--Bah! c'est par dépit, fit la princesse. Ils restent les

derniers attablés, et braillent comme des fondeurs de cloches,

parce qu'ils boudent contre moi... Puis, dans un quart d'heure,

ils m'aborderont, et le petit messer Zeroli me nommera la reine

des Grâces. Il faudra danser avec eux, leur sourire, écouter leurs

bons mots, les avoir de chaque côté, ainsi que deux pendants

d'oreilles... Oh! être ainsi hantée par ces niais, tyrannisée,

martyrisée!... Ils me gâtent toutes mes joies, comme des

chaussures trop justes, comme une tache sur une robe, comme un air

banal qui vous poursuit, comme la vue d'une tête de mort!

Par une colère mutine, elle lança au loin sur la plage le bouquet

de roses qu'elle mordillait, tandis que le sculpteur s'écriait:

--Abandonnez-les-moi, Madonna! Il y a longtemps que quelques-uns

de ces nobles seigneurs et moi-même, nous complotons de prendre à

leurs dépens un joyeux divertissement.

--Que voulez-vous faire? demanda-t-elle.

--Nous en laisserons la surprise à Votre Grâce, repartit Giano;

mais si je ne les contrains pas, ce soir, de quitter Stagno en

toute hâte, si je ne vous les rends pas, tous deux, pour le reste

de leur séjour, plus muets que des urnes funéraires, croyez-moi

incapable, Madonna, de sculpter un sifflet d'un sou!

--Par le ciel! dit Josine en riant, si tu fais cela, Giano, tu

obtiendras de moi toutes choses... Allons, mesdames, il est grand

temps, maintenant, de nous aller habiller pour la fête.

--Vite! vite! s'écria le sculpteur. Ser Zeroli se lève

justement... Laissez-moi, signori, disparaissez!

Toutes les dames, à pas pressés, remontèrent le roide sentier qui

conduisait aux pavillons, tandis que les hommes, furtivement, se

cachaient derrière les ruines et les pans de murailles écroulées.

En un moment, Giano demeura seul, au pied des hautes colonnes.

Les derniers feux du couchant s'éteignaient; quelques valets, à

l'entrée du bois, retiraient de la source où ils rafraîchissaient,

des flacons et des cruches d'étain; et, sans souci de rien au

monde, le petit conseiller de cour s'avançait sur la longue

terrasse, en abattant avec sa houssine, de droite et de gauche,

les mauves roses et les chardons qui lui venaient presque à

l'épaule.

--Ah! Dieu vous garde! chuchota Giano, qui marcha droit à sa

rencontre. Le ciel même vous adresse ici... Allons, il faut

absolument que cette querelle n'aille pas plus loin!

--Quoi?... Une querelle?... Qu'y a-t-il?

--Allez-vous donc dissimuler, reprit Giano, vis-à-vis d'un

serviteur tel que moi?... Cher gentilhomme, daignez m'en croire.

Ne rendez pas inévitable ce duel entre sir Archibald et vous.

--Moi!... Un duel! exclama ser Zeroli.

--Allons! puisque je vous répète que l'affaire tout entière

est connue... Je n'ai jamais vu d'homme si furieux... Que lui

avez-vous donc fait, messer?

--A sir Archibald?... Moi!... Rien, rien, rien! répondit Zeroli

stupéfait... A moins qu'il ne se soit offensé de ce que, par

badinage, je lui ai dit qu'il était gris.

--C'est bien cela! repartit le sculpteur. Voilà longtemps déjà

qu'il vous jalouse, pour la faveur marquée avec laquelle vous

accueille la jeune princesse. Les louanges qu'il entend donner,

de tous côtés, à votre immense valeur, à votre merveilleuse

audace, l'auront aussi piqué jusqu'au vif... Moi, gris! moi, gris!

répétait-il, tandis que tous, autour de lui, nous l'adjurions de

se calmer, comme l'on prie la croix du Rédempteur... Eh bien! je

dis que ser Zeroli est un sacre, un butor, un âne fieffé!

