--O mon cher cœur, mon cher trésor, mon cher bonheur! dit Isabelle

d'une voix faible comme un soupir... Tu te souviendras, n'est-ce

pas? de ta pauvre petite Isabelle... Tu te souviendras de notre

enfant qui est morte en venant au monde... Qu'on l'ensevelisse

avec moi! On la déposera sur mon sein... Rien ne te restera de moi

que le souvenir, mon bien-aimé. J'aurai passé dans ta vie, ainsi

qu'une ombre... Mon bien-aimé, je te pardonne! N'aie pas trop de

chagrin, mon Floris... Je pardonne aussi à Josine... Rappelle-moi

plus tard à ma sœur Tatiana. Dis-lui que j'ai quitté le monde en

l'aimant et en la bénissant... Où est Gina?... Elle s'est trouvée

mal, je crois, et on a dû l'emporter. Elle était bien bonne pour

moi; elle m'a fidèlement servie... Pour la vertu, pour l'honnêteté

et la décence de la conduite, elle mérite un excellent mari; je

voulais lui faire sa dot... Ne pleure pas, mon bien-aimé: sois

heureux! Va, le temps te consolera... Un mort n'est rien! J'ai

peut-être été indolente et trop paresseuse dans ces derniers mois.

Je t'en demande pardon, mon Floris... Et je te bénis, dans la

mort, pour le bonheur que j'ai eu auprès de toi... Mila, écarte ce

flambeau... Place-moi plus haut, je respire mal... Donne-moi ta

main, mon Floris... Bien, ainsi.

La porte s'entre-bâilla au fond de la ruelle, et l'on vit s'y

glisser, sans bruit, plusieurs des femmes de la Grande-Duchesse.

Elles portaient des chandeliers avec la croix d'or et de cristal

que Maria-Pia avait fait faire pour son oratoire. En se hâtant,

elles couvrirent l'une des consoles de napperons blancs, et

disposèrent une sorte d'autel au moyen de flambeaux.

--Ne pleurez pas, cher aimé, dit Isabelle... C'est moi-même qui ai

demandé de recevoir l'extrême-onction.

Alors, une vive clarté se répandit soudain par la chambre. Les

trois portes à la fois venaient de s'ouvrir, et une dizaine de

femmes morlaques de Sabioneira-le-Bas, qui avaient des cierges à

la main, défilèrent silencieusement. Derrière elles, quatre jeunes

filles, en hauts bonnets de plumes et d'écarlate, s'avançaient,

portant sur leurs épaules la châsse de sainte Justine, qu'on a

coutume de monter au palais, lorsqu'un des maîtres y est en péril

de mort. Elles la posèrent sur ses bâtons, derrière une lice

mobile, qu'elles garnirent de gros flambeaux allumés. Cependant

l'archevêque de Myre, revêtu de l'étole violette, était entré

avec les saintes huiles; l'abbé Lancelot l'accompagnait: et les

servantes du palais, les femmes des pêcheurs, des calfats, des

jardiniers pénétrèrent dans la chambre, à leur suite, et s'y

rangèrent, en foule, autour du lit.

--Ma sœur, dit José-Maria, quand le silence fut rétabli, nous vous

apportons, selon votre désir, les dernières grâces de l'Église.

Puissent-elles vous prémunir contre l'angoisse et les terreurs de

ce moment!

--Merci, mon bon frère, dit-elle.

L'archevêque de Myre poursuivit, d'une voix qui tremblait par

intervalles:

--Une âme pure comme est la vôtre, peut se confier hardiment dans

la miséricorde de Dieu... N'ayez point de regrets au monde, si

l'heure est arrivée d'en sortir. La terre, ma sœur, était pour

vous un lieu d'exil. Vous chérissez la solitude, et le monde n'est

que multitude; vous recherchez le silence, et le monde n'est que

clameurs; vous êtes touchée de la vérité, et le monde n'est que

mensonges; vous aimez la pureté, et le monde n'est que corruption.

