est-il? Peut-on le définir, le connaître? Nos disputes et nos
méditations ont-elles réussi, depuis trois mille ans, à éclaircir
son mode d'action, son lieu, son principe, sa nature intime?...
Non, l'esprit s'échappe à lui-même. Ce juge de tout ne peut juger
de ses propres opérations. Pour comprendre l'entendement, il
faudrait un autre entendement; pour celui-ci, un autre encore,
et ainsi à reculons jusqu'à l'infini... Puis donc que l'esprit
s'ignore soi-même, et que jamais aucun œil n'a percé les ténèbres
de la caverne d'où il rend à l'homme ses oracles, avec quelle
assurance nous servirons-nous de ce qui nous est inconnu pour
connaître ce qui nous est inconnu, et quelle créance pourrons-nous
avoir aux jugements de la raison?... Mais, dit-on, elle est sa
propre lumière. Étrange assertion, Monseigneur! Car vouloir
démontrer par raison que la raison est véridique, n'est-ce
pas--dussiez-vous derechef m'accuser de subtilité!--usurper,
comme déjà prouvé, cela même qui est en question?... Bien, bien!
sans rancune, mon cher Floris! et le vieillard se mit à rire.
Je connais l'effet irritant que produisent sur les esprits qui
n'y sont pas accoutumés, les raisonnements métaphysiques. Il
leur semble que des araignées tissent autour d'eux leurs toiles
invisibles; ils s'indignent comme Gulliver, enchaîné par les
Lilliputiens. Mais, enfin, tel est le dilemme: ou nous abandonner
à nos sens et aux erreurs populaires, ou bien nous résigner à
suivre patiemment les mille détours de la dialectique... En
résumé, que peut-on affirmer de l'esprit? Uniquement ceci,
Monseigneur: que ne créant rien par lui-même, car sans le corps,
évidemment, il ne saurait non plus qu'une pierre, tout son effort
se borne à ranger les choses sensibles dans sa perspective, à les
classer, à les coordonner, bref, à réunir en volume ce que les
sens lui font tenir, ainsi que par feuillets séparés, d'où il
suit que si les feuillets se trouvaient autres, le livre aussi
serait différent. Le proverbe florentin dit bien: _Le tailleur
fait le vêtement comme il a le drap._ Notre esprit dépend, par
conséquent, de notre tact, de notre goût, de nos yeux, de notre
odorat, de nos oreilles. Il est cousu au sac du corps, muré dans
le cachot de nos sens... L'Homme est un luth vivant à cinq cordes.
Pourra-t-il prétendre sonner, au moyen de cette mesquine gamme,
toute la profonde harmonie, l'immense symphonie de l'univers?...
Nous constatons qu'un sens de moins appauvrit et diminue notre
âme. Ainsi, dix sens, vingt sens de plus, si quelque Dieu nous
en dotait soudain, lanceraient notre esprit comme sur des ailes,
hors du puits étroit et obscur que nous nommons la Science, et
nous révéleraient, sans doute, dans une lumière inconnue, des
essences et des objets, par myriades, desquels nous n'avons
aucune idée... Qu'on vante à présent le génie de l'homme! Qu'on
en célèbre l'énergie, l'audace, l'instinct sublime! Ha, ha! nous
ne savons même pas si la raison est raisonnable... Ses lois
sont-elles générales? Embrassent-elles tout l'univers, ainsi que
notre orgueil le proclame, ou bien, formées par notre entendement,
d'après les perceptions des sens, leur portée se limite-t-elle
à notre condition terrestre? Peut-être que nos vérités ne sont
rien d'autre que notre manière de concevoir. Peut-être la raison
est-elle le mirage personnel de l'homme... Oui, dans un coin de
l'Infini, il y a peut-être la raison de la petite planète Terre,
comme ailleurs la raison de Saturne et de l'étoile _Alpha_ de la
Lyre!
Le Grand-Duc secoua la tête; puis, lentement, après un silence:
--Ainsi, l'évidence ne prouve rien?
