que c'est six sous et que je ne veux pas le chien? leur
dit-il.
--Voilà vos six sous! riposta Siroco sentant toute son importance de
chef de famille.
Ils s'installèrent à l'arrière, tandis que Castor se jetait bravement
à l'eau. Dans le courant, le chien faillit sombrer, mais Siroco
lui tint la queue, ce qui l'aida beaucoup. Tous trois abordèrent à
Sainte-Colombe sains et saufs.
--Hein! dit le gamin respirant librement, nous sommes nos maîtres, à
présent. J'ai eu là une fameuse idée, ma petite femme!
--Oh! que oui!... balbutia Mary se cramponnant à lui comme à son
sauveur.
Ils firent le tour de la foire. Sainte-Colombe est un joli village,
ombragé par des mûriers énormes. Il y avait des baraques de
saltimbanques sous ces mûriers, un bal champêtre, des tonnelles
pavoisées, des tirs aux pigeons. Mary demeurait bouche béante. Elle eut
l'envie irrésistible d'entrer dans la baraque de la femme géante, cela
leur coûta cinquante centimes, mais Siroco n'y regardait pas, lui!
--Tu sais qu'elle est en coton! dit-il pourtant quand ils furent sortis.
Et comme ils avaient très soif, ils demandèrent, sous une tonnelle, une
tasse de lait pour _Madame_, un verre de vin pour _Monsieur_. Castor
s'offrit gratis une croûte qui traînait.
Ils tirèrent aussi des macarons pour compléter leur collation.
Ils se reposaient depuis un quart d'heure des émotions de la fête,
lorsque Mary tressaillit, elle se retourna du côté de la tonnelle
voisine.
--Entends donc, Siroco, chuchota-t-elle.
--Quoi?
C'était la voix de madame Corcette qui criait il tue-tête:
«Mon colonel!... je vous dis que c'est l'enfant... Il est bien facile
à reconnaître, la nounou a des rubans bleus, et il crie, selon son
habitude, ce polichinelle!... Quel sacré gosier!
--Papa!... bégaya Mary pâle comme une morte.
--N'aie pas peur ... tais-toi!... souffla Siroco, qui la saisit à bras
de corps, craignant de la voir tomber.
--Nous sommes perdus!
--Mais non ... si le chien se tient tranquille, ton papa ne saura rien;
les verdures sont trop épaisses ... nous décamperons dès qu'il sera
parti.
Une tempête d'éclats de rire s'éleva dans la grande tonnelle, on vit çà
et là reluire des uniformes de hussards.
Il y avait Jacquiat, Corcette, de Courtoisier, tous venus dans le break
du colonel à la frairie de Sainte-Colombe, histoire de s'encanailler un
peu, et on reconnaissait de loin, parmi les paysans endimanchés, les
rubans bleus de la nourrice qui portait le petit Célestin couvert de
dentelles.
--Mais oui, reprit la voix du colonel Barbe, c'est bien mon fils qui se
promène! Cette nourrice est folle, sous prétexte de procession elle me
le perdra dans la cohue!
Cependant le père était tout attendri par la subite rencontre de
l'héritier présomptif. Madame Corcette, en toilette superbe, s'élança
comme un tourbillon du côté de la nourrice. Bientôt Estelle et les
ordonnances arrivèrent aussi, un peu honteux de leur fugue.
--C'est bon! c'est bon! grommela le colonel, on s'amuse sans demander
la permission, on court les foires avec des demoiselles, et le gamin
prendra une maladie. Parbleu!... vous êtes des chenapans.
Seulement il tordait sa moustache, très gêné que ses domestiques le
vissent avec la femme de son capitaine dans un laisser-aller de pékin
qui fait la noce.
--Voyons, toi, fais-lui des risettes, dit madame Corcette, enlevant le
bébé des bras de la nourrice.
Et tous les officiers l'entourèrent, sachant que c'était là le point
faible de Daniel Barbe.
On finit par offrir une galette à la franc-comtoise, on lui glissa
des pièces blanches, le colonel sentant un besoin d'indulgence pour
lui-même, car il menait une vie de jeune homme depuis quelque temps,
lui pardonna, tout en lui recommandant de mettre l'ombrelle sur la tête
de Célestin.
--Et nous, Messieurs, je propose d'aller visiter la ménagerie, fit
madame Corcette, très fière de traîner un régiment à sa jupe en la
personne de son chef... Ils sortirent de la tonnelle où ils laissèrent
des morceaux de galettes avec des verres de chartreuse.
Mary se serrait contre Siroco, et celui-ci, moins rassuré, tenait
Castor par son collier. Ils faisaient une piètre mine, tout poudreux
qu'ils étaient, semblables à des vagabonds de la foire qui vont, après
leur maigre repas, endosser le maillot de l'équilibriste ou la blouse
bariolée du paillasse. Mary tremblait d'une colère qu'elle n'osait
avouer.
--Toujours mon frère! dit-elle les dents grinçantes. Ah! si c'était
moi qu'on eût trouvée ici, tu aurais vu quelle semonce... Cette
madame Corcette qui m'amusait autrefois ... elle s'amuse avec papa,
aujourd'hui. Tiens! je voudrais sortir pour leur dire un mot...
--Reste tranquille, souffla Siroco désespéré, tu serais punie, et moi
on me ramasserait d'une belle façon... La paix, Castor, ajouta-t-il en
envoyant une bourrade au chien qui voulait s'élancer vers son maître.
Le colonel passa enfin suivi des officiers, riant entre eux de la
rencontre du petit au moment où on pensait aux fredaines. Jacquiat, si
empressé jadis, n'eut même pas une parole de regret concernant Mary.
--Je vous déteste! cria la petite fille, tendant le poing derrière
l'épaisse verdure de la tonnelle.
--Du calme! dit Siroco, et le vin pur ayant agi sur ses nerfs, à lui
aussi, il la pinça vigoureusement.
Mary éclata en larmes.
--Que je suis malheureuse!... oui ... je l'étranglerai.
--Qui?... moi? demanda Siroco, très rouge.
--Oh! non ... pas toi, Célestin, mais Jacquiat, madame Corcette, la
nourrice ... papa ... tous, tous...
--Faudra z'élargir la porte du cimetière, avant! conclut Siroco en
haussant les épaules.
Et pour que rien ne se perdît, il alla récolter les galettes
abandonnées.
Mary n'en voulut pas, par une secrète dignité que Siroco ne comprit
guère; quant à Castor, délivré, il monta sur leur table et dévora les
restes sans aucun scrupule.
A la nuit tombante, ils gagnèrent le chemin de halage, déjà morts de
fatigue. Toutes ces émotions les avaient un peu désunis; Mary boudait,
Siroco sifflottait, Castor marchait la queue basse.
--Devine à quoi je pense? demanda le jeune garçon s'arrêtant
brusquement.
--Je ne peux pas, j'ai du chagrin! soupira Mary, fatiguée et cherchant
de l'œil un coin pour se reposer.
--Eh bien!... si nous ne rentrions pas! j'ai encore dix sous. Nous
fabriquerions une hutte dans les bois, nous attraperions des oiseaux et
nous irions les vendre à la ville. Personne ne nous embêterait, va!...
Je vois bien que tu ne pèses pas beaucoup chez toi, moi je suis mon
maître depuis que je suis né... Ça te va-t-il?
--Tu ne m'aimes plus! murmura-t-elle en faisant la moue.
--Oh! parce que je t'ai pincée! la belle affaire!
Il la prit dans ses bras, la porta sur le talus de la route, aux pieds
d'un groupe de peupliers immenses.
Ils se blottirent tout petits et tout légers, comme des passereaux,
sous une roche enguirlandée de lierre qui se trouvait là.
--Mary, je te demande pardon! dit le garçonnet, la câlinant et lui
tirant ses longues tresses de cheveux.
Elle se mit à sourire.
--Ne recommence pas, Siroco...
Devant eux roulaient en fureur les eaux du Rhône. Sur l'autre rive,
la ville s'estompait dans l'ombre; il faisait chaud, de plus en plus
chaud, et on aurait dit que le soleil de la journée avait fait bouillir
le paysage; une vapeur s'échappait de la foire lointaine pour monter
vers le ciel qu'elle rendait noir.
