mausolée, en l'encensant et l'aspergeant d'eau bénite; puis,
tandis que les porteurs plaçaient au milieu des deux autres la
bière du grand-duc Fédor, la foule entière commença de défiler
devant les cercueils, entrant par la porte de l'ouest et
s'écoulant par celle de l'est. Tous se signaient en pénétrant dans
la vaste chapelle, entièrement drapée de velours violet, à longues
crépines d'argent. Un balustre de bois d'ébène entourait les trois
cercueils, placés sous le dôme des lampes et recouverts de poêles
de brocart d'argent, croisés de satin noir. Hommes et femmes, en
défilant, se passaient, de main à main, l'aspersoir; quelques-unes
jetaient des fleurs ou des poudres odorantes. Parfois, on élevait
en l'air un enfant qui suffoquait au milieu de la presse.
Peu à peu, la foule s'amassa devant la bière d'Isabelle. Il
partait de cette multitude des soupirs, des sanglots, des
lamentations. On adjurait la morte, on l'interpellait; des femmes
coupaient leur chevelure et la déposaient au pied du cercueil.
Puis, elles se mirent à improviser. L'une d'entre elles s'écria:
_Hélas sur nous! la mort t'a ravie, toi en qui se trouvaient,
éternelles comme la clarté dans la lune, la douceur, la sagesse,
la bonté._ Une autre dit: _Qui naquit pour le Paradis, ne vieillit
guère en ce monde! A la couronne de la Vierge, il manquait une
belle fleur, et le Seigneur a envoyé son ange pour te cueillir, ô
Rose blanche!_ Une autre dit: _La pierre où je t'ai vue pour la
dernière fois poser le pied, non loin de la mer, j'ai voulu la
retrouver pour la baigner de mes larmes. Je planterai un buisson
d'épines à cet endroit, afin que, de notre race, personne n'y
passe plus._ Une autre dit: _Lorsque j'ai appris la nouvelle,
mon cœur s'est gonflé de sang, mes lèvres ont poussé des cris. A
ton cercueil je fais toucher cette laine, que je porterai à mon
cou, quand l'envie de rire me prendra._ Une autre dit: _Hélas!
hélas! je n'entendrai donc plus ta voix douce, ta voix charmante,
qui vous abreuvait l'oreille de miel. Te voilà comme une guzla
dont les cordes sont détendues. Faut-il que je te survive, moi
si vieille!_ Une autre dit: _O chère fleur, un même coup vous
a frappés, toi et l'innocent enfant que tu venais de mettre au
monde. On l'a déposé dans ton cercueil, vêtu de langes précieux.
Il dormira éternellement sur ton sein._ Une autre dit: _Tu ne
verras plus tes jardins parés d'une fête continuelle, les fleurs
suaves au toucher frais, les nuages merveilleux. Tu habites au
pays immuable, le lieu resserré où l'on n'a plus que la poussière
pour sa couche, où les ombres, comme des oiseaux, emplissent la
voûte._ Une autre dit: _Que t'ont servi tous ceux qui t'aimaient,
tant de cœurs qui portaient ta marque? Aucun des tiens n'a pris
ta place! Aucun n'a pu venir à ton secours!_ Une autre dit: _La
fin de toutes les fatigues, le carrefour où mènent tous les
chemins, c'est un étroit cercueil qui vous renferme. A quoi bon se
donner des peines? Pourquoi courir? Pourquoi chercher l'avenir?_
Alors, il y eut un moment d'attente, tandis que la foule, au
dehors, commentait, avec un sourd tumulte, l'absence du pope
de Sgombro. Mille rumeurs couraient parmi les groupes. Les uns
disaient qu'Ourosch, le matin même, avait enlevé le vieux pappas;
d'autres parlaient d'une incursion des Bosniens et des gens de
Sgombro sur le territoire de Zemenico. Mais, à un signe de Manès,
huit Morlachs de Sabioneira, ayant chacun autour de l'épaule
une bandoulière de cuir, accrochèrent les coins de la bière de
Maria-Pia. D'autres enlevèrent de même les cercueils d'Isabelle et
du grand-duc Fédor, et tout le cortège marcha processionnellement
vers le chœur, l'orgue chantant à grand bruit.
