--Je l'ai manqué! exclama Giano, lançant son pistolet par terre.

Malédiction sur vos duels!... Et c'est moi, moi qui suis sûr de

toucher une baïoque à cinquante pas, c'est moi qui ai reçu du

plomb!... Malédiction! Est-ce qu'il n'a rien?

--Quoi! es-tu blessé? dit Angiulliero, qui accourut près du

sculpteur.

--Non! rien, rien, une égratignure. La balle m'a éraflé le

bras... Malédiction sur vos duels réglés!... Ainsi donc, voilà mon

salaire, pour l'affreux outrage que j'ai reçu!... Déshonoré et

blessé par surcroît!... C'est bien! je pars. Donne-moi ma cape,

Piero... Il faudra y pourvoir autrement.

--Tu ne saurais partir ainsi! répliqua le comte. On va querir un

chirurgien.

--Non, non, non, ce n'est rien, je te dis... J'ai des compères à

Stagno... Malédiction sur vos duels! Moi, moi, être blessé par un

homme à qui j'ai vu manquer des buts aussi larges qu'un porche

d'église!

Et se tournant vers le grand crucifix qui se dressait au milieu de

l'esplanade, Giano poursuivit, la toque à la main:

--O bon, juste et divin Seigneur, c'est toi, de qui la justice

est sans égale, que j'atteste et je prends à témoin de l'horrible

injure qui m'est faite! Tu sais que, jusqu'à ce jour, grâce à ta

toute-puissante protection, je n'en ai jamais supporté. Ne souffre

pas, ô vrai Fils de Dieu, si tu m'as reçu dans tes bonnes grâces,

que l'offense qu'on m'a infligée devant tes yeux, et sous l'arbre

saint où tu es cloué, demeure impunie.

Il marcha jusqu'à l'entrée du sentier; puis, se retournant, il

cria:

--Au revoir, mon frère!

--Messieurs, reprit alors le Grand-Duc, je vous remercie de votre

assistance. J'ai troublé votre fête, ce soir, mais l'occasion

était impérieuse. Il est des maux, vous le savez, qui exigent

le fer et le feu. Il me fallait faire ce que j'ai fait, ou bien

laisser s'accomplir un acte déshonorant pour ma maison... Si je

pouvais tout vous raconter, vous verriez avec quelle patience j'ai

supporté les insolences de cet homme... Je prends congé de vous,

maintenant. Sander, mène-moi à mon pavillon.

Floris se jeta sur son lit et s'endormit d'un pesant sommeil.

Il s'agitait, balbutiait; des gouttes de sueur lui roulaient

du front. Tout à coup, il se réveilla, en poussant un cri. Le

flambeau de cire, à son chevet, faisait vaciller de grandes ombres

sur les tapis bariolés, tendus tout autour de la chambre, et sur

les peaux de bêtes qui tapissaient le sol.

--Non! ce n'était qu'un rêve, dit-il, une monstrueuse

apparition... Est-ce Sander qui a crié, ou moi? Peut-être a-t-il

vu quelque chose... Sander! Sander! Holà!... Où est-il donc?

La pièce voisine se trouvait vide; Floris souleva une tapisserie.

Le grand air pur le frappa au visage.

La nuit était obscure et tranquille; pas une étoile ne brillait.

Bien qu'au loin tout se tînt immobile, on devinait, à une sorte

de confuse palpitation, la mer énorme sous la falaise; et de ses

profondeurs ténébreuses arrivait une haleine salée, avec un vague

murmure. Les pavillons faisaient des masses sombres, dans la nuit;

quelques fanaux les éclairaient, plantés en terre. Le Grand-Duc,

à pas lents, s'avança jusqu'à l'extrémité des roches, du côté de

Stagno. La vue plongeait de là sur une lande, triste, dévastée et

sauvage, où des flammes bleues, à ras du sol, jetaient une lueur

effrayante. C'étaient les tourbières de San-Cosimo, que la foudre

avait allumées, et qui brûlaient depuis deux ans, d'un feu solide,

tout mêlé de fumée et d'éclairs, et qu'on voyait dès le soleil

couché.

