--Non, non! répliqua Josine, je ne me laisserai pas renvoyer...

Oh! vous allez me dire votre avis...

--C'est bon, c'est bon! Plus tard, petite fille... Monseigneur, un

mot, s'il vous plaît.

--Monsieur Manès, puissant magicien... reprit Josine.

--Allez, petite fille, allez! Vous serez donc toujours la même...

Monseigneur, voici de quoi il s'agit. Le grand-duc Fédor, votre

père...

--Que parlez-vous de petite fille? repartit la malicieuse

princesse, qui, sans un instant de relâche, sautait, courait,

voltigeait, gambadait, tourbillonnait autour de Manès. On voit

bien, signor enchanteur, que vous ne sortez guère de votre

caverne... Ne dirait-on pas que je suis encore une gamine en robe

courte?... Allons, daignez me regarder!

Et d'un air de défi mutin, elle se posa devant le savant.

Elle était grande, svelte, fière, les lèvres incarnates et

charmantes, le plus beau teint, un nez mince, frémissant, et avec

sa taille élancée, un port agile, majestueux de déesse sur les

nues. Son col, un peu long et plein, ressemblait à du marbre blanc

bien poli, et elle avait, dans ses yeux noirs, une humeur lascive

et attrayante, un rire qui étincelait comme un rayon de soleil

dans une onde.

--Mais, en effet, reprit Vassili, comme vous voilà belle et

coquette, princesse!... Toute changée!... Et il la considérait...

Oh! oh! oh! je comprends maintenant ce que l'on se chuchote à

l'oreille, et pourquoi le comte Archibald...

Puis, sur un geste impatient de Floris:

--Eh bien, donc, fit-il tout bas, je dois vous prévenir que votre

père, le Grand-Duc...

--Monsieur Manès, interrompit Josine.

--Que dit cette petite fille? Que veut-elle encore?

--Est-il plus souffrant? demanda Floris.

--Il décline étrangement, Monseigneur. Il baisse, il s'affaiblit à

vue d'œil...

--Ah! si vous ne m'écoutez pas, savant illustre, poursuivit

Josine, je vais vous rompre le petit doigt, je vous ferai la

baboue par derrière...

Le Grand-Duc regarda Manès en face:

--Voulez-vous dire qu'il va mourir?

--Eh bien, oui, Monseigneur. Le dénouement ne saurait tarder

beaucoup plus que deux à trois semaines. Ulm se tient prêt à faire

ses paquets, et parle à son maître de testament.

Il y eut un pesant silence. La petite princesse avait disparu.

Floris reprit d'une voix basse:

--Et mon père connaît-il son état?

--Non, il n'en a aucun soupçon, répondit de même Vassili, et il

serait dangereux et inutile de le tirer de sa sécurité. Mais j'ai

pensé qu'il importait que Votre Altesse fût avertie... Allons, à

vous revoir, Monseigneur.

Le Grand-Duc, demeuré seul, rêva quelques instants, le front

penché et immobile; puis, à pas lents, il gagna la terrasse. Des

grenadiers, des citronniers, des cactus, dans d'énormes vases de

marbre, y formaient comme un bosquet, au milieu des airs. Là,

sur des tables basses de pierre dure de Florence, toutes sortes

de rafraîchissements étaient servis avec profusion: du caviar,

des _pirojki_, du vin, du cidre, des pièces de four, quantité de

liqueurs à la glace. Les convives, assis ou debout, et la plupart

tenant à la main de petites assiettes d'argent, faisaient des

groupes çà et là, jusque sur les marches de l'escalier.

--Puis-je vous offrir, Monseigneur, de cette eau de jonquille

glacée? demanda Josine à l'archevêque. Préférez-vous du vin de

Sicile?

--Mille grâces, ma jolie cousine... Eh bien, neveu, dit Mgr

Colloredo à Archibald, vous ne regrettez pas vos chasses ni vos

autres plaisirs de Raguse. Il y a ici de quoi vous les faire

oublier.

