m'eut offensé d'une manière intolérable, mon seul soulagement fut
de le lorgner, comme on lorgne une maîtresse. Lorsque je m'avisai
enfin que la passion de le voir si souvent m'enlevait le sommeil
et l'appétit, et me faisait prendre un mauvais chemin, il me
fallut bien me résoudre à en sortir. Je l'appelai donc loyalement,
et nous nous battîmes. Je pensais qu'il n'avait reçu que deux ou
trois piqûres de puce, quand on vint me dire qu'il était mort...
Quoi qu'il en soit, tout ce que j'ai fait n'a été que pour
défendre le corps que Dieu m'a prêté.
--Je crois que pas un avocat ne plaide aussi bien, ricana Floris,
mais vous avouez qu'il est mort.
--Il est mort honorablement, dit le sculpteur; il a reçu les
sacrements, il s'est réconcilié avec l'Église: et moi, fit-il en
se frappant le sein du bout du doigt, je suis marqué pour toujours
à son cachet, et j'ai passé plus d'une année à Venise, sans que le
vieux Fédor m'envoyât un sou.
--Il serait bienséant, je crois, répliqua Floris, que Giano dît:
le grand-duc Fédor.
--On me connaît, reprit le sculpteur. Je n'ai pas autre chose à
répondre.
--On vous connaît, c'est fort bien! dit le Grand-Duc. Mais l'homme
ne se connaît pas lui-même...
--Votre Altesse a beau faire, aucun de ceux qui nous écoutent ne
doutera de ma parole.
La princesse Josine intervint:
--Au nom du ciel, Giano, finissez. Qu'est-ce que tout cela
signifie?
--Le signor Gianetto, dit Floris, oublie et ce qu'il est, et ce
que je suis.
--Je vais vous dire aussi ce que je suis, repartit Giano avec
fierté. Je suis un sculpteur, un artiste. Les hommes tels que moi,
Monseigneur, sont dignes de parler aux papes, aux empereurs, aux
plus puissants rois, et d'en être traités honorablement. J'ai pour
modèles et pour maîtres cet illustre Donatello et cet incomparable
Michel-Ange, les deux plus nobles créatures que l'on ait vues,
depuis les anciens... Vous êtes le fils du Grand-Duc; moi, je suis
le fils de mon art. Et les ducs et les fils de grands-ducs, on les
rencontre par douzaines, à chaque porte, tandis que ceux de ma
taille, on n'en trouverait peut-être pas cinq, à cette heure, dans
le monde entier.
--Bien, parlez tant qu'il vous plaira, reprit Floris. Je vous
laisse.
--Etes-vous fou, mon frère? exclama Josine... Allons, allons,
allons, rasseyez-vous... Mais nous oublions pendant ce temps que
le crépuscule descend. Messer, donnez ordre qu'on nous éclaire...
Le majordome frappa dans ses mains, et aussitôt sept ou huit
laquais, portant des girandoles enflammées, sortirent de derrière
un rocher, et posèrent leurs flambeaux sur la table, tandis que
d'autres allumaient des lampes attachées aux pins çà et là,
et faites en façon de tourelles et de galères argentées. En
même temps, parut dans la clairière, au milieu des rires et du
brouhaha, un petit cortège de masques. C'étaient un More, la
trousse au dos et le cimeterre en écharpe, un Tartare couvert de
mousses et de miroirs, un Homme sauvage, de qui l'habit était
garni de feuilles de chêne en velours vert, enfin un Chinois,
tout brodé de fleurs, naturellement représentées. Ils portaient
un jardin vert plein de roses, et le plaçant devant Josine, en
retirèrent un large bassin de vermeil, où s'entassaient, avec
leurs pampres, force grappes de raisin muscat de Céphalonie.
--Oh! du muscat! s'écria la princesse. Je n'en avais pas encore vu
cette année... Qui nous fait ce présent? Est-ce toi, Giano?
--Votre Grâce est libre de le croire, répondit le sculpteur. La
tartane du vieux Panagiotti est mouillée à Zemenico.
