--Silence! commanda Tatiana... Mes chers seigneurs, ne craignez

rien, ajouta-t-elle en tournant la face vers les convives qui

pâlissaient. Pas un cheveu ne tombera de la tête des hôtes du

grand-duc Floris... Puisque mon père est mort et mon frère

blessé, je leur succède pour commander... Qu'on arbore l'aigle

russe au-dessus des portes! Qui osera violer notre palais?...

Mais taisez-vous, femmes! taisez-vous donc! Vos maris ne sont-ils

pas là pour vous défendre?... J'entends leur foule autour du

pavillon... Laissez-les entrer! Qu'on ouvre les portes!

Un flot de Morlachs, en tumulte, envahirent le jardin. Ils

brandissaient des kandjars, des pistolets, élevaient en l'air

de longs fusils, vociféraient des chants de guerre. La plupart

étaient accourus de Zemenico, au bruit de la rapide incursion

d'Ourosch, qu'avaient semé les fuyards de Zaradese; d'autres, en

revenant du convoi funèbre, avaient été surpris par la nouvelle.

Une vaste acclamation salua Tatiana quand elle parut à la

balustrade:

--Amis, dit-elle, vous êtes impatients de combattre!

Et tous répondirent:

--Oui! oui!

--Quel chemin ont pris les gens d'Ourosch? demanda-t-elle.

Plusieurs voix crièrent:

--Celui de Stupa!

--Ils vont donc, poursuivit Tatiana, déboucher dans cette vallée

et sous Giunta di Doli même, qu'ils tenteront d'emporter. Le

Seigneur Dieu vous les met entre les mains!

--A mort! clamèrent-ils... A mort!

--Que vingt d'entre vous, dit Tatiana, se rendent au défilé de

Zaglav; que vingt autres filent sans bruit, dans les gorges de

Pasicina!... Les autres iront s'embusquer sous la chênaie de

Giunta di Doli... Quand ceux d'Ourosch arriveront au fond de

la vallée, alors, levez-vous tous et fondez sur eux!... Pris à

revers, en tête, en flanc, vous ne pouvez manquer de les écraser!

Ils crièrent d'enthousiasme, faisant voler en l'air leurs toques

rouges.

--Allez au combat, dit Tatiana, et songez pour qui vous combattez.

Ce sont vos enfants que vous défendez; ce sont vos femmes qui

vous accueilleront en vainqueurs à votre retour; c'est votre

Grand-Duc que vous sauverez! Ces bandits traînent avec eux des

malheureuses qu'ils ont enlevées; vous les arracherez de leurs

mains... Et si quelques-uns d'entre vous sont marqués par le sort

pour succomber, que leurs âmes ne regrettent rien; ce n'est pas

un malheur de mourir... Alerte, mes amis, et en avant! Pour vous

renforcer le courage, Mgr l'archevêque de Raguse va vous donner sa

sainte bénédiction.

--Oui, oui! dit Mgr Colloredo qui faisait bonne contenance, bien

que les mains lui tremblassent un peu. Courage, mes enfants! Tout

ira bien!

Et se plaçant à la balustrade, il étendit sa droite pastorale

au-dessus des Morlachs agenouillés.

--Maintenant, retirez-vous promptement!... Silence! pas de cris!

dit Tatiana. Vite! vite! à vos embuscades!

Ils se dispersèrent sans bruit, tandis que deux ou trois valets

refermaient les grilles derrière eux. Les femmes morlaques se

taisaient; des paons piaulaient, au loin, dans les bois: une sorte

de calme lugubre avait succédé au tumulte qui remplissait, tout à

l'heure, le pavillon.

--Mais pourquoi n'être pas parti? s'écria le comte Popoff, comme

du fond de ses réflexions; et sa grosse mine jaune exprimait

l'inquiétude et la peur.