Manès répondit en souriant:
--Pas autre chose, Monseigneur, que l'optique de notre raison...
Et d'ailleurs, même en la tenant pour le critérium de la vérité,
quelle foi avoir en l'évidence, puisqu'elle peut se trouver dans
le faux aussi bien que dans le vrai? L'Oracle et les augures ont
été évidents à tous les peuples de l'antiquité. Ce qui paraît à
l'esprit du dormeur, de l'ivrogne, de l'insensé, n'offre pas moins
d'évidence que ce qui paraît à l'esprit de l'homme raisonnable.
Il n'y a rien de certain, Monseigneur, les axiomes pas plus que
le reste. Ces fondements de la démonstration, ces vérités que
l'on prétend intelligibles par elles-mêmes, ces premiers anneaux
des sciences, ces propositions éternelles, qui, soi-disant,
enveloppent les choses, comme un compas, lorsqu'on le tourne,
circonscrit l'espace nécessairement, tout cela est vague et
chimérique!... Et, en effet, si l'évidence fait le signe de la
vérité, quel axiome a jamais été plus évident que celui-ci: _Il
ne peut exister d'antipodes_; ou mieux vérifié quotidiennement
que cet autre: _La nature a horreur du vide_; ou plus immuable
que ce dernier, presque naïf à le formuler: _Un corps ne peut
agir où il n'est pas_? Trois vérités qui sautent aux yeux, trois
de ces principes certains, qu'il suffit d'entendre pour les
croire!... Vous vous récriez, Monseigneur... Eh! sans doute.
On vous a appris que la terre est ronde, que l'air est pesant,
et comment, pour quelques shillings, on télégraphie jusqu'en
Amérique. Mais, si vous ne le saviez pas, quelles raisons aurait
votre raison de suspecter ces axiomes?... Et tenez, celui-ci, que
vous en semble? _L'identité de la composition implique l'identité
des propriétés_; en d'autres termes, Monseigneur: _Deux corps
dont la composition est la même, sont identiques._ Rien de plus
évident, n'est-ce pas? Eh bien! rien de plus faux, toutefois.
Ce qu'on nomme l'isomérie a ruiné cette vérité-là. Deux corps
composés identiquement peuvent être fort différents. Le terrible
acide cyanhydrique se trouve le même, chimiquement, qu'un sel
inoffensif, le formiate d'ammoniaque. Les divers éléments de
l'urée composent aussi le cyanate d'ammoniaque hydraté... Soit!
_Deux et deux font quatre_, direz-vous. Cela, du moins, est une
vérité... Non pas tant vérité, Monseigneur, que pure identité
d'idée, tautologie flagrante, avérée! Qu'est-ce que le nombre,
en effet, sinon l'unité ajoutée à elle-même? En sorte que _deux
et deux font quatre_ signifie seulement ceci: _Quatre fois
l'unité sont quatre fois l'unité_... Allez, Monseigneur, on a
beau chercher et se tourner de tous les côtés, il n'existe pas
d'axiomes. Ces premiers-nés de l'esprit humain vont de pair avec
leurs cadets. Comme n'importe quel aphorisme, ils expriment
uniquement une évidence de rapport. Ce sont des _parce que_ et non
des _pourquoi_, des effets et non pas des causes; des concepts
strictement taillés à la mesure des phénomènes, et qui, bien loin
de précéder la connaissance, en dépendent, de façon qu'en tirer
des preuves, c'est prouver la chose dont il s'agit dans tel ou tel
cas particulier, par la chose en question elle-même, considérée au
général.
Le Grand-Duc se leva sans parler, et il fit, d'un pas machinal,
sept ou huit tours sur la terrasse, puis, s'arrêtant en face du
vieillard:
--Donc, reprit-il amèrement, pour ne pas mentir, il faudra ne
plus rien affirmer désormais; répondre à tout qu'on doute, qu'on
ignore, craindre même d'avouer que l'on vit, se fermer la bouche
avec la main... Non, non, c'est impossible, Manès. Il y a pourtant
des certitudes, des vérités mathématiques.
