témoin, alors que les siècles à venir rejetteront les savantes
erreurs que nous appelons des vérités, et, confiants en leurs
nouveaux préjugés, bafoueront ceux d'aujourd'hui, sois-moi témoin
que Vassili Manès n'a pas cru à ces mensonges!... Non! chimie,
physique, astronomie, l'attraction avec son carré des distances,
la géologie, les corps simples, toutes ces belles inventions,
taillées, cousues comme un habit à la mesure de l'esprit de
l'homme, je n'y crois pas!
Le ciel profond commençait à blanchir du côté de l'orient, strié
de minces nuages. On distinguait confusément, sous cette clarté
glacée, les huttes du Faubourg des pêcheurs, entre la ville et
les murailles. Dans les rues encore pleines d'ombre, personne
n'apparaissait; les terrasses étaient désertes. Tout au loin, les
falots des navires venaient de s'éteindre sur la mer.
--Ainsi, rien ne subsiste, dit le Grand-Duc, après un silence...
Mais pourtant, Manès, je me sens vivre... J'occupe un lieu, les
jours s'écoulent. Oui, j'évolue dans l'espace et le temps...
Peut-on aussi nier tout cela?
Le savant éclata de rire:
--Le nier! Non pas, non pas, non pas! je ne nie rien, s'il vous
plaît, mon cher Floris. Je ne fais que douter de tout, oscillant
perpétuellement, comme le fléau de la balance, entre deux raisons
de même poids... Nier l'espace et le temps, qui l'oserait?... Les
affirmer, qui l'oserait encore?... Ce sont là de ces notions, en
effet, dont l'infini est inscrutable, et qui, semble-t-il, n'ont
pas plus de fond que le tonneau des Danaïdes.... Car enfin, pour
arriver jusqu'à nous, les abstraits doivent se manifester sous
quelque chose de sensible et revêtir des attributs. Or, quels
attributs assigner à l'espace et au temps?... Que dira-t-on que
soit l'espace? Est-il corps? En ce cas, tout est plein, et par
conséquent l'espace n'est pas. Est-il esprit? Quelle absurdité!...
Est-ce rien, le vide, le néant? Mais le rien, je vous le répète,
n'a point du tout de propriété, et l'espace est dit vaste,
pénétrable. Nous ne pouvons ni l'appeler néant, ni l'appeler
quelque chose. Cette étoffe de l'univers, ce lange immense qui
l'enveloppe, tombe dès qu'on y porte la main, comme un haillon
rongé des teignes, comme un morceau de bois vermoulu... Quant
au temps, un simple dilemme: Fini, il a commencé et il finira,
ce qui nous est inconcevable. Infini, la durée ne peut s'en
fractionner, car, à coup sûr, on ne retourne pas l'éternité comme
une clepsydre: et le passé et le futur seront même chose que le
présent, ce qui nous est inconcevable.
--Mais, reprit Floris au bout d'un instant, si les sons, les
odeurs, les couleurs, toutes les manifestations du monde se
réduisent à des phénomènes cérébraux, pourquoi n'en serait-il pas
de même de l'espace et du temps?
--Peste! se récria Manès, quel logicien vous faites, Monseigneur!
Savez-vous bien que vous venez de formuler, en ces quelques mots,
le grand arcane, la découverte de la philosophie moderne, cet
Idéalisme de Kant, pour lequel l'espace et le temps ne sont rien
que des formes de l'entendement, des manières de percevoir, des
intuitions de la raison, antérieures à toute expérience, des
ombres purement spirituelles!... Que de fois dans ma lointaine
jeunesse, avec quelques bons compagnons, dont la terre maintenant
couvre les os, j'ai discuté et admiré ces doctrines! Que de fois,
le soir, en philosophant, nous avons évaporé le monde parmi la
fumée de nos pipes et la vapeur du samovar!... Hé, hé, hé! Songez
donc, Monseigneur! Biffer l'œuvre des six jours, se tirer en feu
d'artifice les étoiles et les nébuleuses, dire à l'Infini: C'est
par moi seul, c'est en moi seul que tu existes! bref, s'ériger
soi-même, comme un Dieu, sur l'universel néant, l'apothéose a
quelque chose de flatteur, et l'on conçoit que M. le docteur, à
défaut d'habit ou de dîner, se procure cette ivresse-là!... Par
malheur, combien d'objections! Car, voyons... S'il n'y a que des
idées, nous voilà donc buvant, mangeant, respirant, revêtant des
idées! C'est sur une idée de vaisseau que nous retournerons en
Europe, laquelle, du reste, n'est qu'une idée. L'espace et le
temps supprimés, que reste-t-il, que subsiste-t-il? D'où vient
notre hallucination de jours, de nuits, de saisons, de contrées,
de présent, de passé, d'avenir? Puisqu'il n'y a ni temps ni lieu,
nous ne sommes, en ce moment, pas plus à Djeddah qu'à Pétersbourg;
cette aurore éclaire tout aussi bien les antiques ides de mars
que le jour du siècle où nous nous croyons. Tout s'enfonce,
tout s'anéantit dans un inconcevable chaos... Encore un mot. Si
l'espace et le temps sont des formes de notre pensée, comment se
peut-il qu'une chose se trouve la matière à la fois et la forme de
la pensée?
