Tatiana, en souriant. Je vous reconnais là, monsieur Manès.
Vous m'exilez, et vous aviez recommandé que l'on se tût sur ces
arrivées... Au reste, l'on eût dit, aujourd'hui, que tout le monde
me fuyait. C'est à grand'peine que j'arrachais quelques paroles à
ceux qui n'ont pu m'éviter.
--Eh bien, oui! repartit le savant, vous avez besoin de solitude.
Les forêts de Giunta di Doli vous vaudront mieux que Sabioneira...
Faut-il vous rappeler combien, hier, vous vous êtes trouvée
souffrante, à la suite de votre visite de la veille à Sant'Orsola!
Et à ce propos, chère enfant, avez-vous pris votre potion et bien
suivi toutes mes prescriptions?
--Non, ma foi! répondit Tatiana, je l'ai oublié tout à fait.
Allons, bon Manès, ne me grondez pas!... Vous me croirez si vous
voulez, mon frère, continua l'aveugle, mais je suis follement gaie
ce soir. J'ai dans l'esprit je ne sais quoi de si serein et de
si joyeux, que tous ces hurlements du bora ne me font l'effet...
devinez!... que d'un orchestre pour une fête... Voyez! j'ai voulu
qu'on me parât, moi qui ne porte guère de bijoux.
--Oui, oui, c'est bon, c'est bon! dit Manès, mais vous partez
demain, à l'aube, et il est grand temps, chère enfant, que vous
alliez prendre du repos.
--Oh! je ne partirai qu'à une condition, répliqua l'aveugle. Si
vous ne me promettez pas de faire, cette fois, ce que je veux,
entendez-vous, monsieur Manès? je reste à Sabioneira.
--Et que désire Votre Grâce?
--Eh bien, puisque Nicolas Semenovitch va passer plusieurs jours
ici, n'est-il pas juste qu'il m'en donne un tout au moins,
ainsi que Mgr Colloredo?... Ce dernier m'a fort négligée durant
son premier séjour, et j'entends m'en plaindre à lui-même.
Arrangez-vous donc, monsieur Manès, pour me les amener tous deux
à Giunta di Doli... Et maintenant, adieu, messieurs, reprit
l'aveugle. Donnez-moi votre bras, bon Manès.
Tous deux sortirent, et il y eut quelques instants de profond
silence, tandis que Jacinto, avec des valets, s'occupait de
renouveler ceux des flambeaux qui étaient consumés.
--Que Monseigneur m'excuse, souffla tout bas le petit abbé
Lancelot en s'approchant de Floris, à pas muets. Je dois le
prévenir, au cas où il attendrait les princesses, pour donner
l'eau bénite avec elles, que Leurs Grâces, vraisemblablement,
ne pourront pas venir ce soir. Nous avons même été inquiets un
moment, poursuivit l'abbé, au sujet de ma charmante élève, la
princesse Josine. On aurait dit qu'elle avait le délire... Elle
a voulu s'agenouiller devant Mme Isabelle. Elle lui demandait
pardon, comme si elle eût commis un crime. Ensuite elle a versé
beaucoup de larmes... Qui aurait cru que cette chère enfant se fût
tellement attachée à Mgr le grand-duc Fédor, qu'elle ne voyait
presque jamais?
Le Grand-Duc demeurait immobile; puis, enfin, élevant la voix:
--Messieurs, dit-il, bonne nuit!... Que chacun de vous dispose de
son temps jusqu'à demain... Vous pouvez vous retirer aussi, pappas
Nicanor. Je resterai seul auprès de mon père.
Tous, en passant, saluèrent Floris d'une profonde révérence, et
quand le pope eut disparu le dernier, emportant les patères d'eau
bénite, la salle demeura vide. Les cierges brûlaient à grosses
larmes, sur les herses de bois d'ébène. Parfois, un coup de vent
plus brusque faisait frissonner à la fois, leurs mille flammes
inquiètes, et l'on voyait s'effeuiller soudain les grandes roses
dont les pétales parsemaient les carreaux de marbre jaune et noir.