Mais Floris, en se détournant, aperçut une lumière rougeâtre, qui

s'échappait de l'un des pavillons. Dressé sous un cyprès colossal,

vis-à-vis de la croix de pierre, une torche en éclairait l'entrée;

et à son perron bariolé, à ses bandes alternées jaunes et vertes,

aux étendards qui le pavoisaient, le Grand-Duc, aussitôt, le

reconnut. C'était là que dormait Josine.

--Je veux la voir, pensa-t-il, m'expliquer sur l'heure avec

elle... Il suffira de réveiller Barberine, qui m'introduira...

Mais où est Sander? C'est étrange!

Il poussa un éclat de rire:

--Si Barberine est où est Sander!... Pourquoi non? Je sais qu'il

tâchait d'obtenir les bonnes grâces de la donzelle. Leur accord

aura été conclu... Oui, c'est cela! Josine est seule.

Il tressaillit, et ses yeux béants restaient attachés sur la lampe

du pavillon.

--Seule! murmura-t-il... Seule!... Quelle pensée ce mot

éveille-t-il en moi? Si cette pensée est coupable, d'où vient que

jamais, jusqu'à présent, elle ne m'avait induit au mal? J'ai vu

cent fois Josine, seul à seul... Si elle est innocente, pourquoi

mon sang bout-il dans mes veines, comme une lave? pourquoi mon

cœur impétueux heurte-t-il ma poitrine haletante?

Alors, à travers la nuit humide, le Grand-Duc aperçut venir un

pâle météore errant, sorti des boues empestées de Stagno, ou de

quelque cimetière. Il demeura comme suspendu aux rameaux touffus

d'un cyprès, et sa flamme aiguë se tordait, en répandant une lueur

sulfureuse. Floris le regardait fixement.

--Mes cheveux se dressent, dit-il; je ne sais quelle horreur glace

mes os... Est-ce une face que je vois grimacer, dans ce cercle de

blanche lumière?... Va-t'en, va-t'en, démon livide!... Tu souris

silencieusement, et de tes yeux verts et bizarres, tu sembles

m'indiquer le chemin... Non, non, non, je ne veux pas!... Pour

un souffle, un plaisir si court, la palpitation d'un moment!...

Elle doit m'être doublement sacrée: d'abord, je suis son parent

et son protecteur; ensuite, qui me l'a confiée, si ce n'est celle

même à qui j'ai juré fidélité?... Une enfant dont on me nomme le

frère!... Oh! cette action soulèverait jusqu'aux pierres des murs

contre moi. Comme un cancer hideux, elle rongerait l'honneur,

la foi, l'estime, la dignité, tout ce qui fait la vie noble et

précieuse. Elle installerait à mon foyer, à ma table, dans mes

pensées, au centre même de mon âme, un spectre éternel!

Il reprit, au bout d'un long silence:

--Et cependant, non, non, je le sens, je ne puis renoncer à

elle... Que de fois, lorsque ni le lieu, ni l'occasion ne

s'offraient alors, mon imagination enflammée a pris plaisir à les

créer!... Si je ne la possède pas... Mais je la perds, si je la

possède!... Que ferai-je? Le cœur me défaut. Ah! serais-je assez

insensé pour souiller, pour déshonorer celle que j'aime, et pour

me faire à moi-même un si grand mal?... Laisse cette enfant,

misérable! Épargne-la, puisque tu prétends l'aimer... Mais, quoi!

ne puis-je donc, sans crime, lui parler, la voir seule quelques

instants, et lui expliquer ma conduite?

Il baissa la tête, et, tout frémissant, il restait les yeux fixés

sur le sol; puis, soudain, arrachant la torche du bras de fer où

elle brûlait, il l'éteignit sous son talon, et vint coller son

oreille aux tentures.

--Oui, tout au moins la voir, lui parler!... Le pire sera des

reproches, quelques larmes peut-être qu'elle versera... Arrière,

craintes puériles!