--Je donnerais trois cents florins, répondit Archibald, pour que

la princesse pût voir mes vouges et mes épieux à sangliers... Mais

ces animaux sont féroces. J'ai reçu d'eux un coup de boutoir...

je pourrais vous montrer la blessure... Giano, faites-moi

souvenir, quand nous serons entre hommes, de vous la montrer...

La demie de cinq heures sonna.

--Lucio, dit demi-haut Josine à l'un des laquais qui servaient,

allez voir si les carrosses sont approchés... La chaleur du jour

est tombée, reprit-elle. Nous avons arrangé pour Votre Grandeur,

comme Elle en a marqué le désir, une excursion jusqu'aux madragues

et à la Grotte-qui-parle.

--Je ne puis croire, dit l'archevêque, tout ce que nos Morlachs en

racontent.

--Si, si, si, Monseigneur, la chose est certaine! s'écria le

bon abbé Lancelot. Il y a là, suivant moi, le plus curieux écho

que l'on ait jamais entendu, car pour peu que l'on parle bas à

l'entrée de la caverne, la personne qui s'est placée dans le fond

entend tout fort distinctement... C'est une chose extraordinaire!

J'ai vu des Bocchesi se sauver, pensant qu'il y eût là un esprit...

Josine battit des mains:

--Vraiment, vraiment? Un si bel écho!... Gianetto, c'est toi que

je retiens pour en faire l'expérience.

--Quoi? que désirez-vous, Madonna?

--Je te dirai cela à la Grotte-qui-parle. Oh! j'ai des secrets

à te confier que les rochers seuls doivent entendre... Là-bas,

là-bas, là-bas, tu sauras tout!

--Trop familière, pensa Floris en sortant de sa rêverie, trop

familière!... Est-ce qu'elle pourrait?... Pourquoi non?... Comme

elle le regarde en parlant! Comme elle s'adresse toujours à

lui!... Oh! j'aurai l'œil sur vous, seigneur bouffon...

Le lendemain, conformément au cri qu'en avait fait Pappizza, dès

le matin, Mgr Colloredo dit lui-même, dans l'église de Zemenico,

une grand'messe solennelle. Là, devant tout le peuple assemblé,

l'archevêque monta en chaire, et prit son thème sur le pardon

des offenses. _Ego autem dico vobis: Diligite inimicos vestros_

(MATTH., V). Il fallait déposer son ressentiment, en faire à Dieu,

chrétiennement, un sacrifice de bonne odeur. Le pope de Sgombro

avait donné parole de la docilité de ses paroissiens: et lui, leur

archevêque, leur pasteur, s'était porté garant de même, pour ses

ouailles de Zemenico. Car, si vous ne pardonnez pas, espérez-vous

que Dieu vous pardonne? Non, tant que vous serez inexorables pour

vos frères, le Seigneur le sera aussi pour vous. Il est écrit:

_Point de miséricorde à qui n'a pas fait miséricorde_ (JACOB.,

II). Après quoi, l'archevêque lut le bref du Saint-Père, qui

déclarait nul et non avenu le serment qu'ils avaient prêté, et

ayant terminé la messe, au milieu du silence frémissant des

Morlachs, il s'en revint au palais.

Dans la semaine, les invités commencèrent à arriver. Comme on

voyage en Dalmatie avec la lenteur des tortues, et toujours par

coches ou carrosses, les chemins, pendant plusieurs jours, furent

couverts autour de Sabioneira, d'équipages à six chevaux, qui

gravissaient les côtes ou passaient à gué les rivières. Ceux de

Zara vinrent en trebaccolo, et la princesse Miléna arriva de

Cettigne par la montagne, accompagnée, outre ses femmes, de dix

Monténégrins armés. Suivaient force mules portant ses coffres,

recouverts de tapis d'écarlate, les billots, plaques et œillères

de cuivre et d'argent travaillé. L'ancien corps de garde des

Cypriotes, au bord de la mer, reçut les bêtes et les gens.