Le savant haussa les sourcils ironiquement:
--Certes! Mais comment donc, Monseigneur! Vérités sûres,
manifestes, et dont l'homme, d'ailleurs, a si bonne opinion,
qu'envoyant au ciel généreusement ses calculs, ses roues, ses
paraboles, il en a fait présent à Dieu, lequel, selon le divin
Platon, exerce la géométrie... Le seul malheur, mon cher Floris,
est que ces vérités admirables marchent toujours derrière un si,
ni plus ni moins que ce dicton des petits enfants bien connu chez
nous: _Si le Kremlin était de beurre, le moujik le mangerait!_...
De même, si elles existaient, pourrait-on dire, quelle merveille
que les mathématiques!... En effet, réfléchissez-y, cette
science n'a d'objet que nos idées. L'homme a tiré de son esprit
des abstractions et des figures chimériques, et n'ayant pas à
s'inquiéter qu'elles cadrent à la réalité, il en développe les
propriétés qu'impliquait d'avance leur définition. Il n'y a donc
rien, dans les mathématiques, que ce que nous y avons mis: la
vérité que découvre Archimède, au terme de sa démonstration, est
la répétition exacte de la supposition dont il est parti... Comme
un baladin, Monseigneur, fait cheminer sa muscade, de gobelet
en gobelet, jusqu'à celui qu'il a marqué tout d'abord, ainsi le
mathématicien déduit et pousse ses conséquences, dont la dernière,
enfin, n'est vraie que parce qu'elle se trouve identique avec
celle qui la précède, celle-ci avec la précédente, et ainsi de
suite, en remontant jusqu'à la première supposition. Ce qu'on
appelle «vérités mathématiques» se réduit donc, comme je le
disais, à des identités d'idées: ces prétendues sciences exactes
sont pareilles à un arbre immense portant sa tête dans les nues,
mais dont le pied pose sur le vide... La géométrie, Monseigneur,
est le roman de notre raison. Un simple point sans étendue,
c'est-à-dire rien, le néant même, produit en se multipliant, les
lignes, les surfaces, les plans, évolue, se gonfle, et met bas
enfin, comme un cheval de Troie d'une autre sorte, la géométrie
tout entière. Vous sentez dès lors combien il importe à la dignité
de l'esprit humain qu'Hippocrate de Chio parvienne un jour à
carrer les lunules du cercle et milord Brounker les hyperboles;
encore que, de l'aveu de tous, il n'y ait ni cercle ni hyperbole,
et qu'en rechercher les propriétés, ce soit justement vouloir
connaître la chanson que chantaient les Sirènes, ou le pelage et
le genre de vie des licornes et des hippogriffes!... Pour comble
de folie, Monseigneur, cette science, sortie du néant, plonge,
en trois pas, dans l'infini. L'opérateur barbouille son papier de
8 couchés horizontalement, et le voilà persuadé qu'une cervelle
humaine, en dilatant ses six pouces environ de long sur cinq de
large et trois de hauteur, admet et absorbe l'infini, que dis-je?
plusieurs infinis, car ces habiles en reçoivent d'infiniment
plus grands les uns que les autres... Ne croyez pas que je me
moque! Le célèbre Torricelli a démontré qu'une quantité finie
et une quantité infinie étaient égales. D'autres prouvent qu'il
y a des quantités infinies bornées de chaque côté. Peu importe
qu'on déraisonne, pourvu qu'on enchaîne des raisonnements...