--Cependant, nous nous pensons nous-mêmes, repartit Floris.
--Bon! c'est là justement, Monseigneur, que je voulais vous
amener... Cette croyance des croyances, ce support de nos idées,
de nos actions, de tout ce que nous sommes, notre «personnalité»
enfin, se dérobe et se perd comme l'eau, pour peu qu'on veuille
la raisonner... Toute perception, toute conscience, n'existe, en
effet, que moyennant l'antithèse absolue du sujet et de l'objet.
Si donc l'objet perçu est le «moi», quel est le sujet qui perçoit?
Ou, si c'est le vrai «moi» qui pense, quel est l'autre «moi» qui
est pensé? Dilemme si embarrassant, que l'Orient comme l'Occident
ont fini par le croire insoluble. _La nature de la pensée_,
conclut Herbert Spencer, _nous interdit toute connaissance de
notre personnalité_. Écoutez maintenant les bouddhistes: _Mais
comment l'homme_, dit un des Sûtras, _peut-il voir la pensée avec
la pensée? C'est, par exemple, comme une lame d'épée donnée qui ne
peut trancher cette lame même; c'est comme l'extrémité d'un doigt
donné, qui ne peut toucher ce doigt même_.
Il y eut un pesant silence, puis, soudain, hochant la tête:
--Le proverbe espagnol a raison, Monseigneur: _Todo es nada_,
tout n'est rien... Ou plutôt, poursuivit Manès, l'homme est
l'homme. Que diantre! Ses mains et ses pieds, son front et son
derrière sont bien à lui, comme dit Méphistophélès, et pourquoi
s'inquiéter d'autre chose?... Ce qu'il a été, c'est ce qu'il
sera; ce qu'il a pensé, c'est ce qu'il pensera: et rien de neuf
sous le soleil! Si vous voulez mon _Credo_, le voilà... Quant
au progrès, au savoir humain, grands mots, Monseigneur, grands
mensonges! Nos hypothèses, après quatre mille ans, se retrouvent
absolument les mêmes. Comme un chat qui joue avec sa queue,
la Science a tourné dans un cercle... Comprenons-nous mieux
l'arc-en-ciel, parce qu'un pédant nous le donne pour le soleil
réfracté, que les anciens Grecs qui, naïvement, y saluaient Iris
Thaumantias? L'Attraction et la Répulsion sont-elles donc à ce
point plus claires que l'Amitié et la Discorde d'Empédocle?...
Darwin, Hœckel, nos astronomes, se trouvent juste aussi avancés
qu'Anaximandre, lequel croyait l'homme issu du poisson, et les
cieux peuplés de mondes. Déjà, pour Héraclite, tout être est du
feu transformé. Aristote définit la physique «une théorie du
mouvement». L'idée évolutionniste apparaît dans Anaxagore, dans
Démocrite. Métrodore, sans nuls télescopes, a proclamé l'univers
infini. Bien avant Copernic, Cléanthes de Samos a soutenu que
c'était la terre qui se mouvait; les savants d'Alexandrie, déjà,
connaissaient l'héliocentrisme... Tout est d'emprunt, tout
recommence, Monseigneur. La théorie des tourbillons et des causes
de la pesanteur, Descartes la prend à Képler; Képler l'avait
prise à Leucippe, comme l'École atomistique de nos jours copie
Lucrèce et Démocrite. Il n'y a pas d'idées inédites, pas plus que
d'actions nouvelles. Jusqu'aux plus bizarres folies, jusqu'aux
plus ridicules chimères, tout a déjà été pensé... Quelle stupeur,
quand le même Descartes traite les bêtes de machines, n'éprouvant,
ne sentant rien de plus qu'une horloge ou un tournebroche!