Bientôt, d'ailleurs, les survenants se trouvèrent si nombreux en

hommes, qu'il fallut en coupler quelques-uns. Le baron Mamula

échut, avec le vieux comte Stankovitch, dans le pavillon de

rocaille qu'on nommait l'_America_, où, toutefois, lui et ses

chiens purent s'espacer à l'aise. Les corps de logis, les petits

palais, les moindres bâtiments des jardins, tendus et remeublés en

neuf, étaient remplis ou attendaient leurs hôtes. Messer Pistolese

et Jacinto se distinguèrent extrêmement, par l'ordre surprenant

qu'ils mirent. Rien de confus, de languissant parmi ce monde

de serviteurs; à toute heure et à tout venant, accueil prompt,

empressé, cordial. Les tables, dressées sans ôter, dans la fameuse

Galerie-Verte, étaient toujours neuves et servies vastement et

splendidement, à mesure qu'il se présentait ou cavaliers ou dames,

ou Morlachs visiteurs. Le souper, au grand couvert, réunissait

tous les convives, dans l'immense salle de Flore, éclatante en

dorures, en peintures, en lustres de trois cents bougies, en

monceaux de roses de toutes parts. Et la soirée se terminait dans

les jardins, tandis que l'on tirait sur une barge, au milieu du

golfe, des ballons d'eau, des fusées volantes, quantité de feux

d'artifice, réfléchis par le miroir marin.

Une pluie d'orage empêcha, un soir, toute promenade dans les

jardins, en sorte que les invités se retirèrent de meilleure heure

que de coutume. Josine, après quelques moments de conversation

languissante, dit bonsoir à Tatiana et à Floris, et regagna son

appartement, où sa toilette l'attendait. Mais, renvoyant toutes

ses femmes, hors la seule Barberine, elle passa aussitôt avec

elle dans le petit cabinet des Miroirs. Un grand chandelier

ancien de fleurs et d'oiseaux, en verre rose et vert de Murano,

s'y reflétait aux murailles de glaces. Des boîtes de fard

entr'ouvertes, des coffrets, des bonbonnières, étaient épars

sur l'étagère de toilette, tandis que de vieux masques noirs de

carnaval, retrouvés sans doute dans quelque tiroir, jonchaient au

hasard les dalles de marbre.

--Eh bien, Rina, dit la princesse, en même temps que sa camériste

préférée commençait à la coiffer de nuit, de tout ce beau monde

de cavaliers qui nous sont arrivés depuis huit jours, lequel te

semblerait, à ton gré, l'amoureux le plus accompli?

--Je ne sais, madame, dit Barberine. Il serait honteux que moi,

pauvre fille, j'allasse regarder en face de si magnifiques

seigneurs.

--Bah! en face ou de profil, peu importe!... Ne trouves-tu pas,

reprit Josine, en se penchant vers le miroir, que j'ai le teint un

peu altéré?... Tiens, redis-moi leurs noms, l'un après l'autre.

--Eh bien, il y a d'abord le conseiller, messer Zeroli de Raguse.

--Passe, passe! s'écria la princesse... Ha, ha, ha! Depuis qu'il

a chanté l'autre jour, il se met des bandeaux de ouate autour du

cou. C'est à nos oreilles qu'il eût dû en mettre!... J'ai boudé,

oui! j'étais furieuse... Endurer un glapisseur pareil!... Aussi,

j'ai pris, le lendemain, pour rompre la malechance, mon beau lis

de saphirs et d'émail... Et cela n'a pas manqué, en effet.

--Votre lis de saphirs, madame?