Et que d'autres impossibilités! Au milieu de quelles nuées, de
quelle Cité des coucous, les mathématiciens ont-ils rencontré ces
fameuses lignes asymptotes, destinées à toujours s'approcher,
sans se rencontrer jamais? En quel métal, en quelle pierre
tailleront-ils leurs cissoïdes, leurs conchoïdes, leurs
directrices?... Remarquez, de plus, Monseigneur, qu'à l'encontre
de l'opinion vulgaire, il ne règne entre eux pas moins de disputes
que parmi le reste des savants. L'évidence qu'un théorème porte
pour l'un, comme sur le front, paraît à l'autre plus que douteuse;
et répliques et réfutations d'entrer en jeu! Cette façade de
logique, claire et nue, que présente la géométrie, masque, par
derrière, un labyrinthe, aussi obscur, aussi tortueux que celui
des autres sciences. Combien, et non des moins illustres, y ont
déjà perdu leur chemin, aboutissant enfin, comme Longomontan ou
Grégoire de Saint-Vincent, à trouver la Chose impossible, cette
quadrature du cercle, qui symbolise pour la foule la duperie,
l'illusion géométrique!... Et l'instinct de la foule a raison.
Oui, la mathématique pure est l'art d'extravaguer méthodiquement.
Le nombre n'existe, Monseigneur, qu'autant que son application à
quelque propriété de la matière lui donne de la réalité. C'est
notre faiblesse que prouve cette science tant admirée; c'est
notre sottise qu'elle aide. Impuissants à concevoir les choses,
nous y promenons cette toise qui nous les mesure, et qui en gradue
l'immensité à notre petitesse. L'arithmétique et l'algèbre ne
sont rien qu'une aide, une routine, une manière d'opérer. Elles
abrègent nos idées, et les disposent dans un bon ordre, tandis que
la géométrie nous les dessine et nous les rend sensibles... Des
ailes, a-t-on dit. Non pas! mais le bâton d'aveugle de l'esprit
humain.
La lune effilée, avec son croissant, se levait enfin dans le
ciel, au milieu du fleuve des étoiles. C'était ce moment de la
nuit où le silence, déjà profond, se fait plus surnaturel encore.
Depuis la nébuleuse lointaine jusqu'aux dalles de la terrasse que
foulaient Manès et le Grand-Duc, on eût dit qu'un cercle magique
était tracé autour de Djeddah et des ondes qui l'environnent. Le
vieillard poursuivit, après une pause:
--Et de même pour tout le reste. En morale, en métaphysique, nos
vérités sont aussi creuses. Nous ne pouvons pas mieux fonder
nos rapports avec nos semblables, qu'avec les pures conceptions
de notre esprit... Qu'est-ce que le bien et le mal? Quelle
réalité ont-ils? Ce que nous nommons Ordre et Confusion, Vice
et Vertu, Laideur et Beauté, tout cela, comme une peinture, ne
s'efface-t-il pas sous le doigt? Bien vieille énigme, Monseigneur,
et dont le mot est plus amer à découvrir qu'à ignorer!... En
effet, une ancre, une seule, retient toute la morale humaine:
c'est la croyance à notre liberté. Mais cette liberté, qu'est-ce
donc? Évidemment, rien que notre pouvoir d'accomplir ce que nous
voulons. Quant au vouloir lui-même, il nous échappe, par la raison
bien simple, Monseigneur, que nul ne peut vouloir sans raison.
Car quel Dieu même concevrait une chose qui nous détermine et qui
n'est pas déterminée, une action ne dépendant de rien et dont
d'autres actions dépendent, qui, sans nécessité, et partant sans
motif, produit actuellement A, tandis qu'elle pourrait aussi bien
produire B ou C ou D; en deux mots: le _hasard absolu_?... Non!