Le petit homme interrompit:

--Bien, bien!... Tout ce qu'il lui plaira! On me connaît, on

me connaît, Dieu merci! Mais je ne voudrais pas avoir l'air

d'abuser, et cela en présence des dames, de ma grande habileté aux

armes. Aussi, ser Giano, me confiant en votre amicale prudence, je

remets l'affaire entre vos mains.

--Moi votre témoin! s'écria Giano... Voilà bien ce que je

redoutais. C'est cette vaillance enragée qui vous jette dans

tous les périls... Voyez! rien qu'à ce mot de duel, vos yeux

étincellent, et vous ne vous possédez plus. De son côté, le comte

Archibald jure, avec d'horribles serments, qu'il veut absolument

échanger une douzaine de balles avec vous, et vous trouer les

boyaux mieux qu'une flûte, en sorte qu'inflexibles comme je vous

connais, il faudra qu'une de vos deux âmes bouillantes s'envole ce

soir!

--Mais comprenez-moi, comprenez-moi, ser Giano. Je consens à

faire ma paix avec le comte Archibald. Je suis bien loin de lui

en vouloir... Qu'il laisse tomber cette affaire!... Expliquez-lui

qu'il n'y avait pas d'offense, aucune offense, aucune offense, en

vérité!

Le sculpteur secoua la tête:

--Vous en parlez fort à votre aise, signor. Sachez donc que l'Ange

de paix lui-même ne parviendrait pas à se faire médiateur entre

vous et sir Archibald... Sous une mine quelque peu simple, le

comte cache une fougue indomptable, un vrai courage de lion. C'est

bien vraiment, signor, le plus adroit, le plus valeureux, le plus

implacable adversaire que vous pouviez rencontrer en Dalmatie!

--Diantre! diantre!... Mais que faire, alors?

--Si vous voulez m'en croire, dit Giano, vous vous éloignerez pour

ce soir. Il y a là d'honnêtes pêcheurs qui retournent à Palenica.

Montez sur leur tartane, où ils vous accueilleront, en grand

respect et révérence. Une nuit est bien vite passée, et demain,

quand vous reparaîtrez, nous aurons fait honte à sir Archibald de

son féroce emportement, et il vous frappera dans la main.

--Eh bien, soit! reprit le petit homme. Ser Giano, je cède à vos

prières... C'est dit! Conduisez-moi seulement.

Tous deux prirent le roide escalier qui descendait à la plage, et

s'éloignèrent dans le crépuscule, tandis que de derrière les blocs

écroulés, les pans de murs, les colonnes, reparaissaient, un à un,

comme des ombres, les invisibles spectateurs de cette scène. On

entendit des risées étouffées, des murmures, des chuchotements.

Les brumes du soir s'épaississaient. Sur la mer déserte et

obscure, une lumière immobile brillait, dans les profondeurs de

l'horizon. A ce moment, Giano reparut seul, au haut des marches.

Un rire général s'éleva.

--Paix, morbleu! st! st! fit le sculpteur. A vos places! à vos

places! à vos places!... Ne voyez-vous donc pas là-bas sir

Archibald, que nous envoie le dieu même de la Farce?

La longue silhouette du comte apparaissait au bout de la terrasse.

Guêtré de cuir blanc, et vêtu de chasse, avec une casquette de

velours noir, il menait à la laisse deux chiennes courantes; et un

valet le suivait, portant une torche.

--Sir Archibald! appela Giano.

--Ah! te voilà, te voilà, coquin!... Où donc vous êtes-vous tous

fourrés?

--Chut! chut! dit le sculpteur, le doigt sur les lèvres... Au nom

de Dieu, ne parlez pas si haut, sir Archibald!

--Bah! pourquoi, pourquoi, pourquoi?... Vas-tu penser aussi que je

suis ivre?

--Frère, quand je te vois ainsi confiant, reprit Giano, tu me

tortures plus cruellement que si mes entrailles étaient à frire

dans une poêle. Pour Dieu!... Si tu tiens à l'existence, songe à

te mettre sur tes gardes!