Puis, bientôt après, l'on s'avise que Gomesius Pereira, médecin
espagnol, a soutenu, un siècle avant, la même thèse... De
nos jours, le savant Béchamp découvre ou croit découvrir ce
qu'il nomme les _microzymas_, infiniment petits, vivaces,
indestructibles, qui font l'être et lui survivent, inengendrés,
inanéantissables, si bien que ceux que l'on rencontre, par
milliards, dans la craie, le marbre, les roches, seraient les
restes encore vivants des premiers habitants du globe. Voilà de
quoi surprendre, n'est-ce pas?... Bah! Monseigneur, un hermétiste,
un fou, un certain Rodolphe Goclenius écrivait, il y a trois
cents ans, ces propres paroles: _Qu'il subsiste dans les cadavres
certaines portions de vie, dont Dieu formera un nouveau corps,
au jour de la Résurrection_. Vous le voyez! Même aux sottises
que l'on croirait le plus son bien propre, l'homme ne fait que
répéter un devancier. Il plagie ses extravagances, il rabâche sa
déraison... Ainsi, toujours inquiets, agités, demi-sceptiques
avec la science, demi-croyants avec la religion, sûrs de rien, en
proie à la peur, aux préjugés, à l'ignorance, au mensonge, les
fils d'Adam se succéderont, jusqu'au moment où le globe épuisé,
en se tarissant sous leurs pieds, mettra fin à leurs efforts.
Que l'homme travaille maintenant! Qu'à défaut de l'éternité, du
progrès infini pour lui-même, il les promette à l'Humanité! Le
jour viendra pourtant de disparaître... Déjà la chaleur diminue;
le flot de vie se pétrifie: cette planète bouillonnante ne sera
plus, dans des milliers d'années, qu'un dur et froid morceau de
verre. Alors, ses entrailles de rocs peu à peu se désagrégeront;
le lien de son être se rompra; et enfin, l'immense cadavre
tombera dispersé à travers l'espace, en grêle de fragments
cosmiques, en aérolithes, en poussière.
Le Grand-Duc ni Manès ne parlaient plus, et lentement, ils
s'avancèrent jusqu'au bord de la terrasse. Une seule étoile, comme
un diamant, palpitait encore, dans l'air vermeil. Puis, le soleil
parut, en longs rais de flamme, à l'horizon plat du désert, et il
montait, ardent et pur, tandis que çà et là sur la mer tranquille,
quelques voiles étincelantes couraient, comme des chars. Un coup
de canon retentit. Les gardes, au pied des murailles, ouvrirent
en soulevant les barres, les larges portes de la ville; des files
d'ânes et de chameaux chargés de cruches serpentaient tout au
loin, sur la plaine immense, où les fourneaux pour calciner les
pierres à chaux commençaient à fumer. Mais à l'est, du côté de
Médine, l'œil de Floris s'arrêta sur un enclos demi-ruiné, au
milieu duquel se dressait, comme une chaîne de rochers, une sorte
de tumulus gigantesque.
--Ah! dit Manès, le soleil se lève juste derrière le tombeau
d'Ève... Voyez!... Un aigle blanc marin plane au-dessus, les ailes
grandes ouvertes.
--Le tombeau d'Ève? répéta Floris.
--Oui, Monseigneur... Ignorez-vous qu'une tradition immémoriale
place ici le sépulcre de la première femme? _Medinet el Djeddah_
signifie «la Ville de la Grand'Mère»; et c'est un rite des hadjis,
avant que de partir pour la Mecque, d'aller faire leurs dévotions
à cette tombe... Tout ce pays, d'ailleurs, abonde en légendes
merveilleuses. C'est ainsi qu'ils prétendent qu'Adam fut créé
d'une poignée de terre, que l'Ange de la mort alla prendre entre
la Mecque et Taïf... Mais, allons! J'aperçois, en bas, les spahis
de mon escorte, avec l'étendard de soie verte. Le moment du départ
est venu.
Manès et Floris descendirent. Au milieu de la vaste cour, ils
s'embrassèrent, en se disant adieu; puis, quand le dernier
cavalier eut disparu sous la voûte, le Grand-Duc, la tête baissée,
regagna son appartement, et, se jetant sur son lit, s'endormit...
Mais la porte tourna sans bruit, et une esclave, d'un pas léger,
se glissa dans la chambre. Les blêmes rayons de la lampe posée au
fond d'une niche du mur, vacillaient comme près de s'éteindre;
et l'Indienne, en levant les bras, raviva le lumignon consumé.