le trait demeure encoché, si une main ne tend pas la corde; il
n'y a pas d'effet sans cause... C'est nécessairement qu'on veut,
en conséquence des idées qui se présentent à nous et qui nous
déterminent. Les volontés des hommes, Monseigneur, ne s'envolent
pas dans l'air, au hasard, comme des oiseaux, mais la Nécessité
les scelle, à chaque instant, ainsi qu'avec du plomb fondu. La
plus minime de nos actions est liée à la Roue du monde, aussi
indissolublement que le lever quotidien du soleil... Reconnaissons
donc, de bonne foi, que le bien et le mal n'expriment que nos
façons d'imaginer. Le vieil Adam, persuadé que l'univers était
créé pour lui, a nommé le Bien ce qui lui servait, et le Mal ce
qui pouvait lui nuire. Son égoïsme a partagé les choses, selon
qu'elles l'affectaient: et elles restent à jamais séparées, comme
le vinaigre et l'huile dans le même vase, encore qu'elles n'en
soient ni plus ni moins parfaites pour charmer les désirs de
l'homme ou pour lui déplaire, pour choquer ce roi de la nature
ou bien pour le favoriser. Ces grands mots: beauté, conscience,
bonté, héroïsme, sainteté, ne sont rien que les voiles peints dont
nous offusquons nos yeux, et sous lesquels on trouve simplement
la volupté, l'orgueil, l'intérêt des créatures à deux pieds. Le
vice et la vertu sont vides. Des mots sonores, et rien de plus!...
Non que je veuille, mon cher Floris, dans le commun usage de la
vie, ne pas approuver, ne pas suivre, ce qu'approuve et suit
le troupeau vulgaire; mais c'est l'amer privilège du sage, de
pratiquer la vertu sans y croire... Et même, enfin, tout autour
de nous, cette foi si ardente des hommes, ce grand amour officiel
de la morale et de l'équité, ne vont pas, il faut bien l'avouer,
sans quelques accommodements. Réfléchissez-y, Monseigneur, et,
comme le peintre qui se recule, vous verrez les notions que l'on
croit les plus rigides et les plus fixes, changer de perspective,
au gré de nos passions, de nos lois, de nos préjugés, et le
mal devenir le bien... Que dira-t-on qui soit mauvais d'un
consentement unanime? Le vol! Mais l'État, Monseigneur, nous
prend aussi ce qui nous appartient... L'inceste, les ordures de
la chair? Bah! simple crime d'opinion, et qui varie de peuple à
peuple. Un frère et une sœur d'Athènes se mariaient saintement
sous l'œil des dieux; une vierge de Babylone se prostituait
par piété. L'homicide? Mais en ce cas, pourquoi les supplices,
pourquoi la guerre? Quel jeu est-ce que celui-ci, de souffler
de la même bouche tantôt la douceur et tantôt le meurtre, de
fixer, selon nos convenances, des jours où le sang est impie
et d'autres où il est glorieux; bref, d'être à la fois ange et
tigre!... Vous le voyez vous-même, Monseigneur, l'imagination
dispose de tout. Elle fait la beauté, le bonheur, l'honnêteté, la
vertu. Elle a fait jusqu'à Dieu lui-même, châtieur, punisseur de
nos crimes, espèce de Juge impitoyable qui échange son paradis
contre des larmes et des souffrances, et torture ses damnés dans
les flammes: grand justicier, puissant vengeur, soutien des
lois, règle et norme de l'équité. Tel est le mors dont on nous a
domptés, le Dieu des prêtres et des théologiens! Tel est le Dieu
du cœur de l'homme!... Mais bah! le Dieu de sa raison, l'autre
Idole, n'est pas moins grossière. La philosophie, jusqu'ici,
pour expliquer l'Inconnaissable, s'est bornée, comme une fée
bavarde, à lui imposer des noms différents. Dieu a donc été,
tour à tour, l'_Idée_ de Platon, le Νοῦς d'Aristote, la _Nature_
de Giordano Bruno, la _Substance_ de Spinoza, la _Chose en soi_
de Kant, le _Moi_ de Fichte, la _Raison_ de Hegel, la _Volonté_
de Schopenhauer... Comme si le Mystère ineffable ne fût rien de
plus qu'un jeu de grammaire, un vocable à trouver, complétant
une inscription mutilée, et dont les dimensions, le genre et
le nombre doivent s'ajuster au mot qui manque!... Le Dieu de
l'homme, Monseigneur, voulez-vous que je le définisse? C'est
l'homme s'adorant soi-même. L'esprit humain ne peut se dépasser,
pas plus que les eaux ne s'élèvent au-dessus du niveau de leur
source. Dans son autolâtrie naïve, l'homme a divinisé son image,
donnant à l'Être inconcevable autant de masques et le peignant en
autant de couleurs qu'il se sentait de facultés. Tout culte, toute
théodicée aboutissent à l'anthropomorphisme. La Sainte Vierge,
c'est Dieu-femme; la Trinité, la famille humaine idéalisée; Dieu
lui-même, Père et Seigneur, l'ombre de l'homme.
