--Allons donc, Monseigneur, dit Manès, quel génie suffirait

à prévoir les innombrables cas fortuits qui se rencontrent

dans toute entreprise?... C'est par acquit qu'on y emploie la

délibération et le conseil; puis, la fortune souveraine prononce.

De qui la reine Élisabeth, l'ennemie victorieuse de Philippe

II, tenait-elle la vie? De Philippe lui-même, qui, redoutant

l'avènement possible au trône d'Angleterre de Marie Stuart,

reine de France, fit épargner politiquement la bâtarde de Henri

VIII. On s'avise des dangers probables, et l'on ne voit pas les

certains. D'ailleurs, par quoi le monde juge-t-il de l'habileté et

du génie? Uniquement par le succès. Heureux, on acclame le grand

homme; vient-il à échouer, on l'outrage... Quel prodige que Jeanne

d'Arc! Quelle pureté! quelle sainteté! quel merveilleux héroïsme!

Bien, mais supposez seulement qu'elle n'eût pas réussi, en effet,

à pénétrer dans Orléans et à mener le roi à Reims, et voilà la

médaille tournée! Quelle impudente aventurière! quelle virago

éhontée!... Jusque pour les martyrs et les saints, le succès

est la pierre de touche; on y éprouve leur auréole. L'Église

persécute, durant leur vie, François d'Assise, Loyola, sainte

Thérèse. Morts, elle fait fumer l'encens devant leurs autels, et

assied à la droite du Père, ces créateurs d'ordres puissants.

Le succès est tout, Monseigneur, et cependant que prouve-t-il?

Rien... Il dépend des endroits, du temps, des circonstances.

Le génie du triomphateur en est la plus petite pièce, moins

importante, assurément, que la faiblesse ou l'imbécillité de

l'adversaire qu'il a devant lui. Tous ces fléaux des nations, ces

maîtres de la paix et de la guerre, ces vainqueurs qu'on dresse

partout en airain, ces Alexandres, ces Césars, ces Napoléons, ces

Immortels, qui sont-ils, à les regarder, une fois démaillotés de

leur pourpre, sans ces lauriers qui leur enflent le front?...

Alexandre? Un fou, un meurtrier, ivrogne, superstitieux,

d'abominable cruauté, mignon d'Éphestion, amant d'un eunuque.

César? Un pauvre épileptique, prostitué, cruel, rapace, passant du

plus bas valetage à l'orgueil le plus démesuré; écrivain plat et

médiocre. Pour Napoléon, Monseigneur, la chose est plus étrange

à dire; mais enfin, les preuves en subsistent. Les hommes ont,

cette fois encore, adoré la vieille Tête d'âne. Ce conquérant, ce

législateur, cet empereur, ce maître du monde était un sot, oui!

un imbécile, un des cerveaux les plus épais qui aient jamais logé

sous un crâne... Ne vous récriez pas, Monseigneur. Les _Lettres

sur la Corse_ ou le _Mémoire à l'Académie de Lyon pour le concours

de 1790_ dépassent tout, en ridicule... Mais tant de gloire, tant

de sang versé, tant de victoires! Eh bien! ne voit-on pas la

rouge passer de même au jeu, huit, dix fois de suite? Le hasard

des batailles est le plus grand de tous. Témoin la plupart de ces

invincibles, vaincus eux-mêmes à leur tour, et dont quelques-uns

gardent encore, en dépit de la catastrophe, leurs noms fastueux

de prospérité: Pompée le Grand, ou Bajazet la Foudre... Non, non,

c'est folie, Monseigneur, que d'attribuer à un seul le succès

où travaillent tant de millions d'hommes! C'est comme si l'on

réduisait ces énormes trombes des mers des Indes qui unissent

l'Océan et le ciel, à l'une de leurs gouttes d'eau.

--Donc, à ce compte, dit Floris, il n'y aurait de sûr mérite que

celui de l'artiste isolé, du poète, du créateur solitaire?

--Oui, répondit Manès, les artistes ont leur prix, mais leur

valeur, étant fondée sur l'opinion, demeurera toujours incertaine.