Et gravissant les marches d'un pas rapide, le Grand-Duc poussa la

porte, disparut.

Aux premières lueurs de l'aube, comme il ne se trouvait encore sur

l'esplanade que quatre ou cinq valets de meute, avec leurs cors

et leurs épieux, un courrier arriva au galop, envoyé par Vassili

Manès:--Mort et deuil! mort et deuil! criait cet homme. Toutes

les fêtes sont finies! Nous sommes en deuil pour longtemps... Et

courant sonner à toute volée la grosse cloche des cuisines, tandis

qu'au milieu de la brume, les chiens hurlaient lamentablement, le

messager eut bientôt fait de rassembler autour de lui la plupart

des chasseurs et des dames, qui apprirent ainsi la nouvelle. Le

grand-duc Fédor était mort, cette nuit même, à deux heures.

--A deux heures... répéta lentement le jeune comte Angiulliero...

J'ai entendu un cri... C'est étrange!

--Et de plus, reprit le messager, M. Manès a donné l'ordre à tous

les Morlachs, jardiniers, serviteurs, officiers du palais, qu'on

cachât cette mort, durant quelques jours, à Sa Grâce Tatiana, à

cause de la maladie dont il la soigne... Vous voilà prévenus, très

nobles hôtes. Le seigneur Vassili vous dira mieux ses raisons, dès

votre retour au palais.

Tout le jour, ce ne fut, à Sabioneira, que rumeur, désordre, et

fracas de gens qui repartaient, à peine arrivés de Stagno. La

double catastrophe qui terminait les fêtes fournissait ample

matière aux propos: et hâtés de s'en retourner, chacun, hommes

et femmes, s'entassait, sans choix, dans les berlines et les

carrosses du palais que, par l'ordre de M. Manès, ser Pistolese

avait mis à leur disposition. La débandade fut générale. Sept ou

huit invités, au plus, demeurèrent à Sabioneira, et se trouvèrent

au dîner, que l'on servit sur les six heures, à bas bruit,

dans la Galerie-Verte. Le commencement du repas fut silencieux

et contraint. Tous les yeux s'attachaient sur le docteur Ulm,

qui, partant le lendemain, de grand matin, était venu dormir

au palais. Ce fut lui qui, par ses propos, se mit à réveiller

les convives; et l'entretien s'échauffant peu à peu, ce tendre

et reconnaissant ami narra si plaisamment divers contes des

bizarreries du grand-duc Fédor, que les voilà tous aux éclats de

rire. Passés dans le salon voisin, le docteur se mit à faire un

brelan avec le vieux Stankovitch et messer della Mammana, en sorte

que l'appartement fut bientôt rempli de tables de jeu, et que la

soirée s'acheva aussi gaiement qu'elle avait été morne au début.

Isabelle avait dîné seule, après avoir passé l'après-midi en

compagnie de Tatiana, assez souffrante ce jour-là. Par deux

fois, au sortir de table, la Grande-Duchesse envoya demander si

Monseigneur était rentré, et toujours réponse que non. Inquiète

de l'absence prolongée de Floris, bien qu'elle le crût chez son

père, Isabelle dit à Gina de l'accompagner avec un flambeau,

et elle descendit elle-même à l'appartement du Grand-Duc.

L'antichambre, le cabinet des Bustes, les salons, tout était

désert. Une lampe éclairait l'ancien oratoire de Mme Maria-Pia,

petite pièce tapissée de tableaux de dévotion, avec un _Ecce homo_

brodé et, çà et là, quelques reliques sous des verres, suspendues

à la tapisserie.

--Je l'attendrai ici, dit Isabelle, je l'attendrai jusqu'à ce

qu'il soit rentré... Tu peux remonter, Gina.

--Comme vous voilà pâle! dit la suivante. Oh! vous n'auriez pas dû

descendre ainsi.

--Non! je veux voir Monseigneur ce soir même. La mort soudaine de

son père l'aura douloureusement frappé... Il faut prier pour le

grand-duc Fédor, ne l'oublie pas, bonne Gina!

