Deux heures après, survinrent du vaisseau les femmes esclaves

données à Josine par le maharana Pertap-Singh, et qu'en attendant

leur départ, on logea dans l'appartement de M. Chus, car le juif,

avec la baronne, avait quitté le palais de grand matin. Le second

du _Coromandel_, qui accompagnait les Indiennes, avertit de plus

M. Manès que le pacha, se prévalant de quelques paroles de Son

Altesse, réclamait pour lui seul la cargaison entière du navire,

et menaçait d'y envoyer des gardes, de peur que l'on en détournât

rien. Le savant se rendit donc à bord, d'où il fit enlever et

porter chez Edhem-Aga et chez M. Cripps les présents qui leur

étaient destinés, et où il surveilla, en outre, l'embarquement de

ses propres collections. Le reste, déchargé et vendu à Djeddah

même, devait, selon les instructions plus précises de Floris,

confirmées par un acte de sa main, servir à bâtir un _oqal_

public, pour les pauvres pèlerins.

Les derniers portefaix Takrouri finissaient d'empiler dans l'un

des magasins du palais, force caisses et herbiers de Manès,

quand le Grand-Duc parut au fond de la cour, qu'on appelait la

cour-marchande, vaste place environnée d'arcades, sous lesquelles

s'ouvraient les grilles de bois des entrepôts d'Ahmed Gha'lid. Le

front baissé, il s'avançait à pas lents, au milieu des ombres du

soir, et soudain, poussant un long soupir:

--Ah! si l'on connaissait d'avance, murmura-t-il, les trahisons,

les dérisions du sort! Ou si, du moins, notre misérable cœur

ne se laissait toujours duper à l'illusion du bonheur!... Mais

aucun homme, sans cet espoir, ne voudrait poursuivre sa route...

Non! l'on se coucherait par terre, pour y rester immobile et y

mourir... Le bonheur, reprit-il pensivement, le bonheur, qui donc

le possède? Entre tous ceux que j'ai connus, que j'ai aimés,

qui donc eût pu se dire heureux?... Mon père? Il a vécu inquiet,

haletant, rongé de haine, dans d'accablants tourments de corps

et d'esprit. Ma mère? Elle n'a eu d'enfants que pour éprouver,

semble-t-il, les plus horribles effets de la tendresse. Oui,

pour porter au cœur, comme trois glaives, la cécité de Tatiana,

la froideur de José-Maria, la douleur de ma disparition... Et

les autres femmes que j'ai aimées?... Hélas! faut-il que je me

souvienne?... L'une était calme, douce, sereine, pâle fleur

d'amour bientôt flétrie... L'autre, Josine... Oh! malheur sur

moi!... Son éclat, sa beauté, sa gaieté, la flamme de vie qui

brûlait en elle, toutes les grâces les plus exquises et les plus

rares, ce sont ces dons qui ont causé sa perte... Et Tatiana?

morte, aussi!... Morte, morte, ma sœur étrange! Je la revois,

froide comme le marbre, suave comme la rose... Oui, morte de son

héroïsme, comme Isabelle de son amour!... Ainsi, quelque route

qu'on prenne, c'est à l'abîme qu'elle nous jette. Volupté, vertu,

joies maternelles, amour, dévouement, jeunesse, beauté, tous ces

mots qui semblent si superbes, le Destin railleur ne s'en sert

qu'à composer des histoires tragiques, des contes de mort, de

cœurs brisés, de calamités, de longues souffrances!... Plaisirs

de la vie, qu'êtes-vous? Rien que les heures sans fièvre des

fiévreux! Un court répit pour mieux endurer la peine... Oh! dans

quel charnier ténébreux, dans quel cimetière d'ombres vit la

débile Humanité! En chancelant, nous poursuivons à tâtons les feux

follets qui y voltigent, avec l'espoir que ces guides sinistres

vont nous conduire au bonheur...

Il s'arrêta, tandis que les Nubiens défilaient sans bruit sous les

arcades, où Sapéto, une lanterne à la main, refermait la salle

voûtée et obscure. Puis, quand ils eurent disparu, le Grand-Duc se

remit à marcher à travers la cour déserte. D'étroits chemins de

pierres noires y dessinaient comme un vaste damier, sur le sable.