Ce qu'un siècle admire et porte aux nues, le siècle suivant le

rabaisse. Les génies des morts, Monseigneur, sont comme ces

enfants de minuit, que le Pater Seraphicus du _Second Faust_ est

obligé de prendre en lui, pour leur donner l'être et la vie. C'est

ainsi que chaque époque, à son tour, recrée et sent différemment

les œuvres que la tradition lui a léguées. Les Français, sous

Louis XIV, trouvent Homère «bourgeois et bon seulement pour la

comédie». _Notre siècle_, écrit le dialecticien Bayle, _possède

mieux les idées de la perfection_. Eschyle, Dante, Rabelais,

Shakespeare sont ignorés ou méprisés. On lit Plutarque; on imite

Sénèque; les grands peintres sont les Bolonais, si médiocres

aujourd'hui. Le sieur Félibien, un Français, appelle Simone Memmi,

superbement: «un certain Memmi.» On admire comme œuvres grecques

et de la main de Phidias, les plus vulgaires statues de la

décadence romaine; le mot «gothique» est synonyme de barbare. Que

conclure de tout cela, et comment décider le litige? Le médiocre

et l'excellent produisant les mêmes transports, à quelle marque

les distinguer?... Allez, croyez-moi, Monseigneur. La peinture,

la statuaire, la poésie, la musique, toutes les manifestations

de ce que nous appelons le Beau, sont des mirages, rien de plus:

de vains signes, des hiéroglyphes, où chaque homme découvre un

sens différent. Ce sont des manuscrits tracés en caractères

sympathiques, et que l'enthousiasme et la chaleur des âmes font

plus ou moins ressortir; ce sont des luths pendus aux branches,

et dont chaque souffle qui passe tire un autre son. Le Thésée de

Shakespeare dit bien: _La meilleure œuvre de ce genre est pleine

d'illusions, et la pire n'est pas pire, quand l'imagination y

supplée._

Manès se tut, et les deux hommes immobiles laissaient errer leurs

yeux sur la mer, où, comme un large fleuve d'or, la Voie lactée se

réfléchissait. Les derniers murmures avaient cessé; les lumières

s'étaient éteintes. Seule, à l'autre bout de la ville, sous les

étoiles innombrables et tranquilles, une voix lugubre s'élevait.

C'était l'appel du muezzin, qui, du haut de l'un des minarets,

éveillait les croyants, pour la prière de minuit. Son chant

s'épandait dans le grand silence de cette cité endormie.

--Et cependant, reprit Floris, l'homme a toujours foi en

lui-même... Oui! malgré tant de déceptions et de preuves de son

impuissance, il attend, il espère toujours.

--Assurément, Monseigneur, dit Manès. Il faut bien que l'Humanité

ait dans son arche, pendant son pénible voyage, ou un Dieu, ou un

idéal. Tantôt pieuse et résignée, elle loge au ciel, par delà la

mort, dans les swargas, les empyrées, les walhallas, le Chanaan

mystérieux vers lequel elle se croit en marche. Tantôt, comme

au temps où nous sommes, elle renonce à ses rêves célestes, et

plaçant sur la terre même les pays de félicité, jure que seule,

elle va suffire à se faire son paradis. C'est ce que ce siècle, en

son jargon, appelle le progrès, Monseigneur; c'est la charnelle

religion que scribes et savants intronisent. La foi est devenue

terrestre et, au nom du génie humain, nous promet, pour les temps

à venir, un _millenium_ de bonheur... Vaine chimère! Espoirs plus

enfantins que ceux que l'on fondait autrefois sur une promesse

divine, sur une _parousie_ du Christ, après laquelle commencerait

le règne triomphant des élus... Le progrès! Ha! ha! le progrès!...

Comme si l'homme pouvait jamais faire autre chose qu'assouvir les

mêmes appétits! Du jour où il a commencé de manger quand il avait

faim, et de s'accoupler avec sa femelle, son destin s'est trouvé

fixé. Un Hottentot, sous sa hutte de feuilles, ne remplit pas

moins tout son sort, qu'un rajah, dans son palais de marbre. Deux

ou trois besoins font notre limite: manger, dormir, se reproduire.