--Partir quand on combat pour nous! dit Tatiana. Abandonner

nos défenseurs, sans même connaître leur sort!... Non, non, je

reste!... Allons, ne craignez rien pour moi, mon cher hôte... Je

me fie en nos braves Morlachs. Nous sommes en sûreté à Giunta

di Doli, autant que dans une forteresse... Daria, Daria, es-tu

là?... Je verrai aujourd'hui avec tes yeux, mon enfant... Postées

toutes deux sur ce balcon, tu me diras, moment par moment, les

vicissitudes du combat.

--Votre Grâce ne commettra pas une telle imprudence! repartit Mgr

Colloredo. Il suffirait d'une balle égarée... Soyez raisonnable,

ma chère fille!

Tatiana secoua la tête, lentement:

--Pourquoi? dit-elle... Qu'ai-je à craindre? Pensez-vous donc que

je tienne à la vie, Monseigneur?... Daria, ouvre cette fenêtre!

Elle s'avança jusqu'au bord du large et massif balcon de pierre,

bâti en saillie sur l'abîme, et qui portait à ses deux coins

des lions de bronze noir, debout, tenant des écus d'armoiries.

Quelques corbeaux, en croassant, partirent du fond de la vallée,

comme alarmés de voir une créature humaine apparaître dans cette

solitude, et, çà et là, ils se perchèrent sur les arbres.

--Maîtresse, dit Daria d'une voix basse, les nôtres ont quitté à

temps... Voici les Turcs!

Sur la crête d'une des collines, plusieurs hommes à longs fusils,

surgirent entre les rocs. Ils fouillaient de leurs regards

inquiets la profonde vallée déserte, toute pleine d'embuscades; et

d'autres, survenant derrière eux par l'âpre sentier, appelaient,

avec de grands gestes, leurs compagnons qui montaient encore.

Alors, le soleil, au milieu du ciel, perdit ses rayons tout à

coup; d'épaisses nuées le cachèrent, laissant tomber une lumière

sombre et morne. Des traînées de sable se levèrent dans la vallée,

en tourbillonnant; les genévriers se tordirent; la Jagodna roula

plus écumeuse, sous le pont gris et solitaire, et les rochers,

les bruyères, le torrent prirent soudain un aspect si tragique,

que les hommes d'Ourosch frissonnèrent, saisis d'une terreur

superstitieuse. Ils se baisaient le pouce gauche, pour détourner

ces présages funèbres, ou bien touchaient sur leur poitrine les

amulettes qu'ils y portaient.

--Que font-ils? demanda Tatiana.

--Ils se sont arrêtés, maîtresse, reprit tout bas la sœur de

Ianoula; et son œil de faucon attaché sur eux distinguait jusqu'à

leurs moindres gestes... Ils se considèrent, la bouche béante,

comme s'ils attendaient un mot les uns des autres, et pourtant,

pas un ne parle...

--Et les nôtres? dit la princesse.

--J'en vois deux ou trois cachés sous les arbres, ou collés contre

les roches... On les prendrait pour des statues... Les feuilles,

maintenant, ne bougent plus; les corbeaux se tiennent immobiles...

Ah! ceux d'Ourosch s'ébranlent enfin... Ils se mettent en marche,

maîtresse...

La troupe, en effet, descendait lentement le long du sentier

rocailleux. Elle comptait une centaine d'hommes, pillards

bosniens, habillés de caftans déchirés, Monténégrins, gens de

Sgombro, Krivosciens en sayons de poils, et qui faisaient sonner

dans leurs mains de longs fusils tout cerclés d'argent. Le vieil

Ourosch avait voulu profiter de ce jour des funérailles, pour

tenter une pointe contre le palais, désert et sans défenseurs.

Mais ses auxiliaires turcs, en dépit de l'espoir du pillage,

l'avaient rejoint avec tant de lenteur; l'incendie de Zaradese,

par surcroît, l'avait si longtemps retenu, qu'au lieu de

surprendre Sabioneira vers onze heures, comme il l'avait calculé,

il s'en trouvait, en plein après-midi, encore éloigné d'une lieue.