--Merci, merci, mon bon Giano, dit Josine. Il est merveilleusement
beau... Maladroit de Damiano, qui n'en a pas à Sabioneira!... Tu
t'es rappelé, bon Giano, combien j'en désirais, l'autre jour. Il
n'y a que toi qui penses à me faire plaisir.
--Monseigneur se lève! dit Mamula.
Il y eut un sourd frémissement, et tous les yeux se tournèrent
vers Floris. L'abbé Lancelot demanda:
--Votre Altesse se trouve-t-elle mal?
--Non! repartit le Grand-Duc, d'une voix rauque... Messieurs, de
grâce, demeurez... Ce n'est rien! Une incommodité à laquelle je
suis sujet... Sander, Sander!
--Quelques tours d'allée vous remettront, dit Josine.
--Oui, oui! Un éblouissement, pas autre chose... Mes excuses,
messieurs. Bonsoir à tous!
Floris s'en revint, au clair de lune. La forêt tranquille dormait.
On n'entendait que le galop des chevaux, avec leur souffle
haletant, et parfois, tout au loin, le glapissement d'un renard,
ou le cri lamentable d'un oiseau de nuit.
Une fois seul dans son appartement, la fièvre du Grand-Duc
tomba.--Que signifie tout ceci? pensa-t-il. C'est ce Giano qui
m'exaspère, avec ses bravades et ses vanteries... Puis, s'arrêtant
tout à coup:--Ah! vais-je me mentir à moi-même? Hypocrite,
allons, ose l'avouer. Dis tout haut ce secret qui te brûle!...
Oui! je suis jaloux de Josine.
Il poursuivit à demi-voix, et marchant à pas lents, dans la
chambre:
--Comment cela est-il arrivé? D'elle ou de moi, qui est le
coupable?... Ah! ce n'est pas elle, assurément. Elle ne voulait
pas me tenter... C'est moi qui souille une innocente de mes désirs
criminels... Se peut-il que l'on voie le mal, que l'on sache que
c'est le mal, et cependant qu'on s'y précipite? Si je n'aime plus
Isabelle, n'y a-t-il pas d'autres femmes au monde, et faut-il que
je convoite l'amour de sa sœur!... Oh! quel démon me tente ainsi?
Quel poids me presse et me pousse au crime? Rien que mon cœur,
rien que moi-même... Oui! je ferais presque cela, parce que je ne
dois pas le faire... Toute pensée de mal est un fœtus hideux qui,
une fois conçu, vient forcément à la lumière.
Il s'arrêta devant un admirable profil de femme, copié à la pierre
noire, par Giano, d'après Léonard de Vinci. C'était celui que le
sculpteur, curieux de ces rapprochements, affirmait ressembler à
Josine. Floris avait désiré de le voir, avant qu'on le portât chez
la princesse.
--Oui, c'est bien elle, murmura-t-il... Le sourire surtout, et les
yeux... Il avait déjà copié de même une tête, d'après Ghirlandajo,
je crois, qu'on aurait prise pour Isabelle... Chose étrange
qu'il ne se trouve peut-être pas un visage humain qui n'ait déjà
paru sur la terre!... Ainsi, sans doute, ce que j'éprouve en ce
moment, et crois être le seul à éprouver, le seul à avoir éprouvé,
des milliers d'hommes l'ont senti et en ont souffert comme j'en
souffre...
Le lendemain, Floris, qui s'était réveillé tard, descendit
dans les jardins, vers trois heures. Tout y était silencieux
et solitaire, à cet ardent soleil d'après-midi. Il pénétra,
pour se mettre à couvert, sous la massive treille florentine de
marbre et de charpenterie. Elle faisait un long berceau voûté,
où d'énormes grappes pendaient, et que coupaient, de distance en
distance, des espèces de pavillons décorés d'obélisques de cuivre
ou de vases de porphyre vert. Comme il traversait l'un de ces
portiques, le Grand-Duc entendit un bruit de pas derrière lui;
et, se retournant, il vit Barberine, la camériste de Josine. Elle
marchait rapidement et tenait dans sa main une petite boîte de
cuir fauve... Puis, quand elle eut rejoint Floris, tout essoufflée:
--Ah! dit-elle, Sa Grâce aurait tant désiré, ce matin, voir Votre
Altesse, pour lui demander combien de nuits on doit coucher à
Stagno, et quel sera l'ordre des fêtes!