--Oui, oui, Rina... Tiens, donne-le-moi! Il me porte bonheur,

c'est certain... Quand notre carrosse a versé, voilà trois ou

quatre ans, je n'ai eu aucun mal, grâce à lui, et aux bals où je

le mettais, je passais toujours pour la plus jolie... Une fois,

chez les Nostitz, la cire d'un lustre a gâté je ne sais combien de

toilettes: moi, rien, parce que j'avais mon lis!... Bon petit lis!

Et elle le baisait. Agathe coud un trèfle à quatre feuilles dans

la doublure de ses robes; mais je n'y crois pas, allons donc!...

Qu'est-ce que nous disions?... Ah oui! Ne me nomme parmi nos

invités, que ceux dont on pourrait faire des soupirants... Laisse

les vieux, laisse les vieux!...

--Eh bien donc, que pense Votre Grâce du comte Tiberio Spada?

--Un nez! un nez! exclama la folle enfant. Le comte Tiberio Spada

est une partie de son nez... Seigneur Dieu! serais-je condamnée à

des soupirs proboscidiens?... Oh! son nez est un marteau de porte,

un soc, un éperon de vaisseau, une double flûte quand il soupire,

un serpent de lutrin quand il ronfle; et, en tout temps, un

alcoolomètre, où on lit les degrés de l'eau-de-vie qu'il a bue...

Non, non, non, pas de comte Spada!

--Alors, que dira Votre Grâce du marquis Zeculo, de Sebenico?

--Il ne fait, répondit la princesse, que sourire, changer d'habit

et regarder dessus, à la dérobée, la plaque de son ordre. Il est

propre, peigné, rasé, lustré, parfumé. Il n'a dans sa bourse

que des ducats neufs; son stick de corne vient de Londres; et

il reçoit directement, par le paquebot, sa provision de gants

de Naples. Parle-t-il, c'est de ses voyages, de son majorat de

Carinthie, du palais qu'il possède à Trieste, de la princesse,

sa demi-sœur, qui est dame du palais à Vienne; et il conclut, en

hochant la tête, que, Dieu merci! il n'a pas à se plaindre, et que

tout lui a réussi au delà même de ses souhaits.

--Et messer Marnavitch, comment Votre Grâce le trouve-t-elle?

N'est-il pas bel homme, vraiment?

--Qui, Marnavitch?... Perds-tu la tête, voyons! Un géant, toujours

bleu de barbe, qui a l'air du frère de ser Pistolese. Il avale son

vin tout pur, d'une haleine, et demande à chaque Morlach le prix

des écorces et du poisson sec... Statues, jardins, les tentures,

les tableaux, il n'a rien regardé au palais; mais si c'est un âne,

une vache, un vieux bouc qu'il rencontre sur les chemins, alors il

s'arrête et il les admire, sans que l'on puisse l'en arracher.

--Oh! dit la camériste en riant, comme Votre Grâce les

maltraite!... Mais, allons, que dira-t-elle du jeune docteur de

Raguse, Beppino Papafava?... Il a pourtant une jolie figure.

--Il plairait, repartit Josine, si seulement il voulait moins

plaire. Quand il se trouve devant nous, il suffoque de la peur de

n'être pas assez aimable... A un autre, Rina, à un autre...

--Eh bien, madame, il y a encore le seigneur Ugo Toppo, le comte

Imer, messer Niccoloso...

--Ha, ha, ha! avec ses trois cheveux et son cure-dent de

lentisque... Il ment, d'ailleurs, il n'a pas de dents...

--Le seigneur Memmo della Mammana...

--Oh! le glouton! interrompit la princesse. Quand il ouvre son

énorme bouche, on dirait l'antre de la Jagodna... La nuit, il

soupire après la lune, qu'il prend tantôt pour un pain rond,

tantôt pour un croissant au cumin... Et qui encore?

--Le baron Cornacchini, ser Zandiri de Céphalonie, le jeune comte

Angiulliero...