Un vase plein d'encens fumait. Par moments, quelque chauve-souris,
entrée sans doute au crépuscule, ou bien gîtée en cette pièce
abandonnée, s'élançait, décrivait dans son vol, deux ou trois
rapides crochets, puis se précipitait au milieu des cierges.
On entendait comme un crépitement, et l'oiseau, lourdement,
retombait. Quatre ou cinq, brûlées de la sorte, sautelaient
sur les dalles de marbre, tout à l'entour du catafalque, avec
de petits bruits inquiétants. Au dehors, la furie de l'ouragan
redoublait; la mer bouleversée mugissait; la tourmente assaillait,
en ce moment, les roches au sommet desquelles la salle est bâtie.
--Holà! quelqu'un! cria Floris.
Un valet parut aussitôt.
--Viens ici, dit le Grand-Duc, écoute!... Ah! c'est toi qui es
entré à mon service, ces jours derniers. N'es-tu pas le fils de
la Tonina?... N'importe, d'ailleurs! écoute... Va prévenir la
princesse Josine... Non, doucement! Tu diras à celle de ses femmes
qui viendra t'ouvrir, entends-tu? que quelqu'un qui est dans cette
salle prie Sa Grâce de s'y rendre un moment... Oui! que quelqu'un
voudrait lui dire un mot, et qu'on attend ici son bon plaisir...
Sans me nommer, sans nommer personne, comprends-tu?... Puis, va te
mettre au lit, mon enfant. Ton service sera fini.
Floris revint au pied du cercueil, et en se parlant à lui-même:
--Elle n'a rien dit, mais elle a été sur le point de tout dire...
Ils ne l'ont pas comprise aujourd'hui, mais ils la comprendraient
demain... Eh bien, que faire à cela? Ne faut-il pas que je
m'habitue à ces angoisses et à ces remords? Cette vie n'est-elle
pas la mienne désormais?... Le crime une fois accompli, la
souillure devient ineffaçable. Aucune heure ne s'abolit. Toutes
portent leurs fruits, quels qu'ils soient... Oh! maintenant, adieu
pour toujours, la sereine tranquillité! adieu le contentement du
cœur! adieu les rires, et les fêtes, et l'ambition! Je suis comme
un homme enchaîné dans une cave pleine de poudre, et qui a, de
ses propres mains, allumé la torche fatale, qu'il voit brûler
sans pouvoir l'éteindre!... Que vais-je lui dire? Que je maudis
ma jouissance évanouie, abhorrée... Ah! c'est avant de commettre
le crime que j'aurais dû le détester; mais tant que la chair
est superbe, aucune réprobation ne peut dominer son ardeur, ni
maîtriser son violent désir... Oui! mieux vaut en finir d'un seul
coup, la supplier, la conjurer... Quel est ce bruit? fit-il, en
tressaillant... Rien! quelque boiserie qui craque... Les morts
ne se relèvent point... C'est cette action qui me bouleverse
entièrement... Se peut-il que je l'aie commise!
Un pas léger frôla les dalles, et le Grand-Duc, se détournant,
vit Josine. Toute pâle, en noirs habits de deuil, elle se tenait
arrêtée dans l'ombre d'une des colonnes; et ses prunelles
parcouraient la vaste salle. De profonds cercles bleus entouraient
ses yeux sanglants, trempés de larmes; sa bouche, un peu
entr'ouverte, lui donnait un air indéfinissable de langueur et de
désespoir. Elle aperçut Floris et jeta un cri.
--Hé quoi, Josine, je vous fais peur!
Elle tremblait de tous ses membres, en le regardant avec
épouvante. Il avança d'un pas vers la princesse.
--Allez-vous-en! cria-t-elle; laissez-moi!... Quoi! encore quelque
perfidie!... Allez-vous-en!... J'ai horreur de vous voir!
--Au nom de Dieu, dit-il, écoutez-moi.