--Oui, dit le Grand-Duc amèrement, les fêtes que donne mon frère
bâtard... Qu'est-ce que ce coffret? reprit-il. Où portez-vous
cela, Rina?
--Chez messer Giano, dit la suivante, avec un billet de Sa Grâce.
--Chez Giano!... Comment, comment, comment!... Est-ce que cet
homme écrit à la princesse?
--Messer Giano... Non, Monseigneur.
--Je ne comprends pas la conduite de votre maîtresse, Rina...
Écrire à ce bâtard insolent!... Que peut contenir ce coffret?
--Je ne sais, Monseigneur... Ah! Sa Grâce voulait aussi vous
prévenir que les chiens du seigneur comte Angiulliero sont arrivés.
--Au fait, elle lui donne peut-être des instructions pour quelque
mascarade, ou bien c'est un de ses bijoux qu'elle lui envoie à
réparer... Pourquoi écrit-elle à ce fou? N'aurait-elle pas pu te
charger de lui dire de vive voix?... Donne-moi ce coffret, Rina.
--Monseigneur...
--Que crains-tu? Donne-moi ce coffret, te dis-je!
Il le prit, et d'un doigt frémissant toucha le ressort qui fermait
la boîte. Elle s'ouvrit. Sur le capitonnage vert clair, étincelait
une bague ancienne, de deux serpents d'or émaillé. Un billet, mais
à cachet volant, y était joint. Floris le lut d'un regard:
«_Hier au soir,_ mio caro, _quelque chose vous est tombé dans l'œil,
et la marquise Angelelli, désolée de voir pleurer cet œil, la bonne
âme! a voulu vous prêter son anneau, disant le remède souverain. Comme
je ne saurais souffrir qu'une autre que moi soigne et guérisse mon
bouffon, je vous envoie cette bague-ci. C'est un anneau de fiançailles
vénitien et du seizième siècle. Portez-le pour l'amour de moi._»
--Lui envoyer un anneau! dit le Grand-Duc, en refermant lentement
le coffret... Hum! hum!... Anneau de fiançailles... Bien, Rina!
C'est une belle bague... Tu peux la lui porter, mon enfant.
--Votre Altesse paraît fâchée, reprit Barberine.
--Moi, fâché... Pourquoi? Allons donc! Porte-lui ceci,
dépêche-toi!... Il doit l'attendre impatiemment... Anneau de
fiançailles... ha, ha! Cela dit tout à qui sait comprendre...
Dépêche-toi, va-t'en... Anneau de fiançailles! Il faut assurément
que sa sœur soit informée de l'aventure. Oui, par le ciel! je
vais la lui apprendre... Ha, ha!... Anneau de fiançailles!...
Nous verrons ce qu'en dira Isabelle, quelles excuses elle pourra
trouver...
Mais au palais, Gina lui répondit que Sa Grâce n'était pas
encore revenue du couvent de Sant'Orsola, où elle avait passé la
matinée avec la princesse Tatiana; et, d'un air étonné, elle le
considérait.
--A Sant'Orsola, dit le Grand-Duc... Mon cheval, vite, mon cheval!
En effet, la veille, au matin, comme Isabelle s'habillait, elle
avait reçu une lettre apportée par un messager du couvent. La vue
de ce billet l'étonna, dans l'incertitude d'où il venait, et plus
encore la signature qui était de Saloména, sous le nom de Sœur
Marie des Anges. La jeune fille s'accusait et demandait pardon à
la Grande-Duchesse du scandale qu'elle avait causé: mais, ramenée
à Dieu par ses remords et les exhortations de Mgr Colloredo,
elle espérait, dès le lendemain, de renaître à une vie nouvelle,
recevant des mains de la Sainte Église le voile des vierges du
Seigneur. Elle osait donc demander, quoique indigne, la faveur et
le secours des prières de Mme la Grande-Duchesse, et la conjurait
à genoux, avec larmes, de lui pardonner.