--Je vois les nôtres, chuchota Daria... Ils font le signe de la

croix... Ah! les voici qui lèvent leurs fusils!

Une effroyable détonation, que les échos des rocs et des bois

répercutèrent en tonnerre, passa dans l'air, comme un ouragan. Au

même instant, ceux de Zemenico s'élancèrent en jetant des cris, et

fondirent sur les Bosniens.

--Que vois-tu? dit Tatiana.

--Ils se battent au fond de la vallée, répondit la petite

Morlaque. Ainsi que dans les forêts, maîtresse, il y a un

frémissement, un tourbillon, et tout bouge. Les fumées planent

sur les fusils... Ah! ah! Aôi! aôi! Courage!... Écrasez-les,

massacrez-les, ces meurtriers de Ianoula!... Ah! leur vue me

dévore la moelle dans les os.

Ses yeux étincelaient; ses dents blanches luisaient, entre ses

lèvres à demi ouvertes; elle tremblait de tout son corps. Soudain,

elle s'écria avec un rire violent:

--Entends-tu bourdonner les balles?... Ha, ha, ha! on dirait des

mouches, par un jour d'été... Tout disparaît dans la poussière que

soulèvent les guerriers... On n'aperçoit que bras levés, fumée,

kandjars, lueurs rouges... Bien! le sang abattra la poussière...

Oh! oh! Aôi! aôi! courage! Je distingue les nôtres, maintenant.

Ils volent comme des faucons, dans la bataille... L'ardeur du

combat redouble, maîtresse... Tu croirais voir bouillonner la

flamme, quand on y verse l'eau-de-vie... Les kandjars brillent,

les fusils crient, les balles s'enfoncent dans la terre, en

sifflant. Oh! oh! malheur!... Aôi! aôi! malheur! Ceux de Zemenico

reculent... Ah! chiens! fils de pourceaux! lâches! lâches!... Que

le feu maudit vous dévore!

Mais des clameurs furieuses éclatèrent, et plus sauvages que des

loups, de nouveaux combattants, débouchant du défilé de Pasicina,

coururent sur les Bosniens pris en flanc, et en firent un grand

carnage.

--Quels sont ces cris? dit Tatiana.

La farouche enfant battit des mains:

--Ho! ho! ho! qu'on en tue, maîtresse! Nos Morlachs brillent,

tout dorés de sang... Les vaillants, la tête arrachée, se

tiennent encore debout, serrant leur kandjar... Il gît sur la

terre des jambes et des bras... Écoute! la mêlée redouble. Tu

dirais deux serpents enlacés... Aôi! aôi! On les pousse, on les

presse, aux abords de la Jagodna... Les corps tombent du haut du

pont, comme, en automne, les mûres des haies... Ah! ah! Aôi!...

Bien malgré eux, ils boivent de l'eau en abondance... Les Turcs

reculent... Aôi! aôi!... Ils fondent, ils se racornissent, comme

le cuir placé devant le feu... Entends-tu? Ils sonnent de leurs

conques... Chiens mécréants, nous vous rassasierons de balles!...

Ah!... Ils fuient, ils tournent le dos!... On voit les uns jeter

leurs cartouches, les autres détourner la tête, en courant... On

dirait un troupeau de porcs qui se sauvent... Aôi! aôi! voici

encore des Morlachs! Ils se précipitent d'un défilé... Victoire,

maîtresse!... Les nôtres ont vaincu!

Alors, tandis que des clameurs nouvelles annonçaient l'irruption

de ceux de Zaglav parmi les Bosniens en déroute, Tatiana rentra

dans la salle. Plusieurs valets s'y étaient rassemblés, au milieu

du trouble de ce moment, et se tenaient au fond, par petits

groupes, laissant un large espace vide, où se promenait le comte

Popoff. L'activité, l'air turbulent du chambellan, ses fréquents

changements de posture, quand il s'arrêtait à la vitre, les

mots rares et brefs qu'il adressait à l'archevêque, formaient

un contraste frappant avec la mine douce et paisible de Mgr

Colloredo, assis dans un fauteuil, les mains croisées. Il se leva

en apercevant l'aveugle, et le comte s'arrêta dans sa marche.