--Va-t'en, va-t'en! reprit Josine, va-t'en, lâche!... Pourquoi me
tends-tu ce piège nouveau? Qu'espères-tu? Que me veux-tu?
--Josine, par pitié...
--Que me veux-tu? répéta-t-elle. Je n'ai plus d'honneur que tu
puisses me ravir... Ah! malheureuse! Souillée, perdue, déshonorée
par ce boucher!
--Plus bas! plus bas! dit-il. Oh! prenez garde!
--Tant qu'il me restera un souffle, poursuivit-elle, tant que
j'aurai une parole à mon service, je crierai vengeance contre
toi... Immonde, incestueux scélérat!... Ah! je deviendrai folle de
douleur... Être la proie de ce laquais, de ce goujat!
--Allez, je le sais trop, dit Floris, j'ai mérité les plus amères
paroles... Pourtant, s'il est quelque expiation...
--Une expiation! s'écria-t-elle. Quelle expiation pourrais-tu
m'offrir?... Infâme voleur, regarde-moi! Regarde le spectre de
ce que j'étais, et de ce que tu as flétri... Ah! Dieu! quelle
misérable chose cet homme a faite de moi!... Maintenant, où aller?
où me réfugier? Puis-je vivre encore dans le même air, sous le
même toit qu'Isabelle?... O Isabelle, chère sœur, à qui j'ose à
peine penser! Combien cet infâme te trompe!... Par le ciel, elle
saura tout!
--Ne fais pas cela! dit Floris. Oh! s'il te reste quelque pitié,
ne parle pas, ensevelis ce crime!... Pas à Isabelle! Tais-toi!
Josine eut un rire sauvage:
--Il y a donc encore dans ton cœur une place qui n'est pas de
pierre... Mais non, hypocrite, tu mens!... O bonne sœur, liée à
un tel scélérat!... Un scélérat!... un scélérat!... Je le crierai
devant toute la terre. Je te ferai connaître... A moi! à moi!
--Tais-toi, Josine, tais-toi...
--Lâche, tu trembles à présent... Tu n'as pas, pour regarder
en face tes actions, la moitié du courage que tu as pour les
commettre... O lâche, ô misérable... aussi dégradé que la boue!...
Le crime dont tu t'es souillé... Je ne m'inquiète pas de tes
prières!... Oui, c'est cela! Porte ta main sur moi, bâillonne-moi,
étrangle-moi, tue-moi!... Ah! comme je voudrais mourir!
Elle poussa un râle étouffé, puis se laissa tomber défaillante,
sur l'une des marches de l'estrade. Elle sanglotait tout bas,
affaissée dans ses longs vêtements noirs, le front posé entre les
genoux; et ses cheveux dénoués qui pendaient, balayaient le pavé
comme un voile... Le vase d'argent fumait toujours; au sommet du
catafalque, le mort souriait de son sourire amer; Floris éperdu
se taisait. Confusément, comme en un rêve affreux, il voyait,
au-dessus de sa tête, étinceler les faces horribles des Méduses
sculptées aux caissons du plafond, et qui, furieuses, le front
ridé et la bouche vociférante, avaient l'air de lui crier son
crime. Il reprit, enfin, d'une voix très basse:
--Toute l'horreur, tout le mépris que me lancent vos malédictions,
je les éprouve envers moi... Je n'ai pas même pour pallier mon
crime, la vulgaire excuse d'avoir ignoré les malheurs qu'il devait
produire. Pendant des jours, pendant des nuits silencieuses,
j'avais pesé au fond de mon âme, tout ce que cet attentat ferait
naître: la honte, les larmes, l'opprobre, le repentir, le dégoût
mortel!... Ah! j'ai souffert cruellement! Vos yeux hantaient mes
veilles et mon sommeil... J'ai lutté pour vaincre mon désir; mais
à mesure que le remords et la froide raison l'étouffaient, on
eût dit qu'un impur démon se plaisait à le rallumer... Grâce!...
pitié, pitié, Josine!... Si j'ai péché, ce sont vos yeux qui m'ont
tendu le piège fatal... Accusez votre forme charmante, le délire,
la fascination qui m'aveugla. J'ai été provoqué à la faute par
votre beauté.
