Plusieurs s'évanouirent; d'autres parurent soudain pris de

démence. En écumant, en grinçant des dents, ils blasphémaient

Dieu et leur naissance, se roulaient, se mordaient les poings, ou

bien éclataient d'un rire frénétique. Cette nuit-là, personne

ne songea à hisser au mât le fanal, et le radeau flottait sur

les vagues ténébreuses, que de larges éclairs, par moments,

sillonnaient d'une lueur bleuâtre. Subitement, à l'un de ces

éclairs, ainsi qu'à un signal attendu, une clameur épouvantable

s'élève. Ils bondissent, frappent au hasard, brisent, tuent,

précipitent à la mer, dans un vertige de destruction, le biscuit,

le vin, les barils d'eau douce; quelques-uns s'y lancent

eux-mêmes, tandis que d'autres, à plat ventre, tâchaient de scier

avec leurs couteaux les amarrages du radeau. Floris, Manès,

Sander, le capitaine et deux ou trois matelots restés fidèles,

soutinrent contre ces forcenés, un combat sauvage et furieux, et

qui dura la nuit entière, par reprises. Lorsque le soleil reparut,

morts et vivants gisaient pêle-mêle. Ceux qui soulevaient leurs

paupières croyaient sortir d'un rêve effrayant, et demandaient à

leurs compagnons si ces sanglantes visions de tueries, de luttes,

de massacres les avaient aussi tourmentés. Mais Floris se dressa,

et, d'un coup d'œil, il aperçut les provisions disparues et le

radeau, seul au milieu de la mer immense. Alors, sans prononcer

une parole, fixement, il regarda Josine.

Des journées qui passèrent ensuite, Manès ne conservait qu'une

impression vague et affreuse, telle qu'un cauchemar accablant. Le

soleil éternel tombait sur eux à lourdes flammes, les aveuglant,

leur élevant la peau en ampoules brûlantes qui crevaient; la

mer dansait au loin, éblouissante: et accroupis au pied du mât,

la face entre les genoux, leur torpeur était si profonde qu'ils

ne souhaitaient plus même mourir. La faim leur tordait les

entrailles; une soif ardente les dévorait. Ils se représentaient

des cascades écumantes, d'immenses rivières au flot pur, des

ruisseaux serpentant sur la neige. Plusieurs s'étaient jetés dans

les flots; deux fois encore, on avait vu des voiles... Puis, des

tempêtes, des combats, des scènes d'anthropophagie, jusqu'au

moment où, dans le boutre arabe, Manès avait repris connaissance.

Des esclaves entrèrent à un signal que fit le caïmacan, les uns

portant des lanternes allumées, et les autres des balais de

palmier. Ils relevèrent les lampes placées sur le tapis, tandis

que le cadi et les cheiks apposaient leur sceau, l'un après

l'autre, au procès-verbal du kâteb. Les matelots, dans le fond de

la salle, causaient bruyamment. M. Cadwalader A. Cripps vint à

Manès, auprès de qui s'empressait le vieux hakim Abou'l Feradj, et

prenant sa pose d'orateur:

--Monsieur Manès, dit-il, monsieur... Vous avez éprouvé des

malheurs positivement surprenants; vous avez montré un grand

courage. Bien que je porte ici, monsieur, la bannière étoilée

d'un peuple libre et que mes sentiments soient aussi énergiques

que ceux de n'importe qui au monde, je désire, monsieur, que vous

veuilliez bien faire agréer mes respects au Grand-Duc, comme à

un naufragé, monsieur, à un gentleman malheureux et éminemment

aristocratique, car un ennemi généreux ne saurait lui refuser ce

titre.

Le savant remercia M. Cripps, en ajoutant poliment que Son

Altesse, s'étant mariée à New-York, serait particulièrement

sensible à cet hommage.

--A New-York! exclama le consul, qui secoua les mains de Manès

avec un redoublement d'enthousiasme. Mon cœur est embrasé,

monsieur, mon esprit est confondu d'admiration pour la façon

effroyablement patiente dont le Grand-Duc et cette jeune dame ont

supporté leurs souffrances. A tous ceux qui exaltent encore le

passé et s'appesantissent sur ses héros et héroïnes, en insinuant

que notre siècle est moins héroïque que tel âge qui l'a précédé,

nous pouvons répondre hardiment que, pour un seul véritable héros

qui existait dans n'importe quel temps, nous en comptons cent

aujourd'hui; et quant aux héroïnes, monsieur, c'est à peine si le

monde en a connu jusqu'à ce jour. La femme n'était généralement

pas assez développée pour pouvoir être héroïque, avant que la

Démocratie l'eût formée... Ainsi, à Pittsburg, par exemple,

continua l'Américain, pendant notre guerre civile, j'ai vu--le

croirez-vous, monsieur?--j'ai vu nos filles de millionnaires se

lever au milieu de la nuit pour servir à table, de leurs propres

mains, les régiments de volontaires qui passaient. Aussi, quels

cris, quels hourras de nos bleus, lorsque, le repas terminé,

le colonel, debout, proposait trois salves d'applaudissements

en l'honneur de ces jeunes dames! J'ai vu bien des foules

enthousiastes; j'ai entendu des applaudissements répétés, mais

je n'ai jamais rien entendu de pareil aux hourras sortis de la

poitrine de ces vétérans bronzés... Oui, monsieur, poursuivit le

consul qui s'échauffait de plus en plus au musical de ses paroles,

j'étais intimement convaincu, il y a quinze ans, et je le suis

encore aujourd'hui, qu'il s'est trouvé, à ce moment, plus de

jeunes dames héroïques dans notre seule ville de Pittsburg, que le

reste du monde entier n'en avait produit pendant des siècles...

Allons, Edhem-Aga se retire... Bonsoir donc, monsieur... Courage!

courage!

Au matin, avant l'ouverture du Bazar, il se présenta chez le

Grand-Duc, de la part du caïmacan, des serviteurs qui portaient

sur leurs têtes de vastes couffes et des jarres. Ce fut Manès

qui les reçut dans la cour intérieure, entourée d'arcades à la

mauresque et tout ombragée de palmiers. En déchargeant leurs

corbeilles, ils étalèrent sur un petit tapis de cuir, des viandes,

des pains ronds, des dattes, des coquillages, des melons d'eau,

de beaux poissons roses et verts, et dans de hauts paniers de

feuilles tressées, du miel blanc et du lait de chamelle. De plus,

Edhem-Aga faisait tenir à Manès, pour les premiers besoins des

naufragés, deux bourses de cinq cents talari chacune, dont le

porteur, après avoir offert les salutations du caïmacan, dit qu'il

était envoyé par M. Cripps et par Son Excellence, afin de servir

d'interprète. C'était un Maltais, nommé Sapéto, de ces aventuriers

bons à tout, pleins d'entregent et de ressources, qui pullulent en

Orient.

Mais le hakim Abou'l Feradj parut sous l'une des galeries, et

s'adressant à Manès en bon anglais, car il avait longtemps vécu

dans l'Inde:

--Fils de mon oncle, lui dit-il, le grand-duc Floris est réveillé.

Il se plaint et demande qu'on l'amène en plein air, pour calmer

l'action brûlante de sa fièvre. J'ai commandé qu'on le portât ici.

--Bien! dit Manès... A-t-il encore le délire?

--Non, il est calme à présent. La raison lui est revenue.

--O vanité de la sagesse humaine! dit Manès. C'est moi, le

plus débile et le plus vieux, qui ai le mieux résisté à ces

souffrances... La mort a pris les jeunes têtes; elle a épargné un

vieillard...

Le hakim répondit gravement:

--Personne ne saurait tuer celui que le Très-Haut ne tue pas.

Quand Djezzar eut fait murer vifs les deux derviches du Khorassan,

neuf jours après, en ôtant les pierres de la porte, on trouva le

robuste mort, et le chétif respirait encore... D'ailleurs, le

distique dit bien: _Au fort, un mouton entier pour conserver ses

forces; au faible, un grain de riz soutient la vie._

Il se tut, en détournant les yeux; et sur un lit de camp, très

bas, jonché de tapis et de toisons teintes, et que portaient six

nègres à petits pas, le grand-duc Floris apparut. Au milieu d'un

large oreiller, on découvrait une tête humaine, ravagée et creusée

de rides, et dont un profond cercle noir entourait les paupières

fermées; le bras décharné pendait au rebord de la couche; et un

anneau de pierreries, s'échappant des doigts amaigris, roula

dans le sable de la cour. Sur un signe d'Abou'l Feradj, les

porteurs déposèrent le lit, au-dessous d'un grand pavillon de

toile violette, à fleurs peintes, attaché par les quatre coins aux

troncs de quatre palmiers. Un vent chaud soufflait; le ciel, sans

nuages, était d'un bleu terne et comme plombé.

--A boire, à boire! dit Floris, qui entr'ouvrit lentement les

yeux... Ah! c'est vous, hakim...

--Comment se trouve Votre Altesse? dit Manès.

--Le seigneur Vassili vous parle, seigneur.

--Bien faible, Manès, bien faible... Ah! j'ai un feu dévorant dans

le sein!... Oui certes, la vie me revient, puisque je sens de

nouveau la souffrance... Souffrir, souffrir, souffrir! toujours

souffrir!... Nous ne sommes nés que pour cela!

--Que lui avez-vous donné, hakim? fît Vassili à demi-voix. A-t-il

pris quelque nourriture?

--Autant, répondit Abou'l Feradj, qu'en peuvent soutenir ses

organes affaiblis. Peu d'aliments le porteront, et ce qui serait

de surplus, lui, au contraire, le porterait.

--Patience, Monseigneur, dit Manès. Que Votre Altesse...

--Laissez ce nom, laissez ce nom!... Je ne suis qu'un homme

souffrant, une pauvre chair fiévreuse et débile... Comment va la

Grande-Duchesse? Ah! quel est ce bruit?

Des hurlements retentissaient, au fond de l'appartement des

femmes; et tout à coup, plusieurs esclaves noires se précipitèrent

sous la galerie. Elles la parcouraient rapidement, en levant les

bras et poussant des cris, tandis que d'autres, affaissées contre

terre, se labouraient la face de leurs ongles, se battaient le

sein, déchiraient leurs longs vêtements bleus. Au même moment,

on vit paraître sur les terrasses du logis, deux vieilles

négresses courbées, qui soufflèrent les petites lampes qu'elles

y avaient allumées, la veille, pour avertir les passants, selon

l'usage, qu'un malade se trouvait en péril de mort. Manès et le

hakim échangèrent un coup d'œil, dans le temps que l'apothicaire

présentait à Floris une porcelaine d'eau de saule et de cardamome

mélangés. Le Grand-Duc la vida d'un trait, et retombant sur son

lit:

--Pourquoi ces femmes crient-elles ainsi?

--Nous ne savons, Monseigneur, reprit Manès.

--Allons, pensez-vous me cacher que la Grande-Duchesse est

morte!... Pauvre Josine!... A l'âge de sa sœur... Morte, n'est-ce

pas?... Vous vous taisez... Elle aurait dû mourir plus tôt, le

jour même de notre naufrage!... Quel bourreau se complaît donc

là-haut à prolonger l'agonie de ses victimes, et en leur montrant

le salut, à les replonger dans la nuit?... Ah! nous sommes pour

le destin ce que sont les papillons pour les enfants... Ils les

torturent, puis les tuent!... Qu'on l'apporte! Je veux la revoir.

--Monseigneur, dit Manès...

--Non, non, ne craignez rien!... Le temps n'est plus où mon

jeune cœur cessait de battre à un récit lugubre, où mes sens se

glaçaient d'effroi pour le cri d'une souris... Je suis un homme,

bon Manès. Le sang de mon frère Giano fume encore, et n'est pas

assoupi sur ma main; les pâles spectres d'Isabelle et de ma sœur

Tatiana n'ont pas cessé de hanter mes rêves... D'ailleurs, ne

viens-je pas de voir, dans ce long voyage, assez de spectacles

hideux, et le mal de toute la terre?... Je suis gorgé d'horreur,

Manès; oui, j'ai perdu le goût de l'épouvante... La forme de ma

femme ne m'effrayera point... Qu'on apporte ici la Grande-Duchesse!

Sapéto, debout près du Grand-Duc, transmit, d'un ton impérieux,

l'ordre aux esclaves: et bientôt deux femmes parurent, portant

dans une chaise étroite à montants de bois et à dossier haut, la

Grande-Duchesse expirée. Elles posèrent en face de Floris le

fauteuil funèbre, puis disparurent. Un silence solennel régnait.

Le Grand-Duc, sans parler, contemplait Josine.

Sa face écorchée et livide, qui se renversait, les yeux

entre-clos, penchait un peu sur son épaule; de profonds

demi-cercles, à l'entour de ses narines, faisaient saillir son

nez recourbé; ses paupières n'avaient plus de cils; ses dents

jaunâtres, en s'écartant, découvraient une langue noire, toute

pareille à un lambeau de cuir: et paisible, effrayant à voir, ce

spectre se tenait immobile, ses mains osseuses allongées sur ses

genoux.

--Pauvre Josine, répéta Floris. Elle aussi, oui! perdue par moi,

entraînée par moi à sa ruine... Voilà donc comme nous naissons

pour la destruction les uns des autres!... Morte! morte!... On

dirait qu'elle dort... Ne se pourrait-il pas, Vassili, qu'elle ne

fût qu'en léthargie?... Mais non! elle a fini sa tâche. Son lit,

désormais, est dans les ténèbres. Elle ne verra plus la hideur du

jour, ni l'immortel ennui du soleil!

Les esclaves, sous les galeries, écoutaient, bouche béante, les

discours du maître nouveau; et d'autres, au rebord des terrasses,

allongeaient leur tête curieuse. Le vent tiède s'était arrêté; les

palmiers, dans l'air assoupi, déployaient leurs larges éventails.

Floris continua, après un silence:

--Oui, c'est ainsi, c'est bien ainsi que devait se terminer notre

voyage! O pauvre fou, qui t'enfonçais joyeusement dans les vapeurs

d'or de l'Occident, comme sous un arc triomphal, par où l'on

allait aux contrées heureuses, qu'as-tu vu, durant tes longues

courses, sinon le Mal universel? Des peuples nouveaux, grossiers

et barbares, d'antiques races en train de disparaître, phthisiques

et rongées d'alcool, la lèpre aux îles Hawaï, les prostitutions

de l'Océanie. Partout la ruse, la violence, la fraude, le vol,

les supplices!... Puis, quand la mer, de vague en vague, nous eut

portés au pays des merveilles, à la terre dont le nom seul est un

prestige, dans l'Inde rouge et étincelante, les chemins en étaient

bordés de fantômes hideux, exténués par la famine, et le vent qui

soufflait de la jungle apportait l'odeur des corps pourris.--Ce

n'est rien, Altesse! disait l'Anglais: la récolte de riz a manqué

cette année... Et moi, moi comme les autres, je prenais peu de

souci de ces maux, jusqu'au jour où tous les fléaux que nous

avions vus séparés, Folie, Peste, Famine, Massacre, ont fondu

ensemble, pour tenir leur cour, sur le radeau qui nous ballottait,

et nous ont soudain accablés.

--Il est vrai! le monde entier souffre, dit Manès; et pourtant il

s'attache âprement à la vie. C'est quand les choses sont au pire

qu'elles commencent à s'améliorer... Reprenez courage, Monseigneur!

--C'est bien! c'est bien!... Qu'on ne me parle plus

d'espérance!... Laisse tes consolations, Manès; ou, si tu veux

m'entretenir, causons de la vieille tyrannie, de la force,

de l'esclavage, du sang amer que boit la terre, des soupirs

déchirants qui, d'un pôle à l'autre, troublent la sérénité

de l'air... Oh! s'agiter, peiner, lutter, souffrir, toujours

souffrir!... Jusqu'à ce que la chair défaille, jusqu'à ce que

crève, dans les ténèbres, le frêle globule de vie que nous

nous plaisons à nommer notre âme... Souffrir!... Aussi, faire

souffrir! Telle est la vengeance de l'homme. Ce qu'un Dieu inconnu

lui inflige, il veut l'infliger à son tour... Les petits sont

grossiers et féroces; les grands, cruels et raffinés... Assez agi!

assez agi, Manès! N'es-tu pas encore las des pas inutiles où tu

as promené ta vie?... Viens, assieds-toi à terre, près de moi, et

disons la sombre histoire de la débile Humanité, puisque ses fils,

parmi tant de mers et tant de climats, viennent de passer devant

nous: les uns, aussi rampants que la brute, d'autres écrasés de

misère, d'autres torturés par la souffrance, d'autres marchepieds

d'un maître insolent, les plus heureux, engloutis dans l'opium;

tous, sous la faux de la Mort. Car l'immense roue torturante sur

laquelle la Terre roule, et qui nous emporte à travers l'espace,

ainsi que ses suppliciés, est couronnée de ce Crâne aux yeux

vides qui guette et ricane, et trône là-haut, se raillant de nos

espérances, nous accordant une haleine, un moment, pour jouer

notre petite scène, soufflant à nos cœurs la vanité, l'égoïsme, la

rancune, l'orgueil; puis, après s'être ainsi amusé, en finissant

d'un seul coup, et abattant sur le sillon sa moisson d'hommes...

Josine est morte. Elle est heureuse!... A quoi bon vivre?... Oui!

à quoi bon s'attarder entre ciel et terre?

Il y eut une longue pause. Sur un geste d'Abou'l Feradj, deux

femmes emportèrent le corps de Josine, en même temps que Manès

demandait:

--Quels ordres donne Votre Altesse, pour la sépulture de la

Grande-Duchesse?

--Quoi? Qu'y a-t-il?

--Permettez, Monseigneur... Si Votre Altesse a l'intention

de rapporter un jour, en Dalmatie, la dépouille de la

Grande-Duchesse, il serait urgent de l'embaumer, tout au moins à

la manière orientale. On trouvera facilement à Djeddah du camphre

et d'autres aromates.

--Oui, faites, faites! répondit Floris... Ah! qu'on retire le cœur

à part, et qu'on le scelle dans un vase! Le cœur de Mme Maria-Pia

et celui de Tatiana sont déposés aux Barnabites de Raguse...

Pourquoi ces femmes crient-elles ainsi?

--C'est la coutume et la bienséance, Monseigneur, repartit le

hakim. Mais je vais leur prescrire de se taire.

Alors, à son commandement, les esclaves se dispersèrent, et

la cour fut vide tout à coup. Il n'y restait sous les hauts

palmiers que deux jeunes Abyssines, qui balançaient, au-dessus

du Grand-Duc, des chasse-mouches bariolés, tandis que, pour

rafraîchir l'air, l'apothicaire d'Abou'l Feradj aspergeait le

sable d'eau de rose. Une caille, dans une cage accrochée contre

l'un des piliers, sautillait et jetait son cri. Manès, courbé sur

un bâton, marchait à pas languissants, le long des galeries...

Ensuite, une femme traversa la cour, accompagnée de Sapéto. Elle

tenait à la main un disque de cuivre jaune, où quelque chose était

gisant.

--Maître, dit le Maltais qui s'inclina en portant le poing à son

front, voici le cœur de la _kanoun_, qu'on a retiré, selon ton

ordre.

Floris se souleva vivement; ses sourcils remontèrent, et, les

lèvres tremblantes:

--Oui! j'avais oublié la coutume d'Orient, que les esclaves

offrent aux yeux du maître l'ouvrage qu'il a commandé... On

m'aurait raconté cela, je ne l'aurais pas cru, pas voulu croire;

je le vois, et mon âme se brise... O misère! Ne vais-je pas

enfin, comme un fusil trop violemment chargé, éclater à force de

souffrance?... Voilà donc ce cœur qui battait pour moi! Ici ont

passé tous les flots de vie qui animaient cette créature... Où

sont vos tendresses, maintenant, vos langueurs et l'enthousiasme

dont les nobles actions vous gonflaient?... Quoi! aussi inerte

qu'une pierre, aussi lourd qu'un morceau de plomb... Approche,

viens plus près, bonne femme! Laisse-moi voir un cœur mis à nu...

Ah! je puis vous scruter, à présent... Ha, ha, ha! Un cœur mis à

nu!

Il poussa un éclat de rire déchirant, puis s'abattit à la

renverse, évanoui.

Huit ou dix jours après, comme le Grand-Duc faisait le _kief_,

après le bain, car il avait recouvré ses forces et se trouvait

presque rétabli, Vassili Manès entra dans la pièce où se tenait

Son Altesse, sorte de frais réduit voûté, et pavé de marbre blanc

et noir.

--Un vrai miracle, Monseigneur! Ce que je vais vous annoncer

passerait toute croyance, si je n'en avais la preuve en main...

Jetez les yeux sur cette lettre, que le gouverneur vient de

m'envoyer par un esclave, avec ses compliments.

--Eh bien! c'est de M. Chus, dit Floris, en se dressant et

s'appuyant du coude parmi les coussins... La réponse à votre

dépêche... Qu'y a-t-il là d'étonnant, Manès? L'_Ismaïlia_ est donc

enfin arrivé?

--De trois jours en retard, Monseigneur, avec de graves avaries à

sa machine... Mais ce n'est rien de tout cela qui me surprend. Le

prodige, c'est que M. Chus annonce ici qu'il va suivre sa lettre,

ne se réservant que le temps de préparer sa femme à ce voyage,

en sorte qu'ils sont tous deux, peut-être, déjà dans le port. Le

retard de l'_Ismaïlia_ a permis, en effet, au steamer dont le

départ suivait le sien, de le rejoindre, à quelques heures près.

Floris se leva d'un bond, et violemment:

--Je ne veux pas le recevoir! s'écria-t-il. Je ne le verrai pas!

Je veux être seul! Pourquoi vient-il m'importuner?... Suis-je à

la chaîne, pour souffrir toutes vos tyrannies, Manès?... Qui vous

forçait d'écrire à ce juif?

--Votre Altesse voudra bien se souvenir, répliqua Manès, qu'en

partant de Bombay, nous avions rendez-vous en Égypte avec M. Chus,

qui fait là son voyage de noces, longtemps différé. Il comptait

présenter sa femme à Votre Altesse, et demander pour la baronne

les bontés de la Grande-Duchesse.

--Mais pourquoi vient-il nous rejoindre? Que demande-t-il? Que me

veut-il? Cet empressement est étrange.

--Sa lettre, repartit le savant, dit des merveilles là-dessus:

qu'il vient à nous, puisqu'il nous faut renoncer à ce voyage au

Caire; qu'il n'abandonnera jamais son bienfaiteur, dans de si

douloureuses circonstances; qu'il a toujours senti pour Votre

Altesse une grande tendresse de cœur... Oh! il faudrait n'avoir

plus, Monseigneur, ni sève, ni foi, ni jeunesse, être un athée

épouvantable, pour suspecter ce bon M. Chus; et, de fait, je n'ai

pu découvrir le motif secret de son voyage. Le plus probable,

Monseigneur, c'est qu'il se trouve en désaccord, pour quelque

compte, avec le baron Mamula. Depuis votre séjour à Vienne, qui

est le temps, je crois, où M. Chus est devenu votre banquier, des

millions vous appartenant lui ont, en effet, passé par les mains,

et c'est sans doute à ce sujet qu'il vient vous relancer jusqu'ici.

Le Grand-Duc ne répondit pas, et il marchait à pas rapides dans la

chambre. Des rais d'un soleil jaunissant, en tombant par les trous

ronds de la voûte, faisaient étinceler les carreaux de faïence à

fleurs vertes dont les murailles étaient revêtues, et les minces

lames d'étain qui cachaient leurs jointures.

--Soit! je le recevrai, dit Floris... Quelle femme a-t-il épousée?

--Oh! paraît-il, une merveille! La fille d'un pauvre comte romain,

qui se mourait de faim, à Vienne; mais une beauté rare, et dont

il est jaloux, m'écrivait Mamula, en furieux à la fois et en

novice. Car sa «bedide Esther», vous rappelez-vous? l'innocente

Esther, à qui vous vouliez, Monseigneur, «arracher le bain te la

pouche», n'était rien qu'une enfant postiche, et destinée à vous

apitoyer... M. Chus n'a jamais été marié, avant le jour où il a

conduit dans son hôtel de la Ringstrasse la belle Faustina Dossi.

Sapéto entra précipitamment:

--Très noble maître, dit le Maltais, quelqu'un qui se donne pour

un baron et un ami de Votre Seigneurie, vient de débarquer au

port, accompagné de sa femme, la plus belle que j'aie jamais vue.

Il s'informait de Votre Altesse auprès des officiers de la douane;

et, aussitôt, j'ai couru en avant, pour vous faire part de cette

arrivée.

--Eh bien! vous le voyez, Monseigneur, reprit Manès. Il n'est pas

moins empressé qu'il n'a dit.

--C'est étrange! murmura Floris... Après tout, et quelle qu'en

soit la cause, il s'est grandement dérangé... Venez, mon cher

Manès.

LIVRE SECOND

Ce fut comme par ressouvenir et seulement au bout de quelques

jours, que M. Chus proposa au Grand-Duc et à Manès de voir ses

comptes. Il en étala les papiers, une après-midi qu'ils étaient

tous trois dans un petit kiosque, situé au milieu du Jardin

des femmes: et Manès les vérifia, tandis que Floris penchait

le front, accablé par une tristesse soudaine. En face de lui,

M. Chus, le bras entouré des tuyaux de maroquin rouge de son

narghileh, fumait, assis nonchalamment sur des carreaux. Son nez

courbé, les épis blancs qui se mêlaient parmi sa barbe épaisse,

ses lourdes paupières tombantes, avaient prononcé et vieilli sa

physionomie sournoise. Des diamants lui chargeaient les doigts;

sur son crâne chauve, saillaient de grosses loupes brunâtres.

Cependant, le soleil déclinait à l'horizon. Les sycomores et les

palmiers allongeaient des ombres démesurées à travers le jardin

solitaire; des hirondelles, qui avaient maçonné leur nid sous le

kiosque, y entraient et en sortaient d'un coup d'aile, en jetant

leur cri bref et joyeux. Au plafond étaient peintes des fleurs qui

débordaient de corbeilles dorées et paraissaient prêtes à tomber.

--Tout est parfaitement en règle, dit Manès, dont l'accent,

malgré lui, trahit la surprise... Quinze millions sept cent

quatre-vingt-dix mille francs... C'est bien cela.

Le baron Chus retira de ses lèvres son bouquin d'ambre:

--Une pagatelle! dit-il. Pour tes chens comme nous, Monseigneur,

c'est une simple pagatelle... Si tonc che suis heureux,

Monseigneur, te mes rapports t'affaires afec Fotre Altesse,

c'est surtout parce qu'elle a pu foir à New-York, à Shanghaï, à

Nangasaki, à Pompay combien le nom et le papier tu paron Chus ont

te crétit.

--Il ne reste donc plus, monsieur Chus, reprit Manès, qu'à fixer

votre légitime profit pour les peines que vous avez prises.

--Pah! pah! dit Chus. Passons l'éponche... Ne parlons pas te ça,

Monseigneur!

--Assurément, repartit Manès, le Grand-Duc ne souffrira pas

que vous ne gagniez pas sur lui ce qu'il est d'usage que vous

gagniez. De plus, il faut compter aussi l'intérêt des sommes

considérables envoyées plusieurs fois à Son Altesse, en avance sur

nos versements.

M. Chus agita la main droite, comme s'il repoussait les présents

de quelque fastueux satrape:

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 26 / 33 段