--Mais pourquoi, mais pourquoi? repartit sir Archibald... Ce n'est

pas, j'espère, offenser le comte Piero Angiulliero, ni aucun

homme, que de prétendre que l'eau de mer est un bon laxatif pour

les chiens. Eh bien! voici _Lady_ et _Braque_ qui sont arrivées

aujourd'hui. Je les conduis, le soir, sur le rivage, pour leur

donner un lavement salé... Qui peut trouver à redire à ça?

--Que parles-tu du comte Angiulliero, frère? s'écria le sculpteur.

Ton ennemi est messer Zeroli, qui jure qu'il aura ta vie, ou que

tu prendras la sienne... Un démenti! un démenti! hurle-t-il,

tout suant et fumant de colère, comme les bains de Porrete... Me

jeter un démenti à la face, quand j'affirme simplement qu'il est

gris!... J'ai essayé de t'excuser. Alors, de rage, il a poussé un

si grand cri qu'on aurait pu l'entendre à quatre milles, et, tout

tremblant, je me suis mis à ta recherche, pour savoir ce que tu

comptes faire, et quelles sont tes volontés.

--Mes volontés! exclama Archibald. Voilà une jolie

plaisanterie!... Je ne me crois pas si près de ma fin, Dieu merci!

J'espère voir encore autant de jours qu'aucun homme en ce monde!

--Sans doute, sans doute, répondit Giano. Mais tout cela n'empêche

pas qu'il n'ait donné, devant moi, à ses témoins, les instructions

les plus inexorables, les plus sanglantes, les plus fatales...

C'est la manière pleine de grâce dont t'accueille la jeune

princesse, qui lui met cette frénésie au cœur... Ainsi, frère,

prépare-toi! Tu vas avoir affaire, sache-le bien, au démon, au

dieu Mars de l'escrime. On dit que, pendant un de ses séjours

à Cettigne, le prince régnant du Montenegro lui a appris la

_scoconferrada_, tu sais, la fameuse estocade des montagnes.

Sir Archibald, comme d'effroi, laissa tomber de l'œil son monocle:

--Je ne veux rien avoir à démêler avec lui! C'est un homme brutal

et dangereux... Pourquoi l'a-t-on reçu? Pourquoi l'a-t-on reçu?

--Il faut prendre un parti! dit le sculpteur. Voilà, là-bas,

d'honnêtes pêcheurs qui s'en retournent à Bila-Glavor. Monte sur

leur tartane, où ils t'accueilleront avec le respect que l'on doit

à ton Asinissime Seigneurie... Une nuit est bien vite passée, et

demain, quand tu reparaîtras, nous aurons fait honte à ser Zeroli

de son féroce emportement, et il te frappera dans la main.

--J'aimerais mieux, dit Archibald, partir immédiatement pour

Raguse.

--Eh! le peux-tu, le peux-tu, ma bonne tête de citrouille?

Avons-nous, ici, le tapis enchanté?... Frère, fais ce que je

te dis... Il a déjà tué trois hommes!... Suis-moi, suis-moi,

suis-moi! ne tardons pas!... Ses menaces sont si terribles que

plusieurs d'entre nous, rien qu'à les entendre, ont été assaillis

de coliques, qu'ils ont dû satisfaire à deux pas de là... Allons!

viens, je te dis... Suis-moi!

Des cris de joie saluèrent Giano, quand il reparut sur la

terrasse. Déjà, cette folle jeunesse préparait tout pour un

triomphe bouffon: les uns coupant une jonchée de lauriers,

d'autres portant des genévriers en flammes, d'autres encore

allumant dans les feuillages de grandes étoiles de cristal,

diversement coloriées. En un moment, tout fut prêt. Dix bras

robustes enlevèrent le sculpteur, et le tumultueux cortège,

gravissant le sentier qui mène au haut de la falaise, déboucha sur

l'esplanade, au milieu des clameurs, des chansons, des battements

de mains, des rauques accents des cornes à bœufs. Toutes les

dames, à ce tapage, accoururent sur le perron des pavillons; et

dans la tremblante vapeur d'une flamme de Bengale violette, qu'un

des laquais avait allumée, on les voyait rire et s'étonner.