Un roide escalier de vingt-huit marches descendait au caveau
mortuaire. Les trois cercueils s'y engagèrent, à la lueur des
flammes vertes qui brûlaient au fond de la crypte, dans des
lampadaires de bronze noir. Puis, on posa les bières, toutes
trois, le plomb nu et à découvert, sur la terre humide.
Mgr Colloredo, debout au haut des degrés, récitait les dernières
prières. Le peuple se pressait autour de lui, avide de considérer
la hideuse ouverture béante, ces clartés vertes, les tombeaux de
marbre que l'on apercevait vaguement. On posa devant l'archevêque
un mannequin d'osier rempli de terre, avec une pelle de bois, et,
toujours priant, il jeta trois fois de la terre sur les cercueils.
A chaque fois, le chambellan, comte Popoff, disait, d'un ton assez
haut, mais triste et lent:
--Très haut, très puissant et excellent prince Fédor Paulovitch,
fils de très haut, très puissant et excellent prince Paul, premier
du nom, empereur de toutes les Russies, est mort...
C'était fini. Les porteurs déposèrent les bières au fond des
sarcophages, dans le temps que la foule s'écoulait et descendait
la montagne. L'on replaça, au moyen de leviers, les couvercles de
pierre des sépulcres, en présence du grand-duc Floris, de Vassili
Manès et de Jacinto. Les flammes vertes s'éteignaient dans les
torchères; l'étroit soupirail grillé qui donne sur la Jagodna
laissait tomber un mince rais de jour. On distinguait à cette
lumière incertaine, les écussons sculptés des tombeaux.
--Allons, venez, Monseigneur, dit Vassili. Vous n'avez plus rien à
faire ici.
--Partez! Laissez-moi seul! dit Floris.
--Voyons, venez, Monseigneur... Du courage!
--Éloignez-vous!... Laissez-moi seul!... C'est mon ordre! répéta
Floris. Je veux rester seul un moment.
Tous sortirent. Un profond sanglot secoua le Grand-Duc de la tête
aux pieds, et s'abattant contre la tombe d'Isabelle, avec des
pleurs, des cris, des râles:
--O mon amour!... ma femme!... Oh! oh! oh! Isabelle!
Soudainement, Floris sentit la présence de quelqu'un derrière lui;
et en se relevant, il fut blessé au flanc. Il se retourna, vit
Giano levant le bras pour redoubler, et qui disait:
--Je vous rapporte le poignard que vous m'avez donné, mon frère!
Par un mouvement convulsif, le Grand-Duc saisit ce bras levé
et retourna l'arme violemment contre celui qui la brandissait.
L'acier pénétra dans l'œil jusqu'à la cervelle, et tous deux
roulèrent en même temps sur la terre froide de la crypte.
LIVRE CINQUIÈME
Giunta di Doli est un pavillon, une espèce de château de cartes,
isolé au milieu des montagnes, et bon pour faire une collation, ou
pour s'aller divertir après la chasse. On y nourrissait autrefois,
à l'époque de splendeur de Sabioneira, toutes sortes d'oiseaux et
d'animaux, dont les juchoirs, les bassins d'eau, les volières,
répandus çà et là parmi les arbres, tombent aujourd'hui en ruine.
Le château, fort petit, porte pour comble une terrasse, ornée de
vases et de l'écu des Gritti; et la façade est décorée d'ornements
à fresque, en trompe-l'œil: pilastres corinthiens, trophées,
bossages, cassolettes, dégradés et presque effacés. A main droite,
sous des pins centenaires, on aperçoit une fontaine de quatre
Harpies, élevées sur des colonnes de marbre gris, et jetant de
l'eau par le sein, dans une large cuve octogone.
