--Mon cœur se trouble, murmura Floris; une vague frayeur me

saisit... O vieille terre coutumière, si ta face peut nous montrer

une si terrifiante horreur, quels spectacles nous réserve donc

ce pays ténébreux de la mort?... Qui en connaît les arcanes, en

effet? Quel blême voyageur est venu jurer qu'une fois passé ce

seuil obscur, toutes nos douleurs ont pris fin?... Peut-être les

maux que je quitte me sembleront-ils des paradis, au prix de ceux

qui m'attendent. Peut-être le corps, ce cachot, n'élargit-il

l'esprit frémissant que pour le lancer aussitôt dans un monde

hideux de tortures, de spectres, de visions, d'épouvantes,

dans des mers de givre et de glace, ou dans des flammes

inextinguibles... Je me sens frissonner... Que ferai-je?... Le

temps n'efface-t-il pas tout, en vieillissant? D'autres hommes

n'ont-ils pas souffert des malheurs aussi grands que les miens?...

Quittant ce pays odieux, regagnant la Dalmatie, il ne tient qu'à

moi d'y jouir du luxe, de l'oisiveté, de la richesse, de tous les

biens que nos désirs poursuivent si âprement... A Sabioneira?...

Mais comment soutiendrais-je l'aspect de mon palais dépeuplé?

Connu de tous, suivi de tous les yeux, comment supporterais-je

de vivre auprès de ceux que j'ai tués?... Eh bien, n'est-il pas

d'autres lieux au monde? N'y a-t-il pas des vallées fraîches,

des bœufs mugissant à l'aurore, de beaux lacs qui brillent comme

un cristal blanc, des bruyères, des cascades, des forêts, et de

petites fleurs qui tremblent au vent, avec leur calice chargé de

pluie?... Arrière! loin de moi, lâches pensées! Vais-je me laisser

de nouveau abuser par l'espérance?... Quoi! n'ai-je pas assez

souffert? N'ai-je pas assez longtemps poursuivi d'illusions en

illusions, de rêve en rêve, Demain, Demain, puis encore Demain, le

souriant, l'insaisissable spectre, à la place de qui je trouvais

toujours ce que j'avais fui: Aujourd'hui!... Non, non, viens,

souffle, esprit de Mort! Loin de te craindre, c'est à toi seul

que je veux devoir ma délivrance... Regarde! cette pauvre fiole,

je la brise! Qu'est-il besoin d'un poison humain, alors que ton

simoun va passer?... Trombes, piliers du ciel, croulez! Caverne

géante de l'éther, écrase-moi de ta chute immense! Et vous,

furieux tourbillons, souffles qui rugissez tout autour du lieu

sacré où je me tiens, arrachez, broyez, lancez aux abîmes ce Moule

de l'humanité, ces Flancs immortels qui tressaillent chaque fois

qu'un enfant vient au monde, et que la vie enfin s'arrête, et

que le mal de vivre soit vaincu!... Malédiction sur toute vie!

La souffrance en est l'unique salaire. Malédiction sur les fils

d'Adam, sur leurs œuvres, sur leurs folies, sur leurs mensonges!

Fléaux contagieux à l'homme, suspendez vos fièvres au-dessus des

cités populeuses, afin que sa société, comme son cœur, ne soit

plus que poison!... Maudite soit notre forme éphémère! Maudits nos

yeux qui, en un instant, usent et dévorent tout ce qu'ils voient!

Maudit ce cœur insatiable, où des mondes se perdraient engloutis,

et que la mer ne comblerait pas! Maudites nos prospérités!

Une ombre, une vapeur les dissipe... Et maudits nos chétifs

désastres, dont une éponge imprégnée d'eau lave la trace!...

Malheur aux nouveau-nés! Ils sont la hache des parents qui les ont

engendrés... Malédiction sur le soleil, puisqu'il sert de miroir

aux vivants! Maudit le Temps, le démon qui nous hante, le colosse

toujours debout sur notre toit, son sablier noir à la main, et qui

pèse de plus en plus lourdement, avec les années, tant qu'enfin la

demeure s'écroule! Maudits soient les pièges auxquels on se prend,

les formes aimables et agréables, les doux contacts, les sons

mélodieux, les odeurs et les goûts suaves! Tout cela est pareil

au mirage, à la bulle d'eau, à l'écume... Anéantis-toi, pauvre

monde, qui cries vers le ciel tes vœux inutiles, odieux théâtre

où tous les êtres jouent un rôle contre leur volonté! Que le

cadran enfin s'arrête, que les ailes fatiguées du Temps tombent de

ses épaules, et que l'Éternité proclame: Tout est fini!... Fini?