Pourquoi donc souhaiteriez-vous d'habiter encore parmi les hommes?

Quitter la vie, ma sœur, c'est se réveiller d'un songe plein

d'inquiétude... Homme superbe, qu'es-tu donc? Quelle est cette

existence à laquelle tu t'attaches si âprement?... Fils de la

femme et pétri de la boue impure de son sang, tu es pareil aux

bêtes par tes besoins, comme par tes concupiscences... Qu'es-tu

encore? Un sol stérile, un ténébreux abîme d'iniquités, un enfant

de la colère de Dieu, un vase de misère et d'ignominie... Ta

naissance est souillée d'ordures; ta vie est une longue chaîne de

souffrances, et ta mort est remplie de frayeurs... Quittez cette

terre, ma sœur, abandonnez les voies de ce monde; déprenez votre

cœur des attaches terrestres; laissez cette vie sans regrets,

comme on jette un roseau fêlé qui, loin de nous soutenir, nous

percerait la main, si nous voulions nous y appuyer. C'est une vie

triste et fragile, une vie inconstante, agitée, sujette à mille

vicissitudes, une vie de fantômes et d'illusions, une vie qui

n'a rien de réel que ses afflictions et ses peines, une vie que

l'on pourrait nommer un enfer déjà commencé, et qui du chaume, du

palais, des hameaux, des villes, des solitudes, si diverse qu'elle

ait été, aboutit enfin à la mort, comme toutes les eaux de la

terre vont s'abîmer dans l'Océan.

Il cessa de parler: et après une pause, l'œil fixe et la face

aussi pâle que la toile d'argent de sa chape, il récita les

prières latines; puis, en trempant son pouce droit dans la

boîte de vermeil du saint chrême, il s'avança auprès du lit, et

commença de faire les onctions. Les femmes priaient à genoux; les

chandeliers de cristal et la châsse se renvoyaient les feux des

flambeaux; par moments, un sanglot s'élevait; ensuite, au milieu

du silence, on entendait le glas profond de la grosse cloche de

Sainte-Justine.

--_Per istam unctionem_, dit l'archevêque, en découvrant les pieds

de la mourante, _et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi

Dominus quidquid deliquisti per pedes_!

--_Amen!_ répondit l'abbé Lancelot.

Les onctions étaient finies. L'archevêque fléchit le genou, pria

quelques instants à voix basse, puis se releva; et toutes les

femmes se dressèrent en même temps.

--Adieu, ma sœur, dit José-Maria, tandis qu'une larme roulait au

bord de ses paupières.

--Adieu, mon bon frère, dit Isabelle.

Les femmes reprirent sur leurs épaules la châsse de sainte

Justine, et le cortège se retira lentement, dans l'ordre où

il était entré. Deux heures sonnèrent au campanile; tous les

flambeaux avaient défilé; les hautes portes se refermèrent: et la

chambre se trouva, comme auparavant, déserte et à peine éclairée.

Les sanglots étouffés du Grand-Duc y résonnaient lugubrement.

--Vous rappelez-vous ces trois sœurs, dit Isabelle après un long

silence, ces trois sœurs de Zemenico, que leurs maris avaient

délaissées et qui vinrent nous implorer?... Leur rencontre me

présageait ma destinée... Voilà pourquoi mon cœur était si lourd,

chaque fois que je songeais à elles... Mais, en ce temps, vous

m'auriez grondée, cher aimé, si je vous avais dit mes craintes, et

je n'osais vous en parler.

Vassili Manès s'approcha, et lui tendant une tasse d'argent où

fumait un breuvage noirâtre:

--Allons, allons, madame, ne vous agitez pas!

--Merci, mon bon Manès, répondit-elle... Est-ce le bora qui siffle

ainsi?... Ces hurlements me sont pénibles!

Le vieillard, au fond de la ruelle, attachait sur la

Grande-Duchesse un regard de compassion.

--Oh! chuchota Mila, comme Sa Grâce a changé tout d'un coup!...