--Tu as été provoqué, dit l'enfant, par ton infamie et par ta
luxure!
--Je vous aimais, murmura-t-il, frémissant.
--Et moi, je te hais, dit Josine.
Il s'affaissa sur les genoux, et tirant de son sein un poignard:
--Si tu me hais, tiens, frappe! dit Floris. Finis mes misères avec
ma vie. J'offre ma poitrine au coup mortel, et je te demande la
mort, comme une grâce.
--Debout, dit-elle, debout, hypocrite! Tu sais bien que je ne puis
être ton bourreau.
--Veux-tu que je meure? poursuivit Floris. Tu es la maîtresse de
ma vie... Oui, un seul mot de toi, et je me tue, cette nuit même!
--Laisse-moi, laisse-moi!... Va-t'en!
--Ah! dit Floris, votre pardon! Accordez-moi d'abord votre
pardon!... Que mon repentir vous désarme!
--Ton repentir d'une heure, d'un instant!
--Non, mais le remords, qui, toute ma vie, lavera mon âme de
larmes!
Elle demeurait sans répondre, farouche, le visage fixe.
--Mon offense a duré un moment, continua Floris. Et il y a des
milliers de moments où je ne l'avais pas commise, et tu auras de
longues années pour l'oublier... Et pourtant, je souhaiterais que
le premier berceau où l'on m'a couché fût devenu ma tombe!
--Vous auriez été plus heureux! dit Josine. Et pour moi, oh!
quelle différence! Ma paix, mon honneur, ma dot virginale, je les
posséderais encore... Que Dieu me venge, à proportion de l'infamie
de ton forfait!
--Tu ne peux être trop cruelle, dit Floris. Oh! aide-moi à
détester mon crime!... Mon cœur se brise, en y songeant.
--Qu'il ne se brise pas encore, dit Josine, mais qu'un chagrin
éternel le consume! Puisse-t-il ne plus trouver de joie sur cette
terre! Puisses-tu souhaiter la mort et désespérer de l'obtenir!...
Que tous tes plaisirs se flétrissent! Que tous ceux que tu aimes
t'abandonnent!... Et demeure seul et désolé, sans courage pour
mourir, sans force pour vivre!
--Dieu entend tes prières, âme offensée, et s'il me frappe, je
dirai qu'il est juste...
--Vois ce que tu as fait de moi!... Rappelle-toi ce que
j'étais, gaie, souriante, heureuse, innocente... Et maintenant,
la mendiante des routes, la fille du plus pauvre pêcheur me
trouverait si misérable, qu'elle m'accorderait sa pitié!
--Quel chevrier voudrait être Floris, le grand-duc Floris de
Russie, à condition d'avoir dans sa poitrine un cœur aussi
angoissé que le mien? Oh! impose-moi, pour mon crime, le châtiment
le plus cruel, le plus terrible, et je bénirai ta douceur!
--En plein bonheur, dit-elle, et d'un seul coup, ma vie entière
est détruite... Je ne puis plus habiter, désormais, qu'avec le
deuil, la honte, le désespoir. Ce sont les compagnons que Floris
m'a donnés, et qui me suivront jusqu'à mon tombeau!
--Après avoir tant souffert, reprit-il, de la pauvreté et de la
bassesse, je rencontre la pire souffrance, au milieu même du
bonheur. J'étais écrasé sous le poids des misères communes à
tous, et je trouve plus lourd aujourd'hui, le fardeau de ma seule
misère!... Quel fruit maudit de la terre ai-je mangé? Quel poison
sorti de la mer ai-je bu?... Mais non, non! Mon cœur seul est
coupable! C'est lui qui a tout voulu et tout fait... O destinée!
Fatalité des hommes!