--Monseigneur arrive, dit Sander, qui parut derrière Josine.

--Qui donc?

--Mgr Floris. Il descend de cheval à l'instant.

--Je ne veux pas le voir, je vous l'ai dit... Fi! fi! se faire

attendre de la sorte!

Alors, comme cette cohue se dirigeait vers elle, à grand bruit,

la princesse commença de descendre les marches de bois de son

pavillon. Un chapeau de fleurs de souci, tout mêlé d'orfèvreries

d'or, couronnait ses cheveux, capricieusement enroulés; son

cou svelte se dégageait d'un épais collier de boutons de roses

entrelacés; et son costume entier, par une invention étrange

et charmante qu'autorisait la liberté de ces galas, semblait

reproduire le mois d'avril. Cent sortes de feuillages et de

fleurs, bluets, primevères, crocus, violiers, renoncules, oreilles

d'ours, brochés de soie ou d'argent mat, couraient sur le satin

vert-prasin de cet habit flottant et magnifique; un carcan de

plaques d'émail, où des grenades étaient figurées, ceignait la

taille de la princesse; et des cordelettes de soie, des bouclettes

d'argent et d'émail serraient ses manches, tout contre ses mains.

Ainsi, fière, souriante, et fleurie comme le printemps, elle

s'avançait d'un pas de déesse, au milieu du murmure d'admiration

des dames rassemblées devant le pavillon.

A ce moment, Floris se montra sur l'esplanade, et, parmi ceux qui

entouraient le sculpteur et la princesse, plusieurs, de loin,

remarquèrent son extraordinaire pâleur. Il marchait sous les

cyprès, lentement, en compagnie du baron Mamula; et poursuivant le

propos commencé:

--Mon père a demandé Giano! Il a fait chercher un notaire à

Raguse!...

--Ce sont les bruits qui courent, Monseigneur... On ajoute que le

grand-duc Fédor veut reconnaître messer Giano et lui léguer une

partie de ses biens, sous condition qu'il épousera la princesse

Josine... Vous voyez si ces bavardages de valets, que je ne

rapporte à Votre Altesse que d'après son commandement, méritent

que l'on y prenne garde!

--Non, non, Mamula, c'est la vérité! s'écria Floris. Oh! que

j'étais bien inspiré dans ma défiance et dans mes soupçons! Il y

a longtemps que je les épie... Et maintenant, jusqu'aux laquais,

jusqu'aux rinceurs de verres des cuisines savent la chose et font

des quolibets, et espèrent des livrées neuves pour les noces de ce

bon ser Giano... Que Tatiana n'est-elle ici! Niais que j'étais,

tout à l'heure, de lui répondre si doucement!... Tout était

vrai... oh! j'avais deviné! C'est une vengeance de mon père. Ce

vieux Tibère a machiné toute l'intrigue... La bague envoyée par

Josine signifiait bien ce que je pensais... Ha, ha, ha! elle et

lui triomphent... Tenez, entendez-vous comme ils rient? Et moi,

quand je parais, tous s'écartent; on me fuit, on me laisse seul.

Je reste la pauvre dupe, la vache d'osier qui couvrait la chasse,

le plastron de leurs railleries... Quand cette reconnaissance

doit-elle avoir lieu, Mamula?

--Je ne sais, Monseigneur, je ne sais... Il n'y a pas dans tout

cela une syllabe de vérité. Fi donc! Ce sont des contes de

chambrières, des ballades de guzlares aveugles!

--Bien, dit Floris. Au reste, il n'importe!