Des gouttes suintent de sa figure; ses yeux ont l'air agrandis

et plus profonds dans leurs orbites... Regardez... elle a encore

pâli, ce qui semblait impossible!

--Elle s'en va, dit Manès... Prie pour elle!

Cependant, on avait poussé la petite porte de l'alcôve, et l'abbé

Lancelot, qui avait apporté le saint sacrement de la chapelle, se

mit à dire dans le cabinet contigu une messe de la Passion, ainsi

que l'avait demandé la Grande-Duchesse. Elle se tournait, par

moments, vers cette porte restée ouverte: on lui voyait joindre

les mains; et toutes les fois que son regard rencontrait celui

de Floris, qui se tenait au pied du lit, elle essayait encore de

sourire:

--Quand je serai morte, reprit-elle, en l'appelant d'un signe de

tête, que nul médecin ne touche à mon corps... Mes femmes seules

l'enseveliront.

Il s'était penché afin de l'entendre, très bas auprès de son

visage, et il suivait des yeux le mouvement de ses lèvres:

--Ç'aurait été après-demain, murmura-t-elle, l'anniversaire de ma

naissance: j'allais avoir vingt-deux ans. J'étais triste, mon cher

aimé, en pensant que vous l'oublieriez, mais vous y songerez, je

vous en prie, mon cœur.

Ensuite, elle ne parla plus... Le reste de la nuit fut cruel: de

rares et courts instants de connaissance, un profond accablement,

du délire, et, vers le matin, l'agonie, qui dura longtemps et

pleine d'horreurs. Le jour commençait à poindre, et une lueur

grise, pareille à une écume sale, entrait par les hautes fenêtres.

La mer livide bondissait; au travers des arbres agités du vent, on

voyait se lever, par rafales, dans les jardins déserts, de grands

tourbillons de poussière.

--Approchez, Monseigneur, dit Manès à demi-voix... Vous pouvez lui

fermer les yeux.

--Quoi! Qu'y a-t-il?

--Elle ne souffre plus, répondit Manès.

Floris se dressa tout en sursaut:

--Morte!... Est-ce qu'elle est morte? s'écria-t-il.

--Elle est morte, oui, Monseigneur.

--Morte! morte! reprit le Grand-Duc, et il tremblait de tous ses

membres... Morte! Pourquoi ne l'a-t-on pas sauvée?... Ah! vous

ne savez rien! vous ne pouvez rien!... Isabelle, entends-moi,

c'est Floris qui te supplie... Inanimée! partie, oh! partie à

jamais!... Et c'est moi qui l'ai tuée... moi seul!... O maudit,

maudit scélérat!... Ah! donnez-moi du poison, un couteau!... Qu'on

rassemble ici tous ceux qui l'aimaient, tous ceux qui vont pleurer

sur elle... Et je m'accuserai devant tous... O misérable que je

suis!... Ameutez-vous autour de moi, crachez sur moi, lancez-moi

des pierres et de la boue!... O Isabelle, mon amour, ma vie, ma

femme! Morte, morte, morte!... Est-il possible?... Oh! Isabelle,

Isabelle, Isabelle!

Il se roulait par terre, en sanglotant. M. Manès l'exhortait, et

il vint doucement à bout de l'emmener hors de la chambre.

Vers midi, un valet qui tirait par la bride un grand cheval blanc

sortit de la Petite Écurie et traversa la cour pavée de briques,

où des lignes de pierre, en se croisant, dessinaient des carrés

inégaux. Ser Pistolese et Jacinto le regardaient venir à pas

lents, debout tous deux sous le fronton du Manège.

--Bien, parfait, mon garçon! dit le majordome. Marche encore un

peu plus doucement, de crainte de casser les œufs que tu as sous

les semelles... Voilà près d'une heure que je t'attends!

--Fallait-il donc partir le ventre vide? riposta Lucio, tout en

flattant de la main Barocco, le chien griffon de ser Pistolese.