--Tu aurais dû me tuer! dit Josine. Au moins je serais morte
heureuse et pleine de tendresse pour toi, au lieu d'être
éternellement contrainte à te haïr.
--Oh! ne me hais pas! répondit Floris. Pardonne-moi!... Grâce!...
Pardonne!
Il tendait les deux mains vers l'enfant: sa poitrine se soulevait;
de grosses larmes roulaient dans ses yeux. Elle s'était dressée
et le considérait fixement. Ensuite, son regard s'adoucit, ses
longues paupières battirent.
--Serais-je donc tentée de me trahir moi-même? dit Josine.
--Non, mais d'accorder ta merci à mon sincère repentir.
--Puis-je oublier le crime, hélas!... et ma propre ruine?
--Que le crime soit flétri! dit-il, mais pardonne à celui qui le
déteste, autant que tu en as toi-même horreur.
--Maintenant, je suis ta victime, reprit-elle. Ce pardon me ferait
ta complice.
--Non, non!... Par pitié... Grâce! Pardonne!
Elle hocha la tête, et d'une voix lente:
--Que je voudrais connaître tes pensées!
--Elles ne sont que remords et tendresse.
--Mais si je cesse de poursuivre ma vengeance, si je fais la paix
avec toi, tu me mépriseras, dit Josine.
--Je te bénirai, repartit Floris. Oh! pardonne, pardonne, pardonne!
--Plus tard, peut-être, dit l'enfant.
--Mais puis-je espérer? demanda-t-il.
--Tous les hommes peuvent espérer, répliqua-t-elle.
--Oh! dit Floris, par grâce, accepte le baiser de mon repentir et
de ma tendresse. Le poids qui m'écrase le cœur me sera moins lourd
ensuite.
--Soit! dit-elle, puisque vous voilà si repentant.
Alors, Floris posa ses lèvres brûlantes sur le front pâle de
Josine; et, tout en émoi, face à face, ils fixaient l'un sur
l'autre des yeux profonds et pleins de langueur. Ils haletaient,
ils balbutiaient de trouble et de désolation; peu à peu, leurs
doigts se mêlèrent. Un vertige saisit Floris; et il couvrait de
baisers furieux le visage frémissant de Josine. Soudain, un grand
cri retentit: et tous deux, en se retournant terrifiés, virent, au
haut de l'escalier, une femme vêtue de blanc chanceler, s'abattre,
rouler avec un bruit affreux le long des marches, puis demeurer
gisante, au bas, sur le pavé de marbre.
--Isabelle! cria Josine.
Et comme si, derrière elle, eût grondé quelque effroyable tempête,
l'enfant se mit à fuir éperdument. Mais, dans son épouvante, elle
ne trouvait plus les portes que masquaient des lés de velours.
Tout à coup, elle se jeta derrière un des rideaux à crépines d'or,
poussa la fenêtre de la terrasse et, battue du vent, échevelée, se
sauva à travers les jardins, par l'escalier Sant'Isidoro.
Les flammes des cierges, en vacillant, s'éteignirent presque
toutes, sous le coup de vent impétueux qui entra par la fenêtre
ouverte, et de grands jets d'écume et d'eau de mer s'abattirent
sur les dalles, tandis que résonnait, au loin, un tapage de vitres
brisées. Floris, au pied de l'escalier, tenait entre ses bras
Isabelle, blême, raidie, les paupières entre-closes.
--Holà! cria-t-il, du secours!... Holà!
Sa voix se perdit dans l'ouragan et dans le tumulte des vagues.
--Ho! du secours!... Holà, quelqu'un!... Du secours!
Quatre ou cinq flambeaux palpitaient encore au fond de la
salle pleine d'ombre, que la rafale parcourait. Le ciel de
velours claquait au vent. Puis, un à un, les derniers cierges
s'éteignirent.
--A l'aide! reprit Le Grand-Duc. Holà! à l'aide!... Ah! qui est
là?... A moi!... à l'aide!
--Est-ce vous, Monseigneur? répondit la voix de Manès. Quelle
obscurité!... Que se passe-t-il?