--Assez, assez! ne m'en nomme plus! s'écria Josine

languissamment... Oh! je suis prise tout à coup de bâillements,

rien qu'à me les représenter... Ils se ressemblent tous comme des

florins, comme des gouttes de pluie... Apporte mon baguier, Rina.

Quel bracelet vais-je mettre demain?

--Beaucoup de ces dignes seigneurs doivent-ils encore nous

arriver? demanda Barberine, en passant à la princesse un manteau

de lit.

--Non, reprit Josine, on n'attend plus que ser Ottaviani et sa

femme, et le consul de Russie à Cattaro... As-tu songé à mettre de

côté cet opiat gris pour les dents que Giano m'a donné? Il jure

que c'est merveilleux... Que penses-tu de Giano, Rina?

--Jésus Seigneur! exclama la camériste. Qu'est-ce que Votre Grâce

me demande? Je suis une trop simple fille pour parler d'un homme

pareil.

--Bien! cela signifie qu'il te plaît. Allons, ne rougis pas pour

ça... Passe-moi mes gants préparés... Et pourquoi te plaît-il?

--O Seigneur! protesta Barberine, qu'est-ce que Votre Grâce veut

me faire dire?... Je n'ai pas parlé quatre fois à ser Gianettino,

croyez-moi!

--Bah! s'il ne te plaît pas à toi, repartit Josine, il plaît du

moins à toutes nos dames... _Ser Giano, venez par ici! Ser Giano,

que dites-vous de ça? Ser Giano, quelle surprise prépare-t-on pour

ce soir?_ C'est là ce qu'on entend constamment... Vois-tu, ces

dames de Raguse aiment les hommes à cheveux frisés.

--A dire vrai, répondit Barberine, ses cheveux sont ce qu'il a de

mieux, avec ses dents... Il a aussi de fort beaux yeux...

--Admirables! répliqua Josine. Ils sont jaunes, et comme moqueurs

et féroces dans leur expression.

--Il monte fort bien à cheval, dit Barberine.

--Pas de plus hardi cavalier, de plus brave marin, dit la

princesse.

--Et puis, toujours leste et de belle humeur... Quand on le voit,

madame, on dirait qu'il entre du soleil avec lui...

--Là, là! ne t'échauffe pas tant, reprit Josine en riant. Bonne

nuit, maintenant, Rina. Il est grand temps que je me mette au

lit... Nous allons rêver de Giano. Es-tu folle de me parler ainsi

de lui!... Il me semble qu'il fait la cour à la fameuse Angelelli,

la beauté de Raguse, et que cette sotte y répond... Si j'en étais

sûre!

--A quelle heure faudra-t-il réveiller Votre Grâce?

--Voyons, dit la princesse en bâillant, quels sont donc les

plaisirs annoncés?... Ah! oui, l'on chasse comme avant-hier,

toujours en cachette d'Isabelle; après quoi, dîner dans la forêt,

non loin de Zaton di Doli... Viens ouvrir ma courtine, Rina,

seulement quand je te sonnerai. Je veux faire la grasse matinée.

La clairière où le repas devait avoir lieu fut occupée, dès avant

midi, par les officiers des cuisines qui, sous la conduite de

Jacinto, commencèrent à tout accommoder. Ser Pistolese arriva

vers cinq heures, pour surveiller le dernier préparatif. A

l'ombre des pins-parasols, une longue nappe sur tréteaux, brodée

d'argent, de fleurs de soie, et chargée d'assiettes d'argent,

étalait une profusion de pâtés, d'oiseaux, de coquillages, et

des pyramides de fruits. Des laquais, en hoqueton bleu gansé de

jaune, tiraient d'une sorte de fourgon force sièges à dos de

maroquin noir, qui se pouvaient ployer pour les voitures, tandis

que d'autres déballaient les vases d'argent à glacer les vins.

Mais des cris, des abois retentirent, et l'on vit s'avancer dans

l'avenue une grande troupe à cheval, avec Josine en tête. Deux ou

trois carrosses remplis de dames suivaient les cavaliers, au plus

petit pas; et des valets, menant des chiens, fermaient la marche.