--Bien, bien! murmura le gros homme... Tu es comme les nonnains

de Gênes, qui, après qu'elles sont revenues des étuves, demandent

à l'abbesse congé d'y aller... Il eût été décent aussi, dans une

telle circonstance, d'enlever de dessus ton épaule tes rubans

jaunes et tes cordons ferrés d'argent. Si vos habits de deuil ne

sont pas encore prêts, ce n'est pas une raison, néanmoins, pour

étaler de tels ornements!

--Allons, ne vous fâchez pas, messer Pistolese, dit Lucio.

--C'est bon, c'est bon! grommela le majordome; ne t'en va pas

flâner en route, tu entends... Voici les lettres pour Raguse, avec

la liste des commissions... Le cercueil de plomb tout pareil à

celui qu'on est allé chercher lundi... Et tu diras à la tourière

qui t'ouvrira chez les Barnabites, de porter ce pli aussitôt à Mme

la Supérieure... Je lui demande de nous prêter quelques vases et

des chandeliers... Tu passeras à l'archevêché... Ah! voici messer

Stepany.

L'aide-chimiste se montrait derrière la grille de la Vénerie,

accompagné du petit Thalès. Derrière eux, cinq ou six jardiniers

qui portaient des hottes pleines de roses, traversèrent la vaste

cour, en même temps que le père et le fils se dirigeaient vers ser

Pistolese.

--Ah! vous faites bien d'être exact, dit Stepany, en regardant à

sa montre. Je veux être damné, si je vous aurais attendu un quart

de seconde!... Eh bien, qu'a-t-on décidé?

--Il n'y aura pas d'embaumement, répondit Pistolese. Ce sont les

ordres du Grand-Duc.

--Et les obsèques, pour quel jour?

--Pour samedi, en même temps que celles du grand-duc Fédor et de

Mme Maria-Pia... Oui, oui! tous les trois en même temps... Ah!

pauvre Mme Isabelle!

--Ne comptez pas que je vais me soucier de ça! s'écria aigrement

Stepany. J'ai bien assez de mes propres affaires!... Je me suis

assez longtemps tracassé pour les autres. C'est fini! Je n'en veux

plus maintenant!... Voilà trois journées, poursuivit-il, oui!

trois journées entières que je perds, et qui m'en saura gré,

monsieur?... On m'envoie à Raguse, on dispose de moi, on me tire à

_hue_ et à _dia_! on fait de moi une bête de somme! Depuis lundi,

je n'ai pas eu le temps de déjeuner, ma parole!... Ah! Thalès...

Rêvez-vous, Thalès?

L'enfant se retourna précipitamment, et il demeurait immobile, les

yeux baissés, en face de son père.

--Allons, approchez-vous, Thalès, reprit Stepany. Je n'ai pas pu,

hier ni aujourd'hui, vous faire répéter vos leçons, et vous en

aurez profité pour paresser tout votre soûl... Venez ici que je

vous interroge, puisque c'est le seul instant, vraisemblablement,

dont je pourrai disposer aujourd'hui!

--Allons, approche, mon petit homme, n'aie pas peur! dit messer

Pistolese.

--Donnez-moi votre livre... Bien!... Ah! ah!... Votre

_Physiologie_... Nous en sommes, si je ne me trompe, aux éléments

organiques accessoires des corps vivants, c'est-à-dire à ceux

dont la présence ne peut être constatée que dans un petit nombre

d'êtres, sans préjudice, bien entendu, des quatorze principes

élémentaires essentiels des êtres vivants actuels, tels que le

carbone, l'oxygène, l'hydrogène, l'azote ou nitrogène, le soufre,

etc... Attention! Répondez maintenant... Où trouve-t-on l'iode et

le brome, Thalès?

--On trouve l'iode et le brome chez les animaux marins et les

plantes.

--Bien!... Et où trouve-t-on le rubidium?