Un grondement sourd venait de l'horizon, où s'allumait une étoile si
tremblotante qu'on croyait la voir s'éteindre à chaque seconde, comme
la lueur d'une bougie.
--Est-ce qu'il va faire de l'orage? interrogea Mary, se rapprochant de
son ami, presque contente d'avoir peur.
--Je crois, dit mystérieusement Siroco, que c'est mon parrain...
--Ton parrain? dit la petite fille, ouvrant des yeux étonnés et
cherchant sur la route déserte la silhouette d'un homme.
Soudain, un tourbillon de poussière s'éleva jusqu'aux peupliers qui
se courbèrent comme de simples épis, un hurlement gronda du Rhône et
le vent brûlant dont la Méditerranée fouette le Midi arriva comme une
trombe sur la campagne.
--Le siroco! cria l'enfant trouvé, heureux de pouvoir témoigner enfin
d'un acte de naissance.
--Ah! mon Dieu! nous allons mourir! sanglota Mary épouvantée.
Ce vent rugissait en une espèce de beuglement de taureau, puissant et
cependant point triste. Il était plein d'on ne savait quelle clameur
joyeuse, joyeuse comme le cri de son filleul. Il y avait plus de peur
que de mal dans sa façon étrange de bouleverser l'atmosphère, et très
bonhomme, au fond, il ne cassait rien tout en menant le plus horrible
bruit du monde.
Les enfants rampèrent sous la roche pour se garer de la poussière, puis
ils s'étreignirent.
--J'ai peur! répétait Mary.
--Petite bête!.. Nous allons, au contraire, nous amuser pour revenir,
ce vent-là vous fait marcher d'un train de locomotive!,.. Tu vas voir
... que tu ne pleureras plus!
Ils avaient oublié leur projet de courir les bois.
--C'est drôle, en effet, murmura la petite, de sentir ce hou-hou autour
de ses oreilles... Je n'ai plus si peur!
Siroco, rendu nerveux au possible par le retour de son parrain, serrait
Mary à l'étouffer et de nouveau ce fut, comme dans le bosquet de roses,
des caresses folles que partageait cet endiablé de vent pénétrant
partout.
Ils revinrent au bac avec une vitesse vertigineuse, se tenant par
la main, lancés tantôt à gauche, tantôt à droite, riant, tournant,
sautant, pareils à des gens ivres. Vraiment Mary s'amusait bien plus
qu'à la foire.
--C'est ça qui sèche mes habits! disait Siroco encore un peu humide de
sa lessive.
Quant à Castor, il devenait complètement insensé, s'enlevant par bonds
élastiques et jappant de plaisir.
Sur le bac, ils crurent qu'on chavirerait dix fois, l'homme qui tenait
la corde ne savait à quel saint se vouer.
Derrière le chalet, ils se quittèrent, se promettant de recommencer dès
qu'ils en auraient l'occasion.
--Tu trembles tout de même! dit Mary anxieuse, le sentant frissonner
sous sa malheureuse veste de toile.
--Non, ma petite femme, répondit l'intrépide garçon, c'est mon parrain
qui me secoue. Au revoir, mon amoureuse, ne te fais pas gronder et
viens à la vallée dès que tu pourras... M. Brifaut te pardonnera
sûrement, car il y a un autre bouton de sa rose... Au revoir!...
Longtemps Mary, sans savoir pourquoi, le suivit des yeux dans cette
gaie tourmente qui le lui emportait.
Une fois, elle crut que le vent, d'un seul effort, l'avait lancé
jusqu'au ciel, puis elle rentra au chalet suivie de Castor moins
bruyant. Il fallait se préparer à une correction exemplaire.
Tulotte, après cette escapade sur laquelle d'ailleurs ni Mary ni son
chien ne voulurent fournir d'explications, ne décoléra pas d'un mois,
et Mary, durant un mois, ne vit pas s'ouvrir la petite porte donnant
dans le sentier des Sureaux.
Enfin, un matin, elle réussit à tromper la surveillance de sa geôlière,
elle courut tout d'une traite jusqu'à la grille de M. Brifaut. Le
vieillard était là, devant sa corbeille de prédilection, épluchant le
rosier de l'_Émotion_ qui se fleurissait gaillardement d'une seconde
rose comme l'avait prédit Siroco. En apercevant la petite, le bon
jardinier n'eut pas le courage de lui faire froide mine.
--Allons! entrez, dit-il doucement, mais vous allez être bien ennuyée,
Mademoiselle Mary, votre ami est parti!
--Parti, Siroco?... s'exclama-t-elle dans une douloureuse surprise ...
parti ... sans me dire adieu?
--Hélas! Mademoiselle, fît le brave homme hochant la tête, ce sont les
méchants enfants qui restent... Siroco est mort, voilà une semaine,
d'une manière de gros rhume pris je ne sais où!... Je l'ai fait
enterrer gentiment à mes frais, le pauvre gamin!...
Mary s'en retourna, muette, ne pouvant pas pleurer, tenaillée d'une
douleur atroce.
Ainsi, il était parti comme il était venu, dans un tourbillon de ce
vent chaud qui se montrait miséricordieux aux petits enfants orphelins
... parti sans la revoir, parti pour toujours!
Et chaque fois que soufflait le joyeux siroco, Mary s'enfermait dans sa
chambre en se bouchant les oreilles...
[Footnote 1: Cette rose existe en réalité.]
[Footnote 2: Elle existe ainsi que la rose bleue.]
V
Dans l'énervement des longs jours passés sans plaisir, Mary connut
des désespoirs de femme. Elle sut comment s'y prennent les grandes
personnes pour avoir une douleur qu'on n'ose avouer et, par moment,
elle souhaita de mourir aussi pour aller rejoindre Siroco. Cette
petite, née vieille, s'attardait en ses idées de passion bien plus
qu'on ne pouvait le deviner.
Lorsqu'elle jouait au cerceau sur la route qui menait à la berge du
fleuve, qu'elle courait, les yeux brillants, les cheveux défaits, droit
devant elle et que Tulotte était obligée de crier: Prends garde! Tu vas
perdre ton cerceau dans le Rhône! C'était peut-être elle-même qu'elle
aurait voulu précipiter aux flots pour échapper à la souffrance trop
vive, non proportionnée, qu'elle ressentait de cette perte d'un précoce
amoureux.
Et l'été s'acheva monotone, avec un vent presque continuel qui secouait
le cœur de Mary comme il secouait les rosiers de la vallée des roses.
Aucun bruit de changement de garnison ne survenant, on réinstalla le
campement d'hiver, selon l'expression du colonel; on mit des bourrelets
aux portes du chalet, des tapis dans les chambres et une partie de la
galerie de bois fut vitrée. Daniel Barbe, très étonné de voir qu'on
resterait probablement où on se trouvait encore, eut la perspective
d'un coin de vie de famille; il prit le soin de mettre un gros poêle de
faïence dans la chambre de la nourrice, et, un soir, il fit monter Mary
chez lui afin de lui annoncer une sérieuse nouvelle.
--Ma fille, lui dit-il, je crois qu'il est temps de te préparer à ta
première communion, je pense que nous resterons ici un ou deux ans,
et madame Corcette, une excellente créature, celle-là, m'a demandé à
surveiller un peu tes études au sujet du bon Dieu!
Mary, la tête baissée, ne répondait pas.
--Tu auras dix ans le printemps prochain, c'est un peu tôt, je le
sais, mais on n'a guère le loisir de faire les choses régulièrement
dans notre état. Je demanderai les dispenses nécessaires. Enfin, tu
comprends, je te trouve assez raisonnable pour cela! Tu vas donc me
piocher sérieusement le catéchisme, l'histoire sainte, les évangiles,
tout le tremblement de ces machines pieuses. Tulotte achètera les
livres, et, au lieu de vagabonder de droite et de gauche, tu feras les
prières qu'il y a dans le règlement. Nous avons l'espoir de rester à
Vienne peut-être trois ans; alors, il faut en profiter. Il paraît que
les changements de diocèse ne sont pas favorables à ces choses de curés
(c'est toujours madame Corcette qui le dit). Une femme sait mieux que
nous ce qu'il faut faire ... mais Tulotte est comme moi, elle a la
dévotion d'un képi!...