L'archevêque et le comte Popoff, à leur descente de carrosse,
furent reçus par l'abbé Lancelot, qui, dès l'issue de la
cérémonie, avait pris les devants, avec messer Pistolese. Au bas
du perron, M. Manès, qui ne faisait aussi que d'arriver, parlait
comme en la gourmandant, à la vieille jardinière de Giunta di
Doli; puis la quittant, pour joindre les survenants:
--N'importe, n'importe, Marinka... Vous avez eu tort, je vous dis.
--Qu'arrive-t-il?... Tout va bien, j'espère? demanda Mgr Colloredo.
Le savant haussa les épaules:
--Il faudrait ne pas bouger d'ici, les surveiller pas à pas,
Monseigneur... J'avais donné les ordres les plus précis pour
que personne n'eût accès auprès de Sa Grâce Tatiana. Précaution
indispensable, dans un moment où sa vie dépend de la moindre
parole indiscrète, et lorsque, par surcroît, ses soupçons, sa
défiance sont éveillés. Hier, en effet, c'est à grand'peine que
je me suis démêlé de ses questions, comme je le disais à Votre
Grandeur... Eh bien! malgré tout, ce matin même, on a laissé
quatre ou cinq mendiants, de ces vagabonds de chemins qui rôdaient
par ici, s'introduire chez la princesse... C'étaient des aveugles,
paraît-il, et elle reçoit toujours les aveugles. Leur privilège
est inviolable!
La vieille jardinière s'avança, et vint, ainsi qu'il est d'usage
en Dalmatie, baiser la main à Mgr Colloredo.
--Père saint, dit-elle, si j'ai mal agi, je consens d'en recevoir
le blâme... Mais de craindre qu'elle apprenne rien par notre
fait, la chère colombe! comment cela aurait-il lieu? La petite
Daria, sa conductrice, se coudrait plutôt les lèvres de fil, que
de les ouvrir mal à propos. Les femmes de Zemenico qui viennent
chanter aujourd'hui, on les a adjurées de ne lui rien dire, et,
d'ailleurs, toutes la connaissent et l'aiment... Et quant aux
aveugles qui lui ont parlé, voilà de beaux fureteurs de secrets
que cinq guzlares à bâtons, qui ne savent pas même, quand on les
heurte, si c'est une bête ou un chrétien, et qui, d'ailleurs, se
trouvaient partis depuis deux mois, en pèlerinage à Corfou, aux
reliques de saint Spiridion... La tartane qui les a débarqués se
découvrait encore à l'horizon, quand ils ont passé par ici.
--Bien, bien, ma fille... Et cependant, dit l'archevêque, je
regrette presque, monsieur Manès, d'avoir cédé à vos instances et
d'être venu à Giunta di Doli... Tout ceci, je le crains, finira
par quelque catastrophe.
--J'ai expliqué à Votre Grandeur, répondit Manès, les raisons
qui m'ont obligé de la presser autant que j'ai fait... C'est une
fatalité, Monseigneur. La princesse, qui, d'ordinaire, est la
femme la plus éloignée de ces grippes et de ces fantaisies, s'est
comme butée, cette fois-ci, à réclamer votre visite et celle
de M. le comte Popoff, jusqu'à m'en parler chaque jour. Hier,
enfin, elle m'a menacé tout de bon que, si je ne vous amenais
aujourd'hui, elle ferait mettre les chevaux à son carrosse, et
reviendrait à Sabioneira. Là, et surtout dans le désordre d'une
journée comme celle-ci, chaque voix, chaque rencontre, chaque
absence lui crierait la mort de ceux qu'elle aime.
--Oui, je le sais, reprit l'archevêque... Il peut y avoir
des fraudes pieuses, des mensonges en quelque sorte bénis...
Voulez-vous nous montrer le chemin, monsieur Manès?