--Dieu soit loué! dit Tatiana, tout péril est écarté...

Monseigneur, ne m'accusez pas de trop d'audace, si j'ai commandé à

ces hommes... Mais il fallait avant tout, préserver les hôtes du

grand-duc Floris.

--Ma chère fille, dit l'archevêque, nous admirons votre âme

vaillante...

--Où mon frère a-t-il été porté? demanda-t-elle.

Le petit messer Jacinto s'avança, hors d'un groupe de valets:

--M. Manès a fait transporter Son Altesse dans la chapelle.

--Conduisez-moi auprès de lui... Daignerez-vous m'accompagner,

Monseigneur? poursuivit Tatiana, en se tournant vers

l'archevêque... J'aurai peut-être besoin de votre saint ministère.

--Certainement, ma chère fille, répondit Mgr Colloredo.

Jacinto ouvrit une porte; et conduite par Daria, la princesse

descendit l'escalier, suivie de l'archevêque, du comte Popoff et

de la poignée de serviteurs qui se trouvaient là. Un peu de sang

était monté aux joues pâles de l'aveugle; elle s'avançait d'un pas

ferme, droite, la tête renversée, et sa robe étincelante bruissait

derrière elle.

--C'est étrange, dit tout bas Popoff à Mgr Colloredo... Loin

d'être accablée par tant de malheurs, comme M. Manès le craignait,

Sa Grâce ne paraît pas même en ressentir l'ordinaire pitié

féminine.

--La princesse a un esprit viril, répliqua l'archevêque, ou

plutôt, pour dire le mot, une âme véritablement chrétienne...

Ils étaient arrivés à l'entrée de la resserre des palmiers, qu'on

appelait quelquefois aussi la Chapelle. Accommodée en oratoire,

pendant un séjour de plusieurs semaines que Maria-Pia avait fait

jadis à Giunta di Doli, elle était surmontée d'une croix; et

deux ou trois pièces de damas rouge, poudreuses et mangées des

vers, pendaient encore sur les murailles. Vis-à-vis de l'autel

délabré, un grand Calvaire peint par Giano occupait la paroi du

fond. Les dalles disjointes branlaient, des vitres manquaient aux

hautes verrières; on découvrait derrière l'autel, un monceau de

bûches empilées et de fagots de genévrier. C'était là que pendant

le combat s'étaient réfugiées les femmes morlaques, comme sous

la protection des pieux symboles qui décoraient ces murs. Elles

s'écartèrent silencieusement, à l'entrée de Tatiana, en même temps

que M. Manès s'avançait au-devant de la princesse.

--Il vit! il vit! s'écria le savant... Que Votre Grâce se

rassure!... Le fer a glissé sur une côte.

L'aveugle avait tressailli. Son beau visage parut soudain

s'amincir, devenir encore plus transparent, et, parlant comme dans

un songe:

--Tout est donc vrai? murmura-t-elle. Je ne savais plus si j'avais

rêvé, ou si ces choses étaient réelles... Floris... ma sœur...

Quoi! mon père aussi?

Il y eut un pesant silence.

--Et je n'étais pas auprès de lui... Isabelle... Isabelle

morte!... Et son enfant? Oh! je devine... Elle est morte en le

mettant au monde... Quoi! tous les deux? Et mon père aussi!... Ah!

un seul jour a donc suffi à dépeupler Sabioneira!

--Prenez patience, madame, dit Manès. Que la pensée de vos deux

frères encore vivants vous soutienne!

--Mes deux frères, dit-elle... mes deux frères!... Giano

n'était-il pas mon frère aussi, à ce qu'on prétend?... Mort!

mon père mort! Isabelle morte!... L'enfant mort aussi, n'est-ce

pas? Avez-vous dit qu'il était mort?... La mort, la mort, la

mort, toujours la mort! Je n'entends plus que ce mot-là à mes

oreilles... Floris aussi est mort peut-être, ou bien il expire en

ce moment... Ah! qui donc est encore vivant dans le monde, si tous

ceux-là ne sont plus?

