Derrière le chalet, en un sentier très étroit, cheminait la fille du
colonel, toute seule, toute noire, par un frais matin de juin. On avait
quitté Dôle depuis un an. Depuis un an la mère était morte, laissant
le petit frère comme une ombre de son corps malade dont on ne se
souvenait peut-être plus. Un nouveau caprice du ministère relançait le
régiment de l'Est au Centre. On était tombé à Vienne, une jolie ville
de l'Isère, toujours sans trop savoir pourquoi, mais, dans cette course
éperdue à travers la France, cette station se trouvait charmante; une
adorable compensation, pleine de soleil, de l'eau bleue du Rhône et de
fleurs merveilleuses.
Hors la ville, le colonel Barbe avait pu louer un chalet tout découpé
légèrement, avec des galeries de bois, posé au milieu d'un jardin comme
un jouet d'enfant. On appelait cet endroit de Vienne: la _Vallée des
roses_, et l'on vivait là, le père, Tulotte, Mary, la nourrice--une
franc-comtoise stupide et douce--l'enfant qui criait de l'aurore à la
nuit, Estelle, moins pieuse, rééprise de ses deux ordonnances, plus un
grand chien de chasse ne répondant jamais au nom de Castor.
Mary, ce jour de juin, semblait abandonnée à elle-même; sauf le chien,
un magnifique épagneul anglais, personne ne la suivait. Elle avait
fini par conquérir l'indépendance, car on se souciait beaucoup plus
maintenant du frère que de la sœur. Mary terminait ses devoirs très
vite après son déjeuner, dégringolait l'escalier des galeries et se
sauvait dans la campagne; elle sortait par une porte du jardin donnant
du côté du Rhône. Le sentier serpentait entre les jardins des villas
avoisinantes, tout ombragé de sureau fleuri qui répandait une odeur
violente le long de sa route. Encore en deuil, elle avait une robe de
cachemire noire, une guimpe de batiste, un immense chapeau de paille
brune, et sous ce chapeau s'étalaient ses deux nattes luisantes comme
du jais, bien plus grosses, bien plus lourdes. Sa figure s'était
singulièrement attristée, sa bouche devenue plus fine avait aux coins
une ciselure méchante, ses yeux bleus rapprochés l'un de l'autre
gardaient une expression de mauvaise audace. Elle avait grandi, sa
taille sortait un peu des hanches qu'on pouvait deviner déjà rondes.
Les jambes imitaient les nattes, elles s'allongeaient, élégantes.
Ce n'était pas une jolie enfant selon les règles ordinaires de la
plastique, mais elle était curieuse à voir.
Au bout du sentier, Mary s'arrêta devant un trou de haie; une planche
jetée sur le fossé permettait de passer par le trou, et l'on sautait
chez un horticulteur, M. Brifaut, un brave homme, espèce de philosophe
qui, retiré du monde, greffait des rosiers pour en obtenir des produits
miraculeux.
Son jardin, la véritable vallée des roses, s'entourait d'une triple
haie de sureau formant un mur, et des treillages de fil de fer
soigneusement peints en vert attrapaient les voleurs quand ils
s'aventuraient. M. Brifaut ne voulait point mettre ses roses dans une
prison, il avait horreur des tessons de bouteilles et il lui semblait
que l'air ne jouait jamais assez librement autour de ses plantations.
Mary, une fois dans le jardin, appela Castor; le chien, sachant qu'il
lui fallait être respectueux, se coucha près du trou, attendant le bon
plaisir de sa maîtresse. Presque aussitôt un garçonnet de douze ans,
habillé de toile bise, à la diable, un vieux paillasson de chapeau sur
la tête, vint au-devant de Mary.
--Mademoiselle, cria-t-il avec une joie qui lui sortait de ses beaux
yeux, je crois que notre _Émotion_ est sur le point de faire des
siennes!...
Mary, soudain enthousiasmée, lui mit ses bras autour des épaules et
l'embrassa.
--Je t'apporte des brioches, du sucre d'orge, une bille de verre bleu,
oh! tu vas rire, tiens!...
Et elle tira de ses poches les objets annoncés.
--Mon petit Siroco!... es-tu content? demanda-t-elle en se pendant à
son cou avec un frisson de chatte heureuse.
Siroco était si content qu'il fit une grimace étonnante, se
bouleversant le visage comme le savent faire les clowns.
Mary éclata d'un rire fou. On aurait dit qu'en mettant les pieds dans
ce jardin, tout devenait pour elle sujet de gaieté; elle qui ne riait
presque jamais riait aux éclats.