Cette cavalcade, en un moment, envahit le spacieux rond-point. Le

Grand-Duc aida Josine à descendre. Elle avait un habit de cheval,

fantasque et charmant à la fois, un justaucorps gris, tout brodé

d'argent, et un bonnet de velours noir, avec des plumes. Ser

Pistolese s'avança à sa rencontre.

--Quoi! Giano n'est pas encore là! s'écria la princesse, en jetant

les yeux autour d'elle... Cette chasse était amusante, bien

que j'aie vu le moment où le vent détournait les cailles de la

pantière... Mais quelle idée avez-vous eue, sir Archibald, de tuer

ce malheureux écureuil?

--Fantaisie de chasseur! fantaisie de chasseur!... On les nomme

muscardins, princesse.

--Bah! dites ce que vous voulez, poursuivit Josine, le roi de

la chasse est Giano, qui a eu l'idée d'effrayer les cailles...

Bonjour, bonjour, ser Pistolese. Eh bien, préparez-vous cette fête

de nuit pour demain?

--Oui, princesse, dit le majordome. Les pavillons sont tendus à

Stagno... J'ai disposé deux mille lampions sur les rochers de la

crique, cent gros fanaux...

--Mais que fait donc Giano? dit Josine. Voilà longtemps qu'il

devrait être ici... Est-ce que je puis attendre de la sorte?

Est-ce qu'il ne connaît pas les femmes? Un moment de retard de

plus est tout un purgatoire pour moi!... Cent gros fanaux, ser

Pistolese...

--Oui, princesse, autour des pavillons... Nous avons reçu de

Raguse quantité de caisses d'artifices... En un mot, tout sera du

plus bel effet, à ce que j'espère...

--Qui vient par là? Est-ce Giano? reprit Josine... Ah! enfin!

exclama la princesse, en voyant un gros de cavaliers déboucher

dans la clairière, où ils mirent pied à terre aussitôt... Puisque

nous voici au complet, mesdames, et vous, signori, prenez vos

places. Pour mot d'ordre: Liberté parfaite!

Tous les convives, dans un joyeux désordre, s'assirent autour

de la table, tandis que les valets y posaient des rougets

fumants sur des grils d'argent. Le premier service n'était que

d'entremets et de fruits de mer. Toutes sortes de coquillages

emplissaient des conques de vermeil; d'énormes langoustes, en

buisson, enchevêtraient leurs piquants rouges, et des pastèques à

pulpe rose, du gingembre, des citrons verts, des fruits confits

aux cinq épices et au vinaigre, entouraient trois grands pâtés

ouverts qui s'éboulaient sur de monstrueux plats d'argent. Le

soleil, passant entre les arbres, envoyait ses derniers rayons

tièdes et jaunissants sur la nappe; l'odeur résineuse des pins

flottait; un daim ou une biche, par moments, bondissait au loin

dans les taillis. Çà et là, autour de la table, les conversations

commençaient.

--Eh bien, Giano! s'écria Josine, est-ce ainsi que vous vous

faites attendre? Si cela vous arrive encore, je froncerai le

sourcil contre vous, je tonnerai comme un Jupiter femelle!

--Il n'y a nul retard, Madonna, répondit le sculpteur, en

occupant la seule place vide qui restât, à la gauche de la

princesse. Le soleil marque cinq heures à peine.

--C'est bon, c'est bon!... Oui, désarmez-moi, repartit la folle

jeune fille. Aujourd'hui, Notre Majesté a l'âme bonne, et veut

bien entendre vos excuses... Nous te croyions déjà enlevé par le

vieil Ourosch, Giano, dit-elle en riant, puisque, enfin, nous

voici tout près de ce fameux village de Sgombro.

--Combien ceux de Zemenico avaient-ils déjà pris de têtes? demanda

messer del Piffero, un riche bourgeois ragusain.