Parole incompréhensible!... Pourquoi fini?... Oui, à quoi sert-il

que ce qui doit finir, commence? Qu'est-ce que vivre, qu'est-ce

que mourir, que sommes-nous, pour que, moyennant une corde, ou

quelques pouces de fer aigu, nous cessions d'être?... S'évade-t-on

vraiment, comme il semble, hors du large rets de la vie? Six

pieds de terre suffisent-ils à nous séparer à jamais de ce monde

tumultueux?... Doute insondable! Effrayant mystère!... Que n'ai-je

péri dans la mer! Là, pendant des heures et des heures, j'aurais

descendu mollement, à travers l'abîme gris, informe, où ne résonne

aucun bruit. Séparé des vivants abhorrés par des lieues d'eau

morne et déserte, j'aurais dormi tout au fond de la vase, ignoré,

englouti, perdu... O Néant profond et obscur, c'est de toi que

mes lèvres ont soif! C'est en toi que mes os fatigués voudraient

enfin reposer! La vie est un feu dévorant qui se répand dans une

forêt où souffle le vent. Toi, tu es la fraîche caverne qui nous

en défend... Oh! dormir enfin! ne plus sentir!... N'avoir plus de

pensées, plus de rêves, plus de désirs, plus de joies! N'avoir

plus ni pieds, ni mains, ni rien!

Alors, Floris baissa le front, et la tête sur la poitrine, il

demeurait immobile. La rafale venait de s'arrêter court; les

brins d'herbe, dans les fentes du tombeau, ne bougeaient pas. Une

âcre senteur sulfureuse s'était répandue subitement; puis, sans

qu'on eût l'impression d'aucun souffle, une espèce d'ondulation

fit trembler l'air, comme un rideau vitreux, d'un bout à l'autre

de la plaine. L'horizon s'empourpra, recula; le ciel, ainsi

que par l'effet d'une brusque explosion de phosphore, prit une

teinte rougeâtre: en un moment, le désert entier, triste et vide

à perte de vue, s'embrasa d'une lueur vermeille, sur laquelle

saillaient en noir, les blocs de rochers, les buissons, jusqu'au

plus petit caillou. Les trombes de sable avaient fui; on les

apercevait, tout au loin, comme une forêt de feu. Çà et là, des

traînées de poussière frissonnaient, se levaient sur la plaine,

puis retombaient en tournoyant... Soudainement, le Grand-Duc

tressaillit. Une nuée d'un rouge pourpre, éclatante et funèbre à

la fois, se montrait, à ras de l'horizon.

--L'heure a sonné! exclama Floris. Cette fois, c'est bien toi

qui te lèves, ô Mort, ô suprême tempête!... Sois le bienvenu,

météore!... Ne tombe pas, ne tombe pas, sur des êtres qui veulent

vivre encore, sur la gerboise aux bonds légers, sur le troupeau

effaré et bêlant, sur la tente du nomade inoffensif. Ici, se

tient debout un homme qui t'appelle aussi ardemment que les

autres créatures te fuient!... La nuée grossit à vue d'œil, comme

la vapeur d'une chaudière. Au-dessus du sable rouge et ardent,

elle précipite son vol... Maintenant, dans le rapide instant

qui le sépare de la mort, l'agonisant baise la croix, ou se

munit de quelque amulette. Maintenant, pour désarmer son juge,

l'homme épouvanté se fait humble, et marmotte son repentir, sa

contrition... T'invoquerai-je, moi aussi, Puissance inconnue?

Faut-il donc ployer le genou, joindre les mains, à tout hasard,

vers toi? Il te déplaît et il t'offense, prétend-on, celui qui,

volontairement, s'élance à l'abîme. Comme si tu te réservais

nos souffrances et nos maux, Dieu jaloux, pour te charmer par

leur spectacle! Comme si, subvenant seul à sa vie, l'homme ne

pouvait pas, de même, pourvoir sans toi à sa mort!... Les pierres

bondissent dans la plaine; le son, éclatant comme une torche,

s'enfle, grandit, emplit tout le ciel. Accours, accours, spectre

de flamme! Consume-moi! passe sur moi comme la foudre, comme

le char d'épouvante du tonnerre! Ne laisse rien de ce qui fut

Floris!... Les oiseaux ont fui devant toi; les monstres de la

mer, effrayés, se cachent au plus profond de leurs gouffres; les

hommes t'adorent, à plat ventre, en enfonçant, tels que des bêtes,

leur face hagarde dans le sable. Moi seul, je me tiens debout,

seul, je t'affronte... Spectacle prodigieux, sublime! le plus beau

qu'aient reflété mes yeux!... Ah! une clarté surnaturelle visite

et pénètre toutes choses... Ma poitrine halette... On dirait que

la masse entière de l'air va éclater, d'un seul coup, en une

flamme... O terre de Sabioneira, montagnes, jardins enchantés,

vous ne me verrez plus désormais!... Tombeau où repose Isabelle,

gorges écumeuses de la Jagodna, sérénité des flots marins autour

des îles, soleil qui te couchais sur les vagues, palais qui

abritas ma tête, Floris se sépare de vous... Mère, ô grande mère,

reçois-moi!