--Le rubidium... Dans certaines plantes (café et thé) et dans les

coquilles marines. Le cérium se rencontre aussi dans ces dernières

(les huîtres).

--Pouah! exclama Pistolese... Comment dites-vous ce mot-là? Quelle

saleté est-ce là?... Bien sûr, je ne mangerai plus d'huîtres!

--Laissez-moi donc continuer! dit Stepany. Vous confondez sans

doute le cérium avec le cérumen, ser Pistolese... Thalès, où

trouve-t-on l'arsenic?

--L'arsenic... hésita l'enfant... L'arsenic... Dans les céréales,

par conséquent, aussi dans le sang de l'homme.

--Allons, qu'est-ce que cela veut dire? Faites donc attention,

Thalès... Vous voulez donc nous empoisonner!... On trouve

l'arsenic, monsieur, dans les tissus des arsenicophages... C'est

le manganèse, monsieur, qu'on trouve dans les céréales, par

conséquent, aussi dans le sang de l'homme, puis chez des animaux

marins de différentes espèces... La pinne, monsieur, par exemple,

accumule du manganèse, dans son organe de Bojanus.

--Fi donc! s'écria Pistolese... Vous avez tort d'apprendre à

l'enfant ces choses-là. Il ne saura le mal que trop tôt!

--Êtes-vous fou? repartit le chimiste. Ne connaissez-vous pas les

pinnes marines?... A Stagno justement, on en pêche qui donnent des

perles de couleur plombée, avec cette espèce de soie, que l'on

met en œuvre, dans certains villages... Bien! Maintenant, Thalès,

dites-moi ce que l'on remarque, à propos des pierres et des roches.

--Je n'ai pas étudié ça, répondit l'enfant. Ma leçon n'allait pas

jusque-là.

--Eh bien, monsieur, c'est que les principes élémentaires

minéraux les plus répandus dans la nature sont aussi ceux que

l'on rencontre le plus fréquemment chez les êtres vivants. Il y

a dans votre corps, Thalès, comme dans celui de ser Pistolese

ou du grand-duc Fédor décédé, les mêmes éléments, qui, à l'état

de roches et de cristaux, constituent l'écorce terrestre.

Chimiquement, monsieur, vous ne valez pas mieux, vous êtes

sur la même ligne que le talc, le sel gemme, la houille, le

gypse, la silice... Même l'argile, la simple argile, contient

de l'aluminium, et il n'y en a pas en vous, Thalès, continua

Stepany, d'un ton sévère et triomphant à la fois. On pourrait

vous décomposer dans toutes les cornues de l'univers, qu'on ne

tirerait pas de vous une seule parcelle de ce métal... C'est bien!

allez-vous-en maintenant... Je vous permets, pour aujourd'hui, de

descendre jusqu'à Sabioneira-le-Bas, mais ne vous éloignez pas,

monsieur... Vous pourrez ramasser bien sagement des coquilles,

au bord de la mer, pour enrichir votre petite collection

conchyliologique.

--Et surtout, dit Lucio en se mettant en selle, qu'il n'aille pas

du côté de Torre-Arza!... Il y a là ces Zingari, vous savez, les

amis de ser Giano, ceux que Sa Grâce la princesse Josine a fait

venir une fois, avec leurs ours.

Il s'arrêta, bouche béante, puis une exclamation lui échappa,

tandis que les autres se détournaient, pour voir ce qui causait

son ébahissement. Alors, tous quatre demeurèrent immobiles. Giano

venait de déboucher du portique de pierre à colonnes rustiques,

qui donne accès dans la cour, et il passait le long des écuries,

au milieu des aboiements, des cris, des bonds joyeux de Barocco.

Il était pâle, en manteau rouge et toque rouge de Morlach; il

marchait d'un pas rapide, et, de loin, sans s'arrêter, il salua

ser Pistolese, de la main. Il disparut par la porte du Chenil.

--Ici, Barocco! cria Pistolese... Barocco, Barocco, ici!... Eh

bien, que dites-vous de ça?