--Hélas! pauvre enfant! dit Isabelle; je ne me suis jamais crue
offensée.
Une heure après, arriva dans son coche la supérieure de
Sant'Orsola. Introduite aussitôt chez Mme la Grande-Duchesse, Mère
Incarnation la pria qu'elle voulût bien, le lendemain, assister à
cette vêture. Par là tomberaient tous les bruits que l'on avait
semés sur le couvent; la calomnie serait confondue; rien n'était
de si grande importance: bref, un tel flux de raisonnements,
qu'Isabelle promit tout ce que voulut la bavarde Napolitaine.
La cérémonie fut touchante, et Mgr Colloredo, qui se piquait
fort d'éloquence, tira des larmes, en développant ces paroles
de l'Épître aux Romains: _Induimini Dominum Jesum Christum...
Revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ._ Il partit aussitôt
après pour Raguse, où une assemblée de son clergé le réclamait,
l'après-midi même. Les princesses demeurèrent au repas, qui fut
long, délicat, fastueux et magnifiquement servi dans le grand
réfectoire du couvent; et vers trois heures seulement, Isabelle et
Tatiana, escortées de toutes les religieuses, dirent adieu à la
révérende Mère, et, remontant dans leur carrosse, reprirent, par
la plage de mer, la route de Sabioneira.
--Qui m'eût dit, fit soudain l'aveugle, après quelques instants de
silence, qui m'eût dit que jamais je t'appellerais abandonnée!
--Oh non! Floris m'aime toujours, s'écria Isabelle.
--Pourquoi alors, répliqua Tatiana, le voit-on si peu avec toi?
Pourquoi te salue-t-il à peine, d'un bonjour distrait? Pourquoi
a-t-il pris, pour donner des fêtes, le temps où tu n'y peux
assister? Est-ce là ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit
à Isabelle? Ces folies, ces frivolités sont-elles dignes d'un
Grand-Duc?... Au reste, poursuivit l'aveugle, ce n'est pas lui
seulement que j'accuse. Le mal provient aussi, chère sœur, de ce
caprice de notre père qui le retient en Dalmatie, et de l'oisiveté
forcée où vit mon frère, à Sabioneira.
--Tu ne le connais pas, dit Isabelle. C'est le cœur le plus fier,
le plus noble...
--Je le connais, reprit Tatiana. Je pèse ses moindres paroles,
et jusqu'à ses silences même. Il a en lui un appétit d'action
qui dévorerait des mondes. Comme dit Gœthe de son Faust, il veut
du ciel les plus belles étoiles et de la terre chaque sublime
volupté... Mais il est inconstant et léger; je redoute de tels
caractères... Comme il a supporté aisément la perte de la
Grande-Duchesse! Elle eût donné pour ce fils retrouvé sa vie et
son bonheur éternel. De lui, elle n'a obtenu que quelques larmes.
--Floris connaissait peu sa mère, repartit Isabelle. Il l'a
noblement regrettée, sans faire montre de sa douleur... Que de
fois je t'ai entendue dire, chère sœur, qu'il y avait quelque
lâcheté à verser des larmes devant les autres!... Et toi-même, tu
n'as pas pleuré.
--Oui, c'est vrai, répondit l'aveugle. Il est indigne d'une âme
fière de se fondre en gémissements. J'ai donc caché et dévoré mes
pleurs, mais mon cœur reste toujours percé du souvenir sanglant
de cette mort... Il me réveille chaque nuit, et, le jour, se mêle
sans cesse à mes pensées.
Alors, elles ne parlèrent plus. La brise marine soufflait, les
pins bruissaient faiblement, tandis que le carrosse magnifique,
au trot de ses quatre chevaux, longeait le golfe uni comme un
lac. Mais près du tombeau de Simonetta, la Grande-Duchesse tira
son cordon, se fit descendre avec Tatiana, séduites toutes deux
par le beau temps, la douceur charmante de l'air: puis, envoyant
le carrosse en avant, elles commencèrent de marcher dans l'épais
gazon semé de colchiques. Des corneilles, des goélands, des oies
marines se jouaient sur les eaux, en battant des ailes. Le ciel,
tout tacheté d'argent, resplendissait comme un immense satin bleu.