Il y eut un instant de silence. La femme de chambre reprit:

--J'ai retrouvé la petite croix que vous avez tant cherchée,

madame. Elle s'était glissée, je ne sais comment, dans un tiroir

du chiffonnier.

--Merci, bonne Gina... C'est la croix que j'avais, lorsque

j'étais à ce couvent des Filles de Sainte-Monique et fiancée

à Monseigneur... Elle pendait au chevet de mon lit... J'ai si

souvent pensé à lui sous cette croix... Lorsque j'accoucherai,

Gina, tu me la donneras dans la main... Écoute... Est-ce qu'on n'a

pas frappé?

--Non, madame, c'est le vent...

--Si je mourais en accouchant, dit Isabelle, je t'en prie, tu

mettrais cette croix dans mon cercueil.

--Fi!... Comment pouvez-vous parler de choses pareilles!... Je

vous ferai gronder demain par Sa Grâce Tatiana, avant qu'elle s'en

aille à Giunta di Doli.

--Pauvre chère Tatiana! dit Isabelle. M. Manès l'envoie pour

quelques jours, dans ce vieux pavillon de chasse... Elle ne savait

toujours rien, quand tu l'as quittée?

--Non, elle ne se doute de rien... Ah! madame, Monseigneur!

La porte venait de s'ouvrir, et le Grand-Duc s'arrêta sur le

seuil, en apercevant Isabelle... Il avait perdu son manteau,

ses gants, son bonnet de fourrure; ses cheveux ruisselaient de

sueur: et, plus livide que le marbre, avec les yeux étincelants de

fièvre, il se mordait la lèvre d'un air farouche. Gina disparut

aussitôt.

--O Dieu! s'écria Isabelle. Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous, Floris?

--Ah! toujours vous! fit le Grand-Duc, en lançant dans un coin la

houssine qu'il tenait encore à la main... Laissez-moi... Que me

voulez-vous?

--O cher Floris, dit Isabelle, partagez avec moi votre chagrin.

Mon cœur souffre de vous savoir seul en cette épreuve.

--Du chagrin! ricana-t-il... Moi, du chagrin! Pourquoi en

aurais-je?... Parce que mon père est mort?... Ha, ha!... Avez-vous

oublié comme il m'a traité?... Retirez-vous dans votre chambre.

Allez, allez! Quel tracas! quel tracas!... Toujours des plaintes

et des reproches!

--Oh! répondit-elle, mon bon seigneur, je n'ai pas mérité ceci!...

Des reproches, jamais je ne vous en ai fait, même dans le secret

de mon cœur... Je vous en supplie, cher Floris, dites-moi la cause

de votre colère.

--La cause, répliqua le Grand-Duc, c'est vous, la cause, vous,

oui, vous!

--Hélas! Monseigneur, ne m'effrayez pas! dit Isabelle... Vous

savez que je suis souffrante en ce moment.

--Jamais une heure de répit! exclama Floris, d'une voix stridente.

Toujours quelque affliction, quelque torture nouvelle! Mieux

vaudrait être avec le mort que l'on va emporter d'ici, que de

subir ce perpétuel tourment... Ah! pleurez, si cela vous amuse.

Toutes vos pareilles ont dans les yeux des rivières qu'elles

prodiguent... Puis, allez vous plaindre de moi à vos servantes et

à ma sœur Tatiana!

--Non, non, jamais, mon cher seigneur.

--Allons, répétez cela! s'écria-t-il. Jurez-le bien, pour que je

sache à quel point vous pouvez mentir!

--Mentir!... Moi, mentir, Monseigneur!

--Est-ce que je ne connais pas vos façons d'agir?... O femme

hypocrite! dit-il. Allez-vous me guetter désormais, chaque

fois que je rentrerai? Par la mort! Je ne pourrai bientôt plus

poser le pied hors de ma maison, qu'il n'y ait des yeux qui me

surveillent!... Pas de reproches! disiez-vous. Vous ne m'avez

jamais fait de reproches. Non, mais vous penchez la tête, vous

marchez d'un pas languissant, comme si votre âme était de terre,

afin qu'on vous plaigne à cause de moi... Oh! vous êtes rusée

comme toutes les femmes. Malédiction sur notre mariage! Maudit

soit qui me l'a imposé! Maudite l'heure où je vous ai vue! Maudit

le prêtre qui a dit la messe des noces!