--Allons, les enfants, bougonna un vieil homme apparaissant derrière
un massif, venez donc voir le fameux spectacle attendu depuis si
longtemps, notre _Émotion_ s'épanouit ce malin.
Sur les pointes, comme ayant peur de réveiller quelqu'un, les enfants
le suivirent, la main dans la main, l'œil luisant de curiosité. Siroco
mangeait la brioche, Mary tenait son chien par le collier.
Le père Brifaut avait bien soixante-dix ans, tout ratatiné, la barbe en
broussaille, il portait une veste de laine décolorée par les averses;
son regard, très noyé, exprimait une béatitude quasi céleste, il rêvait
d'on ne savait quoi en vous parlant, et haussait tout à coup les
sourcils d'un air de visionnaire.
Il amena les enfants devant une corbeille de rosiers taillés en boule
comme des pommes; à droite de la corbeille, sur une boule plus petite,
d'un vert jaune, ressemblant un peu à un chou bien mûr, un bouton de
rose, à peine sorti de sa gaine verte, s'ouvrait dans l'atmosphère
tiède.
Au centre du jardin était un petit lac d'eau pure venue du Rhône.
Quatre corbeilles aux quatre coins du lac contenaient les plants les
plus précieux, ceux qu'on visitait feuille à feuille tous les matins,
puis, autour de la pelouse nette et drue, s'élancait la forêt des
rosiers plus communs, les buissons de _roses-noisette_ vert foncé, sans
trop d'épines, étoilés de roses blanches; l'_églantier de Virginie_,
aux fleurs simples rose chair, montrant dans une corolle très large,
peu odorante, leur pistil plein de pollen; le rosier de Jacob, tout un
arbuste à branches retombantes, orné de fleurs d'un jaune intense; le
_rosier de Bengale_, entièrement rose, ruisselant de fleurs légères
comme des fleurs de soie; _le rosier du Salut_, traînant et rampant sur
des tonnelles, jetant partout des poignées de roses rouges, petites,
pressées, en grappes ayant la senteur forte du girofle; le _rosier de
la Chine_, un arbre gros comme le bras, très droit, très haut, portant
six ou sept fleurs énormes d'un jaune foncé strié de rouge; le _rosier
serpent_, qui s'enroule autour d'un tuteur trois ou cinq fois, toujours
couvert de boutons qui avortent mais embaument; le _rosier de Provins_,
agreste, aux feuilles rugueuses, à la fleur mal tournée, d'un rose
intense, et si parfumée qu'on la choisit pour faire le vinaigre de
rose; le _rosier pompon_, rempli de petites épines courtes, acérées,
un peu méchantes, aux fleurs gracieuses rouge foncé ou panachées de
deux nuances, blanc et carmin; le _rosier de l'Orient_, couvrant des
mètres de terrain d'une verdure épaisse qui sent aussi bon que sa fleur
splendide rose ardent.
Enfin toute la série des roses naines, taillées en petites haies vives,
près de terre, jonchant le sable de leurs pétales multicolores.
Les allées sablées de sable fin, miroitant, couraient, capricieuses,
sous les bosquets et les tonnelles. Il y avait des perspectives
étranges de rosiers francs, alignés comme au port d'armes, puis des
lointains de forêts vierges faites de branches de roses moussues,
inextricablement enlacées dans un désordre fou, un écroulement de
fleurs pesantes, tombant les unes sur les autres, ivres de rosée. Des
coins d'ombre délicieux s'émaillant de taches pourpres comme si le sang
de toutes ces fleurs finissait par couler.
Et la maisonnette du père Brifaut, modestement coiffée de chaume, se
dissimulait derrière ces splendeurs, une maisonnette basse avec une
unique fenêtre dont les vitres étaient voilées de toiles d'araignées,
ayant un aspect de pauvreté qui serrait le cœur.
Les enfants ne bougeaient pas, retenant leur souffle; Mary savait
combien le père Brifaut était sévère lors de ces événements-là. Siroco,
l'aide-jardinier, avait la mine anxieuse d'un petit homme qui a mis du
sien dans l'affaire. L'_Émotion_[1], une nouvelle greffe, devait donner
un produit extraordinaire et elle avait coûté tant de soins, tant de
bêchage, d'arrosage, d'émondage que l'on ne vivait plus depuis une
semaine. Le bouton était couvert d'un sac de toile chaque nuit, afin
d'éviter les visites fortuites des gros papillons nocturnes. Quand il
devait pleuvoir trop fort, on posait une cloche de verre énorme sur le
rosier tout entier. Siroco se chargeait des chenilles, des fourmis, des
pucerons. Jamais un plant ne leur avait fourni une _émotion_ pareille;
aussi, le matin même, le père Brifaut l'avait baptisée de ce nom,
s'attendant encore à quelque catastrophe.