Et marchant droit à Giano, tandis que les assistants, devant lui,

s'écartaient avec étonnement:

--Donnez-moi cet anneau, fit-il, oui, cet anneau qui est à votre

doigt... Quoique j'aie permis tout à l'heure qu'il vous fût remis,

je comptais bien vous le redemander.

--Est-ce un badinage? dit la princesse. Que signifie ceci, mon

frère?

--Donnez-moi cet anneau! reprit-il. C'est bien, merci... Et

vous, Josine, rentrez dans votre pavillon. Vous êtes un peu trop

prodigue de votre présence, ma sœur... Allez, allez! je ne veux

point parler.

--Monseigneur, dit Giano...

--Emmenez-la, emmenez-la! s'écria Floris... Pour vous, messer,

quand l'envie vous prendra d'échanger encore des bagues, que ce

soit avec des mendiantes ou des filles de zingari!... C'est tout

ce que peut rechercher un bâtard!

Quelques cris de femmes partirent; puis, au milieu du morne

silence, on entendit soudainement les sanglots suffoqués de

Josine. Les larmes étouffaient la princesse; ses yeux se

fermèrent, elle défaillait; et les dames, tout autour d'elle,

l'entraînèrent précipitamment. Floris, livide, promenait, çà et

là sur les assistants, un œil étincelant de fureur. Il reprit en

étendant la main:

--Vous, messieurs, regardez cet homme. Vous disiez, comme dit

tout le monde: «Ce fou, ce sans-souci de Giano!» Il gambadait,

il grimaçait... «Chante, faquin!» Et il gonflait ses joues et

beuglait la _bella Franceschina_... Eh bien, non, pas si fou!

pas si fou! ou le calcul le plus subtil, la plus tortueuse

scélératesse pourront se déguiser sous ce nom. Au travers de ses

bouffonneries, il poursuivait son dessein en silence. Il tâchait

de suborner ma sœur... Ha, ha, ha! il voulait épouser!... Oui, je

crois bien... Une princesse de Bragance, et un gâcheur qui sent

l'argile et la sueur! Voilà pour qui, si l'on n'y prenait garde,

seraient nos sœurs, nos filles, à présent!

--Quelque scélérat, repartit Giano, a infecté vos oreilles de ses

calomnies, et je le défie, quel qu'il soit! Vous vous méprenez,

Monseigneur.

--C'est vous, signor, qui vous êtes mépris, en me croyant aveugle

et sourd... O toi, misérable, si je consens à te traiter avec

plus d'égards que tu n'en mérites, et à ne pas te faire jeter

hors d'ici par les valets, n'en abuse pas, au nom du ciel, et ne

me brave pas en face!... J'ai dit que tu voulais séduire ma sœur;

j'ai dit que tu convoitais ses biens. Il y a plus: mon père est

du complot; il connaît toute cette intrigue; il la protège, il t'a

fait venir, vous cabalez, vous vous concertez!... Allons, tu vois

bien que je sais tout!

--On vous a grossièrement trompé, Monseigneur, répliqua le

sculpteur. Il y a plus de trois ans, je le jure, que je n'ai vu le

grand-duc Fédor. Quant à la princesse Josine, si jamais j'ai levé

les yeux sur elle autrement que ne le comportait la franche et

fraternelle amitié dont elle se plaît à m'honorer, que la foudre

m'écrase à l'heure même!

--Arrière! exclama le Grand-Duc. Penses-tu, à force d'impudence,

parvenir à te disculper? N'ai-je pas vu ce que j'ai vu? N'ai-je

pas suivi tous tes manèges? Écoute bien ce que je dis, Giano. Ne

reparais plus devant moi!... Hors d'ici, hors d'ici, vil coquin!

Le sculpteur pâlit affreusement, et d'une voix rauque et

frémissante:

--Je ne répondrai pas à vos insultes, Monseigneur. Je les repousse

avec mépris et je vous les rejette à la gorge!

--Faudra-t-il appeler les laquais? reprit Floris. Hors du camp!

hors du camp! hors du camp!... Va-t'en, parasite insolent!...

Chassez-le!... Sander! Lucio!