--Oh! Monseigneur! fit Isabelle avec un cri.

--Parce que vous m'avez apporté votre tas de mottes, vos stupides

terres; parce que vous êtes plus riche que moi, vous croyez

pouvoir commander ici!... Vous ne m'avez jamais aimé... Quand je

voulais aller à Pétersbourg, vous vous y êtes opposée... Et c'est

vous que l'on plaint, c'est vous qu'on louange!... Maintenant,

il va falloir que je rentre à l'heure chaque jour, comme un

petit garçon qu'on fouette... On fera contre moi des enquêtes!

On m'épiera jusque dans mon appartement!... Allons, pensez-vous

m'attendrir avec vos larmes feintes?... Sortez d'ici! Hors de ma

vue, hors de ma vue!

--Je m'en vais, puisque je vous offense, reprit la

Grande-Duchesse, en sanglotant. Mais au moins, dites-moi quelle

est la faute que j'ai commise, à mon insu.

--Assez! assez! Allez vous plaindre à ma sœur et à votre Gina...

Ou bien, ayez soin, en sortant d'ici, de frotter vos yeux, pour

qu'ils rougissent. Puis, appelez des témoins, les valets, la

maison entière!

--Ah! vous m'avez brisé le cœur, murmura Isabelle. Que vous ai-je

fait, Monseigneur?... Hélas! je voudrais être morte! Peut-être

alors seriez-vous touché, si ce n'est de votre ancien amour, au

moins de quelque compassion... Me laisserez-vous partir ainsi?...

O Floris, Floris... Ho! ho! ho!

--Allons, dit-il, retirez-vous... Ne pleurez pas... C'est bien!...

Retirez-vous, Isabelle.

--O mon cher seigneur, reprit-elle, je ne saurais me séparer ainsi

de vous... Accordez-moi seulement un coup d'œil et des paroles

moins amères. Dites que vous ne conservez aucun ressentiment

contre moi... Votre regard n'est plus si irrité... Monseigneur...

Floris... Par pitié!

Et elle s'avançait pour lui prendre la main, quand le Grand-Duc se

reculant avec horreur:

--Ah! Isabelle!... Arrière! arrière! arrière!

Alors, il éclata en sanglots et se laissa tomber sur un fauteuil,

la face cachée dans ses mains. De larges râles lui soulevaient la

poitrine.

--Hélas! hélas! dit Isabelle, est-ce pour moi, est-ce à cause

de moi, que vous pleurez, cher Floris? En quoi ai-je mérité

votre déplaisir?... Si vous êtes irrité à cause de Josine que

j'ai laissée sous votre garde, sans partager ce soin avec vous,

n'attribuez mon apparente négligence qu'à l'état de langueur où je

suis...

Il s'était levé d'un bond, au nom de Josine, et s'avançant vers la

Grande-Duchesse:

--Assez! cria-t-il d'une voix terrible. Laissez-moi, laissez-moi,

vous dis-je!

Isabelle trouva sa suivante qui l'attendait dans le jardin de la

Dogaresse, et toutes deux, glacées de frayeur, remontèrent, sans

prononcer une parole. Gina dévêtit la Grande-Duchesse, lui passa

une robe de nuit, en s'empressant silencieusement; puis, quand

elle eut disposé le flambeau dans la veilleuse d'or émaillé:

--Votre Grâce n'a-t-elle plus rien à me commander?

--Quoi?... que dis-tu?

--Revenez à vous, bonne madame... Ne vous tourmentez pas ainsi!

--Que dis-tu?... Ne me parle pas!... Oh! je voudrais pleurer; mon

cœur est trop lourd... Ai-je tous les torts qu'il a dits?