Le salon du premier étage où le dressoir et la table se trouvaient
mis, brillait de glaces de miroir, de stucs, de jaspes, de
mosaïques et de peintures en camaïeu, rehaussées d'or. Trois
arcades larges ouvertes, avec leurs voussures dorées, leurs
doubles colonnes et leur balustre, y forment une sorte de balcon,
de portique à la vénitienne au-dessus d'un jardin exigu, tandis
qu'en face, les fenêtres qui répondent à ces arcades dominent
sur une profonde vallée de roches et de genévriers. Dix ou
douze femmes morlaques, éparses sous les cyprès du jardin, se
montrèrent, en chuchotant, lorsqu'ils parurent, l'archevêque et le
chambellan.
--Oui, Monseigneur, continua Manès, ainsi que vous pouvez le voir,
ce salon a double perspective: à l'orient, sur un abîme; ici, sur
le jardin intérieur de Giunta di Doli.
--L'air doit être délicieux dans cette vallée, dit Mgr Colloredo,
en ouvrant l'une des fenêtres, et s'avançant jusqu'au bord du
balcon, où les trois autres le suivirent. Chaque fois que j'y ai
passé, j'y ai vu des biches avec leurs faons... Cette rivière est
bien la Jagodna, monsieur Manès?
--Oui, Monseigneur, reprit le savant. Elle est ici d'un aspect
moins affreux, que du côté des gorges d'où nous arrivons... Le
pont de pierre que l'on aperçoit a été bâti, il y a trente ans,
par feu Son Altesse le grand-duc Fédor, pour servir à ceux de
Zemenico.
Une porte tourna sans bruit, au bas de la grande arcade pleine qui
fait face à la cheminée, et la princesse se montra, guidée par
Daria, la sœur de Ianoula. Elle avait un habit de satin mauve,
semé partout en broderie, de petits nœuds de lames d'argent; ses
cheveux blonds étaient parés d'un gros bouquet de turquoises, avec
des perles; et elle tenait à la main une touffe d'asters violets.
Les quatre convives s'étaient détournés.
--Voyez, voyez, dit l'archevêque, voici notre noble et chère
hôtesse. Le comte Popoff et moi-même, ma chère fille, nous vous
disons merci de tout cœur. Votre Grâce est venue elle-même
au-devant de son embarras.
--C'est moi, Monseigneur, dit Tatiana, qui devrais bien plutôt
m'excuser de mes instances pour vous attirer dans ma solitude. Je
crains que vous n'ayez guère d'amusement ici.
Et s'adressant tout aussitôt au comte:
--Bien des jours se sont écoulés depuis notre dernière rencontre,
Nicolas Semenovitch... Mon plaisir est grand de vous retrouver,
d'une manière si imprévue... Resterez-vous longtemps à Sabioneira?
Avez-vous déjà salué mon père?... Qu'il a dû être heureux de vous
revoir!
--Mon séjour, répliqua Popoff, ne peut être de longue durée... Je
suis contraint de repartir après-demain.
--Quoi! vraiment! s'écria Tatiana. Croyez-moi, cher comte, mon
père ne vous donnera pas congé de le quitter si hâtivement...
Allons, messieurs, à table... Votre Grandeur connaît sa place...
Nicolas Semenovitch, veuillez me conduire... Monsieur Manès, et
vous l'abbé, ici!
La nappe où étincelait un service en or, avec de grands bassins
d'or de Perse, était toute semée d'œillets. Une profusion de
fruits à la glace, mûres, arbouses, figues, grenades, melons,
destinés pour l'entrée du repas, étageaient leurs pyramides dans
des coupes de cristal violet, tandis qu'aux deux bouts de la
table un paon et un cygne blanc, le col enguirlandé de roses, se
dressaient sur deux chariots d'or émaillé, peints de bêtes et de
fleurs. Toutes sortes de pièces en froid chargeaient le buffet:
anguilles à la galantine, écrevisses, saumons, pâtés, faisans
au verjus d'orange rouge, perdrix mouillées d'une sauce verte.
Cependant, de derrière la balustrade, comme d'une terrasse, les
convives plongeaient sur le jardin baigné de soleil; des oiseaux
gazouillaient dans les arbres; et quatre garçons bleus, à pas
muets, sous l'œil vigilant de ser Pistolese, commençaient à verser
les muscats de l'Archipel, et le champagne rose non mousseux.