--Allons, pour cette fois, Vassili, répliqua le Grand-Duc, votre

assertion est un peu forcée. La manière dont on satisfait ces

appétits a bien aussi quelque importance.

--Bah! dit Manès, croyez-vous, Monseigneur?... Pure question

d'habitude! Si la vie sauvage paraît âpre et rude au civilisé, le

sauvage se meurt dans nos villes: et quant à ces raffinements que

vous estimez si précieux, les délices imaginaires en dépendent

uniquement de la prévention et du caprice. Qui donc se trouve

à plaindre aujourd'hui de n'être pas couché en soupant? Toute

l'antiquité cependant admire la vertu du jeune Caton, qui, pour

prendre part aux malheurs de Rome, ne mangea plus qu'assis, après

je ne sais quelle bataille... Progrès perdu, volupté oubliée, et

dont pourtant nul ne se soucie... Tenez, écoutez, Monseigneur.

Si un Timon d'Athènes, un Rousseau, quelque bilieux misanthrope,

voulait pousser les choses à bout, qui l'empêcherait de prétendre

que tout notre labeur inventif, ces merveilles de notre siècle

dont on fait de si pompeux dithyrambes, télégraphie, chemins de

fer, aérostation espérée, forment à peine l'équivalent pour le

bien-être universel, de cette coutume abolie? En effet, à quoi

se réduisent tous ces grands triomphes du génie de l'homme? A

raccourcir un peu le temps (produit si rare, comme l'on sait),

à nous faire gagner quelques heures (notre vie en sera plus

longue!); bref, à nous assurer nos aises, pendant deux ou trois

jours en moyenne, répartis sur chaque existence, ce qui est loin

de compenser la commodité journalière, dédaignée et négligée

par nous... Sérieusement, sommes-nous malheureux d'ignorer tout

ce qu'inventeront les âges futurs, et de n'en pouvoir jouir?

Pas plus que les anciens de n'avoir point connu nos mécaniques

utilitaires... Beau miracle, d'ailleurs, et bien digne de ce

fracas d'enthousiasme, que d'égaler une mouche à la course, et de

rouler sur nos bandes de fer, moins vite qu'un pigeon ne vole!...

Non, Monseigneur, si le progrès n'était pas une chimère, un

mensonge, une utopie d'ingénieur, une déclamation d'écrivain, si

l'homme, véritablement, ainsi que le prétend notre orgueil, se

rapprochait d'un but idéal et se voyait tout près de l'atteindre,

ce perfectionnement se marquerait d'abord dans les esprits et dans

les mœurs, et non par la consommation croissante de la vapeur

d'eau.

--Oui, sans doute, murmura Floris.

--Ce n'est pas le bois, Monseigneur, ce n'est pas le fer ni la

pierre morte, c'est l'âme humaine qui eût fleuri sous la poussée

de cette sève éternelle! Nous serions devenus en tout plus beaux,

plus grands, plus forts, plus héroïques. Le moindre rimailleur

moderne, par cela seul qu'il vit en ce temps-ci, n'écrirait

que des _Iliades_. Tout barbouilleur surpasserait Léonard de

Vinci et Rembrandt; le plus plat magister de village pourrait

régenter Marc-Aurèle... En sommes-nous là? Bon! pas encore. Et,

quoi qu'en pense M. Cripps, notre imperturbable consul, Léonidas

et Marcus Brutus avaient peut-être aussi grand cœur que tel

milicien des États-Unis... Vous pouvez m'en croire, Monseigneur.