Les poings sur ses cuisses, un peu penché en avant, le vieil
horticulteur sentait la sueur perler à ses tempes. Le corset vert
qui emprisonnait le bouton, un très gros bouton, on aurait pu dire
un bouton gras, car il avait des rondeurs de bébé joufflu, craquait
complètement, la fleur était à défriper, dans le moment précis où les
roses se déploient avec des grâces de filles heureuses, elle allait
témoigner franchement de sa nuance, exhaler son parfum.
Castor s'assit sur son derrière, battant le sable de sa queue
ondoyante; il se demandait, le brave chien, ce qu'on pouvait ainsi
examiner et, au lieu de regarder la rose, il regardait Mary, la tête
tournée de côté, les oreilles dressées.
--Ah! c'est drôle, elle restera blanche! Mais non, elle est rose, rose
clair, ou plutôt chair striée de carmin, et cependant, vue de haut,
elle tire sur le jaune... Je m'y perds!
A vrai dire, c'était une merveille aux nuances point suffisamment
indiquées, dont la robe toute en chiffon ne se distendait plus. Elle
semblait née sous une impression de stupeur ingénue qui la rendait
comme tremblante avec des larmes plein ses feuilles.
--Elle est bien jolie! murmura Siroco.
--On a envie de la manger! s'exclama Mary pâle d'admiration.
--Mes enfants, allez jouer un moment, Siroco a des vacances en
l'honneur de l'_Émotion_... Oui! oui! je vais noter ce trésor et tâcher
de lui créer une digne famille. Quand on songe, petits, que j'ai greffé
cela sur un Bengale croisé de Chine avec un œil de la Malmaison.
Hein!... quelle généalogie!...
Et le bonhomme regagna sa maisonnette où il serrait de gros manuels de
jardinage dans une bibliothèque vermoulue.
M. Brifaut, médaillé à tous les concours, avait failli devenir le
jardinier d'un prince de Bavière...
On lui achetait des plants de tous les coins de la France, pourtant il
avait juste de quoi vivre, et lorsqu'il s'assit à sa table, il coupa un
morceau de pain très dur, but un verre d'eau du Rhône, déjeunant ainsi
tous les matins après ses laborieux travaux...
Il n'eût pas distrait un centime de ses revenus, son argent était à ses
roses bien-aimées, il faisait pour elles des folies comme un Turc en
fait pour son sérail.
Siroco, les cheveux ébouriffés, car il avait jeté son chapeau d'un
geste de triomphe, se mit à cabrioler par le jardin, suivi de Mary et
du chien, qui jappait dans un affolement joyeux. On se sauva vers la
forêt des _moussues_ où il y avait un banc de gazon mystérieux. Mary
distribua ses sucres d'orge, Siroco se coucha près d'elle.
--Mary, dit le garçonnet qui la tutoyait quand ils étaient seuls,
t'a-t-on grondée hier?
--Oh! oui, commença Mary rageuse, Tulotte m'a encore battue, Estelle
n'a pas voulu me donner du gâteau de riz que nous avions pour dîner,
papa n'est pas revenu du tout, il est resté chez madame Corcette.
Maintenant, il est toujours chez elle. Moi, j'ai dû écrire beaucoup
de pages ce matin, et je n'ai pas dormi une minute, mon frère est
détestable. Il crie tant que je finis par croire qu'il se fendra la
bouche, elle ira rejoindre ses oreilles, cette bouche, j'en serai bien
contente, va! Et puis, il n'y en a que pour lui, quand même... La
nourrice invente des plats sucrés, elle tourmente Estelle pour avoir de
l'eau-de-vie... C'est drôle un enfant qui boit de l'eau-de-vie, hein?...
--C'est drôle! répondit Siroco dont les yeux bruns, fort beaux,
contemplaient la fillette avec une tendre passion.
--Ensuite, on ne veut pas m'acheter une robe neuve pour la procession.
Tu sais que la musique va suivre la procession et des officiers en
grande tenue. On tournera autour du tombeau de Ponce-Pilate, là-bas,
près de la route du chalet. Ce sera bien amusant, mais, moi, je n'irai
pas ... elles y mèneront mon frère... Oh! je n'ai pas de chance, moi!
Siroco tripotait les belles nattes de son amie d'un air convaincu.
Il la plaignait, cette petite d'un colonel que l'on rudoyait et qui
s'échappait à la manière d'une sauvage pour vagabonder dans les fleurs
avec lui.