Soudain, Tatiana tressaillit:
--Est-ce que je n'entends pas, murmura-t-elle, le galop du cheval
de Floris?... A nous autres, malheureux aveugles, l'air sonore
envoie cent messages qui nous préviennent, à défaut de nos yeux.
--Oui, c'est lui! s'écria Isabelle... Oh! qu'a donc
Monseigneur?... Son aspect m'effraye!
Le Grand-Duc, d'un galop furieux, accourait le long de la plage.
A vingt pas des princesses, il s'arrêta net, sauta par terre, et
blême, les yeux étincelants, Floris s'avança vers Isabelle, qui
l'attendait au pied du sépulcre.
--Je voudrais savoir, dit-il d'une voix sourde, jusqu'à quand ceci
va durer... Qui est le maître ici, de moi ou de votre sœur?
--Ma sœur, fit Isabelle... Josine!
--Oui, Josine!... Si dans trois jours elle n'est pas partie pour
le couvent... Je ne veux plus la voir ni lui parler!
--Qu'a-t-elle fait, Monseigneur, qui vous déplaise? dit
Isabelle... Vous à qui elle a toujours marqué tant de tendresse,
vous qui étiez son guide en tout, et qu'elle consultait même sur
ses joyaux et sa parure, comment se peut-il que, soudain, elle
vous ait si grandement offensé?
--Comment cela se peut? exclama-t-il. Ah! ah! Faut-il donc
supporter qu'elle coquette avec tout venant, coure les champs du
matin au soir, rie insolemment aux uns et aux autres?... Elle se
plaît à me braver!
--Cher frère, dit Tatiana...
--Elle fait la cour à Giano, elle lui fait la cour, sur ma vie!...
A ce bouffon, à ce gâcheur de terre!... Et lui, comme dans son
miroir, lui lance, à la dérobée, des sourires d'intelligence. On
les voit chuchoter, se serrer les doigts; ils se fourrent dans
les coins noirs; elle lui parle à l'oreille, et ils ricanent...
Ah! c'est une honte, vous dis-je, et je ne le souffrirai pas plus
longtemps!
--Cher Floris, répondit Isabelle, leur familiarité est trop
hardie, sans doute; mais qu'elle soit tout à fait innocente, c'est
ce que j'ose bien jurer.
--Innocente!
--Oui, Monseigneur.
--C'est faux, c'est faux, je vous dis que c'est faux,
Isabelle. Croyez-vous que je n'aie plus de cervelle, plus
d'yeux pour discerner une amitié permise d'avec l'impudence et
l'effronterie?... Si vous m'aviez laissé finir... Elle vient de
lui envoyer une bague, une bague que j'ai surprise... Un anneau de
fiançailles! Ha, ha, ha!... Comprenez-vous ce que cela veut dire?
--Une bague! fit la Grande-Duchesse.
--Oui, oui, oui, oui! Faut-il vous le répéter encore?... Une bague
avec un billet, où elle le flatte et le caresse, et le loue, et se
jette à sa tête!... C'est une chose honteuse, je vous dis. Une
honte, une honte, une honte!
--Vous vous noircissez trop sa faute, repartit Isabelle.
Croyez-moi, cher seigneur, Josine est légère, non perverse. Son
esprit est capricieux, mais son cœur n'est pas corrompu.
--Ah! persuadez-vous cela, s'écria Floris, et faites des phrases
dessus!... Vous raisonnez de cette affaire selon les lieux communs
de vos livres; et moi, moi, je la vois, je la sens--il saisit le
bras d'Isabelle--comme vous sentez mon étreinte, comme vous voyez
la main qui vous touche... Mais je vais chasser ce Giano, continua
le Grand-Duc, dans sa fureur; je le jetterai dehors, ainsi qu'un
laquais... Qu'il retourne à Venise pétrir la cire! Qu'il aille au
diable! Qu'il disparaisse!