--Vous, des torts, chère maîtresse!... Vous qui montrez tant de

bonté envers tous, qu'on croirait qu'il habite en vous un ange du

paradis!

--Non, non, je n'aurais pas dû l'importuner, dans un tel moment...

Laisse-moi... La faute est à moi seule... Monseigneur pouvait

croire, en effet, que je venais épier sa conduite...

Un fracas de roues passa sous les fenêtres, avec des voix et des

lueurs de torches. C'était le cercueil du Grand-Duc, que Jacinto

ramenait de Raguse.

--Le cercueil de Mgr Fédor! dit Isabelle, après un long silence...

Oh! plutôt, que n'est-ce le mien!

Il y eut, toute cette nuit, sur l'étang de mer et dans les

jardins, un va-et-vient de lumières errantes: on apportait, à

Sabioneira, le cadavre de Son Altesse. L'ouverture en fut faite de

bon matin, dans le laboratoire de Stepany, en présence de M. Manès

et de quelques-uns des domestiques; après quoi, avec l'assistance

d'un apothicaire qu'on avait mandé de Cattaro, Stepany embauma le

corps. L'opération fut longue et pénible. Une odeur intolérable

emplissait la vaste salle; çà et là, des mixtures blanchâtres

fumaient à l'air, sur des soucoupes; les vitres, à quinze pieds de

terre, étaient grandes ouvertes; et l'on voyait, le long du mur,

le cercueil béant.

Le soir même, après le dîner, ceux des invités qui étaient

restés, parurent, un à un, dans la salle transformée en chapelle

ardente, où avait lieu l'exposition du corps. C'était l'ancienne

galerie des gardes, du temps qu'il y avait des Cypriotes en

garnison à Sabioneira, mais qu'au dix-huitième siècle, on avait

magnifiquement ajustée en salon de fête. Les visiteurs étaient

reçus par ser Pistolese, vêtu de deuil, qui les menait jusqu'au

cercueil, posé sur une estrade de trois marches. Le pope de

Sgombro, tout debout au pied du catafalque, avec son bonnet et

son livre, leur présentait le goupillon; et chacun, après avoir

jeté l'eau bénite, s'écoulait sans bruit, au fond de la salle, où

se trouvaient déjà rassemblés M. Manès, l'abbé Lancelot, le baron

Mamula, d'autres encore, qui causaient ensemble, à voix basse.

Vers neuf heures, Floris parut. M. Manès vint aussitôt à sa

rencontre:

--Ah! Monseigneur, je puis vous joindre enfin!... J'ai reçu, dans

la matinée, une dépêche du comte Popoff, le chambellan envoyé par

le Tsar, pour le représenter aux obsèques. Il m'annonce qu'il sera

ici vendredi soir.

Le Grand-Duc inclina la tête, sans répondre. Les coups furieux du

bora ébranlaient les hautes fenêtres, drapées, du haut en bas, de

velours violet, à crépines d'or.

--Votre Altesse a trouvé mon billet? poursuivit Manès, après un

silence. J'ai pris sur moi de commander qu'on cachât cette mort,

provisoirement, à Sa Grâce Tatiana. Depuis quelque temps, en

effet, comme je vous l'ai expliqué, je traite la Grande-Duchesse

pour une affection du cœur. Sa maladie traverse, en ce moment, une

période redoutable, et toute vive émotion, survenant au cours de

cette crise, pourrait être fatale à votre sœur.

--Silence! dit soudain Mamula.

Tatiana venait de paraître à la tribune pour les musiciens, qui

rend, par une porte dérobée, sur les cabinets du premier étage.

Elle était seule, sans Daria, qui la menait ordinairement. Ses

doigts étincelaient de bagues; des perles, en pendeloques,

scintillaient à ses oreilles; et ses cheveux jaunes, attachés très

haut par des épingles de pierreries, la faisaient paraître plus

grande. Elle portait, en guise de collier, de petites plaques de

malachite quadrangulaires, serties d'or; et sa robe de crêpe de

Chine d'un blanc de neige traînait, à plis nombreux, sur le pavage

de marbre, tandis que d'un pas hésitant, elle s'avançait le long

du balustre. Tous restaient immobiles et glacés.