--Peuh! je ne sais, laissa tomber Giano, sept ou huit, ou quelque

chose d'approchant... Mais pleins d'honneur comme je les connais,

ils trouveront bien moyen, croyez-moi, d'en prendre encore

quelques-unes.

--Fi, Gianetto! dit Josine... Vous êtes par trop sanguinaire...

--Moi, Madonna, s'écria-t-il, un agneau, un vrai pigeon de

douceur!... Toutefois, je l'avoue librement, il ne faut pas qu'on

m'offense. Mais qui pourrait supporter un affront?

--Bah! dit Floris, à l'occasion, vous en supporteriez... Allons,

allons! vous fileriez doux comme un autre.

--Je dis, reprit le sculpteur, un moment étonné, que je n'en ai

jamais souffert, Dieu merci!

--Et moi, je dis, riposta Floris, qu'en cas de besoin, vous en

souffririez. Croyez-moi, le monde a déjà vu des choses plus

extraordinaires.

--Je n'ai jamais souffert d'injure, affirma Giano, et je suis bien

connu pour ça, d'un bout à l'autre de la Dalmatie.

--Eh bien, il peut se faire qu'un jour vous en souffriez, voilà

tout! Qui peut savoir, sior Giano, ce que lui réserve le destin?

Chaque soleil produit à la lumière d'innombrables événements,

auxquels personne ne s'attendait. Nous sommes les jouets du

hasard... Voilà pourquoi je dis qu'à l'occasion, vous souffririez

une injure, tout comme un autre.

--Monseigneur, répliqua le sculpteur, il est vrai que de bien des

gens, je n'endurerais pas ces contradictions. Laissez-moi vous

dire, encore une fois, que personne ne peut se vanter de m'avoir

jamais molesté, et que je n'ai jamais souffert d'injure. Il se

peut que je sois, au contraire, trop irascible de ma nature. Si je

voulais raconter en détail tous les merveilleux accidents que ce

penchant m'a occasionnés, j'étonnerais les nobles dames qui nous

écoutent présentement. Mais, pour ne point paraître me louer, je

laisserai cela de côté. Apprenez seulement, Monseigneur, que ce

vaillant Ourosch s'est mal trouvé de m'avoir voulu faire tort, et,

pourtant, je n'avais que seize ans à cette époque.

Un profond silence tenait l'assemblée entière comme en suspens.

Tous les yeux, fichés sur le Grand-Duc ou sur Giano, vis-à-vis de

lui, montraient on ne sait quoi d'anxieux, une attente immobile et

contrainte. Floris poursuivit d'un ton ironique:

--Et que vous est-il arrivé avec ce terrible Ourosch, signor?

--Je me pris de querelle avec lui, répondit le sculpteur, du temps

qu'il était maître de poste. Ce fol et brutal animal prétendait me

retenir ma selle, sous le prétexte que j'avais fait galoper une

de ses juments de retour, ce qui était faux. Quand je vis qu'il

n'écoutait rien, indigné, frémissant de rage, je me retirai, mais

je ne pus fermer l'œil de la nuit. Je pensai d'abord à brûler la

maison, puis à couper les jarrets aux chevaux que ce veillaque

avait dans son écurie. Un médecin qui m'eût tâté le pouls aurait

trouvé non le pouls d'un homme, mais celui d'un lion ou d'un

dragon. Enfin, voici ce à quoi je m'arrêtai. Je m'esquivai dès

l'aube du jour, et dans une prairie d'Ourosch, je mis le feu à

quatre de ses meules de foin, dont la belle et admirable clarté

me réjouit jusqu'à Sabioneira, où je me fis saigner en arrivant.

Ainsi, même du plus vil coquin, je n'ai jamais souffert la moindre

injure.

--Allons, c'est fort bien! dit le Grand-Duc... Pour Cirillo, on

sait ce qui lui advint.

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 17 / 33 段