Manès se tut. Un léger brouillard blanc commençait à fumer sur la
mer; la chaleur était moins accablante. Deux ou trois flambeaux
s'allumèrent au-dessous de la terrasse, dans la cour où étaient
campés les envoyés du chérif de la Mecque. On entendait les
chevaux entravés s'agiter, frapper du pied... Le savant reprit
d'une voix lente:
--Et maintenant, pour avoir fait le tour entier de nos
connaissances, il ne me reste qu'à démontrer combien sont vaines
et illusoires ces sciences de la Nature, où l'on met tant
d'orgueil aujourd'hui... En effet, Monseigneur, toutes choses
étant relatives à quelque autre, comment savoir jamais ce qu'elles
sont? L'azote, par exemple, est défini un corps simple, gazeux,
etc... mais il n'y a de gaz que parce qu'il y a des solides et
des liquides; et ainsi, à l'infini. Le fait le plus vulgaire
forme le centre d'un prodigieux tourbillon, où des millions de
millions d'orbes entre-croisent couleurs sur couleurs, rayons sur
rayons, sphères sur sphères, éternellement. Comme dans l'Océan,
le flot s'appuie au flot, ainsi les choses se modèlent à nos
yeux, par leurs contrastes ou par leurs ressemblances. Toutes
nos vérités démontrées ne le sont donc que provisoirement. Dans
cette enchaînure infinie, elles changeront forcément d'aspect,
selon qu'on les rattachera à telle ou telle vérité insoupçonnée
et plus profonde. L'homme espère-t-il remuer toutes les pierres
de la nature? Fera-t-il le tour de chaque étoile? Qu'importent
quelques phénomènes qu'il observe avec tant de labeur! Dans la
vue de l'infini qu'il faudrait connaître, tous les finis sont
égaux. L'esprit humain, sans contredit, n'est pas capable de
savoir tout, et ne peut rien savoir, s'il ne sait tout... Par
surcroît, dès le second pas, autre difficulté non moins grave.
Car, de ce qu'une explication s'accorde avec les faits observés,
s'ensuit-il nécessairement que cette explication soit la vraie?
Autant prétendre, Monseigneur, que nous connaissons tous les
possibles. La nature est un immense chiffre. Rien n'empêche que
l'on y trouve plusieurs sens suivis et raisonnables, en usant de
clefs différentes... Les choses, toujours, se prêteront, comme
une cire complaisante, au sceau dont on voudra les empreindre.
La rencontre la plus concordante peut ne prouver que le hasard.