La nuit était tombée... Il reprit:

--Oui, partout la dérision, le mensonge!... Parmi tant de millions

de cœurs qui battent, dans cet univers, l'instant où nous sommes,

un seul connaîtra-t-il le bonheur? Tous, nous tendons vers lui

nos bras suppliants, et le bonheur n'est nulle part... Mot vain

et sonore, qui ne répond à aucune réalité, urne sans fond où nos

désirs s'épanchent, mirage non moins fabuleux que ces palais qu'on

voit dans les nues!... Il n'y a pour l'homme aucun refuge! non,

pas un seul! Tout ce que son cœur lui suggère, lui ment. Tout ce

qu'imagine son esprit, lui ment encore... L'art? Mais n'ai-je

pas vu Giano, tout fanfaron qu'il fût de lui-même, pleurer de

rage et se désespérer? Il jetait ses pinceaux impuissants, il

martelait sa cire rebelle, jurant cent fois de renoncer à cet

exécrable supplice... D'ailleurs, quel niais serait l'homme, quel

automate et stupide marmot, s'il suffisait, pour le contenter, de

deux ou trois couleurs éclatantes, de sons, de mots cadencés, de

la blancheur d'un marbre taillé?... Non, non! L'art ne le donne

pas, ce bonheur sans cesse convoité... Le trouve-t-on dans la

science?... Mais Vassili semble-t-il heureux, lui, le railleur

au cœur glacé, le sceptique à force de savoir? Est-ce le bonheur

que d'avoir en tête quelques chiffres, quelques termes grecs, des

nomenclatures, des formules! Est-ce le bonheur que de ramper aux

pieds d'une Figure géante, voilée d'une vapeur ténébreuse, qu'on

ne dissipera jamais!... Que reste-t-il? La piété, la foi?... Ah!

qui ne voudrait, en effet, si la chose dépendait de notre choix,

s'humilier, se renoncer soi-même, se sentir comme un enfant, mené

par une main invisible, croire, s'abandonner à Dieu... Croire!...

Mais peut-être douter... Oui! là est l'écueil... Et alors, quelles

terreurs, quels tourments, quel enfer toujours ouvert en notre

âme!... Ah! maintenant, je la comprends trop bien, la pâleur

de José-Maria, sa détresse solitaire et farouche... Oui, que

sont les autres souffrances, vaines et futiles comme la vie, au

prix de celle-ci, où se débat pour nous l'éternité!... Ainsi,

l'Art a pour son salaire l'impuissance; la fin de la Science,

c'est le scepticisme; le fond de la Foi, c'est le doute!... Quoi

donc alors? Subir le sort? Obéir à ces pédants de sagesse qui

prescrivent, pour unique remède, d'aveugler son cœur et ses yeux,

de n'avoir nul désir, afin d'ôter par là toute prise à la fortune,

d'être tel qu'un cadavre vivant... Mais quel homme se résignerait

à mourir avant le tombeau?... C'est ainsi que, d'espoirs en

espoirs, d'heure en heure pour ainsi dire, toujours déçus,

toujours persévérants, nous arrivons à la dernière; et poursuivant

jusque par delà, notre rêve de félicité, nous nous plaisons encore

à croire que cette porte mystérieuse est le seuil de quelque

paradis, et que de notre pourriture va s'exhaler enfin la blanche

étoile de l'immuable et éternelle Joie!

Les yeux fixes, il demeurait songeur, auprès du puits qu'Ahmed

Gha'lid avait fait creuser en vain, pour chercher de l'eau, et

qui, au milieu de la cour, dressait dans le ciel obscur, sa longue

traverse de bois. Du bout du pied, machinalement, Floris fouillait

le sable aride, puis, relevant le front, tout à coup:

--Non! le bonheur n'existe pas. Plus qu'aucun homme, j'ai le

droit, peut-être, de l'attester hautement! Plus qu'aucun,

j'en suis la vivante preuve, un témoin, un exemple fameux,

qu'on pourrait raconter aux enfants, et leur montrer dans les

syllabaires. Car, en quelques brèves années, j'ai joué, aux

deux bouts de la fortune, les personnages les plus divers de

cette tragédie du monde. L'inexécutable miracle que souhaitent

en leurs vœux tous les hommes, s'est subitement accompli pour

moi. Des torrents de sang ont coulé, Paris a brûlé comme Sodome,

les cimetières ont été gorgés de morts, et de ce chaos de

désastres, de hasards, de bouleversements, de cette sorte de

loterie immense et sinistre, un seul gain est sorti: le mien!...