--Qui êtes-vous? dit-elle en s'arrêtant.

--Voici Mgr Floris, répondit Manès; et M. le marquis Zeculo, le

baron Mamula, quelques autres encore de ces messieurs se trouvent

avec Son Altesse.

--Bonsoir, mon cher frère, reprit l'aveugle. Bonsoir à vous tous,

messieurs... Il m'avait bien semblé qu'il se passait ici, ce soir,

quelque chose d'inaccoutumé, mais je n'espérais pas trouver si

bonne compagnie rassemblée.

Déjà Tatiana descendait le degré en fer à cheval qui joint la

tribune à la galerie, et qui, doré, sculpté, plus ciselé qu'un

bijou, se termine, au bas de ses rampes, par deux corbeilles de

fruits de marbre. Puis, à pas lents, elle s'avança dans l'immense

salle. Une large allée de doubles colonnes, dont les bizarres

chapiteaux, faits de lions ailés, de tours, de proues de navires

soutenaient un plafond doré, la partageait dans sa longueur,

comme en trois nefs colossales. Des plaques d'écaille et de

miroir, où des flambeaux allumés se reflétaient, garnissaient les

murs nus, revêtus encore, par endroits, de lambeaux de tapisserie.

Au fond de l'allée des colonnes, juste vis-à-vis de la tribune,

le catafalque se dressait sur son estrade, entouré de centaines

de cierges. On ne distinguait d'abord, dans cette lumière

éblouissante, que des monceaux de roses blanches. Un baldaquin de

velours violet, semé d'aigles d'argent éployées, s'attachait à

quatre colonnes, très haut, au-dessus du cercueil, qui se voyait à

peine sous les fleurs.

--Je croyais Votre Grâce, dit Manès, déjà partie pour Giunta di

Doli.

--La tempête m'a retenue, répondit l'aveugle. Je partirai demain

matin... Ah! fit-elle en ouvrant les narines, on respire ici la

cire et les roses. Pourquoi a-t-on allumé tant de flambeaux?

--Votre Grâce sait, dit Manès, que Mgr Colloredo qui nous avait

quittés, voilà trois jours, doit revenir très prochainement,

et qu'il se pourrait même que le comte Popoff se décidât à

nous rendre visite. Ser Pistolese faisait l'essai d'une espèce

d'illumination qu'il leur prépare.

--Le comte Popoff! s'écria-t-elle... Nicolas Semenovitch!...

Combien mon père sera heureux! Le comte a servi au Caucase sous

les ordres du grand-duc Fédor... Mais pourquoi vient-il?

--Je ne sais, répliqua Manès. Il était à Venise, je crois, et n'a

pas voulu repartir sans rendre ses devoirs au Grand-Duc.

--Et, dit-elle, comment va mon père?

--Mais... bien!

--Sa santé n'a pas empiré?... Est-elle raffermie, monsieur

Manès, car le bruit courait ces jours-ci, qu'il se trouvait plus

souffrant?

--Non, il ne souffre plus... Il va bien.

Alors Floris leva les yeux. Triste, immobile, les paupières

closes, le Grand-Duc, sous l'ardente lueur des buissons de

cierges, montrait une face blafarde, luisante comme un os de

mort, des tempes caves; et les coins de sa bouche retombaient

en un rictus amer. Une suprême convulsion avait comme figé avec

horreur sur ce visage, devenu de marbre pour jamais, de longues et

cruelles souffrances, une rage de désespoir presque ironique, les

angoisses de l'agonie, la douceur du néant survenu, et mêlé parmi

tout cela, on ne sait quoi de hautain et de dédaigneux. La tête

exhaussée reposait sur un oreiller de satin blanc. On ne voyait

sortir des roses blanches sous lesquelles le corps disparaissait,

que ses mains, gantées de gants rouges à broderie d'or.

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 20 / 33 段