L'esprit humain n'est pas un cuir qui prête, une étoffe, un

rouleau que l'on étire, à son gré. Ce qu'il a été, c'est ce qu'il

sera; ce qu'il a fait, c'est ce qu'il fera, et rien de neuf

sous le soleil, comme dit le vieil Ecclésiaste. Il serait aussi

impossible à l'homme de se démentir, qu'à un tigre de manger de

l'herbe. Toujours, nos cœurs et nos esprits inclineront aux mêmes

penchants. Toujours, sur la scène du monde, grimaceront les mêmes

préjugés, les mêmes travers, les mêmes folies, les mêmes manies

ridicules, tant la sottise est limitée, tant l'homme recopie de

l'homme jusqu'à ses plus bizarres verrues! Les Grecs n'étaient pas

moins affolés de chevaux que nos sportsmen le sont à présent. Les

nobles Romains descendaient de Faunus, d'Hercule, d'Agamemnon,

comme la maison de Savoie a pour ancêtre Bérold de Saxe, ou comme

les marquis de Lévi sont cousins de la sainte Vierge. Pyrrhus

guérissait les malades en leur pressant la rate, de son pied: vous

avez vu les derviches hurleurs faire de même, à Constantinople.

Argenteuil et Trêves, je crois, se disputent la sainte Tunique:

c'était ainsi qu'on se vantait à Rome, à Siris, à Luceria, d'avoir

la vraie Minerve des Troyens. Philippe, roi de Macédoine, avait

bâti Ponéropolis, pour y reléguer des criminels, longtemps avant

que les Anglais ne peuplassent Sydney de _convicts_. La loi des

Douze Tables, déjà, interdisait d'enterrer dans la ville... Quoi

encore? Jean-Jacques Rousseau accuse les sciences et les arts de

la corruption des hommes: Josèphe fait un crime à Caïn d'avoir

inventé les poids et mesures. Un enfant, qui regardait dans l'eau

une figure de Mercure, décrivit aux Tralliens toute la guerre de

Mithridate; un autre enfant vit dans un verre d'eau la mort du

roi Louis XIV, et la dépeignit au duc d'Orléans. On ferait des

livres entiers de ces conformités, Monseigneur. Jusqu'aux idées,

jusqu'aux doctrines passent, tour à tour, d'un parti à l'autre; on

soutient des mêmes arcs-boutants les édifices les plus divers. Le

dogme de Quatre-vingt-neuf, cet axiome fondamental des sociétés

de notre temps, qu'au peuple seul appartient la souveraineté des

États, que l'autorité des sujets l'emporte sur celle du roi, eh

bien! mais, Monseigneur, c'était une opinion enseignée, reçue,

mise en pratique dans toutes les communions chrétiennes, et dont

les jésuites spécialement s'étaient faits les défenseurs... Le

plus catholique des lieux communs! Oui, voilà ce qui est sorti de

ce sublime livre à sept sceaux de la Révolution française, ouvert

au milieu de tant de trompettes, de tonnerres, de tremblements

de terre! La mort de Louis XVI a eu lieu, en vertu des mêmes

principes qui avaient armé Jacques Clément, Balthazar Gérard,

Ravaillac. La théorie et les maximes reprochées avec horreur aux

jésuites sont celles mêmes qu'on applique dans la démocratie

triomphante, si bien que la Révolution... ha, ha, ha! se trouve

avoir pour mère le Gesù!

--Ainsi, reprit Floris, après un silence, vous n'avez donc pas

foi, Manès, aux destinées de la Démocratie?

Le savant fit claquer ses doigts:

--Qu'entendez-vous par là, Monseigneur? La chute prochaine

des rois? L'avènement des Républiques?... Peuh! république

ou monarchie, la pièce est la même sous d'autres masques...

L'accession des foules au pouvoir? Mais le suffrage universel,

tel qu'il se pratique actuellement, en France et aux États-Unis,

est précisément un leurre, une attrape, une duperie merveilleuse

à fasciner les yeux des niais, un tour subtil de gobelet pour

dépouiller la plèbe de ses droits et les lui filouter à sa barbe.

La belle avance, n'est-ce pas? que la volonté qui gouverne soit

celle d'un tribun et non pas d'un roi, que la caste privilégiée ne

s'appelle plus la noblesse, mais la majorité de la Chambre, et que

le peuple soit souverain, puisqu'il lui faut céder son pouvoir!...