La nuée étincelante passa. Il chancela, ses bras s'ouvrirent, et

il s'abattit au pied du tombeau.

Le soir du même jour, José-Maria se tenait assis sur un banc de

pierre, à la porte de sa cabane, dans l'île del Eremita. Depuis le

coucher du soleil, il ressentait bizarrement une inquiétude, une

angoisse sans motif, si bien que, laissant sa lampe allumée, il

était venu respirer sous les grands pins qui entourent l'ermitage.

Comme il rêvait, les paupières baissées, il lui parut qu'un

faible bruit, un sanglot très bas, étouffé, partait de la cellule

déserte, en même temps qu'il éprouvait la sensation d'une présence

derrière lui. Vivement il détourna la tête. Sur le fond lumineux

du rideau suspendu devant la porte ouverte, quelque chose qui

ressemblait à une figure spectrale se découpait en noir, immobile.

Une onde glacée parcourut tout le corps de José-Maria; il trembla,

ses cheveux se dressèrent; et béant, soulevé à demi, il fixait

ardemment son regard sur l'étrange apparition. Subitement, la

lampe s'éteignit. Alors, frappé d'horreur, il s'enfuit.

Il se mit à marcher à pas lents, livide, frissonnant, éperdu. Il

lui semblait que sous l'auvent de tuiles, la cloche allait sonner

tout à coup, éclater en volées furieuses. Le sourd murmure de la

mer le fit songer presque insciemment aux pêcheurs de Zemenico,

qui lui avaient, cet après-midi même, apporté ses vivres de la

semaine; et bien qu'il y eût déjà des heures que leur barque fût

partie, il commença de descendre à la crique où elle mouillait

d'ordinaire.

Des nuages voilaient le zénith; pas une étoile ne brillait,

au-dessus de l'eau noire et tranquille. Les reliefs hérissés de

la côte se dessinaient vaguement, dominés par la haute masse

ténébreuse du campanile et du palais. Tout au loin, quelques feux

de pâtres--car c'était la nuit de la Saint-Jean--scintillaient

le long des collines; et même, au milieu de la mer et juste à

l'opposite de l'île, des pêcheurs venaient d'allumer sur un

écueil, un monceau d'herbes et de broussailles. De temps en temps,

un rouge éclair jaillissait de la fumée ardente, illuminant

comme en perspective, de profondes étendues d'eau, qui remuaient

confusément. Puis, un grand tourbillon de flamme se déploya, monta

d'un seul bond, et, dans ce brusque embrasement, les jardins

étagés de Sabioneira se modelaient, avec leurs miroirs d'eau, par

de vives lignes vermeilles, tandis que resplendissait, au plus

haut des airs, l'ange doré du campanile. Seul, dans la crique de

rochers, José-Maria regardait, immobile au bord des flots, l'œil

fixe.

Il s'assit sur une pierre plate, au-dessous d'un olivier sauvage.

Les battements de son cœur s'apaisaient, et, en poussant de

lents soupirs, il respirait l'odeur de la mer, qui venait

déferler à ses pieds. Il se pencha, et il baignait ses joues,

ses tempes, son front brûlant, dans l'eau puisée au creux

de sa main... Tout à coup, en relevant la tête, José-Maria

aperçut, à son grand étonnement, un mur en ruine qu'il n'avait

jamais vu. Le sentier, le port, les hautes roches, les flots

du golfe s'étaient transformés. Aussi loin que la vue pouvait

s'étendre, apparaissait, baigné d'une splendeur fantastique et

incompréhensible, un immense désert de sable, au milieu duquel

s'allongeait un lourd massif de maçonnerie d'un caractère

singulier, et tel que l'archevêque le prit d'abord pour un môle ou

pour la chaussée d'un étang. La plaine était bouleversée, ainsi

qu'après un violent ouragan; des vagues de sable innombrables la

sillonnaient comme une mer. Au pied de la maçonnerie, José-Maria

distinguait une forme humaine couchée, et de laquelle on eût dit

qu'émanait une lueur phosphorescente. Il n'éprouvait aucun effroi,

mais un malaise, une torpeur, un sentiment de nuit et de non-être,

comme si des montagnes de brume eussent pesé sur lui. A la longue,

il crut distinguer dans le corps qu'il regardait fixement, un

mouvement presque imperceptible. Des ondulations lumineuses y

coururent, en traînées bleuâtres; puis, le cadavre ouvrit les

yeux. Alors, une commotion sourde traversa l'âme de José-Maria; la

vie, soudain, reflua en lui; et, se dressant de toute sa hauteur:

--Floris! exclama-t-il... Ah! mon frère est mort!