--Est-ce que madame Corcette est dévote? demanda Mary rêvant, les yeux
fixés sur la muraille.
--Non ... elle est catholique, voilà tout.
--Et Tulotte?
--Tulotte, ma fille, est protestante, comme moi, comme ton oncle.
Seulement ta pauvre mère était catholique, on a baptisé mon fils dans
sa religion et elle a bien recommandé en mourant que tu fasses ta
première communion ... le plus tôt possible! Elle craignait que Tulotte
te dirigeât d'un autre côté. Je t'apprends tout ça, ma chère Mary,
parce que tu es en âge de démêler ces histoires et puis madame Corcette
est si bonne!
--Je ne comprends pas, moi! murmura Mary qui boudait toujours madame
Corcette.
--D'ailleurs, ajouta le colonel impatienté, je ne te demande pas de
verser dans la religion corps et âme. C'est une consigne pour moi de te
donner une instruction religieuse, je me moque bien de la prêtraille,
mais je ne veux pas me moquer des dernières recommandations de ma
femme, tonnerre de Dieu!
L'entretien, qui avait débuté par des mots très graves, des pensées
presque tendres, menaçait de très mal tourner.
--Oui, papa! répliqua Mary, disant oui tout de suite pour avoir le
droit de se sauver.
Le colonel lui prit le bras qu'il serra un peu brutalement. On sentait
que dans ce père, encore incertain du mal qu'il faisait, le remords
se mélangeait à son désir d'avoir, l'hiver comme l'été, une maîtresse
fort drôle. Maintenant, il n'y avait plus de courses à cheval, plus
de frairies, plus de parties sur l'herbe, plus de petits voyages en
bateau; on se cantonnerait chez soi, dans le chalet, on aurait la
nourrice et Tulotte sans cesse derrière les épaules et cela deviendrait
mortellement triste. Aussi avaient-ils, elle et lui, organisé cet
innocent mensonge d'une instruction religieuse. Madame Corcette
viendrait tous les dimanches et tous les jeudis pour conduire Mary à
la petite église de Sainte-Colombe, leur paroisse; ensuite ... pendant
que l'enfant profiterait des enseignements du curé... Mais quel ennui
d'avoir d'abord à expliquer ces choses si simples!
--Voyons, fit-il d'un ton grondeur, car au fond sa conscience lui
faisait mille reproches, tu ne vas pas faire ta bête, hein!.. Je
suis déjà assez mécontent de toi, Mademoiselle. Tu polissonnes comme
un gamin des rues; tu n'es jamais rentrée à l'heure des repas. Tout
cet été tu as couru les chemins avec un petit voyou. Si je le pince,
celui-là, je lui tire les oreilles d'une rude manière, je t'en
préviens! C'est qu'à ton âge on est grand, il faut songer à se bien
tenir! La fille d'un colonel, le chef du 8e hussards, n'est pas une
bohémienne. Changeons la manœuvre, petite, sinon je te relèverai du
péché de paresse.
--Maman n'est plus là! dit très bas Mary, qui eut envie de pleurer.
--Ta mère! s'écria le colonel pourpre de colère. Et n'es-tu donc pas
honteuse d'en parler de ta mère, quand tu ne te souviens même plus
d'elle? Voilà une jolie sentimentale, ma foi, sa mère!...
Tout d'un coup il devint digne comme un homme qui se lave à ses propres
yeux en morigénant un autre pour la bonne cause.
--Je t'engage à prononcer plus respectueusement des phrases pareilles,
Mary! Ta mère est un souvenir sacré pour nous tous, et je tiens à ce
qu'on le rappelle dans des moments plus propices. Ta mère a-t-elle
quelque chose à voir dans les courses de chien perdu que tu fais par
monts et par vaux? Je vous le demande? Est-ce que c'est ta mère que tu
cherches quand tu t'amuses avec un petit chenapan, un vaurien dont je
ne sais même pas la demeure?... En vérité une mère ne se mêle pas à
toutes les sauces... J'y pense quand il faut, tu m'entends!...
Mary ne comprenait absolument rien au motif de cette annonce, quasi
solennelle, d'une première communion prochaine. Hélas! puisque Siroco
était parti, était mort, inutile de lui reprocher ses vagabondages!
--Papa, dit-elle, relevant le front, je suis pourtant très sage, je ne
sors plus qu'avec Tulotte et j'ai appris hier une leçon bien difficile,
je t'assure. Je veux bien aller au catéchisme, mais...
--Mais, quoi encore? Tulotte a raison de dire que tu n'es jamais
contente de rien. Est-ce que tu vas faire mauvaise mine à madame
Corcette, une jeune femme si dévouée ... car c'est du dévouement que de
s'occuper d'une enfant volontaire, d'une créature indisciplinée comme
mademoiselle ma fille!
--Papa, je n'aime plus madame Corcette.
--Vraiment!... Et ... peut-on savoir ce qui t'a éloignée de cette dame?
Mary embarrassée ne savait comment formuler son accusation. Depuis
Siroco elle gardait certains secrets pour elle, n'osant pas franchement
les appliquer aux aventures de la famille. Elle se rendait un compte
vague du rôle que jouerait la femme du capitaine dans son éducation,
mais elle devinait que ce n'était pas uniquement pour sa félicité que
son père lui imposait sa présence. Elle finit par balbutier:
--Elle caresse toujours mon frère et moi elle m'a laissée.
--Nous y voilà, s'écria le père s'emportant, tu es jalouse de Célestin.
Comme toutes les mauvaises natures, tu fais retomber tes torts sur
un pauvre innocent... Madame Corcette est un excellent cœur, elle,
nous aimons Célestin et elle l'aime parce que nous l'aimons... Tu as
saisi, n'est-ce pas? et je t'engage à ne pas broncher vis-à-vis d'elle
sous le joli prétexte que l'on te préfère Célestin. Eh bien! oui,
nous préférons tous ton frère, car ce sera le diable s'il n'est pas
meilleur que toi. Il braille, lui, on l'entend, au moins! Toi ... on
ne sait plus ce que tu veux ni ce que tu penses. Tu restes des heures
entières à regarder les murs et tu n'ouvres la bouche que pour dire
des choses désagréables. Quel malheur que tu ne sois pas un garçon,
corbleu!... Je te mènerais ferme, je te le promets!... Allons, décampe,
tu me dégoûterais de la paternité. Souviens-toi que je ne veux pas
d'observation au sujet de cette bonne madame Corcette!
«Ainsi, songeait Mary, je serais un garçon qu'on ne me préférerait pas
davantage à lui ... oh! nous verrons ... papa ... nous verrons!»
A partir de ce jour Mary reçut la visite promise tous les jeudis et
tous les dimanches. Madame Corcette, bien enveloppée de ses manteaux
extraordinaires, tantôt écossais, tantôt de velours bleu, venait la
prendre pour la mener à Sainte-Colombe dans le break qu'elle conduisait
elle-même. On passait sur un grand pont qui tremblait et on s'arrêtait
devant une petite église de village, non loin du terrain de manœuvre.
Remplie de confusion, la jeune femme, comme si elle avait des crimes
à se faire pardonner, se jetait sur un prie-Dieu à côté du bénitier,
et plongeait la tête dans ses mains gantées. Mary gagnait sa place, au
banc des écoliers, attendant son tour d'être interrogée par le curé,
puis elle ne manquait pas de regarder derrière elle, de temps en temps,
seulement madame Corcette avait disparu, elle était allée dans une
auberge voisine remiser le break du colonel ou se chauffer les pieds
au feu de quelque paysan; elle avait toujours froid aux pieds, madame
Corcette. L'instruction religieuse était terminée depuis longtemps
quand elle revenait chercher Mary; celle-ci, assise tristement dans un
coin de cette église glaciale, contemplait les saints immobiles, ou
rêvait à des brises folies qui épanouissent le cœur au milieu d'une
exquise senteur de rose. Souvent, elle finissait par pleurer de rage
sans trop savoir pourquoi, et quand elle arrivait, cette jeune femme,
elle lui aurait craché à la joue pour se venger d'une chose qu'elle
comprenait à peine. Alors, madame Corcette l'embrassait tendrement.