Puis, gravissant les marches de l'alcôve, elle s'assit au pied
du lit, et, de sa nuque renversée, elle s'appuyait indolemment
contre le montant d'ivoire. La flamme du lampion immobile
éclairait ses épaules nues, ses noirs cheveux piqués à l'oreille
d'une fleur de grenadier, sa ceinture de gaze verte, lamée d'or,
et sous la claire mousseline, tout son corps délicat de statue,
avec ses cuisses fines et ses jambes croisées, dont elle tenait
dans les deux mains les chevilles cerclées d'argent. Un énorme
scorpion noir, sorti de quelque crevasse, rampait sur l'un des
degrés, au-dessous d'elle. Par moments, les hurlements du vent
s'élevaient, au milieu du silence. Ensuite, on n'entendait plus
rien qu'un cliquetis faible et charmant de bracelets, quand
l'enfant prenait dans son sein quelque amande de sucre peint,
ou repoussait de la main ses cheveux, pour se mirer à une bague
qu'elle portait au pouce droit, et dont le chaton était formé
d'une petite glace enchâssée. Rien ne bougeait dans la vaste
chambre. Au fond, sur des tréteaux, on distinguait le cercueil
de Josine, couvert d'une étoffe de pourpre sombre. Les yeux de
l'enfant se fermèrent; sa joue s'inclina: elle sommeillait... Tout
à coup, le Grand-Duc s'agita; des mots entrecoupés sortaient de
ses lèvres. Alors, l'esclave, se dressant, balança sur le front du
dormeur un léger éventail de roseau. Il poussa un soupir, ouvrit
les yeux:
--Ah! c'est toi, Satî... Oui! tu m'apportes ce que je t'ai fait
demander... Voici donc, murmura-t-il tout bas, le dernier terme de
mes maux... Chose misérable que de vivre! L'homme est l'esclave
de toutes les influences, depuis l'étoile jusqu'à l'homme. En
revanche, il est grand d'accomplir l'acte qui tranche d'un seul
coup le nœud ardu de la vie, l'acte qui met fin à tous les
autres... Non! laisse le treillis fermé. Le soleil m'obsède, Satî.
Il se renversa sur le lit, comme défaillant dans sa tristesse.
L'esclave s'était approchée, et tirant de son sein,
mystérieusement, un petit flacon de cristal, empli d'une liqueur
rouge:
--La haine te consume, Maître... Certes, il est temps que tu
viennes à bout de l'ennemi qui t'émeut ainsi... Prends ceci, et
sois délivré!
Il avait reçu le flacon, et, haussé du coude, sur les tapis:
--L'ennemi, reprit-il amèrement, oui, l'ennemi, tu le nommes bien!
Qui peut mieux s'appeler, en effet, mon ennemi que moi-même?
Quels bourreaux plus cruels avons-nous que nos passions, que
nos désirs?... Un homme élève un tigre ou un lion. Petit, il le
caresse, il s'en joue, il prend plaisir à le tenir entre ses bras,
jusqu'à l'heure où, devenu grand, le monstre, tout à coup, rompt
sa chaîne, et inonde la demeure de sang. Tel est son propre cœur
pour l'homme!... Que nous péchions par avarice, par ambition, par
luxure, nous seuls causons les maux qui nous arrivent, semblables
aux diamants que l'on use avec leur propre poussière... Ah! quel
est ce bruit?
Subitement, comme par une porte ouverte, des clameurs aiguës
s'élevaient, du fond de quelque chambre lointaine, tandis que,
sous des coups précipités, furieux, un tympanon retentissait.
Puis, la porte se refermant, tout s'éteignit.
--Il t'est né un nouvel esclave, Maître, répondit l'Indienne. Le
souffle de l'accouchement a saisi ce matin Mâh-Jamâl, et nous
avons reçu l'enfant à la lumière, dans le jardin, sous le grand
palmier. C'est de cela qu'elles se réjouissent.
Il avait descendu les degrés; et, marchant à pas lents, dans la
chambre:
--Oui, dit Floris, oui, telle est la loi. La vieille chanson a
raison. Quand un homme meurt ou va mourir, on en tire un autre
du sein de sa mère; on enfouit le cadavre, et tout est dit!...