Souverain! Ha, ha, ha! souverain!... Un plaisant souverain, ma

foi!... Un souverain de liards et de guenilles! Son trône est

un siège boiteux, son palais un galetas sordide, son sceptre la

navette ou l'outil qu'il manie douze heures par jour, sa couronne

la marque au front, le sceau que la mort lui imprime, car la durée

moyenne de la vie, pour ce troupeau des misérables, est d'un tiers

ou de moitié plus courte que celle des bourgeois et des riches...

Non, non, les vrais souverains, Monseigneur, les immortels tyrans

de l'homme, ce sont les deux Mammons, les fantômes effrayants,

les meurtrières abstractions sorties tout armées de sa cervelle,

oui! le Capital et l'État. Voilà les bergers de nations, les deux

monstrueux Polyphèmes, tondeurs, tueurs de leur bétail d'hommes,

et qui, jusqu'à la fin des temps, les paîtront sous ces dures

houlettes qu'on nomme: impôt, impôt du sang, lois, religions,

nationalités. Qui pourrait, en effet, renverser ces colosses

d'iniquité?... Certes, on rirait si Prométhée, torturé sur son

rocher, espérait sa délivrance de Jupiter, de son tourmenteur

même. Telle est pourtant l'illusion naïve dont se berce

l'Humanité! C'est sous les ailes maternelles du vieux vautour

qui lui ronge le foie, qu'elle dépose, pour y éclore, l'œuf

précieux de son Age d'or. Pressés, foulés, meurtris de tyrannie,

ce qu'appellent socialistes, communistes, collectivistes, tous

les apôtres de la plèbe, tous les voyants des temps à venir,

c'est un tyran, bien plus impitoyable encore, puisqu'il serait

impersonnel: l'État-Roi, l'État-Providence, l'État-Argus avec ses

cent yeux, l'État-grand manufacturier de la félicité publique.

Tous les hommes égaux, pareils! Chaque âme exacte et poinçonnée

ainsi qu'un outil social! Les têtes humaines faites au moule, ni

plus ni moins que les têtes d'épingles!... Rêves riants peut-être,

Monseigneur, mais chimériques, assurément, tant que l'homme sera

un animal vivant, et non pas une formule, un chiffre!... Lors même

que l'on faucherait notre vieille race d'égoïsme, et qu'après le

total cataclysme, une moisson d'hommes nouveaux sortirait des

dents du Dragon, ceux-ci, conformément au mythe, se battraient, à

peine hors du sillon, jusqu'à ce qu'un d'eux commandât aux autres.

L'égalité est l'idéal de l'esprit de l'homme, et l'inégalité, le

penchant de son cœur. Le rêve de l'équité n'est qu'un rêve. Le

monde est bâti sur la force, en ce siècle dit civilisé, juste

autant qu'aux premiers jours du globe.

--Sur la force! répéta Floris.

--Mais oui, sans nul doute, Monseigneur. Et d'abord, dans l'ordre

physique, comment en serait-il autrement, puisque les êtres

tirent leur accroissement, leur substance, les uns des autres?

L'animal _vit_ la mort du végétal; l'homme, la mort de l'animal.

Chaque créature est un sépulcre insatiablement ouvert. La jeune

vierge la plus suave exhale l'odeur des hécatombes. Le vieillard

le plus vénéré apparaît peut-être aux yeux des Anges tel qu'un

affreux caillot de sang, qui dégoutte de la tête aux pieds. La

loi de nature est le meurtre: et l'Homme, ainsi qu'un miroir

vivant, réfléchit cette loi, naïvement. C'est sur elle qu'il a

modelé ses mœurs, ses conceptions, ses croyances; cet Ananké de la

matière lui a servi de prototype, pour édifier son monde moral...