--Par la mort que nous devons un jour, dit Lucio, c'était ser

Gianettino lui-même!

--Il venait du palais, reprit Jacinto. Sans doute, il aura voulu

voir une dernière fois feu Son Altesse le grand-duc Fédor, qui

était son père, après tout.

--Pauvre messer Giano! fit Lucio... Vous savez que, depuis le

duel, il s'est retiré à Podgor.

--Qui? lui! s'écria Stepany. C'est à Stagno qu'il s'est logé, chez

je ne sais lequel de ses compères.

Le gros majordome hocha la tête:

--Bah! à Podgor ou à Stagno, je voudrais le voir moins près

d'ici!... Il n'est pas homme à laisser son fiel lui rancir

longtemps au cœur; il l'a bien prouvé dans sa première affaire,

avec ce pauvre Cirillo; et Monseigneur, à tort ou à raison, l'a

grandement offensé... Dieu me garde de qui je me fie, disait

saint Bernardin de Feltre... Rousseau, mauvais poil! c'est le

proverbe... Rappelez-vous ce que je dis là!...

Une foule immense couvrait la plaine, dans la matinée du samedi,

quand le cortège des funérailles se mit en marche. Jusque de

Zara, du Montenegro et des bouches de Cattaro, il était venu

des Morlachs. Les lourds chariots peints, dételés, encombraient

la plage, au pied des murailles, et quantité de barques et de

trébacs, dont plusieurs portaient à leurs voiles des bandes

noires, en signe de deuil, ne cessaient encore d'aborder. Tout à

coup, au travers des arbres, de grands panaches de plumes noires

apparurent. C'était le premier char funèbre qui s'engageait dans

l'avenue. Alors, les femmes brisèrent contre terre, par centaines,

des vases d'argile, qu'elles avaient eu soin d'apporter.

Mais le cortège s'avançait avec lenteur. Il fut longtemps à sortir

du parc et à déboucher dans la plaine.

En tête, marchaient les acolytes, porte-encensoirs,

porte-flambeaux, porte-clochettes, qui précédaient une haute

croix de vermeil. Deux files de prêtres en surplis, amenés la

veille de Raguse par Mgr Colloredo, venaient en avant du premier

cercueil, couvert d'une toile d'or noire, et que traînaient six

chevaux noirs caparaçonnés. Le cercueil du grand-duc Fédor passa

ensuite, élevé sur un chariot d'armes et seul au milieu d'un large

intervalle. On se montrait les six piqueurs marchant auprès des

chevaux, les roues à rayons d'or flamboyants, avec l'aigle de

Russie à deux têtes qui couronnait le chariot.

Puis, défilèrent sous leurs voiles blancs, les Religieuses

de Sant'Orsola. Il se fit une poussée dans la foule; des

cris douloureux s'élevèrent: et, au milieu des femmes de la

Grande-Duchesse, sur un chariot tout couvert de fleurs, on aperçut

le cercueil d'Isabelle. Alors, s'exhala comme un grand sanglot;

des allées avoisinantes, la multitude se dégorgeait; et pêle-mêle

avec les carrosses de deuil et les serviteurs de Sabioneira,

la masse entière des Morlachs suivit le cortège funéraire. Il

s'allongeait, en serpentant et par colonnes inégales, sur la vaste

lande. Le vent sifflait; de maigres brins de thym frissonnaient

à ras du plateau, d'où l'on découvrait la mer. Les flots couleur

d'ardoise clapotaient, et l'œil se fatiguait sur cette plaine

aride, tachetée d'écume çà et là.

Mais, au pied de la haute montagne, les chars funèbres

s'arrêtèrent. On en retira les cercueils, et le convoi s'engagea

sur la roide corniche en zigzag taillée le long du mur de roche.

La Jagodna mugissait au-dessous avec un fracas épouvantable.