--Que Votre Grâce ait confiance... Monseigneur vivra! répondit

Manès.

Elle fit un soupir long et doux, puis, d'une voix très basse:

--Manès, ne me trompez-vous pas, comme vous m'avez déjà trompée,

pour mon père et ma sœur Isabelle?

--Il vivra, répéta le savant, je vous le jure... Je compte même,

dès ce soir, le faire transporter au palais...

--Si Floris vit, dit-elle, alors, tout peut encore refleurir...

Monsieur Manès, menez-moi vers mon frère.

--Monseigneur n'a pas encore repris connaissance, répliqua Manès.

--N'importe! Il faut que je me hâte.

Devant l'autel, sur un matelas, Floris était étendu, immobile.

Un bassin d'argent, plein d'une eau sanglante, des éponges,

des couteaux, des linges, se voyaient épars autour de lui. Ses

paupières étaient fermées; un souffle haletant lui secouait la

poitrine; l'air frais qui se croisait par les verrières, au-dessus

de son front, agitait, par moments, une boucle de ses cheveux.

Tatiana, en s'agenouillant, lui prit la main et la baisa; puis, se

relevant:

--Il était mon aîné, dit-elle... Et maintenant, je vous rejoins,

chères ombres de mes morts aimés! Les vivants avaient pu s'y

méprendre, mais vous, vous connaissiez mon âme... O Monseigneur,

poursuivit la princesse, en se tournant vers l'archevêque,

j'entendais murmurer autour de moi que j'avais un esprit viril...

Hélas! je ne suis qu'une femme... Mon courage vous a trompés...

Je continuais de parler, de marcher, de donner des ordres, mais

j'étais déjà morte, frappée au cœur!

Un frisson la saisit: ses bras s'ouvrirent, sa tête s'inclina sur

sa poitrine. M. Manès s'était précipité, en même temps que ser

Pistolese.

--Asseyez-moi... Bien! merci! dit-elle... Mes pieds ne me

soutiennent plus... Et vous, femmes, à quoi bon gémir?... Je

sors sans douleur de cette vie: volontiers, je donne mon âme

pour ceux que j'aime... Ainsi, ne pleurez pas, ne vous lamentez

pas, à cause de moi... Mais chantez plutôt sur ma destinée, des

chants glorieux, que vous apprendrez à vos filles... Et, quand

un étranger, en votre présence, parlera de la grande-duchesse

Tatiana, racontez qu'elle a pratiqué, durant sa vie, toutes les

choses honnêtes qui appartiennent à son sexe, et qu'elle est

morte sans frayeur, après avoir vaincu et repoussé vos ennemis de

ses domaines!

Sa voix, de plus en plus faible, s'arrêtait presque à chaque mot.

Elle reprit, avec un pâle sourire:

--On m'a crue insensible, peut-être... Pauvre Isabelle!... Mon

cher père!... Vous teniez à mon cœur par des liens si forts qu'en

se rompant ils l'ont brisé... Oh! j'étouffe, mon bon Vassili...

Mais non! la mort n'est pas un mal... Sois la bienvenue, froide

glace, que je sens entourer ma poitrine, et qu'aucune ardeur ne

pourra plus fondre!... Sois la bienvenue, nuit épaisse, qui viens

t'ajouter aux ténèbres sous lesquelles j'ai vécu... Cependant,

attendez! Les portes du Ciel sont plus basses que les voûtes des

palais princiers: c'est à genoux qu'il convient d'y entrer...

Je dirai mes fautes, Monseigneur, à votre oreille paternelle,

afin que vous daigniez me les remettre... Pendant ce temps, je

vous en prie, monsieur Manès, commandez à ces femmes de chanter

le chant funèbre qu'elles avaient composé pour la mort de la

Grande-Duchesse, ma mère... Cet air mélancolique adoucira mes

derniers instants... A demi-voix... à demi-voix! Il faut à

l'homme, comme à l'enfant, une mélodie pour qu'il s'endorme...