--Ma pauvre petite fille, disait-elle sur un ton navré, je ne suis pas
assez pénétrée de ma mission, non, je crois que je n'en suis pas digne.
Oh! c'est sacré, vois-tu, une église! Moi, je ne peux pas y rester cinq
minutes sans être toute impressionnée!... La prochaine fois ce sera ta
bonne qui t'accompagnera... Je suis si frivole, ton père est un fou de
te confier à moi ... ma chère Mary... Dire que je ne puis être sa vraie
mère!
Et elle soupirait, sincère dans son repentir d'une seconde, ayant
l'idée théâtrale d'un pardon demandé publiquement à la petite fille,
en pleine église, devant le curé béant et les écoliers de ce hameau
tout pétrifiés. On rentrait au chalet en expliquant les passages de
l'évangile, madame Corcette se plongeait dans d'innocentes extases
qui lui donnaient des frissons de fièvre, elle ne savait plus si elle
venait d'apprendre aussi son catéchisme et elle faisait des réflexions
étonnantes:
--Donc c'est le Saint-Esprit qui a fabriqué le petit Jésus... Et
qu'est-ce qu'il te raconte de saint Joseph, ton curé ... il ne le
plaint pas un peu?
--Non, répliquait Mary, c'est la Sainte Vierge qui a mis au monde
Notre-Seigneur Jésus... Le Saint-Esprit et saint Joseph n'ont rien
fait, eux... Ah! il était bien heureux d'avoir une maman sans papa!
ajoutait la fillette, l'œil assombri.
--Mais pourquoi que ces curés peuvent vivre tout seuls! soupirait
madame Corcette, ne voulant certes pas blesser son élève, mais gardant
malgré la sainteté de sa mission on ne savait quel parfum des œuvres de
Satan.
Et quand Mary lui faisait le récit d'un miracle, dans sa stupeur de
nouvelle initiée, brusquement madame Corcette allongeait un coup de
fouet à ses chevaux en déclarant «que cette _blague-là_ était trop
forte! Non, elle ne pouvait pas avaler une pilule de cette grosseur!
Pauvre petite ... comme on se moquait d'elle! Ça faisait pitié!» ...
Heureusement que l'église était bien située, assez loin de la ville
pour éviter de fâcheuses rencontres et assez près du terrain de
manœuvre pour que les occasions...
--Dis donc, Mary, déclarait-elle en arrivant au chalet, redevenue
sérieuse, nous y retournerons dimanche prochain, c'est entendu!
Le capitaine Corcette eut, pendant l'hiver, de l'avancement, on le
nomma capitaine instructeur. Il offrit un punch, le colonel rendit
un punch, et Tulotte, qui ne se surveillait plus du tout depuis la
mort de madame Barbe, but beaucoup à la soirée de son frère, elle but
tellement que Mary, en montant se coucher, la rencontra titubant dans
les escaliers du chalet.
D'ailleurs, Estelle et la nourrice avaient leur compte de petits
verres, elles se battaient dans la cuisine, pendant que le colonel,
attendri selon la coutume, répétait plein de sa double dignité de chef
de corps et de chef de famille:
«Préparons-nous, mes amis, mes nobles compagnons d'armes, pour la
guerre future. Que le 8e soit brillant, très brillant ... car la
prospérité de ce règne et la grandeur de la France ... oui, Messieurs
... la bonne tenue de nos hommes, la santé de nos chevaux... Messieurs,
je vous l'affirme....»
La chambre de Mary se trouvait dans le pavillon du chalet, sous les
toits. Quand il faisait très froid on y grelottait, mais cependant elle
était traversée par le tuyau du poêle qu'on avait installé chez son
frère et ce tuyau représentait une complaisance de la cousine Tulotte.
Il aurait pu passer ailleurs, car les enfants, dès qu'ils sont en âge
de lire, ne doivent pas se chauffer, c'est malsain pour eux. Mary, d'un
tempérament particulier, avait toujours froid; quand elle se couchait,
elle prenait ses pieds dans ses mains sans réussir à les réchauffer,
puis elle tassait l'édredon sur sa poitrine et se couvrait la tête
avec les draps. Sa désolation surtout était de demeurer sans lumière;
la nuit, chez son frère, il y avait une veilleuse que la nourrice
entretenait jusqu'au matin, et lorsque Mary faisait des rêves de grande
dame elle se jurait d'avoir une jolie veilleuse rose, si dans l'avenir
une fée lui apportait une grosse fortune.
Mary, cette nuit-là, vit arriver Tulotte de la plus singulière façon;
la cousine, achevée par le froid des corridors et qui avait bu autant
que les servantes, s'était laissée choir sur le palier, puis, par un
violent effort, elle s'était remise à quatre pattes pour entrer.
--Je ne sais pas ce que j'ai attrapé, bougonnait-elle, sa longue
figure tout hébétée, je vois double ... oui ... je vois double ... je
ne sais plus ce que ça veut dire. Eh bien! vas-tu te coucher, toi,
grimacière?...
Mary, assise sur son lit, ôtait ses bas et ne disait rien.
--De quoi ... la France!... la prospérité de ce règne! nous nous en
moquons un peu, mon colonel... seulement c'est de madame Corcette qu'il
s'agit. Faut éblouir le nouveau capitaine instructeur par de belles
histoires patriotiques... Mais il vous a un nez fin, lui, mon capitaine
... il laisse causer ... et il attrape des galons.
Mary qui pensait que cela s'adressait à elle se prit à sourire.
--Madame Corcette est l'amoureuse de papa ... dit-elle du ton le plus
naturel du monde.
--Hein? soupira Tulotte fort mal à l'aise, mêlez-vous de ce qui vous
regarde, Estelle, je vais me coucher, moi, et mettons que vous n'avez
rien entendu, ma fille... On les paye, ces créatures de malheur, on les
saoule et encore il faut qu'elles vous rabrouent les maîtres. Estelle,
aussi vrai que je ne suis pas grise, je t'enverrai dehors ... là... Mon
Dieu, comme ça tourne!
La cousine Tulotte, qui ne portait plus de crinolines parce que la
mode en était passée, avait la manie de s'affubler toujours comme un
gendarme, elle avait sa toilette de soirée, une robe de satin grenat,
taillée dans le reste des tentures qu'elle avait teintes pour l'alcôve
de son frère; un peu décolletée, elle ornait son cou osseux d'un énorme
médaillon. Elle s'effondra sur son lit non loin de celui de sa nièce.
--Les temps sont durs, continua-t-elle, prenant Mary pour Estelle,
sa confidente ordinaire, les temps sont durs. Il doit lui fourrer
des masses d'argent, car il se plaint de mes dépenses ... moi qui
économise sur le manger pour avoir du meilleur vin. Si c'est possible
de m'accuser de gaspillage! Je n'achèterais pas une robe neuve sans y
réfléchir... La réflexion est le propre de l'homme, ajouta-t-elle d'un
ton tellement convaincu que Mary abasourdie crut qu'elle allait lui
faire la leçon en pleine nuit.
--Tulotte, murmura la petite, inquiète, tu es malade?
--Allons, bon! voilà Mademoiselle la rapporteuse qui commence son
antienne!.. Te tairas-tu? méchant cœur... Estelle, fouettez-la donc de
ma part.
Tulotte renversée sur son lit faisait des gestes effrayants, mais ne
bougeait pas ses jambes qu'elle sentait molles comme des jambes de
coton.
--Que je t'y pince, mauvaise gale, à te plaindre de moi au chef! Oui,
nous nous préparons pour les guerres futures, Daniel!... Là-bas sous le
clocher de Sainte-Colombe! Une propre vie!... Et il a bientôt soixante
ans, ce cher frère ... je ne lui pardonne pas ça!... J'aimerais mieux
le voir lever le coude; ça c'est plus moral au moins! et quand on a une
fille en âge de s'expliquer!...