Il retomba, hagard, frémissant. Ses yeux revoyaient de nouveau, le

petit port, la mer, le ciel obscur, les feux des pâtres sur les

collines; il lui semblait devenir fou... Un sanglot souleva sa

poitrine; les larmes, tout à coup, l'étouffèrent. Puis, d'une voix

lente:

--Combien la chair est faible en nous!... Ah! je ne suis pas

d'une argile plus ferme que les autres... Qu'est-ce donc qui me

trouble à ce point?... Ne sais-je pas, depuis longtemps, que tout

est visions, rêves, prodige, que l'espace et le temps, ces voiles

illusoires, peuvent tomber et disparaître, et qu'il n'y a rien

autour de nous, qu'un songe!

Il demeurait immobile, accablé, l'esprit perdu dans des pensées

funèbres. La haute flamme de l'écueil montait et se tordait,

ondoyante comme un glaive surnaturel. Enfin, après un très long

silence, José-Maria se redressa, et levant les deux mains vers le

ciel:

--O Dieu, dit-il, ô Infini, toi seul existes!

A quoi bon pleurer sur les autres? A quoi bon pleurer sur

moi-même? Qu'est-ce que les autres? Que suis-je moi-même? Mon père

est mort, ma sœur est morte, mon frère est mort... Mais Celui qui

vivait en eux peut-il mourir?

Ces corps qui finissent procèdent d'une Ame indestructible,

incréée. Dans l'homme et dans l'animal, dans la plante et dans

le rocher, dans le mort et dans le vivant, les sages voient

l'Identique.

Car rien de ce qui est, ô Seigneur, matière, mouvement, énergie,

action, âme individuelle, n'existe hors de toi, n'est distinct de

toi. Ton Être est à lui seul tous les êtres.

Ainsi que dans ces feux lointains, c'est une même flamme qui sort

des matières les plus diverses, de même, toi seul tu animes la

foule immense des créatures. L'Univers se confond avec toi, comme

le souffle se perd dans l'air, comme la goutte d'eau s'abîme dans

l'Océan.

O Essence, Forme universelle, je t'adore! Tu es pour ce monde,

Seigneur, tel que l'argile pour le vase, le commencement, le

milieu et la fin.

Comme les flammes du soleil s'en échappent sans cesse à torrents,

ainsi ta splendeur infinie manifeste intarissablement les Forces

et les Éléments!

Ce monde tout entier, c'est toi! Tu es l'atome, l'agrégat, la

pesanteur, l'éther, le feu, la terre, l'atmosphère. Ce firmament

démesuré qui, tel qu'un aigle, bat des ailes sur la route que tu

lui as tracée, c'est toi, toujours toi, Dieu multiple!

L'Esprit agit dans l'Univers, et l'Univers repose dans l'Esprit.

Les mondes sont tissus en ton sein.

Mais tu en demeures distinct. Bien qu'enchaîné, en apparence, aux

qualités dont tu te couvres par ta mystérieuse émanation, tu n'en

restes pas moins affranchi.

Dans le monde et hors du monde, immuable et cependant changeant,

inaltérable et variable, l'Univers, ô Seigneur, est ton signe, et

pourtant tu n'as pas de signe.

Sans avoir toi-même aucun sens, tu vivifies tous les sens: hors de

tout, tu supportes tout: sans modes, tu perçois tous les modes.

Adoration à l'Esprit mystérieux, ineffable! A Celui auquel on ne

connaît ni naissance, ni action, ni nom, ni forme, ni qualités,

et qui, pourtant, revêt, à l'aide de son énergie émanée, ces

accidents divers, chacun à leur moment!

Adoration à toi, Seigneur, unique contenant de l'Univers, Ame

suprême dans laquelle se meut la décevante illusion du monde!

Adoration à l'Être inconcevable, qui est à la fois la cause et

l'effet, l'unité et la dualité, qui est la réunion des choses, et

qui est unique pourtant!

Adoration à la Substance universelle, indestructible, incréée! A

Celui qui ne cesse d'être dans une continuelle action! A Celui qui

ne cesse d'être dans un immuable repos!