--Vite, Manès, vite, vite!... Au nom du ciel!...
--Je ne distingue rien, Monseigneur... Qui a crié? J'ai entendu de
ma chambre... Écoutez... voici quelqu'un qui vient...
La tapisserie se releva, et trois ou quatre serviteurs, les yeux
écarquillés, apparurent. On distinguait derrière eux Jacinto, qui,
debout sur le seuil, élevait en l'air, d'un bras tremblant, une
petite lampe de cuivre.
--Des lumières! cria Manès... Qu'est-ce donc?... Que s'est-il
passé?... Quoi! Mme la Grande-Duchesse!
--Elle a fait un faux pas, dit Floris, en descendant cet escalier.
--Vite, au lit! qu'on la mette au lit!... Oh! un matelas pour la
transporter... Cours, Sander... Vite, un matelas!
--Ce n'est rien, n'est-ce pas, Manès?
--Comment êtes-vous, madame?... Elle ne m'entend pas. Toujours
évanouie!... Ah! voici les femmes de Sa Grâce?... Allons, Gina,
éclaire-moi!
--N'est-ce pas, ce n'est rien, Manès?
--Cours éveiller Stepany, Lucio! Dis-lui de m'apporter les fers
avec le paquet d'amadou... Plus près, la torche, plus près,
Gina... Elle a roulé du haut en bas, n'est-il pas vrai?
--Oui... Ce n'est rien, n'est-ce pas, Manès?
--L'enfant est perdu, mais il reste encore un espoir de la
sauver... Ah! voici la civière... Bien! posez-la dessus!...
Doucement, doucement... Là, là, doucement... Prenez garde!
Puis, comme les valets se mettaient en marche:
--Non, Monseigneur, restez ici.
--Je veux la suivre, dit le Grand-Duc.
--Non, Monseigneur, je vous en prie. Votre inquiétude et vos
angoisses risqueraient de m'ôter mon sang-froid. Votre vue
pourrait provoquer chez Mme la Grande-Duchesse une émotion
dangereuse... Je vous ferai prévenir dans un instant... Au lit, au
lit, au lit, vite au lit!
Tous disparurent. Un flambeau de résine, tombé par terre, et qui
brûlait en allongeant sur le pavé une tache rouge et fumeuse,
éclairait obscurément la salle. Le vent gonflait le lourd rideau
violet. Floris, d'un geste brusque, l'écarta, et il se trouva sur
la terrasse.
La rafale soufflait en foudre, la mer mugissait. Une vaste rougeur
boréale flottait derrière les nuées, et à cette lueur éparse,
on distinguait l'immense vallée des flots qui bouillonnait,
blanche d'écume. Par moments, la clameur redoublait. On entendait
des voix hautes et confuses, des râles, des clapotis; puis, un
prodigieux sifflement, tantôt rauque, tantôt aigu, qui ondulait
comme un dragon. De profondes détonations, telles que des coups
de canon, retentissaient au milieu du tumulte. C'était la mer qui
s'engouffrait, à travers les grilles, dans les longs souterrains
de roches qui s'ouvrent au bas de la falaise, et communiquent avec
les caves du palais. Alors, un sourd tremblement remuait l'antique
terrasse de marbre, jusque sous les pieds de Floris; l'énorme
écume noyait tout, et, en poussant un cri sauvage, le Grand-Duc se
renversait la face pour l'offrir aux crachats de la tempête.
--Souffle, ouragan, fais rage! s'écria-t-il... Mer rugissante,
lance tes vagues à l'assaut contre moi! Vent, emporte, balaye
dans l'air jusqu'au dernier atome de ce corps!... Ah! j'ai
assassiné la plus noble femme!... O Isabelle, comment ai-je pu
te méconnaître?... Voici que ta douce image m'apparaît sous les
traits de celle que j'ai tant aimée! Mon cœur se fond de désespoir
et de tendresse... En un moment, en un moment! Les portes obscures
du destin ont tourné sur un seul moment... Cela est-il possible?