Jusqu'à Dieu même, Monseigneur, jusqu'au culte qu'il nous faut

lui rendre, nous l'épelons dans ce Livre de mort. Que sont les

anciens holocaustes, les cilices, les flagellations, sinon des

souffrances subies, pour que le Moloch s'en réjouisse? Et sur

tous les autels de la chrétienté, chaque matin, symboliquement,

n'immole-t-on pas le Fils au Père, comme la seule hostie digne

d'un Dieu? Partout, le meurtre, la violence, l'Até féroce aux

ailes noires. Le mot _vertu_ veut dire _force_. Les premiers,

les plus glorieux, les plus grands des hommes, au gré des

hommes, ce sont leurs exterminateurs... Vous-même, Monseigneur,

à Watteoo, quand les naturels ont insulté et tenté de désarmer

un détachement de vos matelots, n'avez-vous pas recouru aussitôt

à la force, aux canons du _Black-Swan_? La belle homélie qu'un

obus, pour évangéliser des sauvages!... C'est ainsi que, depuis

quatre siècles, les Européens sont en train d'exterminer ou de

déposséder les autres races de la terre. Les peuples resserrés

halettent: la civilisation, comme une araignée, enveloppe le reste

du monde. Plus de Peaux-Rouges, en Amérique; au seul contact de

l'homme blanc, les Océaniens disparaissent; l'Anglais commence à

flairer, à poursuivre jusque dans leurs dernières retraites, les

Australiens, les Néo-Zélandais; l'Afrique entière est envahie.

Voracement, chaque nation chrétienne s'efforce d'engloutir le plus

qu'elle peut de la terre, quitte à le revomir un jour... De quel

droit? Du droit du plus fort, seule vérité, seule sentence fixée

au cœur de l'homme par un clou solide. Tout le reste: fraternité,

égalité, progrès des lumières, des mots, Monseigneur, des chants

de flûte; mais, au-dessous, on entend aboyer, comme autour de

la Scylla marine, les gueules horribles de la guerre. Cent ans

d'humanitairerie ont enfin abouti à ceci: tout citoyen soldat,

vingt millions d'hommes en armes, l'Europe entière devenue un

vaste camp. N'est-il pas clair que nous voilà retournés à l'état

de nature, à la barbarie primitive, chacun gardant, l'arc à la

main, sa hutte d'écorce ou sa caverne?

Un moment de silence suivit. Floris, assis, le poing sous le

menton, presque indistinct dans la nuit, poussait par intervalles

un long soupir.

--Ne croyez-vous donc pas à la science, Manès? demanda-t-il tout à

coup.

Le savant eut un ricanement:

--Quelle science, Monseigneur? Si par ce mot vous entendez une

sorte de Vulcain moderne, agençant, machinant notre vie, et lui

forgeant, de jour en jour, des rouages plus exacts, un dieu

Cabire, patient, rusé, utilisant pour ses soufflets les fluides et

les forces de la terre, certes, Monseigneur, qui pourrait douter

de cette science-là? Tout ce qui nous entoure est son œuvre;

elle a jailli du cerveau de l'homme, dès la naissance du vieil

Adam. Le premier tireur d'arc, le premier potier l'ont eue, comme

nous, pour inspiratrice, car la transmission du mouvement et la

compressibilité de la matière sont des phénomènes scientifiques,

absolument au même titre que les effets les plus subtils de

l'électricité et des lois acoustiques.

--Ce n'est pas la science, Manès; c'est l'industrie, dont vous me

parlez.

--C'est qu'il n'y a pas d'autre science, Monseigneur, repartit

le savant. Celle de qui les sots proclament, en ce temps-ci,

qu'elle a pénétré tous les mystères, ce prétendu soleil du monde

invisible, cette doctrine ajustée aux choses comme la bague au

doigt, ce catéchisme rationnel, mille fois plus cru, plus vénéré

que le catéchisme divin, niaiseries, Monseigneur, mensonges! Si

_savoir_ implique _comprendre_,--et comment donc savoir sans

comprendre?--alors, l'homme le plus savant de nos Académies en

sait tout juste autant que l'homme-singe, l'anthropopithèque

primitif, en admettant qu'il y ait eu un tel homme. Quoi que l'on

affirme, Monseigneur, le cercle de ténèbres qui nous environne

n'a pas reculé d'un empan. Le doute, l'obscur, l'inconnaissable,

continuent de peser sur nous, aussi fatalement que la terre doit

tourner, jusqu'au dernier jour, sous son cône d'ombre.