--Attendez-vous quelqu'un, princesse? dit soudain M. Manès. Votre
Grâce paraît inquiète.
Tous les yeux se fixèrent à la fois sur la Grande-Duchesse.
Immobile, la tête inclinée, on eût dit qu'elle prêtait l'oreille
à quelque imperceptible bruit. De larges cercles meurtrissaient
ses paupières; on voyait à ses tempes frêles le réseau bleuâtre
des veines; et sous la pâleur de sa face, transparaissait quelque
chose d'ardent, de douloureux, d'inexprimable, qui faisait songer
au dernier éclat d'une flamme près de s'éteindre.
--Votre Grâce n'est pas plus souffrante, j'espère, dit Mgr
Colloredo.
--Non, non, non, Monseigneur, je vais bien... J'ai peut-être eu
la fièvre, un moment, cette nuit. L'imagination s'effare alors et
ne voit plus rien qu'objets funèbres... Mais, vers le matin, j'ai
dormi... Laissons cela... Quelles nouvelles de Sabioneira? Ces
fêtes durent-elles toujours?
--Oui, princesse, répondit Manès.
--Et c'est toujours Giano qui est le grand vainqueur?
poursuivit-elle... J'espérais un peu, je l'avoue, puisque l'état
de ma sœur Isabelle ne lui permet plus guère de sortir, que le
grand-duc Floris, du moins, aurait accompagné mes hôtes à Giunta
di Doli... Il n'est pas malade, monsieur Manès? On ne me cache
rien sur mon frère?
--Son Altesse se porte fort bien, dit le savant. Mgr Colloredo
peut vous l'attester.
--Sans doute, sans doute, fit l'archevêque, tout en mangeant de la
grenade à cuillerées... Vous ne touchez à rien, monsieur l'abbé.
--Ah! Monseigneur, repartit naïvement le bon abbé, je suis encore
tout bouleversé de cette malheureuse scène...
Mais un coup d'œil de M. Manès lui renfonça si avant dans la gorge
le nom de José-Maria qui allait peut-être lui échapper, qu'il en
resta comme suffoqué.
--Que s'est-il passé? dit Tatiana.
--Une niaiserie, dit Manès. C'est ce ridicule Stepany... Votre
Grâce n'ignore pas que son fils s'est enfui avec des Zingari...
Ser Pistolese a dû vous raconter cette aventure.
--Bah! répliqua le gros majordome en s'avançant discrètement,
j'avais toujours prédit que ça finirait de la sorte... Il
harassait l'enfant, voyez-vous; mais, quand on charge trop les
buffles, ils se couchent dans le fossé... Quoi qu'il en soit, la
fille du vieux Tvarko a rencontré l'enfant, mercredi soir, qui lui
a dit qu'il s'en allait au campement des Zingari, mais elle n'y a
pas pris garde... Il paraît qu'il se plaignait quelquefois d'être
malheureux chez son père. Il disait qu'il s'embarquerait comme
mousse sur la tartane du vieux Panagiotti... Bref, il est sûr que
l'enfant est parti... Quelque femme de ces vagabonds l'aura caché
au fond de leurs chariots.
--Monseigneur, dit soudain Tatiana, l'Église défend-elle de croire
aux visions, aux apparitions?
--Pourquoi me demandez-vous cela, chère enfant? dit Mgr Colloredo.
--Oh! rien!... Parce que cette nuit, j'ai fait un rêve... Et
pourtant je jurerais bien que je ne dormais pas, murmura-t-elle.
Mais, du jardin, monta un chant très doux, tout composé de voix de
femmes:
Sous la lune, au bord des flots,
La belle de Zante rêve.
Pâles fleurs de mer, jonchez la grève!
Ses yeux au loin cherchent l'îlot
Où la tour de son ami s'élève...
Iohohé! Hou, hi! matelots.