Mary, saisie de peur, avait repris ses vêtements. Cette fois-ci Tulotte
devait être en effet bien malade, car jamais Mary ne lui avait remarqué
une pareille figure, elle grinçait des dents, hochait tout d'un coup le
front, et, au fond de cette ombre, elle ressemblait à une moribonde qui
n'en finirait pas de mourir.
--Voulez-vous que j'appelle Estelle? demanda la petite, n'osant plus la
tutoyer.
--Avec un peu de fleur d'orange ... sur un morceau de sucre, n'est-ce
pas? Il ne m'en faut pas, moi, des douceurs. Une institutrice de ma
trempe ne devrait pas être à la merci de ce coco... J'ai bien envie
de le lâcher, quelque beau soir, pour aller dans une famille plus
noble! Vois-tu, Estelle, je pouvais me marier, j'ai mieux aimé faire
le bonheur de mes parents. D'abord, je n'ai pas pu m'accorder avec
mon aîné, Antoine-Célestin, un dur, celui-là, je t'ai raconté cette
histoire, hein! Un ambitieux ... un vieil égoïste qui n'a pas de cœur,
il m'a remise à ma place; puis je suis venue trouver Daniel pour
lui tenir son ménage, il s'est fichu dans la cervelle les femmes, à
quarante ans, depuis ... ça le mord, quoi!... Estelle, va me chercher
un peu de rhum... Moi, je sens que rien ne va plus ... ici!.. Ses
officiers ont des façons de le regarder... Oui, c'est le dévouement qui
me guide lorsque je fais des sottises... Un enfant, je supportais la
chose, mais deux... Où est-il ce rhum?
Mary se glissa hors de la chambre, elle avait un dégoût de son
institutrice qui lui semblait inexplicable, car elle était malade après
tout, et elle aurait dû la soigner. Elle appela Estelle; presque au
même instant la nourrice arriva sur elle comme une masse.
--Faites attention, dit Mary vivement, vous allez tomber!
Elle était suivie d'Estelle dont les yeux brillaient dans l'obscurité
de l'escalier.
--Voilà Mademoiselle Grognon, fit la cuisinière furieuse; attendez,
je vais vous la nettoyer, moi, il ne faut pas quelle nous dénonce au
rapport, demain!... pourquoi n'es-tu pas couchée?
--Ma tante est malade, balbutia Mary se reculant devant les deux filles
qui sentaient l'eau-de-vie.
--Malade! Elle a son compte, tu veux dire!... Tant pis pour elle, moi
je casserais tout, ce soir, et bien sûr que je ne vais pas lui préparer
un lait de poule! Nom d'un chien! quel travail! quelle sacrée maison!
Je viens de rincer plus de cinquante verres... Je crois que Pierre a
fermé la grille du chalet. S'il ne l'a pas fermée, tant pis!.. tant pis
... entre qui voudra! Qu'on vole, qu'on pille, moi je ne mets pas une
patte dehors ... de ce froid-là!... Va te coucher! La vieille finira
par dormir que je te dis ... et houp!...
Elle enleva Mary par le bras en la poussant, contre un mur.
--Veux-tu rentrer te coucher, mauvaise graine!
--Vous me faites mal! s'écria Mary indignée, car la fille ne voyait pas
que la porte se trouvait plus loin. Lâchez-moi, ou j'appelle papa!...
--Ton père! Ah! elle est bonne ... ton père ronfle comme une toupie
dans sa chambre fermée à double tour! Faut croire qu'il a peur que
sa femme vienne le tirer par les orteils ... ou qu'il est sorti sans
qu'on le sache! Ton père a autre chose à faire que de s'occuper de ses
moucherons... Voyons, te tairas-tu?
Mary, saisie de vertige, et comprenant peut-être qu'elle seule
conservait sa présence d'esprit devant ces trois femmes, appela son
père; mais un silence lugubre régnait dans les appartements d'en bas,
personne ne répondit.
Estelle la secoua rageusement.
--Reste tranquille! bégaya la nourrice cherchant son aplomb, ne la
touche pas, cette petite. J'aime pas qu'on batte les enfants, moi!
La franc-comtoise, point méchante, avait le vin tendre, elle tira Mary
des mains fiévreuses de la cuisinière et elles gagnèrent la chambre de
Célestin.
Le petit dormait profondément dans son berceau. La nourrice referma la
porte et s'affala sur une chaise.
Mary effarée se demandait ce qui allait encore lui tomber sur les
épaules.
--Entends-les se disputer! fit la lourde paysanne avec un rire
hoquetant, et elles me criaient tout à l'heure que j'avais bu!... si
c'est permis, hein! ma pauvre petiote?... quelle existence!...
Elle se mit à fredonner sa chanson habituelle.
Estelle injuriait la cousine Tulotte qui ripostait par des confidences
très dignes sur la famille des Barbe et le 8e hussards. Du reste, elle
ne voulait point de fleur d'orange, Tulotte, ni de lait de poule.
Est-ce qu'on la prenait pour une femmelette, un chiffon comme défunte
sa belle-sœur? Elle boirait seulement un petit verre de rhum chaud qui
lui donnerait du nerf. Estelle attrapa un pot à eau et l'on entendit
comme un glougloutement impérieux. La cuisinière inondait le corsage
décolleté de l'institutrice. Alors il y eut une véritable scène de
meurtre avec des coups de poings lancés sur les murailles et des jurons
de soldat.
--Sainte mère de Jésus, marmottait tranquillement la nourrice, pouvant
à peine se déshabiller, on dirait que mes jupes sont de pierre!...
aide-moi donc, Mary!
Le bébé se réveilla au bruit d'à côté; le poêle était éteint et il
avait très froid, lui qui ne buvait pas de liqueurs fortes. Il poussa
un cri aigu, un cri de jeune chat qu'on agace.
--Ça y est! soupira la nourrice désolée, il hurlera toute la nuit, je
ne pourrai pas dormir. Apporte-le-moi, Mary, je vais le réchauffer dans
mon lit. Puis elle ajouta d'une voix inintelligible: Je me sens mal,
tout de même, elles m'auront donné du kirsch, moi qui ne peux pas le
souffrir, oh!... les bêtes! elles m'ont donné du kirsch!
Mary apporta l'enfant démailloté avec une répugnance qu'il lui était
impossible de surmonter. Elle aurait bien voulu partir, mais elle avait
peur de la cuisinière, et comme Tulotte ne pouvait pas la défendre
dans l'état où elle se trouvait, elle préférait encore passer le
reste de cette horrible nuit assise sur un tabouret contre le mur.
L'enfant selon son habitude criait à faire crouler le toit. La nourrice
chantonnait, glissant tantôt à droite tantôt à gauche, et quelquefois
elle riait d'un bon rire niais, de plus en plus convaincue qu'on lui
avait fait boire du kirsch.
Au dehors une aigre bise fouettait la galerie vitrée. Tout le feuillage
du jardin étant mort, on apercevait, de la fenêtre, le Rhône roulant
avec ses furies coutumières. Mary regardait pensive ce fleuve rempli
jusqu'à ses bords, menaçant la douce vallée des roses d'un cataclysme
formidable. De pâles étoiles piquaient, de reflets livides, les
vagues tumultueuses, et les collines qui entouraient ce coin de
campagne avaient des lointains si noirs que cela faisait peur. Une
morne tristesse envahissait la petite fille, les _hou hou_ du vent
lui rappelaient la fin mystérieuse de Siroco, et elle pensait que le
catéchisme est une chose bien inutile.
Un besoin de sommeil lui lancinait tout le corps, elle se raidissait
contre son mur, accrochée au rideau qu'elle avait écarté pour regarder:
les maisons de Vienne, accroupies au delà des jardins, semblaient
tressauter par moments, puis le tombeau de Ponce-Pilate, là-bas, dans
un fond de route noir, se dressait tout menaçant et tout luisant de
givre.