N'est-ce pas Pierre le Loyer, un docte fou du seizième siècle, qui
ayant fait sortir par anagramme, d'un vers d'Homère, son nom, son
pays, sa province, le village de sa naissance, en concluait que
le poète l'avait connu et prophétisé?... De même, la plupart des
hommes, parce qu'ils voient leur almanach annoncer les éclipses à
jour fixe, en infèrent que l'astronome a reconnu et comme démonté
les moindres rouages célestes, sans se douter qu'il n'y a là
qu'un empirisme, une formule, une méthode aveugle et de routine,
pratiquée, depuis trois mille ans, par les Indiens, les Chinois
et les Grecs... Toutes nos sciences, Monseigneur, ressemblent à
cette peau de bœuf dont Prométhée voulut duper Jupiter. Elles
présentent assez bien l'extérieur des phénomènes et satisfont
grossièrement à l'œil, mais il leur manque les entrailles, la
vie... Car, enfin, que poursuit la science? Uniquement les
causes, je présume. Que trouve-t-elle? Des effets. L'homme en
est, depuis trente siècles, à la première lettre du Livre. Il a
beau l'orner de couleurs, de dorures, d'arabesques, ce n'en est
pas moins toujours la même. Quatre ou cinq effets généraux, dont
nous déduisons la foule des autres, sont pour nous les lois de la
nature. Quelques noms soutiennent toute la science, semblables
à ces lièges des pêcheurs qui font surnager le filet. On dit:
Esprit, Matière, Force, Mouvement, Premiers principes, mais
ces mots que la bouche prononce, l'entendement ne les conçoit
pas. Ils nous expriment seulement le sentiment confus qu'on a
des choses, l'espèce de flambeau fumeux que l'on en approche en
tâtonnant, la formule non d'une idée, mais d'un effort vers une
idée, une pensée de pensée, l'ombre d'une ombre!... En effet,
voyons, Monseigneur, que signifie pour nous le mot MATIÈRE?...
Dirons-nous que nous le comprenons? Mais la fameuse attraction de
Newton est une qualité occulte... Comment tient-elle rassemblés
des atomes ne se touchant pas? Ces atomes, qui sont des masses de
matière, quel lien les serre et les soutient eux-mêmes?... Nous
n'arrivons pas davantage à nous faire une idée de la FORCE. La
gravitation, par exemple, suppose qu'un corps agit sur un autre
et l'enchaîne à travers le vide. Or, le vide, c'est le néant,
et qui jamais a pensé le néant? Le concept en est si impossible
que ce néant, nous le mesurons, nous en donnons les dimensions:
tant de milliers de lieues de la terre à la lune, tant jusqu'au
soleil, tant jusqu'aux étoiles, comme si un pur rien pouvait être
étendu en longueur, en largeur et en profondeur!... La nature
du MOUVEMENT, où la science aujourd'hui réduit tout, n'est pas
moins inexplicable. Comment le définirons-nous? La modification
d'un rapport de distances?... L'action par laquelle un corps
passe d'un lieu à un autre?... Mais c'est là seulement rendre
compte du mouvement apparent. Dans un espace sans limites comme
l'univers, le changement de lieu est inconcevable, parce que le
lieu même est inconcevable. Qu'est-ce que marcher toujours, et
n'avancer jamais? Tous les lieux doivent être à distance égale de
limites qui n'existent pas... Bornerons-nous le monde? Mais avec
quoi? Où tomberait, en ce cas, la flèche lancée du haut de son
rempart?... Tout, Monseigneur, est incompréhensible!... L'esprit
humain, comme un enfant placé entre la Chimère et le Sphinx,
n'a le choix qu'entre deux impossibilités. Il se détermine pour
l'une, parce que la doctrine opposée lui paraît _plus impossible_
encore, comme si ce qui est impossible pouvait l'être plus ou
moins... Partout, la nuit; partout, le mystère! Les dernières
idées scientifiques se réduisent à de purs symboles, et non à
des notions du réel... La Nature, la Force, le Mouvement, tous
ces noms superbes qu'il suffit de prononcer, à nous en croire,
pour voir s'élever aussitôt, comme avec la lyre d'Amphion, le
dôme immense de l'univers, reconnaissez-les, Monseigneur. Ce sont
simplement les anciens Dieux, les Olympiens grecs et romains, dont
chacun se trouvait, en effet, l'âme de quelque pièce du monde,
ou encore, les Eons alexandrins... La science a bien le droit,
vraiment, de jeter au nez des philosophes leurs abstractions
réalisées. Elle-même ne pense, ne parle, ne connaît rien que
ces abstractions... Le vrai symbole du savoir humain, tenez,
Monseigneur, regardez-le! C'est ce croissant qui, tous les mois,
change, grandit, s'amincit, s'éclipse, puis reparaît entre les
étoiles.
Et, ricanant, levant les bras dans une adjuration ironique: