des États-Unis à Djeddah, se baignait, non loin de la ville, sur
une plage déserte, quand il vit s'avancer au bord de la mer, un
homme coiffé du tarbouch et vêtu de la stambouline. Le survenant,
en faisant de grands gestes et interpellant l'Américain, qui se
hâta vers le rivage, l'avertit que Son Excellence le caïmacan
le priait de se rendre sans retard à la maison d'Ahmed Gha'lid.
Il s'y trouvait des naufragés d'Europe qu'un boutre arabe avait
recueillis, et le consul était mandé, comme témoin officiel, pour
entendre leurs dépositions.
--Ah! tiens! c'est vous, Sidi-Nazarian, dit M. Cripps, qui
reconnut le secrétaire-interprète du gouverneur. Bien! bien! je
suis à vous, effendi... Des naufragés... hem! grommela-t-il,
tandis que son nègre l'enveloppait dans une sorte de longue
robe de coton blanc, fort sale, et ornée à l'entour des poches
d'agréments en chenille rouge... De pauvres diables manquant
de tout, et pour lesquels il faudra, je parie, ouvrir encore
quelque souscription!... Pourquoi est-on venu me déranger, ajouta
l'Américain d'un ton d'humeur, au lieu de requérir mon collègue de
la «vieille chère Marâtre», ou bien l'autre, le petit Français?
Sidi-Nazarian tourna lentement vers M. Cripps son visage noyé de
graisse:
--Vous savez bien, répondit-il, que les consuls d'Angleterre et
de France sont partis hier pour Kondofah, en compagnie de Son
Excellence Kiamil-Pacha, notre gouverneur, et des membres de la
commission sanitaire internationale. C'est ce qui fait que le
caïmacan est gouverneur par intérim.
M. Cripps haussa les épaules:
--Des naufrages! murmura-t-il... Ha, ha! quelle pitié! des
naufrages!... Si ce pays était américain, il faudrait bien que
ça changeât; il faudrait que le vent et la tempête apprissent
à ronger leur frein! Je puis vous l'affirmer, monsieur. Il n'y
a pas, sur la surface du globe, un tigre de ménagerie aussi
fouaillé, aussi dompté, aussi muselé que le seraient les vagues
de cette mer, si elle devenait américaine!... Mais que peut-on
attendre de contrées qu'on voit encore s'abandonner à toutes les
pratiques dégradantes de la superstition et du despotisme, et où
les vêtements du peuple sont du caractère le plus excentrique!...
Quelle est la nationalité de ces naufragés, effendi?
L'Arménien venait de s'asseoir sur une des roches de corail dont
le sable était jonché; et, les paupières à demi closes, il avait
l'air de sommeiller, à l'ombre d'un large parasol arabe, doublé de
natte, et rabattu obliquement sur ses trois pieds, que l'on avait
disposé là, pour le rhabillage de M. Cripps. Celui-ci répéta sa
question.
--Ce sont des Russes, dit enfin Nazarian.
--Des Russes! s'écria le consul, d'une voix si retentissante que
le gros Arménien en tressaillit. Des Russes!... Ha, ha, ha, ha!...
des Russes!... J'étais sûr que c'étaient des Russes... Je vous le
disais bien, monsieur! Il y a des institutions avec lesquelles
les naufrages et tous ces accidents du vieux monde sont forcément
incompatibles; mais des hommes élevés, au contraire, parmi un état
social qui constitue pour eux une insulte, dès leur naissance,
doivent, en effet, faire naufrage... Qu'est-ce qu'un Russe?
continua M. Cripps, d'une voix sombre et solennelle... Un esclave!
Rien qu'un esclave! Je ne puis le nommer autrement. Et votre Tsar,
monsieur, qu'est-il, sinon une insulte perpétuelle aux sentiments
et à la dignité de l'homme? Le trésor le plus précieux, le
drapeau, le palladium, l'arche d'alliance du genre humain, c'est
l'Égalité!... Allons, chien de teigneux, prendrez-vous garde! dit
M. Cripps, se tournant furieux vers le nègre qui lui peignait
ses cheveux noirs et plats... Si donc votre monarque, monsieur,
se refuse à considérer comme son égal l'homme utile qui nettoie
les boues et les immondices de sa capitale, il porte atteinte,
par cela même, au trésor commun de l'Humanité; il insulte
grossièrement à un principe rationnel!... Sont-ils nombreux?
L'équipage tout entier a-t-il pu se tirer du liquide? reprit le
consul, en se levant.
--Quel équipage? fit Nazarian.
--Eh bien, les naufragés, Dieu me damne!... Je vous demande s'ils
sont nombreux.
--Nombreux? répéta l'Arménien. Non! presque tous ont péri dans le
naufrage. Trois seulement se sont sauvés.
--De pauvres diables, naturellement! dit M. Cripps, en souriant et
hochant la tête d'un air hautain, comme assuré qu'il ne pouvait se
trouver que de ces gens-là parmi des Russes.
--La faim et le malheur brisent l'homme, répondit Nazarian
sentencieusement. Tels qu'ils étaient quand on les a portés à la
maison d'Ahmed Gha'lid, personne n'eût pu distinguer entre le
sultan et l'esclave, entre le riche et le pauvre, entre le maître
et le serviteur... Toutefois, l'un de ces naufragés, s'il faut en
croire son compagnon, serait un grand, le frère ou le cousin du
tsar de Russie.
--Le frère ou le cousin du Tsar! exclama M. Cripps, qui donna
les marques de la plus vive agitation. Comment pouvez-vous
bien me prévenir si tard, effendi!... Mammo! Mammo! mon habit!
cria-t-il. Voilà! je suis prêt dans l'instant... Le frère ou le
cousin du Tsar!... C'est inconcevable, effendi! Votre conduite est
inconcevable!... Pas un seul mot pour m'avertir!... En vérité,
on se croirait ici tombé sur une autre planète, soumis à d'autres
conditions primordiales de la vie... Au moins, lui a-t-on dit mon
nom? Sait-il que dans cette contrée barbare il y a un Américain,
un représentant des États-Unis, de la libre nation qui marche à la
tête de toutes les autres? Et M. Cripps, dans son enthousiasme,
cingla de son jonc, amicalement, les jambes noires de Mammo... Le
frère ou le cousin du Tsar!... Allons, vite, en route, en route,
effendi!
Tous deux rentrèrent dans Djeddah, par la porte de la Grand'Mère,
et en suivant des rues bruyantes et tortueuses, ils dépassèrent le
Bazar. Des cages de bois treillissé sortaient des murs; çà et là,
on apercevait, sous l'arcade sombre des boutiques, un potier ou
quelque brodeur, travaillant les jambes croisées; des portefaix,
des âniers se heurtaient; souvent, il fallait se ranger devant une
file de dromadaires, qui portaient le long de leurs flancs, en
équilibre, des jarres d'eau ou des couffes de fruits. Puis, ils
laissèrent à droite une mosquée, d'où s'élevait un minaret. Des
pèlerins, arrivés le matin, campaient sur la place, en désordre:
femmes voilées, hadjis vêtus de blanc, vendeurs agitant des
sonnettes, négresses s'avançant courbées sous de grandes cornes
remplies de boisson, ou sous des meules à écraser le blé. Les
habitations devinrent plus rares; ensuite, le terrain s'élargit,
et au fond d'une sorte d'esplanade, l'Arménien et son compagnon
aperçurent un bâtiment blanc, à étroites fissures grillées.
C'était le palais d'Ahmed Gha'lid.
Ils passèrent un long portail, gardé par quelques capidgis,
dont le logis donnait sous la voûte. Trois ou quatre coureurs
promenaient, dans une vaste cour sablonneuse, les chevaux
superbement harnachés qui avaient apporté le caïmacan et sa
suite; des soldats déguenillés fumaient ou dormaient, au pied des
murs; et un petit esclave noir paraissait guetter les arrivants,
du haut d'un escalier de bois précédant une porte basse que
surmontait une inscription en gros caractères arabes, bleus et
verts. Faisant un signe à l'Arménien, l'enfant se mit à marcher
devant lui, le long d'un couloir obscur. Il écarta une tapisserie,
et le secrétaire-interprète pénétra, suivi de son compagnon, dans
la salle d'audience, voûtée et blanchie à la chaux.
--Ma révérence à la noble assemblée, dit Sidi-Nazarian. Paix à
tous!
Puis, s'inclinant devant un homme maigre, en uniforme plastronné
d'or, qui, assis au coin d'un sofa, donnait tout bas des ordres à
un esclave:
--Monseigneur, voici M. Cripps, le consul des États-Unis.
--Qu'il soit le bienvenu! répondit le caïmacan. On n'attendait que
lui... Qu'il prenne place!... Toi, réis, viens en face de nous...
Veuillez prendre place, seigneur, dit-il en anglais au consul.
M. Cripps, avant de s'asseoir, promena les yeux autour de lui.
Sous une coupole éclairée par une sorte d'œil-de-bœuf à vitre
verdâtre et épaisse, plusieurs hommes se tenaient accroupis,
roulant entre leurs doigts les grains de chapelets en corail noir.
L'Américain reconnut le cadi, trois seyds et cheiks vénérables,
et le capitaine du port, habillé de laine fauve. Derrière le
caïmacan, un personnage immobile, debout dans une longue robe
jaune, et qui était, comme Nazarian le chuchota rapidement
à M. Cripps, le favori du chérif de la Mecque et le chef de
ses eunuques noirs, se renversait la tête pour mieux voir, en
s'adossant contre la muraille. Ses petits yeux disparaissaient
sous les replis de ses paupières; de lourds anneaux tiraient ses
oreilles que cachait à demi un turban à longues bandelettes d'or;
et vaguement, la face en l'air, il souriait. Dans un coin, le
kâteb-greffier disposait devant lui son calam et son écritoire de
plomb.
--Approche, réis, approche! répéta le caïmacan. Tu sais pourquoi
nous t'avons fait venir... Parle, raconte en présence de tous
comment le salut est par toi arrivé à ces naufragés, car ce n'est
pas la volonté de l'homme qui s'accomplit, mais celle de Dieu.
On entendit quelques chuchotements parmi les matelots arabes,
dont les turbans et les haycks déchirés emplissaient le fond de
la salle; et le vieux réis, à pas lents, s'avança vis-à-vis du
caïmacan. Sa barbe, en plusieurs touffes blanches, lui descendait
à la ceinture; les éraflures de la tempête avaient laissé sur ses
jambes nues des traces livides ou saignantes; et portant la main à
son cœur, après s'être courbé jusqu'à terre:
--Que je te serve de rançon, seigneur caïmacan! dit-il. Puisse
toujours le bonheur t'accompagner!... Nous étions partis de
Kosséir, chargés de blé pour la Cité sainte (Dieu la garde et la
protège!), quand la tempête nous assaillit. La pluie tombait comme
si on l'avait jetée au travers d'un crible; la rafale soufflait,
à la fois, de tous les points de l'horizon, et notre barque
allait et venait, désemparée, faisant sur les bancs de corail,
que sa quille raclait en passant, le même bruit qu'une lime sur
du fer. Comme nous n'attendions plus que la mort, nous aperçûmes,
à notre gauche, une sorte de radeau de poutres, qui s'approcha,
bord à bord, contre nous. La violence des vagues tantôt nous
plongeait jusqu'aux abîmes, tantôt nous élevait jusqu'aux nues;
mais ce radeau, comme doué d'une âme, nous suivait. Alors, je
dis: Béni soit Dieu, l'admirable créateur! Quelquefois il sauve
deux faiblesses, là où le seul puissant aurait péri... Et je
lançai une amarre aux naufragés, en invoquant l'Intercesseur des
peuples, Mohammed, l'imâm des apôtres... Ainsi nous passâmes toute
la nuit, dans un brouillard épais, sur une poix liquide. Le vent
ayant molli à l'aube et le ciel s'étant éclairci, nous vîmes le
radeau qui nageait derrière nous, et le halant à notre bord, nous
recueillîmes ceux qu'il portait. Mais il ne s'y trouvait que deux
hommes et une femme, inanimés, les nerfs et les muscles rompus,
tellement décharnés que leur poitrine ressemblait aux bâtons d'une
échelle, enfin pareils en tout à des cadavres. Après les avoir
secourus aussi bien qu'il nous était possible, nous reprîmes
la route de Djeddah, dont l'aspect béni nous remplit de joie,
à l'heure de la prière _el dohor_, quand le soleil plane à son
zénith. L'émir-bahar, étant monté sur notre boutre, alla aussitôt
te prévenir... Le reste, tu le sais comme nous.
L'un des cheiks éleva la voix:
--Bien, réis, tu as parlé sagement. Dans le _Kitâb-Sifât el
a'qla_, il est écrit: _L'intelligence est pour chaque homme ce que
la lumière est pour chaque étoile._ C'est par leur éclat lumineux
que les astres se révèlent à nous: de même, c'est par leurs
discours que les hommes intelligents manifestent leur intelligence.
--C'est bien, réis! dit le caïmacan... Non, ne t'éloigne pas
encore. Le kâteb te présentera, tout à l'heure, ta déposition à
signer... Qu'on aille chercher maintenant celui des naufragés qui
est en état de répondre.
Deux des esclaves noirs qui se tenaient debout près de la porte,
sortirent précipitamment, tandis que résonnait au loin le coup de
canon annonçant la fin du jeûne des pèlerins, avec le coucher du
soleil. De grandes ombres s'épaississaient sur les murailles, où
pendaient, alourdis par des rouleaux de bois de cèdre, quatre de
ces coloriages représentant le puits Zem-Zem, la _Makâm hàsaret
Ibrahîm_, le tombeau de Mahomet et celui d'Omar, qui se vendent
aux hadjis, dans les deux villes saintes.
Mais le rideau de toile peinte s'écarta, et plusieurs serviteurs
entrèrent, élevant au bout de leurs bras des lampes de fer
à quatre becs, qu'ils posèrent sur le tapis. Derrière eux,
s'avançait un vieillard, maigre, livide, défiguré, dont un homme
en caftan bleu de ciel et coiffé d'un large turban soutenait les
pas appesantis. Son teint noirci, ses joues creuses, sa longue
barbe hérissée, excitèrent, quand il parut, un sourd murmure
de compassion. Il arriva jusqu'au fauteuil qui lui avait été
préparé et, défaillant, s'y laissa tomber, tandis que le médecin,
vivement, lui présentait sous les narines une petite pomme de
senteur.
--Mais, hakim, pourra-t-il parler? dit en arabe le caïmacan.
--Ne craignez rien pour lui, seigneur! répondit l'homme vêtu
de bleu. Que je devienne la rançon d'un juif, s'il ne recouvre
incessamment ses esprits!... Voyez! la vie en lui, ainsi que
de l'eau agitée, a déjà repris son niveau. Il est robuste et
courageux: avant que la nouvelle lune ait terminé le mois où nous
sommes, il pourra croire qu'il a enduré ces souffrances dans un
autre corps, tant la vigueur lui sera revenue!
--As-tu aussi bon espoir pour les deux autres? demanda le caïmacan
à demi-voix.
--A qui Dieu n'aide pas, repartit le médecin, c'est vainement
que le monde lui aide... Toutefois, j'ose me promettre que le
compagnon du vieillard, celui que l'on dit un grand de Russie,
pourra, par la miséricorde du Seigneur, retirer son pied de la
mort. Mais la jeune princesse,--à moins que le Très-Haut ne la
secoure, s'il lui plaît,--a mangé sa part de ce bas monde. Son
corps est en effet tellement chétif, maigre et décharné, que si tu
mettais des brins de coton dans les ouvertures de ses oreilles,
ils sortiraient par les ouvertures du nez... Mais voyez, seigneur,
le hakim franc, car c'est un hakim comme moi, n'attend que votre
bon plaisir. Vous pouvez l'interroger.
Alors, tirant de sa poitrine de massives lunettes d'argent, le
vieillard s'assit sur un tapis, à côté de l'émir-bahar; puis il
y eut un très long silence. Un petit esclave venait d'entrer,
portant une bougie de cire, qu'il remit au caïmacan: et, en la
tenant d'une main, Edhem-Aga approchait de ses yeux quelques
papiers où il lisait; après quoi, les rendant au kâteb, et
haussant quelque peu la voix:
--Maître, reprit le caïmacan, qui se tourna vers le naufragé, bien
que je croie à tes paroles et que je n'aie de toi nulle défiance,
pourtant, tu connais le dicton: _L'homme prudent lit la missive à
rebours_; ou bien encore: _Comment les hommes pourront-ils savoir
qui est dans la robe?_ C'est pourquoi veuille répéter, en présence
de cette noble assemblée, ce que tu m'as raconté à moi seul.
Dis-nous ton peuple, ton pays natal, et comment se nommait ton
père. Dis-nous aussi quels sont les compagnons avec lesquels on
t'a sauvé...
Le vieillard répondit, d'une voix faible:
--Je suis, Monseigneur, un sujet du Tsar; mon nom est Vassili
Manès. Ceux que l'on a sauvés avec moi ne sont autres, sachez-le
tous, que le grand-duc Floris de Russie, le cousin germain
d'Alexandre II, et sa femme, la grande-duchesse Josine.
L'Arménien traduisit la réponse, de même qu'il avait traduit
l'interrogation d'Edhem-Aga. Le caïmacan poursuivit:
--De telles vérités ne sauraient être trop confirmées. Maître,
quoique, je le répète, ton récit n'éveille pas nos doutes, il est
fâcheux pour vous et pour nous-mêmes que tu ne puisses nous en
mieux convaincre, en produisant quelque preuve à l'appui.
--Vous le savez, répliqua Manès, la mer nous a jetés sur cette
côte, nus et dépouillés. S'il était possible d'envoyer d'ici des
dépêches au Caire d'Égypte, ou à quelque ville de l'Inde, ce que
j'avance recevrait une prompte confirmation.
Le consul américain se leva:
--Hem! hem!... Cadwalader A. Cripps, dit-il en soulevant son
chapeau, consul des grands États-Unis, dans cette partie reculée
du monde...
Vassili Manès s'inclina.
--Je prends la parole, monsieur, pour réconforter votre cœur,
continua M. Cripps avec l'accent de l'enthousiasme, pour ne pas
vous laisser ignorer que vous avez à Djeddah, monsieur, un frère
en civilisation... hem!... un représentant, monsieur, de la
Minerve des nations, une abeille laborieuse de la grande ruche
républicaine... Maintenant, vous parlez de dépêches, et vous
exprimez le désir d'envoyer au Caire un télégramme. Ce mot et ce
qu'il représente trouveront toujours un écho dans le cœur d'un
enfant de l'Amérique. Il y a, aux États-Unis, comme le sait et
nous l'envie le restant du globe civilisé, douze cent vingt-cinq
mille kilomètres de fils télégraphiques, fils qui frémissent jour
et nuit, sous l'action des messages sociaux et commerciaux, et
dont la longueur est suffisante pour faire trente fois le tour de
la terre. De pareilles ressources, ajouta l'orateur, ne sauraient,
naturellement, être demandées à l'ancien monde. Pour Djeddah
en particulier, bien que les géographes d'Europe s'appliquent
à égarer les imaginations, en la dépeignant, ou peu s'en faut,
comme une cité des _Mille et une Nuits_, un lieu d'échanges, un
_emporium_ considérable, je puis vous affirmer, monsieur, que
pendant neuf mois de l'année, le commerce de ce port avec la
Mecque peut être comparé aux trocs enfantins de deux mousses
enfermés dans la cale, et qui échangeraient leurs jaquettes...
Toutefois, de Suez, monsieur, et c'est ce que j'avais à vous dire,
le fil électrique va jusqu'au Caire, et de là, par Souakim et
la mer Rouge, rejoint à Aden le fil de Bombay. Or, le navire à
vapeur _Sulthan_, de la compagnie _Medjidié_, fait demain escale à
Djeddah, regagnant Suez, son port d'attache. Une dépêche confiée
au capitaine, qui est de mes amis, monsieur, serait expédiée de
Suez, avec pleine certitude.
--Je vous remercie, monsieur, dit Manès. Le banquier de Son
Altesse, le baron Salomon Chus de Vienne, se trouve au Caire, en
ce moment, et, aussitôt qu'il sera prévenu, s'empressera de nous
faire tenir toutes les sommes nécessaires. De plus, à Bombay,
justement, le Grand-Duc a loué un petit trois-mâts autrichien,
le _Coromandel_, pour transporter en Dalmatie les collections et
les curiosités qu'il a rassemblées durant son voyage: et comme
le vaisseau, à ce que je crois, n'a pas encore levé l'ancre, je
prescrirai au capitaine de s'arrêter, en passant, à Djeddah. Si
vous me permettez, monsieur, d'user de votre obligeante entremise,
ces deux dépêches seront chez vous demain matin.
--Je m'en chargerai, monsieur, avec le plus vif empressement,
répondit M. Cripps en se rasseyant.
Il y eut de nouveau une pause. Les flammes immobiles des lampes
éclairaient d'en bas les visages; la nuit était complètement
tombée; et le silence, pendant quelques moments, fut si profond
qu'on entendait, au loin, dans le Faubourg des pêcheurs, de vagues
rumeurs de musique.
--Et maintenant, reprit le caïmacan, se tournant vers Vassili
Manès, parle, seigneur: dis-nous, à ton tour, les circonstances de
votre naufrage. Non que je veuille, avec de si cruels souvenirs,
répandre le sel sur ta blessure. Mais nos yeux et nos oreilles, tu
le sais, sont les yeux et les oreilles du sublime Padischah (la
bénédiction de Dieu soit sur lui!). Il voit par nos yeux tout ce
qui se passe dans son empire; il entend par nos oreilles toutes
les nouvelles qui intéressent ses esclaves; et le récit où tu
auras apposé ta signature et ton sceau sera envoyé à Istamboul,
pour être porté à sa connaissance... Un mot encore. La maison où
nous sommes appartient, comme je te l'ai dit, à notre seigneur
et imâm le chérif Ghaleb, Abd-el-Kader, souverain et sultan de
la ville sainte de la Mecque, à qui le riche Ahmed, récemment
décédé, l'a laissée par donation pieuse, toute montée et garnie
d'esclaves. Connaissant donc la présence à Djeddah du plus dévoué
serviteur de ce noble Prince des fidèles--et Edhem-Aga se tourna
vers le grand eunuque en robe jaune qui souriait derrière lui--je
l'ai convié instamment de se rendre à notre assemblée, afin qu'il
puisse faire part à l'honorée Présence de son maître des détails
de votre naufrage, et témoigner que toi et le Grand-Duc, vous
êtes tous deux pénétrés de cette vérité assurée: _Il n'y a point
d'autre Dieu que Dieu!_ et que notre illustre Prophète et son
incomparable Livre sont connus et vénérés de vous.
Alors, Manès commença de parler, tandis que Sidi-Nazarian
traduisait à mesure ses paroles et que le kâteb les écrivait. Les
auditeurs, si maîtres qu'ils fussent d'eux-mêmes, pâlissaient à ce
terrible récit, dont les horreurs, on s'en souvient, retentirent,
peu de temps après, dans l'Europe entière.
Le _Black-Swan_, le yacht de Son Altesse, en quittant Bombay
à la fin d'avril, avait fait route vers Suez et vers le port
d'Alexandrie, dernière escale des longs voyages du Grand-Duc
avant de regagner Sabioneira. Le début de la traversée avait
été des plus heureux, bien que le navire fatigué n'eût pas sa
marche ordinaire; mais trois jours après avoir franchi le détroit
de Bab-el-Mandeb, le _Black-Swan_, chassé par la tempête et
violemment jeté hors de sa route, avait touché, pendant la nuit,
sur un récif. Au matin, précipitamment, on avait construit un
radeau, car le canot et les embarcations avaient été brisés par
les lames; le jour entier s'était écoulé en avis, en projets, en
incertitudes; et, enfin, au soleil couchant, quand le yacht déjà
s'engloutissait, les naufragés étaient descendus sur leur frêle
machine de poutres. Outre le Grand-Duc et Josine, il s'y trouvait
le capitaine, neuf mécaniciens ou chauffeurs, quinze matelots, des
domestiques, une femme de la Grande-Duchesse, et Sander, le valet
de Floris.
La nuit survint, obscure et brumeuse. Les naufragés avaient
allumé un fanal au haut du mât, et, de leurs yeux sanglants,
ils se considéraient, comme on se regarde, le soir, dans les
chemins de la campagne, lorsque la lune se lève toute rouge. Le
vent fraîchit; les vagues déferlaient; le lourd radeau, plongé
dans la mer, frémissait et mugissait sous leurs pieds; et,
entassés les uns contre les autres, ils tombaient, se heurtaient,
s'entre-choquaient, au milieu des hurlements de la rafale.
L'aurore, en se levant, leur découvrit cinq ou six de leurs
compagnons qui agonisaient, pris par les jambes entre les poutres
et les charpentes du radeau; trois autres avaient été la proie des
lames. La pesante masse allégée se releva quelque peu, bien que,
sur l'avant et à l'arrière, on enfonçât encore jusqu'à la ceinture.
Tout ce jour et la nuit suivante, et la journée encore qui suivit,
le radeau courut sur les flots. Alors, au coucher du soleil, de
grands cris tout à coup s'élevèrent: «Un vaisseau! une voile! une
voile!» et, dans leur délire de joie, ils s'embrassaient, riaient,
larmoyaient, tendaient les bras vers le navire qui s'avançait
majestueusement. Déjà l'on distinguait les hommes dans les hunes
et sur le passavant, d'où ils considéraient les naufragés. Mais
un commandement retentit: les matelots hissèrent de la toile; la
cheminée cracha des tourbillons de fumée noire, et le steamer,
barbarement, s'éloigna, abandonnant les misérables à leur sort.