--Charmant! fort joli! dit le chambellan. Notre hôtesse honorée
a voulu nous donner à la fois les plaisirs du goût et ceux de
l'oreille...
Sous la lune, au bord des flots,
La belle chante son rêve.
--Étoiles, dit-elle, oh! la joie est brève,
Tout bonheur s'échappe et fuit comme l'eau,
Pas un seul rêve humain ne s'achève...
Iohohé! Hou, hi! matelots.
Alors, tandis qu'autour du chœur chantant tournait un petit chœur
de danse de cinq ou six jeunes filles, M. Manès leva les yeux, et
il vit, en face de lui, la porte s'entre-bâiller doucement. Le
grattement presque imperceptible d'un ongle contre le bois se fit
entendre au même moment; puis, le visage d'un aveugle apparut
dans l'ouverture. Tatiana s'était levée, ainsi qu'à un signal
attendu, et rejoignant le mendiant:
--C'est toi, Nanno, fit-elle à voix basse... Eh bien, as-tu appris
quelque chose?
--Ton frère l'archevêque, à ce qu'on prétend, vient d'abjurer la
foi chrétienne.
--Quoi! quelle fable me dis-tu là?
--Il l'a reniée à l'autel, devant le peuple entier rassemblé... Ce
sont des femmes sur le chemin, qui me l'ont raconté en passant.
--Laisse-nous! C'est bien, dit la princesse... Messer Pistolese,
une autre chanson!... Et vous, chers seigneurs, veuillez m'excuser
d'encourager si mal mes convives.
Un faible bruit se fit à la porte. Un second aveugle venait d'y
paraître. Ses yeux ternes étaient tout grands ouverts; sa tête
se mouvait sur son cou avec une lenteur circonspecte. Tatiana,
rapidement, vint à lui, comme avertie de sa présence par un
instinct magnétique:
--Parle, Francesco, qu'y a-t-il?
--Ah! ma fille, ma fille, dit l'aveugle, le cœur me saigne de
te voir en fête... Tu irriteras les morts sous la terre... Mme
Isabelle, ta sœur (son âme vive au Paradis!), est trépassée;
l'Ange est venu la prendre... Ils l'ont enterrée aujourd'hui.
Elle était devenue plus blanche qu'un marbre. Son bras tomba; sa
tête se pencha sur sa poitrine; mais la relevant aussitôt:
--Ma sœur est morte! dit la princesse à haute voix... Morte! Eh
bien, elle a terminé un pénible et douloureux voyage... Messieurs,
que ceci ne rompe pas notre amicale réunion! Les morts sont
morts!... A Dieu ne plaise que cette maison montre à nos hôtes
pour cela un visage moins hospitalier!
La porte venait de s'ouvrir, laissant voir un troisième aveugle,
immobile et debout sur le seuil. Les pieds poudreux, un bâton à
la main, il portait l'écuelle de bois pendue à la ceinture; une
lourde besace de poil de chèvre tombait sur son manteau déchiré.
--Janko! exclama Tatiana...
Et d'un accent impérieux:
--Tu viens encore annoncer un malheur... Ton récit, vite!
--Hélas! ma fille, repartit l'aveugle, ma voix aura pour ton
oreille le tintement d'une cloche funèbre... Ton père, le
Grand-Duc, est mort, et ses os reposent déjà dans la chapelle de
la Jagodna. Dieu veuille l'admettre à sa droite!
On put croire, à la voir chanceler, qu'elle allait s'abattre sur
le pavé. Puis, au milieu du profond silence:
--Mon père est mort! dit-elle lentement... Paix à son âme! Il
était mortel! J'aurai ma vie entière pour le pleurer... Chers
seigneurs, demeurez, je vous en conjure. La plus pauvre femme
morlaque, quand elle revient d'enterrer son mari ou son fils,
s'assied, sans pleurer, au repas funèbre... Pourquoi aurais-je
moins de courage?