Ah! l'enfant de Mâh-Jamâl est né. Tiens! prends cette bague
pour lui... Voilà le seul moment de sa vie où on pourra le dire
heureux, car il ne ressent rien de ses maux... Le bonheur est de
ne rien savoir! Tout notre esprit, toute notre âme, ces facultés
dont nous sommes si fiers, ne servent qu'à nous donner un sens
plus profond du chagrin... Pauvre Josine!... Elle parlait, je me
souviens, d'élever, d'adopter cet enfant. Qu'on me l'apporte! Je
veux le voir... Mais non, à quoi bon? Laisse, Satî!... Oh! qu'il
fût possible d'évoquer un mort, de l'entretenir face à face!...
Qu'apprendrait-on alors, sur cette ombre d'où tout surgit et où
tout disparaît, sur cet abîme immense, noir et glacé, qui enserre
de toutes parts le pauvre royaume de la vie?... Je vais te dire un
miracle, Satî: je ne suis pas fou encore, à mon regret. Le ciel,
sur ma tête, me semble d'airain, la terre, de soufre enflammé; il
y a des années que mes paupières n'ont pu verser une seule larme,
et cependant je ne suis pas fou... Bien, allons!... Passe-moi
cette boîte!... Vite, vite, petite Satî... Sers-moi encore pour
cette fois, et quand tu auras fini, je te donnerai congé, jusqu'au
jour du jugement.
Il avait ouvert une boîte d'or, toute plate, percée à jour, et qui
pendait au bout d'une mince tresse de soie verte. Elle contenait,
entre deux planchettes de bois de sandal, deux boucles de cheveux
d'Isabelle et de Josine. Le Grand-Duc les considéra, et posa
ses lèvres dessus; puis, glissant la boîte dans son sein, il se
dirigea vers la porte.
--Où vas-tu, Maître? dit l'esclave stupéfaite... Hé quoi! te
laves-tu les mains de la vie, que tu veuilles sortir aujourd'hui,
alors que le simoun va souffler? Déjà le sable danse dans la
plaine... Le crieur a fait la proclamation, pour empêcher les
hadjis de partir.
--Le simoun, reprit-il... Eh bien, qu'importe!
--Ne sors pas, ne sors pas, Maître, dit-elle... Tu le connais
pourtant, ce vent de peste... Mais quoi! l'enfant qui ne sait pas
_alif_, _ba_, _ta_, le connaît... Si tu te jettes par terre, à
son approche, il te brûle les yeux, il te gonfle le visage, il te
couvre le corps de pustules. Si tu le braves en face, c'est la
mort, oui, la mort, tu entends bien, Maître... Je ne voudrais pas
te tromper!
--C'est la dernière chose, en effet, repartit Floris, où je puisse
me soucier d'être ou non trompé. Pour tout le reste, je n'ai plus
que faire de la fidélité... Mais c'est assez! Toi, rejoins tes
compagnes, mon enfant, et moi, j'irai là où il faut que j'aille.
LIVRE TROISIÈME
Les cloches de bord sonnaient midi, et les vaisseaux à l'ancrage
chauffaient, tout prêts à fuir devant la tourmente, quand Floris
sortit de Djeddah, et s'avança dans la plaine. Un vent brûlant,
précurseur du simoun, roulait, en sifflant, ses rafales, à travers
la vaste solitude. Pas un homme, pas un oiseau ne se montrait.
Tout aux confins de l'horizon, l'on croyait voir, découpée sur le
ciel, une étrange ville mouvante. C'étaient de grandes masses de
sable, que la giration furieuse et continue de l'ouragan élevait
dans l'air, comme des tours.
Le Grand-Duc franchit, à pas lents, la porte de l'_Ommena Hava_.
La tempête à ce moment redoublait; et sous l'Œil de feu du zénith,
l'enclos désert avait on ne sait quoi d'éblouissant et de lugubre.
Au milieu, ainsi qu'un écueil, le tombeau d'Ève se dressait. Un
récent tremblement de terre en avait disjoint la lourde masse; et
l'on y voyait serpenter, entre les blocs déchaussés, de longues
et de profondes crevasses. Des pierres, des quartiers de rocs,
à demi enterrés sous le sable, étaient épars autour du colosse;
par endroits, les assises de briques s'en montraient affouillées,
mises à nu; et tranquille, noir, barrant la plaine, il semblait la
gaine géante d'un corps haut comme une montagne.