Ils avaient fait connaissance à l'occasion d'un bouquet que M.
Barbe était venu acheter pour madame Corcette. D'abord, Siroco,
pieds nus selon son habitude, s'était senti bien humilié devant le
pantalon garance et les éperons dorés du colonel. Mais la petite
fille silencieuse, de mine chagrine qui se tenait en arrière,
au rang de Castor, l'avait intéressé tout de suite. Après deux
tours dans le jardin des roses, ils s'étaient compris; elle avait
fraternisé en souveraine qui sait que l'on peut remettre à sa place
un aide-jardinier, tandis que l'on est tyrannisé par une bonne quand
on est en visite chez des amis de son rang. Elle allait le rejoindre
dès qu'elle prévoyait un orage au chalet, et comme le bonhomme Brifaut
était le meilleur des êtres, Tulotte tolérait ces fugues, heureuse
d'être débarrassée de son élève.
Siroco croquait les sucres d'orge:
--Ton frère ... je voudrais lui tordre le cou, voilà mon idée!
--Il a tué maman! affirma la petite dont les prunelles lancèrent une
flamme singulière.
--Petit cochon de frère! accentua Siroco, le poing tendu.
Mary se mit à pleurer:
--Du temps où j'avais ma maman, on m'apprenait le piano, je portais des
robes blanches garnies de rubans, j'avais des chats, des joujous, des
bonbons ... et papa n'était pas si maussade. Maintenant, on enlève la
lumière de ma chambre, j'ai peur la nuit, ma chambre est toute triste,
sans rideaux de soie, mon petit frère casse mes poupées, je n'en ai
plus et si je rapporte, Estelle me bat.
--Pourquoi ne le dis-tu pas à ton père? Un colonel a un fusil et la
salle de police, tiens!
--Je lui ai dit une fois, il a grondé tout le monde et alors, le
lendemain, Tulotte m'a fait fouetter parce que je rapportais contre
elle!
--Il fallait rapporter encore!
--J'ai pas osé ... puis, papa ne veut plus me croire... Il est chez
madame Corcette; il a bien autre chose à faire, vois-tu... J'ai entendu
dire à Estelle, un jour, que cette dame c'était comme qui dirait ma
nouvelle maman sans être ma nouvelle maman, car elle ne veut plus
s'amuser avec moi, elle appelle toujours papa au salon.
Siroco se grattait le front.
--Et il lui achète des bouquets... Dis donc, Mary, ça se pourrait qu'il
fût amoureux d'elle.
Des feuilles de roses tombant de la voûte s'éparpillèrent sur les deux
enfants, ils levèrent les yeux, souriant; c'était une fleur qui se
fanait; elles tombaient ainsi toutes les unes après les autres sur le
gazon, formant des couches odorantes que l'on balayait quand on avait
le temps.
--Amoureux?... répéta machinalement la petite, entendant ce mot pour la
première fois.
Siroco, élevé dans la banlieue de Vienne, savait des tas de choses;
il était d'ailleurs né de cet amour dont il parlait si librement, on
l'avait trouvé sur le bord du Rhône, un jour de grand vent, et il ne se
connaissait ni père ni mère.
Mary hochait la tête.
--Il faudrait t'expliquer, petit bêta! fit-elle d'un ton doctoral.
--Attends! des amoureux, c'est un garçon et une fille qui se causent,
ils se font des cadeaux de fleurs, ils s'embrassent et ma foi...
Siroco s'arrêta, le nez levé.
--Est-ce que ça va pleuvoir? Ohé! les _moussues_, le patron ne sera pas
content, il faut fleurir et ne pas se laisser tomber comme ça!
--Ensuite? interrogea Mary avec vivacité.
Siroco la regarda de travers.
--Ensuite, rien!
--Papa donne des bouquets à madame Corcette, mais ils ne s'embrassent
pas... D'ailleurs papa n'est pas un garçon, c'est un colonel et madame
Corcette, c'est une dame. Tu auras vu des amoureux dans les villages,
mon pauvre Siroco, il n'y en a pas dans les salons...
--Tu crois? dit Siroco étonné de la profonde logique de Mary.
Tout à coup, Siroco, qui était la vivacité même, et qui avait des
instincts de câlinerie fort bizarres, glissa une poignée de roses dans
la guimpe de la fillette.
--Tiens! dit-il riant de bon cœur, je te fais un cadeau, je suis un
garçon, tu es une fille ... nous sommes deux amoureux!... ce n'est pas
malin d'arranger ces histoires-là!