Moi seul, j'ai fait contrepoids, dans la balance dérisoire où

le destin pesait les hommes, aux efforts d'un peuple soulevé,

aux aspirations séculaires, aux rêves, aux utopies de bonheur,

à l'innombrable armée des misérables, à tous ceux qui souffrent

sur la terre et qui voudraient ne plus souffrir... Oui! le rêve

universel des êtres s'est réalisé pour un seul... Pauvre, je suis

devenu riche... Torturé d'amour, celle que j'aimais, pâle déesse

inaccessible, est descendue jusqu'à moi... J'ai marché tout vivant

dans un prodige. J'ai habité le palais enchanté, l'île heureuse

qui fuit toujours... Et c'est au sein du bonheur même, que j'ai

été le plus malheureux!... Pourquoi? Ah! par le vice naturel de

notre cœur, sans nulle cause extérieure, par la fatalité qui pèse

sur tout ce qui est humain et terrestre... Et maintenant, malade,

hanté de spectres, lourd de remords, de douleurs, de crimes, sorte

de tombe de moi-même, qu'ai-je à faire qu'à chercher enfin le

soulagement suprême, la mort, l'anéantissement?

Il se tut et pencha le visage. Sur sa tête, le ciel s'étoilait;

les lointaines rumeurs du dehors lui bruissaient confusément aux

oreilles; et Floris, immobile, songeait.

Ce fut à peine, ce soir-là, s'il toucha au souper qu'on apporta,

vers neuf heures. Il se promenait tout pensif sous les arcades de

la cour des Palmiers; puis, faisant signe à un esclave, qui le

précéda avec un flambeau, le Grand-Duc s'engagea dans une sorte de

tourelle, placée à l'angle de la cour et que remplissait une vis

étroite. Il en gravit les marches, d'un pas lent, et déboucha sur

la terrasse du palais.

Des mâts, dont le vélarium venait d'être retiré, s'y dressaient,

dans les quatre coins d'une balustrade de maçonnerie. Les dalles,

encore chaudes du jour, exhalaient les senteurs de l'eau d'ambre,

dont on les avait arrosées; une légère fumée bleue montait tout

droit d'une cassolette; et, sur un tabouret à reflets de nacre,

où brûlaient deux longues bougies, une négresse disposait des

porcelaines, avec des vases de sorbet. Mais un pas pesant se fit

entendre, et Vassili Manès parut au seuil de la terrasse, tandis

qu'en sortant de sa rêverie le Grand-Duc détournait la tête:

--C'est vous, Manès... Ah! venez-vous me faire vos adieux?

--Oui, Monseigneur, répondit le savant, puisque vous avez bien

voulu me donner mon congé. Nous partons demain, au point du

jour... L'occasion était unique pour moi de visiter librement des

pays demeurés fermés aux Européens... Je regrette seulement que

Votre Altesse, malgré tout ce que j'ai pu lui dire, ne se décide

pas à m'accompagner.

--Non, dit Floris, aucun endroit de la terre ne tente plus ma

curiosité... Bien, bien. Partez quand il vous plaira, mon cher

Manès. Tous mes vœux vous accompagneront... Je préfère cent fois

cette solitude à la compagnie d'hôtes importuns ou abjects.