Floris traversa l'enclos funèbre. Parfois, un serpent, à son
approche, s'enfuyait, glissait dans quelque trou; par-dessus les
murailles écroulées, le désert stérile apparaissait. Il arriva au
pied du sépulcre, et s'y tint debout, immobile. Puis, soudain,
fléchissant le genou, et touchant de son front la paroi sacrée:
--Mère, ô mère auguste des hommes, toi qui reposes, loin des
vivants, sous ce tertre solitaire, me voici, je suis devant
toi, moi le plus triste de tous tes fils! Souillé de crimes,
errant, désespéré, c'est à ton sépulcre que je viens m'asseoir,
et demander un refuge... Vois! la terre élève son cri, dans un
tourbillon furieux, pour m'interdire tout sol; la mer bouillonne
et se soulève contre moi; l'air déchaîne une tempête immense.
Rejeté de tout ce qui m'entoure, ô Mère, reçois-moi pour hôte, car
il n'est plus rien, en effet, que je puisse regarder, si ce n'est
toi, puisque tu as englouti tous ceux que j'aimais, tous ceux pour
qui j'aimais vivre... Salut, tombeau qui me délivres enfin! Flanc
ténébreux d'où je suis sorti, et où je reviens pour mourir! Mon
unique espérance est en toi. Qui pourrait, hors toi, me remplacer
amour, repos, joie, tendresse?... Salut, Génies de la vie, de la
mort, premiers-nés de la première Mère, sombres Anges qui prenez
forme, pour les yeux de l'imagination, l'un à la tête, l'autre
au pied de ce tertre!... Et vous, clameurs de l'ouragan, rauques
langages, gémissements, voix désolées qui passez sur la plaine,
comme si la Semence innombrable d'Adam se lamentait, âme par
âme, spectre par spectre, autour de cette tombe, salut! ombres,
morts, foule vaine... Dans un instant, Floris va vous rejoindre.
J'abandonne la vie sans regret. Je dépouille avec joie ce corps,
cette triste argile humaine... Quoi de plus hideux, en effet, que
ces chairs rougeâtres et ridées, ces yeux pareils à des pustules
et retenus dans la peau, ce ventre impur, ces cuisses, ces jambes,
ces pieds qui tiennent ensemble, à la façon d'une machine? Quoi
de plus misérable que cette âme, toujours battue et tourmentée,
comme un flambeau exposé au vent?... Puisque la joie n'est qu'un
nom, puisque l'amour n'est qu'une ombre, puisque tout plaisir
s'évanouit, puisqu'il n'y a rien que misère, anxiété, illusion,
vide, néant, j'ai assez respiré la vie: je m'en vais chercher
sous la terre le repos, l'oubli, l'ombre éternelle... D'une seule
chose, ô Nature, d'une seule, sois remerciée! C'est de m'avoir
refusé des enfants... Oui, de cela, je te rends grâces! Ainsi,
du moins, je n'ai pas propagé, avec cette flamme de l'être, la
douleur, les soucis cuisants, la maladie, la vieillesse, la mort.
Mon agonie, comme un miroir affreux, ne m'en montre pas une foule
d'autres. Je n'ai pas perpétué ma souffrance, par celle de mes
descendants!
Il se tut, et il restait plongé dans sa sombre rêverie. Puis,
lentement, Floris leva les yeux.
Le bleu du ciel avait pâli. Une lumière trouble et livide
s'échappait, comme à jets de plomb, de l'orbe nébuleux du soleil;
l'horizon, vaguement cuivré, flottait dans une vapeur ardente.
Subitement, Floris sentit passer deux ou trois brusques haleines
de fournaise; des pierres, en claquant, rebondirent sur le massif
du tombeau. Il y eut un bref mugissement, le ciel s'obscurcit, se
ferma, une bouffée d'ouragan se précipita, des nuages de poudre
tourbillonnèrent; le paysage prit en un clin d'œil, un aspect
surnaturel. De tous côtés, sur la plaine obscure, dans la tempête
de poussière qui confondait la terre et le ciel, le Grand-Duc vit
errer, tournoyer, comme des géants en démence, les hautes trombes
de sable. On ne sait quelle vie convulsive animait ces masses
démesurées. Tantôt, comme saisies de fureur, elles couraient, se
poursuivaient avec une prodigieuse vitesse; tantôt, soudainement
apaisés, ces énormes enfants de la Terre s'avançaient, au
grondement du vent, avec une majestueuse lenteur. Trois ou quatre,
à l'écart, pirouettaient, immobiles. De temps en temps, au milieu
du tumulte, un bruit terrible retentissait: c'était l'une des
trombes qui se rompait, précipitant à travers le ciel une grêle
immense de sable.