La porte venait de tourner une fois encore sur ses gonds, et
un quatrième aveugle apparut. Ses yeux montraient des orbites
saigneux; une moustache rare et blanche se hérissait sous son nez
crochu; et il paraissait le plus vieux de cette troupe misérable.
Un silence terrifié accueillit ce nouveau messager, tandis qu'à
pas roides et sinistres, la princesse s'avançait vers lui:
--Parle, Renzo, qu'as-tu appris?
--Ma fille, répondit l'aveugle, fais ouvrir les grilles du jardin
pour le double malheur que l'on t'apporte... On vient de trouver
Monseigneur gisant dans le caveau funèbre de la Jagodna... Et
l'autre! l'autre!... Messer Giano... un œil crevé! le fer dans la
cervelle!... Mort! mort! déjà froid!
--Ce que j'entends est incroyable, murmura tout bas Tatiana,
incroyable et nouveau, toujours nouveau... Faut-il donc oser te
comprendre? Mon frère et Giano sont-ils tués?... Est-ce bien cela
que tu veux dire?
--Messer Giano est mort, répliqua l'aveugle, et Mgr Floris est
blessé grièvement.
Un bruit de pas, des voix confuses s'élevèrent; et derrière les
grilles du long portique qui fermait le jardin à l'orient, on
vit passer deux civières, suivies d'une foule de Morlachs. Puis,
Jacinto entra précipitamment, et s'élançant en bas des arcades, où
se tenait debout Tatiana:
--Au secours! au secours! cria-t-il... Maître Manès! au secours!...
--O ciel clément! fit l'abbé Lancelot.
--Mon enfant, reprit le bon archevêque, donnez un libre cours à
vos larmes... Dieu vous éprouve aujourd'hui, ainsi qu'il a éprouvé
plusieurs de ses élus, par des malheurs véritablement inouïs...
Pleurez, ma chère fille, ne vous contraignez pas!
--Pleurer! dit-elle... Bah! quelques gouttes d'eau feront-elles
revivre ceux qui sont morts?... Ne craignez rien pour moi,
Monseigneur... J'ai déjà eu des rêves aussi affreux que celui-ci!
Mais un cinquième aveugle, hors d'haleine, se précipita sous les
cyprès, au milieu des chanteuses effarées. Il agitait au bout de
son bras un large tison qui flambait dans une coquille de fer, à
la façon des coureurs qui annoncent un incendie par la campagne;
ses pieds nus saignaient, sa poitrine haletait; et se frappant le
sein d'une main:
--Ils viennent! ils viennent!... Ah! miséricorde!... Nous sommes
perdus, perdus, perdus!... Hélas! c'est fait de nous!... Ils
viennent!
Tatiana s'avança d'un pas ferme jusqu'à la balustrade, d'où elle
dominait le jardin:
--Que dis-tu, Pagolo?... Et qui donc vient?
--J'étais dans un fourré, poursuivit l'aveugle... J'entendais
leurs chants de réprouvés, leurs cris pareils à ceux des
démons!... Ils ont surpris Zaradese et l'ont livré aux flammes...
Ils ont massacré les vieillards et emmènent en captivité les
jeunes filles... Et maintenant, la nuée s'approche... Elle fond
sur Giunta di Doli!
Des exclamations de terreur partirent du milieu des femmes
rassemblées au jardin; les convives, dans le salon, s'étaient
levés en désordre.
--Quels sont ceux, reprit Tatiana, qui osent ainsi se porter en
armes sur les terres du grand-duc Fédor?
--Ourosch! Ourosch!... C'est ce chien de Sgombro, uni à ces
Bosniens réprouvés, à ces Turcs plus damnés que les flammes de
l'enfer même!... Ils comptent surprendre Sabioneira... Prends
garde à toi, prends garde à toi, ma colombe!... Ils ne sont pas
un, ni trois, ni cinq: ils sont peut-être cent, peut-être mille!
Des détonations assez proches éclatèrent à ce moment. Alors, une
clameur lamentable s'éleva:
--Jésus! Jésus! nous périssons!
--Voici les démons!
--Nous sommes perdues!