--Celui qui met le doigt sur moi, c'est qu'il est las de la vie!

s'écria Giano. Au large!... Le premier qui bouge, je lui fends

le crâne avec ce poignard!... Ne crispez pas les poings, messer

grand-duc! Je me retirerai d'ici de ma propre volonté; mais,

d'abord, vous me rendrez compte, selon les coutumes de l'honneur,

de l'outrage que j'ai reçu... Je vous le dis devant tous, messer.

Vous avez menti impudemment! Vous avez livré, comme un insensé, la

renommée de votre sœur à la risée et à la médisance; vous m'avez

fait, devant cette noble assemblée, la plus mortelle injure, sans

rien produire contre moi qu'une accusation en l'air: vous avez

agi en infâme, en lâche, en calomniateur!... Je vous appelle donc

à l'épreuve d'un homme, et avec le bras que voici, je prouverai

tout ce que je dis sur votre corps.

--Ha, ha, ha! un duel! ricana Floris... Je ne vous savais pas si

brave... Est-ce dans un duel aussi que vous avez tué ce malheureux

Cirillo?

Giano poussa une sorte de rugissement, et s'élançant vers le

Grand-Duc:

--Je te défie, je te crache au visage!... Pâle et misérable

couard, je te jette mon gant, en présence de ces nobles

seigneurs... C'est sans péché que j'aurais pu t'enfoncer ce

couteau dans la poitrine; car on a le droit de prendre la vie à

qui veut vous ravir l'honneur. Et quand, enflammé de colère, je

recours, toutefois, au remède, et que, loyalement, je te provoque,

tu te refuses à me rendre raison... Tu te fais garder par tes

valets! Tu les appelles à ton secours!... Toi, un Grand-Duc?...

Lâche hypocrite! Un enfant ramassé n'importe où!... Tu aurais plus

de peine à démontrer que le grand-duc Fédor est ton père, que moi

à prouver qu'il est le mien!

--Vous diriez aussi bien tout cela à ces rochers, répliqua Floris,

qu'à un homme qui vous dédaigne. Je ne me bats pas avec l'un des

gens de ma maison.

--Misérable! cria le sculpteur. Que le démon prenne ton âme!

Et se précipitant sur le Grand-Duc, il le saisit d'une main à la

gorge. Des clameurs s'élevèrent de toutes parts:

--Séparez-les!

--Giano, Giano...

--Monseigneur...

--Messieurs, calmez-vous!

Tous parlaient au milieu du tapage, entourant, retenant Giano, qui

continuait de vociférer.

--Soit! je me battrai! s'écria Floris... Oh! je ne sais pourquoi,

en vérité, je me refusais cette fête... Des pistolets! des

pistolets!... Quelqu'un a-t-il des pistolets, ici?

--Qu'allez-vous faire, Monseigneur? dit vivement le baron Mamula.

Un tel duel est impossible.

--Pourquoi?... Parce que l'on prétend qu'il est le fils de mon

père?... Allons, n'est-ce pas, au contraire, depuis Abel et son

frère Caïn, la plus vieille querelle du monde?... On ne hait que

les siens, Mamula... Des pistolets! des pistolets!

--Une si grave affaire, repartit le baron, ne saurait se régler de

la sorte. Prenez au moins jusqu'à demain pour réfléchir.

--Que j'attende un instant de plus! cria le Grand-Duc. Quoi! ne

l'entendez-vous pas piailler ses bravades et ses forfanteries?

Et à Giano, impétueusement:

--Morbleu! tout ce que tu voudras!... Veux-tu l'épée? veux-tu le

pistolet? veux-tu une seule arme chargée? veux-tu que le duel soit

à mort, et que l'on jette le vaincu dans le marais? Je le veux, je

consens à tout!... Viens-tu ici pour parader et pour exhaler ton

emphase? Sois sanguinaire, si cela te plaît, je le serai aussi,

moi!... Et, puisque tu bavardes de vengeance, j'irai chercher la

mienne au fond de ta poitrine, dans le sang le plus précieux de

ton cœur!