Sans l'illusion dont tu disposes, l'union de l'Esprit avec les

choses n'aurait pas lieu. Mais, quoique au sein de la nature, tu

n'es pas plus modifié par les qualités qui ne sont qu'à elle, que

le soleil ne se noircit en pénétrant dans une chambre obscure.

L'apparence que tu te mêles à nos conditions changeantes, à

l'ignorance, à la misère, à la douleur, n'est qu'une illusion

sans réalité. Les accidents qui semblent contraires à ton Essence

inaltérable n'existent que pour l'esprit individualisé.

De même qu'un arbre dont l'image se réfléchit dans une eau agitée

semble participer à cette agitation, ainsi, quand notre cœur se

trouble sous l'influence de la passion, l'Esprit, bien qu'il soit

immuable, a l'air de partager ce trouble, et l'on dirait qu'il a

des qualités, quoiqu'il n'en ait réellement pas.

Quelle cause l'arracherait à son perpétuel repos? Comment

pourrait-il se mouvoir, ou dans le Temps ou dans l'Espace, puisque

l'Espace et le Temps sont en lui?

C'est en prenant le Temps comme moyen que tu nous abuses,

Seigneur! Les formes de cet univers nous paraissent plus ou moins

parfaites ou plus ou moins penchantes vers leur ruine, selon que

l'énergie du Temps les a plus ou moins pénétrées.

Atome premier de tout ce qui existe, il est aussi le plus vaste

des êtres, puisqu'il enveloppe ce qui a été, ce qui est et ce qui

sera.

Son orbe immense entraîne tous les mondes. Leurs pas ne peuvent

sortir de lui, comme des insectes égarés sur la roue tournante

d'un potier ont beau courir, ils tournent avec elle.

Infini, il met à tout un terme: sans commencement, il donne le

commencement à tout. L'Univers palpite sous le Temps, ainsi qu'un

oiseau pris dans un filet.

Car le Temps, ô Dieu, c'est toi-même! Tu résides à la fois tout

entier au dedans des êtres, sous la forme de l'Esprit, et en

dehors, sous celle du Temps.

Adoration à toi, Seigneur, suprême Lumière étendue partout, au

sein de laquelle apparaît le monde, et qui brille au sein de tous

les mondes! A toi, Splendeur inaltérable, que nous ne comprenons

pas plus qu'il n'est donné à un enfant d'enserrer le soleil dans

sa main!

Adoration, adoration à l'Être unique, élevé au-dessus de tous les

contrastes et de toutes les ressemblances! A celui qu'on ne peut

désigner par aucun terme impliquant un contraire! A celui que nos

balbutiements sont impuissants à louanger!

Nous l'appelons grand, mais en vain. Il ignore la quantité.

Nous l'appelons bon, mais en vain. Il ignore la qualité. Nous

l'appelons la Vérité. Mais l'antithèse de la vérité et de l'erreur

n'existe pas pour l'Être infini.

Nous l'appelons la Lumière, la Vie. Mais il n'y a pour lui ni vie,

ni mort, ni obscurité, ni lumière... L'Éternel. Mais le temps, en

lui, ne se distingue pas de l'éternité.... L'Être. Mais l'être

n'est conçu que comme opposé au non-être.

Adoration à l'Ineffable, à l'Indicible, à l'Incompréhensible!

Adoration à l'absolu Néant! Adoration à l'éternel Mystère!

Alors, José-Maria se tut, et, pâle, haletant, sinistre, comme

emporté au loin par un esprit, il attachait ses yeux sur la mer

profonde. Les feux des collines ne brillaient plus. Seule, la

flamme de l'écueil formait encore, au milieu des eaux, un grand

brasier rougeoyant et sombre. Des vols de corneilles marines,

chassées par l'importun flamboiement, de cette roche où elles

gîtaient, tournaient, tournaient autour, sans se lasser; et

l'archevêque les voyait,--mélancolique image de la vie et des

générations des hommes,--surgir soudain et passer vite, toutes

noires sur ce fond de feu, puis s'engloutir dans les ténèbres.

FIN

TABLE

PROLOGUE

Pages.

Le mémoire d'Ivan Manès. 1

PREMIÈRE PARTIE

LE PIRE N'EST PAS TOUJOURS CERTAIN

Livre premier 17

Livre second 46

Livre troisième 81

DEUXIÈME PARTIE

LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE

Livre premier 121

Livre second 147

Livre troisième 199

Livre quatrième 267

Livre cinquième 327

TROISIÈME PARTIE

TODO ES NADA

Livre premier 351

Livre second 380

Livre troisième 456

PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 33 / 33 段