Elle savait l'histoire de ce personnage qui se lavait les mains pour
laisser condamner son Dieu. La veille encore, elle la récitait dans
l'église de Sainte-Colombe et madame Corcette lui expliquait que Vienne
étant une vieille ville pleine d'antiquités, ce bonhomme avait voulu
se faire enterrer là pour le plaisir des archéologues futurs. Elle
ouvrit les yeux très grands ne se souvenant plus de sa position croyant
rêver à cette corne de pierre portée sur quatre pattes et la voyant
brusquement s'avancer dans les sanglots du vent.
Au ciel des nuages couraient les uns après les autres, bousculés
par les rafales et semblant se déchirer sur les étoiles comme une
mousseline sur des pointes d'acier. Le chalet entier craquait. Le long
de ses boiseries à jour, des doigts paraissaient s'accrocher qui le
secouaient affreusement.
Tout d'un coup les cris du petit Célestin cessèrent, la nourrice ne
chantait plus, mais un bruit rauque se mêlait aux craquements du
chalet, ce bruit partait du lit, on aurait dit un souffle de bête qui
étouffe. Mary se leva d'un bond, tout à fait réveillée. Parmi ces
femmes ivres, il y en avait une vraiment malade, car on ne ronfle pas
ainsi quand on dort.
A tâtons, elle s'approcha du poêle, frotta une allumette et ralluma la
veilleuse qu'on avait laissée sans huile, puis elle se tourna vers le
lit.
La grosse franc-comtoise, couchée en travers, à demi déshabillée, la
bouche ouverte, les paupières closes et avec son éternel aspect de
niaise, cuvait son kirsch. On ne voyait plus le petit enfant qu'elle
avait roulé dans les couvertures, elle s'était jetée dessus de tout
son poids, elle l'écrasait en songeant peut-être qu'il lui souriait
de meilleure humeur! Deux très petits pieds tendus, rigides, derrière
l'oreiller, sortaient seuls de l'amas de ses lourdes chairs. Mary
sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, et toujours ce bruit
rauque, indéfinissable, ce bruit de bête qui étouffe se mêlait aux
hurlements du vent. Elle fit un pas dans la direction de ce lit, il
fallait éveiller de force la brute endormie ou appeler tout de suite du
secours, il suffisait même de repousser un peu la nourrice pour dégager
l'enfant, mais une idée atroce s'empara du cerveau de Mary. Pourquoi
aurait-elle sauvé la vie de son frère? L'avait-elle demandé ce frère?
Avait-elle souhaité sa naissance, sa naissance, c'est-à-dire la mort
de sa mère? Déjà, il ne criait presque plus, et le calme s'étendait
lentement dans la chambre, calme qui serait éternel si elle le voulait,
car elle n'avait qu'à se taire pour laisser l'écrasement s'accomplir.
Elle veillait toute seule! Personne n'entrerait avant le jour, et la
nourrice ne se douterait jamais qu'elle était restée là. Mary fit
encore un pas, les petits pieds ne s'agitaient plus que par faibles
secousses, ils devenaient peu à peu d'une teinte violette et l'on
n'entendait plus le bruit rauque. Mary eut un rire silencieux, ses yeux
superbes lancèrent un éclair de haine.
--Toi, murmura-t-elle, tu as fini de pleurer!
Elle gagna la porte, sortit sans hésitation et revint dans sa chambre
où elle se coucha, le visage tourné du côté du mur. Une heure après
elle dormait, un sourire aux lèvres, du sommeil des innocents!
Ce matin-là, on se leva très tard chez le colonel Barbe. Estelle
bâillait à se décrocher les mâchoires en descendant aux cuisines;
mademoiselle Tulotte, honteuse de se retrouver en grande toilette de
soirée sur son traversin, ne savait trop comment s'expliquer la chose
d'une façon décente. Elle passa une robe de chambre, but un verre
d'eau, et s'en prit à Mary qui faisait sa prière à genoux devant son
lit.
--Espèce de marmotteuse! gronda-t-elle.
Armée d'un peigne, elle arrangea les cheveux noirs de son élève tout en
la bourrant de ses préceptes.
--Il faudra pourtant que tu apprennes à te peigner! Quand tu seras une
femme, t'imagines-tu que je te servirai de coiffeur?... Tu pourras te
chercher un mari qui ait des rentes ... ma jeune princesse. C'est ton
jour de catéchisme aujourd'hui, la bonne madame Corcette viendra, tâche
d'être polie. Si tu crois que ça l'amuse, cette dame, de venir faire
une pareille corvée?...
Mary se taisait, fronçait les sourcils quand Tulotte lui tirait les
cheveux aux endroits sensibles, et grelottait de tous ses membres, car
la servante, étourdie de sa petite orgie de la veille, n'avait pas
pensé à chauffer le tuyau de leur chambre.
--J'étais bien malade hier, reprit-elle un peu honteuse, cette imbécile
d'Estelle avait mis du poivre dans ses ragoûts. Je suis sûre aussi que
ton père est malade et il y a une inspection aujourd'hui; le 8e n'a
qu'à se tenir droit.
Mary, qui était le 8e hussards de Tulotte, avait beau se tenir droite,
elle recevait d'effroyables coups de démêloir.
Soudain, de la chambre voisine partit un cri terrible, un cri de femme
désespérée. Tulotte laissa échapper le peigne et les cheveux; Mary
porta ses poings à ses oreilles.
--Ah! mon Dieu! fit la vieille demoiselle secouée d'un frisson, est-ce
qu'il est arrivé quelque chose à l'enfant?
La nourrice apparut sur le seuil, les yeux hors de la tête.
--Mademoiselle!... je suis perdue! Venez vite! on me fera fusiller bien
sûr! Mademoiselle, je voudrais être le chien ..., non, ce n'est pas
Jésus possible! il était si gentil, si beau, notre petit, je vais me
jeter par la croisée... Bon Dieu de malheur! Mademoiselle, on me fera
fusiller!...
Elle courait autour de la pièce, se tordant les mains, déchirant son
tablier, se frappant les tempes contre les meubles...
Tulotte se précipita dans le corridor, tandis que Mary, haussant
imperceptiblement les épaules, descendait aux appartements de son père.
Le colonel était déjà loin. On avait sellé son cheval vers neuf heures
et il galopait.
Toute la maison fut bientôt à l'envers, les femmes sanglotaient, les
ordonnances, les bras ballants, considéraient la nourrice qui, debout
sur la galerie, voulait se jeter en bas.
Estelle rugissait qu'on était damné pour l'éternité, et, ses anciennes
dévotions de Dôle lui remontant au cerveau, elle appelait des saints
complètement inconnus à son aide, elle voyait l'enfer, sa kyrielle de
démons, ses flammes.
Tulotte atterrée ne pouvait plus prononcer un mot, des larmes
ruisselaient de ses yeux bistrés comme un ruisseau, et, d'un mouvement
machinal, elle berçait le petit cadavre sur ses genoux.
Madame Corcette tomba au milieu de cette folie et se trouva mal. Il
fallut l'emporter au grand air, la frotter de vinaigre. Mary, l'air
calme, et cependant fort pâle, demandait doucement «_ce qu'il avait?_»
Un des ordonnances eut enfin la pensée de faire venir un médecin des
environs; on attela le break, et à chaque minute on s'imaginait voir le
père au tournant de la route.
Le médecin ne put que constater le décès de l'enfant, décès qui datait
du milieu de la nuit et il adressa de sévères questions à la nourrice.
Celle-ci en proie au délire criait qu'on allait la fusiller, qu'elle ne
se défendrait pas, elle le méritait bien.
--Elles sont toutes les mêmes, répétait le docteur, homme assez brutal,
elles se couchent avec leur bébé sur le sein et le tonnerre ne les
réveillerait pas... Il faudra la faire passer aux assises, voilà tout.
Celle-là payera pour les autres, si le père ne l'étrangle pas en
rentrant!
--Un enfant magnifique! hurlait Estelle.
Madame Corcette, revenue à elle, ne voulut pas supporter ce spectacle,
elle sortit du chalet afin de s'emparer du père dès qu'il descendrait
de cheval. Mais Mary ne lui laissa pas le temps d'exécuter son projet,
elle se lança la première à la bride de _Triton_.