Le vieux comte Stankovitch intervint:

--Apaisez-vous, Monseigneur. Ce duel...

--Silence! exclama le Grand-Duc. Ma résolution est irrévocable...

Assez de paroles, messieurs. Allons-nous bavarder plus longtemps,

comme des niais ou des lâches?... Le comte Stankovitch réglera le

combat. Qu'il nous mette à vingt pas, à dix pas!

--A vingt pas, répliqua le vieux comte. Une seule balle

échangée...

--Holà! des torches! cria Floris. Plus de lumières, plus de

lumières!... Vous tous, messieurs, vous pourrez témoigner de

la loyauté du combat... Que ser Piero Angiulliero veuille bien

mesurer la distance.

--Bah! ils vont se manquer tous les deux, souffla Stankovitch à

l'oreille du baron Mamula. La colère leur fera trembler la main.

Alors, personne ne parla plus, tandis que messer Angiulliero

comptait vingt pas dans l'enceinte. Toutes les dames avaient

disparu; le campement semblait abandonné. A la lueur des pots

à feu qui brûlaient çà et là, en crépitant, on distinguait,

parmi les cyprès gigantesques et les rocs éboulés du plateau,

une vingtaine de pavillons, tendus à la manière des Turcs.

Irrégulièrement disposés et bariolés de couleurs vives, ils

laissaient entre eux des rues, des places, d'étroits passages,

qu'illuminaient lugubrement des lamperons d'argile rougeâtre

et des veilleuses de cristal. Les plus grands, en se déployant

à l'orient, au nord et au midi, renfermaient une très vaste

enceinte, semée de roches et de cyprès, et taillée à pic, du

côté des tourbières de San-Cosimo. C'était sur cette plate-forme

que le duel allait avoir lieu. Elle s'ouvrait à l'occident, en

perspective sur la mer, au-dessus des colonnes romaines et de la

première terrasse; et une haute croix de granit, où pendait un

Christ décharné, placé là, dans les siècles pieux, pour chasser la

démone Vénus des antiques ruines de son temple, se dressait sur un

bloc colossal, au centre même de l'esplanade.

--Monseigneur, reprit Stankovitch, qui posa une marque sur la

terre, voici l'endroit où vous devez vous mettre.

--C'est bien, monsieur... Tout est-il prêt?

--Messer Angiulliero, continua le vieillard, allez porter ce

pistolet à ser Giano, et vous, Monseigneur, recevez le vôtre...

N'avez-vous rien de plus à dire?

--Rien, monsieur... Faites votre office.

Suivant la coutume dalmate, vestige encore vivant aujourd'hui des

antiques «jugements de Dieu», le baron Mamula, témoin de Floris,

s'avança au milieu de la lice, et il dit d'une voix solennelle:

--Floris Fédorovitch, grand-duc de Russie, se présente ici, afin

de prouver son bon droit... Et puisse Dieu lui être en aide!

Messer Piero Angiulliero, à son tour, marcha jusqu'au milieu de

l'enceinte, et, haussant la voix:

--Ici se tient Giano de Sabioneira, pour soutenir la justice de sa

cause... Et puisse Dieu lui être en aide!

Alors, tandis que les laquais élevaient en l'air de grosses

torches, le vieux comte alla se poster à trois pas en avant

des témoins. Les pavillons restaient toujours déserts; seul,

par moments, quelque valet glissait aux alentours, d'un pas

furtif, puis disparaissait aussitôt. Les assistants, rangés

sur une ligne, laissaient vide un très large espace, au milieu

duquel attendaient, debout, les deux adversaires immobiles. Tous

retenaient leur haleine: et, dans le silence profond, il semblait

que l'on eût entendu palpiter les lointaines étoiles.

--Haut les armes! cria le comte.

La grande flammèche d'un falot traversa l'enceinte des roches.

--Feu!

Les coups partirent en même temps.

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 19 / 33 段