--Vous ne ferez pas cela! répliqua Tatiana. Un tel éclat
rejaillirait sur notre sœur... Elle en serait flétrie, déshonorée.
--Bah! bah! pas même désolée... Elle se consolerait vite. Est-ce
qu'elle ne coquette pas avec Archibald, avec Zeroli, avec le
diable, s'il était là?... C'est une nature perverse. Ne l'excusez
pas!
--Que de fois vous l'avez excusée jadis! répondit l'aveugle. Vous
la vantiez sans cesse, alors. Vous rapportiez ses bons mots, ses
saillies...
--Elle a changé! cria le Grand-Duc. Puis-je être encore ce que
j'étais, alors qu'elle est toute différente?
--Mais ne tournez-vous pas à mal, dit l'aveugle, des actions
innocentes, en somme? Est-ce donc une chose si étrange qu'elle
ait offert un petit présent à un familier du palais? Cette
liberté de Josine avec Gianettino, qui vous irrite, provient de
l'étroite habitude dans laquelle ils vivent, depuis l'enfance...
Je m'étonne, mon frère, de votre colère... Qu'y a-t-il là qui ait
pu vous émouvoir à ce point?
--C'est par la suite de ses actions qu'il faut la juger, repartit
Floris. Vous ne l'avez pas vue, Tatiana... Oh! ses yeux, ses
gestes, ses sourires, ont un langage... Chaque regard, chaque
mouvement décèle sa coquetterie...
A ce moment, un bruit violent et sourd, pareil à un coup de canon
lointain, roula dans les profondeurs de la forêt. C'était la
première des salves par lesquelles messer Pistolese annonçait que
les gens de la chasse venaient d'arriver à Stagno.
--Bella!... Eh bien, Bella! dit l'aveugle, qu'avez-vous donc?...
Vous ne vous soutenez plus!
--Non, non... Ce n'est rien... une faiblesse.
--Elle se trouve mal, mon frère... Là, sur ce roc... Eh bien,
Bella?... Eh bien, sœur?
--Comment est-elle? dit Floris.
Tatiana, se relevant, siffla dans un petit sifflet de vermeil.
--Elle revient à elle, murmura l'aveugle... N'ayez aucune crainte,
mon frère. Elle s'est quelque peu fatiguée... Bien! voici le
carrosse avancé... Nous allons rentrer au plus vite.
Le Grand-Duc resta seul sur la plage. On entendait gronder au
loin, de moment en moment, les détonations de la fête.
--Silence, bruit stupide! exclama-t-il. Silence, tapage grossier!
Il faut du vacarme à tous ces gens, comme à des écoliers lâchés...
Ah! j'aurais dû faire ce que je disais, suspendre les préparatifs,
commander que l'on enlevât les pavillons... Quelle heure est-il?
Le soleil décline... Ils ne m'ont pas même attendu... Cet insolent
Gianettino!... Mais je m'en vais les troubler, par le ciel! Je
tomberai au milieu de leur joie.
Son cheval paissait à l'écart; le Grand-Duc se mit en selle et
partit. Il traversa, toujours au galop, la gorge des Rochers de
bitume, et atteignit bientôt le marais de Vogoritza. Un lourd
brouillard, presque continuel en ce lieu, couvrait les eaux
immobiles et noires.
--Holà! cria Floris... Batelier!
--Voilà! voilà! répondit une voix, du milieu de l'étang. J'arrive!
Une grosse barque parut. On y apercevait confusément plusieurs
figures, à travers la brume; et, lorsque le bac toucha la rive,
Floris, non sans étonnement, en vit sortir des femmes et des
enfants, portant des cages, des chaudrons, des hardes, des
ustensiles de ménage, comme des gens forcés de s'enfuir en toute
hâte.
--Qu'y a-t-il? fit brusquement le Grand-Duc. Qui êtes-vous? où
allez-vous?