--A demi-voix, répéta Manès. Doucement, femmes, doucement!

Et les femmes entonnèrent un chant:

LE CHŒUR.

Oh! écoutez! Le flot pleure sous la rame,

Le chat-huant, dans les bois, veille tout seul.

Appelez, appelez, à voix haute, notre dame,

Dites-lui de revêtir son linceul!

PREMIÈRE VOIX.

Sur les corolles,

Les oiseaux descendent du soleil...

Puis ils s'envolent!

LE CHŒUR.

Vous possédiez bien des palais, bien des rentes;

Votre longueur de cercueil vous suffira.

C'est ici la paix pour vous, âmes souffrantes!

C'est le grand port où toute barque humaine va!

DEUXIÈME VOIX.

Les fleurs des tombes,

Les fleurs rayonnent, dans l'air vermeil...

Puis elles tombent!

LE CHŒUR.

Ah! pauvres fous, quels vains trésors on amasse!

L'enfant grandit, las! il est déjà vieillard.

La Mort promène, infatigable, sa faux rapace.

Nous ne vivons qu'à tâtons, dans un brouillard.

DEUX VOIX A L'UNISSON.

Voici le flot, entre le jour et les ténèbres.

Sur le divin crucifix posez vos lèvres!

Les voix allaient en s'éteignant. Un nuage, dans le ciel brumeux,

couvrit de nouveau le soleil. Puis, un profond silence régna.

--La Grande-Duchesse est morte! dit Manès.

Alors, une rumeur lointaine s'éleva, perçant les murailles.

On entendit des voix, des clameurs, des coups de fusil qui se

rapprochaient, tout un joyeux tumulte aux abords du pavillon.

C'étaient les vainqueurs qui s'en revenaient, ivres de fureur et

de carnage.

--Victoire! victoire! crièrent-ils... Vive la Grande-Duchesse!

Une tête, celle d'Ourosch, lancée par un bras vigoureux, passa

par-dessus la colonnade, et vint rouler dans le jardin, devant le

seuil même de la chapelle.

TROISIÈME PARTIE

TODO ES NADA

_Tout n'est rien._

Proverbe espagnol.

LIVRE PREMIER

La consternation et l'horreur de ces catastrophes redoublées

furent profondes en Dalmatie. Elles ne laissèrent pas, quoique

sourdement, de retentir jusqu'en Russie même: et la disparition

de Floris, peu de jours après ces événements, porta au comble

l'agitation et les rumeurs populaires. En effet, sitôt que le

Grand-Duc était sorti de son anéantissement, il avait voulu, à

tout prix, quitter ce funeste Sabioneira. M. Manès l'emmena au

Tyrol, où le maître et le serviteur passèrent l'hiver obscurément,

tantôt dans un village, tantôt dans un autre.

Vers le commencement du printemps, Floris partit seul pour la

Hongrie. Puis, on le vit, tour à tour, dans la plupart des grandes

villes de l'Europe: Londres, Édimbourg, Lisbonne, Madrid, Naples,

Rome, Vienne, Berlin. Il paraissait ne pouvoir vivre que hors

de lui-même, pour ainsi dire, dans le mouvement et le torrent

des voyages, ou dans le bruit de la débauche, qui l'arrachait à

son inquiétude, à force de tumulte et d'excès. Il joua, gagna,

reperdit, et toujours le plus gros jeu; il eut des maîtresses,

des duels, une vie effrénée d'aventures. Puis, soudain, il quitta

l'Europe.

Les paris s'ouvrirent au _Carlton-Club_, où il venait de gagner

cent mille livres, si «ce nouveau caprice de vagabond» passerait

ou ne passerait pas le jour du _derby_: en d'autres termes, si

le Grand-Duc serait, dès le mois de mai, de retour à Londres.