Le savant éclata de rire:

--Ah! Monseigneur, précisément j'ai des nouvelles à vous

apprendre. J'ai vu notre homme, il n'y a pas deux heures, comme

je revenais du _Coromandel_. Une barque, toute chargée de coffres

et de caisses en pyramide, a croisé notre gabare, et M. Chus,

se dressant sur son banc, à côté de la baronne, m'a hélé pour

me saluer de la manière la plus affable, et me crier qu'il se

rendait à bord de je ne sais quel steamer anglais. Il était à son

ordinaire, familier, désinvolte, souriant, comme si rien ne se

fût passé... Je lui ai souhaité un bon voyage, et à l'heure qu'il

est, Monseigneur, le digne banquier vogue vers Suez, l'âme fort

tranquille et satisfaite, et se moque de nous, dans sa barbe.

Le Grand-Duc haussa les épaules, tandis que Manès allait s'asseoir

sur une sorte de canapé de bois sculpté, marqueté d'ivoire:

ensuite, il y eut un très long silence. Les esclaves avaient

disparu; de la terrasse toute blanche, la ville entière se

découvrait dans la nuit, avec ses rues, ses dômes, ses minarets,

et sa profusion de toits plats, où l'on distinguait de vagues

fantômes. Çà et là, brillaient dans le port les feux lointains

de quelques boutres arabes; et par delà le récif de Dakra, la

mer endormie étalait, sous le scintillement des constellations,

son grand lac pâle et immobile. Les yeux de Floris, lentement,

parcoururent tout cet horizon; puis, en poussant un profond

soupir, il revint auprès de Manès.

--La vie me pèse, dit-il enfin. Toutes les pratiques humaines me

soulèvent le cœur de dégoût... Ah! mon frère est heureux, Vassili,

s'il est vrai qu'il vive en solitaire dans l'île del Eremita, sans

plus voir ces visages des hommes... Moi, ils me poursuivent, ils

m'assiègent, jusqu'au fond de ce palais!... N'ai-je pas dû subir

encore tantôt les sollicitations de cinq ou six marchands du Bazar

qui me demandaient audience?

Le savant, à demi couché sur le canapé, releva la tête:

--Eh bien! fit-il, quoi de plus naturel? Ces honnêtes musulmans

vous connaissent pour un magnifique seigneur, et, raisonnablement,

ils espèrent un profit de ce caprice charitable qui vous fait

vendre la cargaison du _Coromandel_... Peste! ne disons pas de mal

des marchands, Monseigneur. S'ils pratiquent le dol, la fraude,

la tromperie, le mensonge, c'est du moins par un accord public,

et l'on pourrait presque hasarder le mot, qu'ils volent de bonne

foi... Les paysans sont des bêtes farouches; les ouvriers, avec

leur turbulence, leur sottise, leur scurrilité, des singes adroits

et malfaisants: le civilisé commence au marchand... Mais, en

vérité, Monseigneur, puisque la vue de l'homme vous déplaît, j'ai

regret d'avoir engagé à vous visiter, durant mon absence, le bon

hakim Abou'l Feradj, avec qui j'ai consulté aujourd'hui, sur le

cas du chérif de la Mecque... Vous allez lui faire un pauvre

accueil.

--Bah! il sera le bienvenu, reprit Floris... Ah! vous avez

consulté le hakim... Voilà qui surprendrait, à coup sûr, vos

confrères des Académies... Est-ce donc créance en ses avis, ou

défiance de vous-même?

--Mais, repartit Manès en souriant, quand ce ne serait,

Monseigneur, que pour faire mentir l'opinion populaire, qui

prétend que pas un médecin n'a jamais voulu se servir de la

recette de son compagnon... Ou bien, mettons, si vous voulez,

puisque nous sommes en train de badiner, que je n'ai pas en la

thérapeutique, pathologie, physiologie, etc., autant de foi qu'il

conviendrait.

--Vous, Manès!

--Eh, mon Dieu, Monseigneur, qu'y aurait-il là de si étrange?

Songez combien de fois, depuis soixante ans, j'en ai vu se

renouveler les doctrines: vitalisme, biochimie, théorie

cellulaire, bactérisme, panspermie, que sais-je? D'autres erreurs,

d'autres hypothèses succéderont à celles-ci, et ainsi jusqu'au

dernier jugement... Il n'y a système ni recette, si bizarre

qu'elle nous paraisse, qu'on n'ait reçus comme vérité. Asclépiade,

au temps de Cicéron, préconise le vin contre tous les maux;

Crinas règle la médecine par les éphémérides des astres; le débat

du seizième siècle est pour savoir de quel côté il faut saigner

dans la pleurésie; puis, vient l'antimoine et sa querelle. Nous

nous égayons sur les médecins jargonnants et en bonnet pointu.