--Ces chiens de Sgombro ont rompu la trêve, répondit une des
femmes. Ourosch s'est remis à leur tête. Ils ont fondu ce matin
sur Potok; ils ont coupé les oliviers, détruit les barques... Le
frère de ma mère habite Zemenico; nous allons lui demander asile.
--Ah! l'on va donc se battre! s'écria Floris... Bien, Ourosch!
saccage, massacre! Sois implacable! pas de pitié!... Égorge les
vieillards! tue les femmes! écrase les enfants à la mamelle!... A
quoi sert-il qu'il y ait des coquins au monde?
Et les Morlaques stupéfaites virent le Grand-Duc sauter dans la
barque où son cheval se trouvait déjà, et qui s'éloigna du rivage.
LIVRE QUATRIÈME
--Monseigneur n'est pas arrivé? demanda Josine... Où est Sander?
--Ici, aux ordres de Votre Grâce.
--Lorsque votre maître viendra, prévenez-moi; je ne veux pas le
voir... Fi! fi! manquer ainsi à sa parole!
Elle se dressa brusquement, et, comme à un signal attendu,
il se fit aussitôt un joyeux désordre des convives qui se
levaient, quittant la table, tandis que les valets approchaient,
pour desservir, une sorte de grand buffet marqueté d'étain et
de cuivre, et posé sur quatre roues. Des bouquets de roses
effeuillées, des blocs de glace qui fondaient, des monceaux de
fruits s'écroulant des jattes et des orfèvreries, chargeaient la
nappe éblouissante. Au-dessus, entre de hauts lauriers, se tenait,
suspendu par des cordes de soie, un voile de pourpre à franges
d'or.
--Honni soit le buveur qui déserte! s'écria messer Zeroli, se
soulevant, le verre à la main, au milieu du peu de convives qui
étaient demeurés attablés. Soyons, comme dit la chanson,
Les derniers au joyeux festin,
Et les premiers dans la plaine,
Au matin.
--Je passerais la nuit à boire! repartit Archibald avec véhémence.
Le jour de fête de la princesse est bien fêté... Une coupe de
champagne, maraud!
--_C'est d'un bol de champagne, un jour_, fredonna le petit
conseiller, _que naquit le dieu de Cythère_... Le jour de fête de
la princesse... Ah çà! vous êtes gris, Archibald!
--Moi gris!... moi gris! répliqua le long jeune homme... Allons,
j'ai été en goguettes plus d'une fois déjà, sur mon honneur!... Je
connais le carillon des verres...
Mais ses paroles se perdirent dans le tumulte croissant. Les
serviteurs couraient, s'interpellaient; de grands chiens blancs
tachetés d'orange bondissaient; et sur la plage de la mer, que
dominait le bois de lauriers où le banquet avait été dressé, des
Morlachs déchargeaient de deux tartanes à l'ancre, des thons
énormes, des bécasses, un sanglier, avec des couffes de raisins et
de grenades, tout ce qu'avaient pu fournir à ser Pistolese de plus
monstrueux et de plus exquis Bila-Glavor et Palenica, les deux
petites îles voisines. Cependant, l'orbe du soleil disparaissait
derrière les flots. Toute la mer, comme incendiée, roulait de
molles flammes jaunes; et dans la lumière éclatante, les trois
colonnes gigantesques, orgueilleux débris d'un temple romain,
qui signalent aux pêcheurs du large le promontoire de Stagno, se
dressaient, plus vermeilles que l'or, parmi les ruines et les
broussailles, à l'extrémité de la terrasse. C'était là que se
tenait Josine, tout debout sur les marches brisées, au milieu d'un
groupe de jeunes gens et de femmes vêtues de blanc.
--... Et s'il est gai, reprit Josine, s'adressant à Sander qui
l'avait suivie, s'il est gai, dites-lui que je pleure: s'il est
triste, que je saute de joie... Comme ce Zeroli croasse! Il n'y a
pas de mouette blessée qui piaille aussi intolérablement...
Le jeune comte Angiulliero dit en riant:
--Il est vrai que sir Archibald et lui sont, aujourd'hui, d'un
entrain surprenant.