Mais deux semaines après son départ, les journaux de New-York

annoncèrent, à l'extrême surprise de tous, le mariage du grand-duc

Floris avec la sœur de sa première femme, la princesse Josine de

Bourbon et Bragance. La bénédiction nuptiale leur avait été donnée

sans éclat, et en quelque sorte à la dérobée, dans une chapelle

irlandaise de Brooklyn.

Au reste, les nouveaux époux, loin de revenir en Europe, parurent

disposés, au contraire, à s'enfoncer de plus en plus dans les

terres et les mers immenses qui s'ouvraient devant eux, à

l'occident. On mettait en vente, à San-Francisco, avec grand

tapage américain, un yacht de plaisance à vapeur destiné par

le riche _farmer_ qui l'avait fait construire, pour un voyage

autour du monde. Floris l'acheta, en changea les emménagements

intérieurs, qu'il ajusta, boisa, dora, avec force meubles

magnifiques. On y pratiqua même, pour M. Manès, qui accompagnait

le Grand-Duc, un laboratoire de chimie; et le _Black-Swan_, ainsi

rebaptisé, ne tarda pas à prendre la mer, emportant les trois

voyageurs. Il fut signalé çà et là dans les mers de l'Océanie,

aux îles Hawaï, à Taïti, à Sydney et dans d'autres ports de

l'Australie, à Batavia, à Manille, puis à Hong-kong, sur la côte

de Chine. Agathe de Putbus, maintenant mariée, reçut de Pékin,

par la légation, une longue lettre où Josine racontait en gros

son voyage: les îles tristes, couvertes au flux par la mer et

plantées de cocotiers, les tempêtes, l'air puant de soufre, les

parfums inconnus dans les bois, les chauves-souris monstrueuses,

les sultans, les chars de triomphe, les danseuses mitrées d'or,

les pros dorés à cent rameurs, les villes qui, au temps des

pluies, ont l'air bâties dans de vastes lacs; puis, les Chinois

avec leur visage couleur de cendre, leurs fleuves populeux comme

des rues, et la saleté de Pékin. Bientôt, on sut que le Grand-Duc

se trouvait à Yokohama, d'où il parcourut tout le Japon; après

quoi, débarqué à Calcutta, il y fut reçu et traité à merveille

par le vice-roi. Mais rien ne fut pareil aux fêtes que donnèrent

en son honneur les rajahs de Djeypour, d'Oudeypour, de Baroda,

de Gwalior, avec des _nautchs_ de bayadères, des bouffons, des

rhinocéros, des cortèges d'éléphants peints et dorés, des lâchers

de pigeons ramiers par volées de quarante mille, des combats de

buffles et de sangliers, des batailles de poudre rouge dans les

rues pendant les six semaines du _holi_, qui est le carnaval

indien, des festins au milieu des bois, des chasses aux flambeaux,

des feux d'artifice, des milliers de flotteurs de naphte qu'on

lançait, la nuit, sur le fleuve. Ensuite, remontant au nord,

Floris avec la Grande-Duchesse séjournèrent dans le royaume du

maharana Pertap-Singh, ancien ami du grand-duc Fédor. Ils s'y

préparaient, disait-on, à un voyage d'exploration dans le Ladak

et le Tibet. Leurs lettres devinrent plus rares; une année encore

passa. On les oubliait peu à peu; l'obscurité se fit sur eux.

Le renversement de la mousson, au printemps de 1880, fut

accompagné dans la mer Rouge d'ouragans si furieux, que les plus

vieux pilotes des ports n'avaient pas souvenir d'une pareille

violence. Les désordres et les naufrages furent infinis sur les

côtes. C'est le temps où les _hadjis_ de la Mecque débarquent

à Djeddah pour leur pèlerinage: de tous les pays musulmans, il

en arrive par milliers, sur des vaisseaux anglais, indiens et

arabes. L'atterrage de ce port est dangereux. Le gouverneur turc,

chaque nuit, faisait allumer de grands feux.

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 24 / 33 段