Est-ce un rêve?... O Dieu, comme vous me châtiez à ma première
transgression, et à d'autres vous laissez le temps d'entasser
les crimes sur les crimes!... Mais, non, elle ne mourra pas!...
Oh! qu'elle vive, Dieu puissant! En échange de la chère vie
d'Isabelle, prenez la mienne, bien qu'elle ne la vaille pas!
S'il est au ciel une Ame paternelle qui ait pitié des misérables
hommes, c'est elle que j'invoque ici... Qu'Isabelle vive
seulement! Que ce ne soit pas moi qui la tue!... Grâce, grâce, ô
Père céleste!
Il tendait les mains vers les ténèbres. Une voix appela:
--Monseigneur!
--Qui va là?
--Monseigneur... monseigneur Floris.
--Ho! me voici... Eh bien, qu'est-ce? dit-il, en rentrant dans la
salle.
--Monseigneur, vite, vite, vite, venez vite! dit Mila qui se
précipita. La Grande-Duchesse se meurt!
L'horreur régnait dans la partie du palais qu'ils traversèrent.
Toutes les portes étaient ouvertes; et les valets, rassemblés
aux abords de l'appartement d'Isabelle, sur le palier du grand
escalier, bourdonnaient et se poussaient confusément les uns les
autres. Un profond silence s'établit, dès qu'on vit paraître
Floris. Et l'on n'entendit plus que la voix d'une des femmes de la
Grande-Duchesse, qui, accompagnée de Lucio, descendait le degré,
portant des deux mains un plat de cuivre, sur lequel gisait un
enfant mort, recouvert d'un linge sanglant.
--Holà! cria Floris, ouvrez!
L'antichambre était solitaire: rien qu'une femme, avec des fioles
et des lampes, qui y faisait chauffer quelque potion. M. Manès se
présenta à la rencontre du Grand-Duc:
--Ah! c'est vous, Monseigneur... Venez...
--Vous la sauverez, n'est-ce pas?
--Dieu peut faire un miracle! répondit Manès.
Floris entra, se soutenant à peine. La chambre était vide et
obscure. Deux ou trois bougies jaunes brûlaient au fond de
l'alcôve, sur l'archivolte de laquelle des Renommées tenaient une
couronne d'or. Soudain, il aperçut Isabelle. Un calme lugubre
était peint sur son visage décoloré; elle gardait les paupières
fermées. Le Grand-Duc s'affaissa par terre, auprès du lit, en
sanglotant.
--Est-ce vous, mon cher cœur? dit Isabelle. Ne pleurez pas! Tout
est bien arrangé de la sorte... Oh! je ne vous épiais pas; je
venais prier auprès du Grand-Duc...
Elle reprit au bout d'un long silence:
--Je vous ai bien aimé, mon cœur! Vous aussi, vous m'aimiez
autrefois... Nous aurions pourtant pu être heureux!... Vous
rappelez-vous le premier printemps que nous avons passé ici! Que
d'heures d'une tendresse bénie nous avons eues? Tout était plein
de fleurs et d'oiseaux; on entendait chanter les rossignols...
Hélas! les choses de ce monde s'évanouissent comme l'ombre...
--Tu vivras, dit Floris, tu vivras!
--O cher Floris, je vais mourir, dit-elle... Mais il me semble
cependant que je suis un peu soulagée... Ah! ce n'est pas si
difficile de mourir!... Pendant le court moment où je m'étais
assoupie, j'ai vu tout à l'heure ta chère mère, entourée d'une
splendeur céleste. Sa face rayonnait comme le soleil. Elle se
tenait sur une nuée, et de ses mains ouvertes il descendait vers
moi une pluie de rayons et de fleurs, tandis que la douceur de
ses yeux apaisait ma souffrance... Elle vient m'emmener, mon
Floris, et un jour nous serons tous réunis, loin de cette triste
terre, dans le Paradis!
--Tu vivras, tu vivras! répéta-t-il.