--Ainsi, la vérité n'est pas! s'écria Floris.

Manès répondit, en souriant:

--La vérité existe, Monseigneur; le difficile est de la

connaître... Mais, puisque nous en sommes sur ce propos, quoique,

assurément, je ne saurais dire le chemin qui nous y a conduits,

je vous expliquerai maintenant mon scepticisme, jusqu'au bout...

Et d'abord, dites-moi, Monseigneur, quelle est la clef qui nous

ouvre les choses? Évidemment, rien que les sens. C'est par leur

voie que les odeurs, les saveurs, les couleurs, la lumière, tout

l'étrange ballet des atomes s'achemine, et empreint en nous ce

qu'on appelle leurs qualités. Mais la question est précisément si

ces qualités sont réelles, si le chaud, la douceur, la mollesse,

le poids, la légèreté tiennent à l'objet, et constituent, comme le

vulgaire se l'imagine, l'argile même dont il est pétri, ou bien,

suivant ce que démontrent la plupart des philosophes, si elles

ne sont rien que nous-mêmes, modifiés au contact des choses. En

effet, Monseigneur, puisque le monde doit passer au prisme de nos

sens, quelle certitude aurons-nous jamais que le rayon qui en

résulte nous peint le monde, et non pas nos sens?... Y a-t-il du

bruit dans le canon, ou seulement dans notre oreille? La lumière

remplit-elle l'air, ou le cristallin de notre œil? Le feu, en soi,

et indépendamment des effets que nous en éprouvons, a-t-il de

l'éclat et de la chaleur? En d'autres termes, nos perceptions nous

donnent-elles, ainsi qu'on le croit, une relation à l'univers,

ou simplement un rapport à nous-mêmes?... Grave problème,

Monseigneur! Pierre d'achoppement de la science! Au seuil même de

ce qu'il doit connaître, l'esprit humain vacille et trébuche...

Car, dès qu'on pose pour certain,--et comment en douter

raisonnablement?--que l'objet n'est que le composé, la somme

de nos sensations, de là s'ensuit l'éternel mystère de ce qu'il

est avant d'être senti, puisque seule, la sensation nous met en

rapport avec lui. Donc, tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il

est le support inconnu des impressions que nous en recevons...

Passons encore plus avant. Il n'y a même pas, Monseigneur, de

liaison nécessaire entre l'objet représenté et l'idée qui le

représente. Tous les visionnaires voient ce qu'ils voient. Ne

sommes-nous pas déçus comme eux, quand nous croyons qu'il existe

hors de nous, autre chose que des apparences?... Peut-être

l'éternelle illusion tisse-t-elle, autour de tous les êtres, une

sorte de réseau magique, où nous nous trouvons renfermés, comme le

ver dans la soie. Peut-être sont-ce nos rêves seuls qui bâtissent

dans le vide immense, la Cité d'erreurs et de mirage que nous

nommons l'univers. La terre et l'Océan, Monseigneur, cet abîme

constellé du ciel, avec ses millions de millions d'étoiles, ce

prodigieux engrenage forgé d'espaces et de soleils, tout cela,

peut-être, n'est qu'un prestige, un petit mouvement de nos nerfs,

les taches de notre œil malade, des bulles, des fantômes, des

riens. Notre science tant célébrée passe à travers des ombres

vides, comme la bise à travers le porche d'un palais en ruine.

L'objet même de nos recherches s'évanouit, se dissipe; nous

n'étreignons jamais que le néant.

--Mais pourtant, répliqua le Grand-Duc avec une sorte de

brusquerie, quelques subtilités qu'on imagine, ce ne sont pas nos

sens qui jugent et qui comprennent la vérité. C'est la raison,

l'entendement, l'esprit, ou tel nom que vous voudrez lui donner.

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 30 / 33 段