Il n'est pas un de ces illustres de jadis: Sennert, Linacer,

Botal, Sylvius, à qui l'on se fierait à présent de la guérison

d'un singe malade: et nul ne semble se douter que les illustres

d'aujourd'hui deviendront surannés à leur tour et feront rire les

écoliers.

Il avait quitté sa pose nonchalante; et souriant ironiquement,

Manès fixait les yeux sur le Grand-Duc, immobile en face de lui.

--Mais cependant, répliqua Floris, la médecine a fait quelques

progrès?...

--Ma foi, riposta le vieillard, on en meurt comme jadis, voilà

tout!... Des progrès! Allons donc, Monseigneur! Ils n'ont pas

seulement trouvé, depuis Celsus et Pline qui s'en moque, une

moins mauvaise défaite, quand ils sont à bout, que d'envoyer

leurs malades aux eaux, ou de les faire changer d'air... Cette

science si inquiète, si capricieuse, si diverse, est en même

temps, Monseigneur, la plus stable et la plus routinière. Parmi

tous ces noms obscurs et pompeux, iatrophysique, zoochimie,

biologie morphologique, phylogenèse, ontogenèse, c'est toujours

Hippocrate et Galien qui règnent; leur doctrine des tempéraments

reste encore, en attendant mieux, le fondement de la pathologie.

Voilà les progrès que l'on nous vante! La pituite, avec les deux

biles jaune et noire, tels sont les beaux secrets de vie que l'on

a arrachés au sphinx... Non, Monseigneur, qu'on l'avoue, enfin!

La médecine n'est qu'un empirisme, un périlleux tâtonnement, une

science imaginaire et dérisoire. Si, demain, elle réduisait ses

panacées à des potions d'eau claire, à des bols, à des pilules

vides, les guéris ne seraient, croyez-le, ni moins nombreux, ni

moins reconnaissants... D'ailleurs, que fait-elle autre chose?

Est-ce que la vieille pharmacie n'a pas mis en œuvre, durant des

siècles, les substances les plus inertes: os d'animaux, membranes

de poissons, pierres précieuses, momies, bézoards, thériaque?...

Les patients qui prenaient ces remèdes en éprouvaient divers

effets, tout inefficaces qu'ils soient; les médecins en

raisonnaient; on eût passé pour fou de les nier... Ainsi, l'usage

et l'expérience ne trompent pas moins que le reste!... Ajoutez

que les diagnostics sont peu sûrs, que la cause et l'effet se

confondent, et qu'au vrai, toute maladie est une autre maladie

dans chaque homme... D'ailleurs, quand même la science posséderait

des vérités certaines, l'application en dépendrait toujours des

préventions, de l'étourderie, de l'imbécillité d'un homme... Je ne

crois pas à la médecine!

--Pour la justice, reprit Floris, après un moment de silence, je

sais trop ce qu'il faut en croire. Mamula m'informe, vous l'avez

vu, que nous venons de perdre en appel notre procès de Carinthie,

gagné en première instance.

--C'est qu'on aura, cette fois, dit Manès, interprété la loi

d'autre sorte! Le Code, Monseigneur, peut se comparer à cette

étroite peau de bœuf, où la Reine antique trouva, la découpant

en minces lanières, l'emplacement de toute une ville. De même,

l'office du juge est d'étirer les lois si souplement, qu'elles

puissent suffire et cadrer à l'infinie diversité des contestations

et des querelles... Diantre! De quoi vous plaignez-vous? Vous êtes

trop exigeant, Monseigneur! Votre procès n'a duré que trois ans,

et comme, Dieu merci, la justice est gratuite dans notre Europe

civilisée, il ne vous coûtera de papier timbré, de procédure et

d'éloquence, que les trois quarts du bien en litige.