Sept ou huit ruisseaux, s'y précipitant par cascades du haut

des rochers, emplissaient l'étroit défilé de tumulte, de fumée,

d'écume. D'énormes blocs pendaient de tous côtés; des corbeaux

s'envolaient en croassant. Puis, à travers les chênes rabougris,

des coupoles dorées se levèrent. C'étaient les dômes à la russe de

la chapelle sépulcrale, bâtie par le grand-duc Fédor, au sommet de

l'escarpement le plus effroyable de ces montagnes.

Une foule de femmes et de Morlachs, dont les cierges tachaient

le jour comme de milliers de larmes jaunes, se pressaient déjà

sur l'esplanade. Par le porche béant, l'on voyait, au fond,

l'iconostase resplendissante; et toute la cérémonie, s'engouffrant

dans la petite église, s'y rangea sur les galeries, le long du

chœur et dans la nef, où les deux cercueils d'Isabelle et de

Maria-Pia reposaient sous un dôme ardent, composé de treize

hauts clochers. La bière du grand-duc Fédor demeurait exposée à

l'entrée.

Une porte s'ouvrit au fond du chœur, et de derrière l'iconostase,

on vit s'avancer, à pas comptés, la longue file des acolytes, puis

les ecclésiastiques en surplis, que suivaient les deux prélats,

côte à côte. Mgr Colloredo, la crosse à la main, portait la chape

lugubre, avec la mitre de toile d'argent, et José-Maria, le

célébrant, se montrait revêtu d'une chasuble et d'ornements noirs.

L'autel était dressé devant la chapelle ardente. L'archevêque de

Myre en monta les degrés lentement. Ses mains tremblaient; ses

yeux, ternes et hagards, semblaient ne rien voir; la crainte,

l'angoisse, le désespoir, une amertume d'âme extrême étaient

peints sombrement sur son visage; et il se tenait tout debout,

immobile, le front incliné. Mais Mgr Colloredo se leva, et,

pâlissant un peu, il vint à l'angle de l'autel:

--Allons, commencez! fit-il à voix basse... Rappelez-vous ce que

vous m'avez promis tout à l'heure.

--Ayez pitié de moi, Monseigneur!

--Vos scrupules, dit Colloredo, ne sont rien qu'un piège du

démon... Accomplissez la pénitence que j'ai été contraint de vous

imposer!

--Je ne puis... Non, non, non... je ne puis!

--Obéissez! reprit l'archevêque de Raguse. Dites la messe, je vous

l'ordonne!

--Une profanation! dit José-Maria.

--Non, mon frère, une expiation!

--Je serai sacrilège, si j'obéis.

--Vous résisterez à Dieu même qui vous parle par ma bouche, si

vous n'obéissez pas!... Commencez, allons, mon cher frère... Ne

donnez pas de scandale à tout ce peuple...

--Vous me désespérez, Monseigneur.

--Non, je vous sauve de vous-même.

--Ma conscience me le défend.

--Votre conscience est soumise aux volontés de l'Église.

José-Maria frémissait. Il se mordait la lèvre en haletant. Puis,

soudain, d'une voix stridente:

--L'Église, exclama-t-il, Monseigneur, n'est que l'assemblée des

fidèles. C'est à eux que j'en vais appeler!

Alors, se tournant du haut des degrés vers la multitude

agenouillée, et au milieu du morne silence:

--Mes frères, dit-il, priez pour moi! Les doutes m'assaillent

comme des démons; je suis en état de péché mortel. Comment

oserais-je, ainsi tourmenté, offrir à Dieu le saint sacrifice, qui

veut, pour être célébré, une âme tranquille et un cœur pur?

Et descendant les marches d'un pas chancelant, il passa devant Mgr

de Raguse stupéfait, et disparut dans l'iconostase.

Une rumeur confuse s'éleva, et le tumulte allait grandir, quand,

soudain, Mgr Colloredo monta les marches de l'autel, et l'orgue,

sur un signe impérieux, entonna la messe funèbre. Tous se

rassirent, et la cérémonie s'acheva ensuite paisiblement.

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 22 / 33 段