--Papa, s'écria-t-elle avec un accent intraduisible, tu n'as plus que
ta petite fille à aimer sur terre... Papa, pardonne-moi la peine que je
te fais... Célestin est parti.
Elle disait _parti_ comme on le lui avait dit pour Siroco, pensant que
ce mot atténuerait le coup. Daniel Barbe chancelait, ne comprenant
plus rien, car c'était le tour de madame Corcette qui lui jurait une
affection éternelle, le suppliant de ne pas entrer au chalet tout de
suite... Puis elle l'embrassa, lui prodiguant des noms tendres et des
caresses folles.
Mary s'éloigna, tremblant d'une colère impuissante; ainsi il y aurait
toujours quelqu'un entre son père et elle. Comment l'écraserait-on,
celle-là? Dégoûtée, elle se sauva au fond du jardin, où elle demeura
jusqu'au soir sans qu'on vînt la chercher.
De nouveau, les dames du régiment visitèrent la maison, portant des
bouquets de camélias blancs et des couronnes de perles. Estelle et
Tulotte reprirent le grand deuil, le père dans son étincelant uniforme,
le crêpe au bras, reçut les mêmes phrases de condoléance; seulement il
pleurait cette fois, il pleurait de rage de n'avoir pas été là pour
sauver cet enfant qu'il aimait déjà de toutes les forces de son orgueil
de mâle.
Il avait eu un garçon et il n'en avait plus! Il n'en aurait jamais
plus! Fini, bien fini, les joyeux espoirs pour l'avenir! Il croyait,
lui, qu'on élevait ces petits-là sans la mère, et au moment où on le
sevrait, où il criait moins, où il suivait du regard les lumières, où
il commençait à marcher, à gesticuler, à rire, on le lui tuait sous
son toit, dans sa propre maison! Pourquoi lui avait-on arraché cette
brute de fille! Il l'aurait massacrée si volontiers! Pas de sa faute?
Est-ce que l'on dort quand on est chargé de veiller sur un enfant?
Les sentinelles qui s'endorment on les fusille et madame Corcette
miséricordieuse l'avait mise elle-même dans le train qui la ramenait en
Franche-Comté! La misérable paysanne! Qu'irait-elle dire à la dépouille
de la pauvre mère restée là-bas?... Quel pardon pourrait-elle implorer?
Le chagrin du colonel était fait surtout d'un paroxysme de colère qui
devait influer sur toute sa vie. Il lui semblait que quelque chose de
volontaire s'était mêlé à toute cette sombre histoire. Une nourrice ne
s'endort pas sur un enfant sans être obligée de se réveiller au premier
tressaut! et lui, qui ne savait pas que l'on s'était grisé après le
punch, dans ses propres cuisines, il accusait un inconnu quelconque _de
lui avoir tué son fils!_
Mary n'essayait plus de le consoler, elle pleurait d'ailleurs de voir
tout le monde pleurer et parce que ces cérémonies lui rappelaient
l'enterrement de sa mère.
L'hiver se termina dans un chagrin sombre.
Madame Corcette avait reçu la défense de s'occuper des catéchismes de
Mary et c'était Tulotte qui conduisait à présent la petite fille au
village de Sainte-Colombe.
Mary se confessait régulièrement tous les mois. Jamais l'idée ne lui
vint de dire au prêtre de quelle façon Célestin avait expiré. D'allures
assez indolentes, en fait de dévotion, Mary attendait qu'on la
questionnât: elle répondait _non_ ou _oui_ et elle s'accusait elle-même
quand elle se sentait des remords, mais elle ne regrettait nullement
_le départ_ de Célestin. Au contraire, elle pouvait mieux dormir et on
ne la battait presque plus; si son père ne lui souriait pas davantage,
au moins elle n'entendait plus ses perpétuelles comparaisons entre la
beauté de Célestin et son détestable caractère. Elle ne demandait pas
beaucoup, cette petite fille tranquille. Elle voulait la paix, bien
froide, bien unie, une paix muette comme celle d'un tombeau, et, ma
foi! pour l'avoir elle n'avait pas hésité à en ouvrir un! Ces choses-là
sont simples quand on a dix ans.
La religion ne modifia guère l'étrange nature de Mary Barbe. Elle eut
d'abord la curiosité du miracle, le curé lui ayant expliqué, avec
beaucoup de citations à l'appui, que souvent un ange, ou la Sainte
Vierge, pouvait se mêler des affaires de ce monde; le miracle lui parut
la seule chose amusante du catholicisme. Sans s'arrêter aux gloires
des martyrs ni à la douceur d'aimer un Dieu, tout jeune, entouré de
souffrances pitoyables, elle s'inquiéta de la manifestation sensible
de ces puissances inconnues. Après avoir prié, selon les règles, en
s'appliquant, dans un positivisme déjà naissant, à ne rien omettre
pour que l'acte surnaturel pût se réaliser, elle attendait des heures
entières qu'un messager vînt lui dire quelques mots généreux. Elle
guettait, devant les autels, un signe de la Sainte Vierge, une porte de
tabernacle s'ouvrant brusquement, un saint descendant de son piédestal,
ou encore un cantique entendu subitement. Elle se prêtait à tous les
exercices de dévotion pour obtenir cette sanction d'une foi qu'elle
avait très peu, mais elle trouvait raisonnable de faire un échange de
sa raison de mortelle contre une cause divine. Elle serait devenue
d'une piété exemplaire si le moindre trouble cérébral, une disposition
hystérique lui avait donné l'illusion d'un miracle, d'un tout petit
miracle. Elle ne pouvait pas comprendre que, puisqu'il y avait eu de
ces histoires incroyables jadis pour des pécheurs bien plus endurcis
qu'elle, une de ces histoires ne devait pas lui arriver aujourd'hui
qu'elle s'y préparait selon les méthodes en usage.
La veille de sa première communion, elle s'imagina que le miracle
se faisait probablement dans ce sacrement solennel. Elle tourmenta
Tulotte et son père à ce sujet. Peut-être bien que l'hostie sacrée
aurait un goût particulier, qu'une sensation exquise la prendrait de la
gorge au cœur et, pleine de confiance, elle revêtit la robe blanche.
Madame Corcette était à l'église quand elle passa au milieu de ses
compagnes le jour de Pâques. Cela lui fit plaisir, elle s'arrêta pour
lui demander quel effet lui avait produit sa communion à elle. Madame
Corcette, en robe de soie rose, lui répondit étonnée:
--Je ne me souviens pas!
Sans doute, songea Mary, que le bon Dieu devient pour celui qui le
reçoit comme un ami que l'on consulte à chaque instant, que l'on
sent près de soi, dont les ordres sont glissés dans vos oreilles
d'une manière secrète mais péremptoire, et qu'un plaisir se dégage
de cette intimité charmante. Quelle consolation n'aurait-elle pas
désormais, l'enfant négligée, n'ayant plus de mère, à peine de père
et qui avait perdu Siroco!... Elle fut navrée du résultat. Rien! elle
ne ressentait rien d'appréciable, sinon que le jeûne qu'on lui avait
imposé lui occasionnait des bâillements ridicules. Elle s'accusa en
toute sincérité d'être une mauvaise catholique, une créature dénaturée,
puis elle finit par accuser aussi ce système d'éducation extraordinaire
qui commençait par vous prédire mille félicités et ne vous donnait pas
le moyen absolu de se procurer une satisfaction pour tout ce qu'on
endurait de supplices à attendre quelque chose qui ne venait pas.
Certains sauvages aiment le soleil parce que le soleil semble les aimer
en les éclairant. Il est bien difficile de faire saisir aux natures
primitives--et les enfants sont des primitifs--pourquoi il est agréable
d'adorer un invisible que rien ne manifeste hormis les chants de la
messe. Les dévots ne raisonnent pas, Mary raisonnait toujours. Elle
avait laissé étouffer son frère parce que ce petit criait trop fort.