Le Grand-Duc hocha la tête sans répondre, tandis que Manès

poursuivait:

--Le vieil adage a raison, Monseigneur: _Où entre le droit,

l'équité en sort._ La loi qui devrait prononcer l'arrêt au moment

où l'on recourt à elle, prend un temps si long pour délibérer,

et tant de ministres pour la servir, que l'injustice toute nue,

quoique plus effrayante d'aspect, n'est pas plus inique en

effet... La justice, l'équité, chimères! Ce que nous appelons de

ce nom n'est rien autre qu'un simulacre, un vain fantôme, une

Allégorie, que les hommes, pour le trompe-l'œil, font plafonner

au-dessus d'eux, avec la balance et le glaive... Voyons! voilà vos

premiers juges convaincus par l'arrêt des seconds, d'avoir jugé

contre la justice. Va-t-on s'étonner, s'indigner, les flétrir, les

chasser de leurs sièges? Non, l'accident est banal, Monseigneur,

et nul n'y prendra même garde. Tant nous savons que ce fracas

de droiture n'est que comédie, que nos décisions sont forcément

hasardeuses et erronées, qu'il ne peut y avoir de justice!...

Et, en effet, où se trouverait-elle? Est-ce dans le droit

positif? Mais il varie selon les temps et les pays, chaque peuple

accommodant ses lois à son humeur, à ses intérêts, à ses préjugés,

à son caprice... Est-ce au fond de notre conscience, dans ce que

l'on nomme le droit naturel? Soit! mais que l'on prouve d'abord

si ce sentiment prétendu divin, que nous croyons avoir de la

justice, n'est pas, au vrai, tout simplement la crainte égoïste

de l'injustice, du dommage que nous pourrions recevoir. Or, par

malheur, les hommes, jusqu'ici, n'ont conclu de pactes d'équité

que les uns à l'égard des autres, et lorsqu'ils ont à peu près

même force. L'idée ne leur est pas venue qu'ils pouvaient devoir

de la justice à des créatures plus faibles, telles que sont les

animaux.

Il ricanait, en haussant les épaules; puis, il but sa tasse de

sorbet. Floris songeait, les regards perdus au loin.

--Ainsi, dit-il enfin, ce triste monde n'est donc fondé que sur

des mensonges!

--Il est vrai, repartit Manès, que le perpétuel désaccord en

surprendrait davantage, si ce n'étaient les opinions et les mœurs

qui forment la raison et non la raison les opinions. Tout est

plein de folie, Monseigneur, d'absurdités, de contradictions. On

bafoue un pauvre berger qui aura marmotté quelques mots bizarres,

pour désenfler sa vache malade. Mais qu'un autre sorcier, en

habit doré, fasse Dieu et le mange quotidiennement, moyennant

sept à huit syllabes de latin, nous nous écrions: _O altitudo!_

et voilà un sublime mystère!... Le monde entier est une farce,

Monseigneur. Tous ces grands piliers de l'État, le savant, le

juge, le prêtre, des baladins, des masques, des masques!... Que

dire encore du soldat, stupide automate pendant la paix, assassin

légal pendant la guerre, pillant, violant, tuant, torturant, et

se composant de la renommée et des vertus, avec des crimes?...

La foule a une haute idée des hommes d'État et des politiques.

Les voyant au faîte des choses humaines, elle se courbe devant

ces dieux et s'ébahit naïvement de leur puissance et de leur

génie, qui lui paraissent proportionnés à la grandeur de ce

qu'ils remuent. Pure illusion, Monseigneur! De même que la main

d'un enfant peut mouvoir des roues colossales, ainsi le vaste

et parfait équilibre où les affaires de l'État sont les unes à

l'égard des autres, en rend le maniement aisé, et le succès fatal,

quel qu'il soit... Les événements nous conduisent, bien plus que

nous ne menons les événements. La plupart des choses du monde se

font par elles-mêmes, croyez-moi.

--Mais pourtant, objecta le Grand-Duc, on peut aider la destinée.

L'industrie, l'habileté, le génie ne sont pas seulement de vains

mots!

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 29 / 33 段