Elle laissa de même s'étouffer ses naïves aspirations religieuses parce
que Dieu, en elle, ne criait pas du tout. Madame Corcette la ramena au
chalet avec Tulotte; on fut plus aimable pour elle qu'on ne l'avait
été les derniers temps; d'abord elle portait dans les plis de sa robe
blanche une ingénuité neuve, ensuite elle paraissait tellement déçue
qu'il fallait bien la consoler. Madame Corcette lui répétait que tous
les enfants n'avaient pas eu plus de chance qu'elle, cela se devinait
bien à leur mine. Elle promettait seulement de continuer à être sage,
de s'instruire comme une demoiselle qui dirigerait plus tard la maison.
Tulotte se faisait vieille, le papa aussi et elle devait songer à
prendre de l'empire sur eux. Estelle l'embrassa en pleurant, le père
lui pinça la joue en lui disant:
--Si tu étais toujours gentille!... Je n'ai plus que toi!... hélas!
Une âme charitable, comprenant son âme à ce moment suprême, lui aurait
montré ce retour des grandes personnes aux tendresses de la vie comme
étant le véritable miracle; peut-être eût-elle fondu la dureté native
de ses sentiments, mais madame Corcette, profitant de l'occasion,
attira le colonel dans un coin du salon et lui raconta tout bas des
choses... Mary se roidit contre une émotion vraiment douce, elle fronça
de nouveau les sourcils, puis, soupirant, la poitrine oppressée d'une
lourde angoisse, elle se retira pour ne pas les gêner.
Le printemps était de retour, on pouvait risquer des promenades dans
les environs. Mary, après les leçons de Tulotte qui allongeaient
maintenant en proportion des jupes de l'élève, allait se dégourdir les
jambes dans la vallée des roses; elle trouvait le bon M. Brifaut devant
ses corbeilles et on causait histoire naturelle. C'était étonnant ce
que ce diable d'homme savait à propos des papillons et des oiseaux.
Il ne tarissait plus, tout en inspectant ses greffes, il récitait des
livres complets, n'omettant ni un terme technique ni un numéro d'ordre.
Quelquefois, Mary l'arrêtait devant l'_Émotion_ par un geste distrait,
il hochait la tête, se rappelant le pauvret. «Dieu ait son âme!»
disait-il pendant qu'une larme se suspendait au bout des cils noirs de
la fillette. N'était-ce pas bien douloureux que Dieu passât son temps à
avoir des âmes, surtout celles qui ne demandaient qu'à rester dans leur
corps!
M. Brifaut, pour remplacer Siroco, avait loué deux garçons de dix-sept
à vingt ans, et il prétendait qu'ils ne faisaient pas le quart du
travail que vous abattait ce coquin de Siroco. Et puis ce n'était pas
du tout le même genre de travail: Siroco aimait les roses, lui; ces
garçons-là les bêchaient, simplement.
Mary était trop jeune pour savoir ce qui l'attirait chez M. Brifaut;
cependant elle s'asseyait durant des heures sous les roses moussues,
ressassant des souvenirs en compagnie d'un vieil homme et elle en
rapportait une joie mélancolique l'aidant à finir toute une semaine
d'études.
On la promenait aussi dans Vienne, à la musique, sur la place
plantée de beaux platanes, et les officiers de son père la saluaient
respectueusement; elle devenait une demoiselle, elle répondait du
haut de la tête, surtout à Jacquiat; elle lui en voulait de l'avoir
négligée un an pour son frère. Puis elle entendait les lamentations
des six filles de la trésorière qui regrettaient les _oublis_ de Dôle
bien meilleurs que ceux de Vienne et dont on avait davantage pour deux
sous. Au fond, elle s'ennuyait d'un ennui tranquille, sorte de mal de
croissance qui tuait en elle tous ses bons instincts, la laissait à
la merci de ses précoces passions de fille cruelle et ne lui ouvrait
aucun des horizons de l'intelligence. Elle n'avait point le désir de
s'attacher, soit à une fleur, soit à une montagne, soit à un chien,
puisque l'on quitte brusquement les choses ou que brusquement les êtres
vous quittent. Ses longs silences d'enfant rudoyée qui boude portaient
peu à peu des fruits amers, elle s'isolait avec une volonté froide de
tout ce qui est le plaisir de l'existence; à l'état latent, c'était
déjà une blasée, ayant le dédain de courir et sachant déjà que marcher
fatigue.
Elle avait parfois des désespoirs fous lorsqu'elle songeait au miracle
attendu vainement. Ah! il était aimable le bon Dieu! Qu'est-ce que
cela lui aurait coûté de faire tomber un ange microscopique de son
paradis, un ange pour la distraire, un Siroco très léger, toujours
flottant derrière ses épaules? Elle ne jouait plus à la poupée, elle
s'intéressait aux livres de voyage illustrés où il y avait des bêtes
féroces qui mangeaient des hommes. Faire des voyages, affronter
des périls, tuer des éléphants, la tentait. Ou elle s'imaginait
les excentricités que voulait faire Siroco le jour de la frairie
du village. On partait deux dans une forêt sombre, et on plantait
un parapluie n'importe où. On s'asseyait pour manger un morceau de
singe cuit sous la cendre et des bâtons de sucre de pomme, puis on
s'embrassait en s'appelant: ma femme, mon cher mari. On était libre
comme le vent, on grimpait aux arbres pour chercher des fruits verts.
Il y avait des dangers épouvantables, des ruisseaux à franchir, une
lionne enragée qui jetait du feu par la gueule, des Indiens qui
voulaient vous faire frire; on tremblait la main dans la main, prêts à
mourir, puis tout à coup un bosquet de roses, des ruisseaux de miel, un
chat savant qui exécutait des saluts cérémonieux; on s'étendait dans
l'herbe et on se jurait de ne jamais se séparer.
Généralement, à travers les contes qu'elle se faisait à elle-même, Mary
mettait un petit esclave, moitié ange, moitié garçon, qui l'aimait
beaucoup et supportait en son honneur une foule de tortures grotesques.
Les émotions de ces voyages chimériques étaient toujours d'une violence
inouïe, en raison inverse du calme glacial de ses actions réelles.
Elle faisait une hécatombe de jeunes Indiens alors qu'elle festonnait
paisiblement un mouchoir ou comptait des points de tapisserie.
Une fureur de bataille échauffait son cerveau sans que ses yeux purs
révélassent les conflits de son imagination. Elle finissait par en
souffrir à fleur de peau tellement elle s'identifiait aux personnages
de son roman. Il y a plus qu'on ne croit de ces petites filles ou de
ces petits garçons se racontant des histoires à eux-mêmes: les uns ont
un air idiot qui désole leurs parents, les autres ont l'expression
béate des studieux tout pleins de leurs leçons.
L'imagination est en germe dès l'âge le plus tendre, il n'existe pas
d'enfant qui ne pense pas à autre chose qu'à ce qu'il fait. Mary avait
peur, la nuit, et, comme la fille d'un colonel ne doit pas avoir peur,
Tulotte soufflait la bougie dès qu'on était couché. L'habitude de ces
contes qu'elle se récitait venait de cette peur nerveuse, qu'elle ne
pouvait dompter qu'à force de voyages extravagants. Et la petite avait
fini par s'amuser ainsi malgré les froideurs de sa physionomie: elle
jouait à penser. Mystère insondable de l'être humain qui de lui-même
tire des joies pouvant le ravir hors de sa prison de chair.
Alors, elle retrouvait souvent sa mère avec qui elle engageait des
conversations sérieuses; sa mère l'approuvait d'avoir aidé Célestin
à mourir, il aurait fait un vilain garçon et dans le même ciel se
retrouvaient également les petits chats de Dôle, Siroco, des rois, des
reines, des pots de confitures vidés jusqu'au fond, des lits à colonnes
torses où s'endormait un vieux chien galeux, mademoiselle Parnier de
Cernogand crucifiée par des Juifs abominables, une énorme poupée qui
marchait et parlait, et les hommes capables de tuer les bœufs pour les
manger erraient, parmi la bizarre population, avec des carcans au cou
et des glaives dans la poitrine.