turque de Stolatz? Et c'est là que se réunissent tous les
Bocchesi, les Krivosciens, la canaille du Montenegro... Une
assemblée de ces gens-là, signore, c'est comme si l'on se trouvait
transporté au milieu du Zodiaque. L'un a la mine du Lion, l'autre
celle du Scorpion, le troisième du Cancer... Jolie Ianoula, il
faut prendre patience. C'était un bon garçon que ton frère, mais
il avait le _mal'occhio_, chacun sait ça, et l'ascendant de sa
misérable étoile t'entraînera dans son malheur, si tu tentes de
lui porter secours.
En dépit des exhortations, et quoique veillée avec soin par ses
compagnes et par la princesse, Ianoula parvint, le lendemain
même, à se dérober d'elles toutes, et s'échappa de Sabioneira. On
voulut espérer, d'abord, qu'elle s'était rendue chez son oncle,
le curé de Zemenico; mais des paysans d'Imotica, informés qu'on
la cherchait partout, rapportèrent qu'ils l'avaient rencontrée
aux environs du campement d'Ourosch. D'autres encore prétendaient
l'avoir vue, mais chacun à des endroits différents, et fort
éloignés les uns des autres. La journée entière se passa en doutes
et en inquiétudes.
Le lundi de bon matin, comme Floris se mettait en selle, auprès
du bassin d'Encelade, ser Damiano, le chef des jardiniers, se
présentant soudain, lui cria, effaré, que des Morlachs demandaient
Son Altesse, et Mgr Colloredo, l'archevêque de Raguse, qu'ils
croyaient déjà arrivé. Tout le pays était en rumeur, ajouta-t-il.
Les uns disaient que l'on venait de retrouver dans les gorges de
la Spiaggia la tête de Ianoula assassinée; d'autres, que c'était
Samo lui-même, et que ceux de Zemenico allaient jurer le «serment
du sang»... Moins d'une demi-heure après, Floris arrivait, ventre
à terre, à l'immense chaos de rochers qu'on nomme le Cirque de
Spiaggia.
Un grand tumulte et une foule l'emplissaient, comme une eau
qui bout. Au milieu de ces roches géantes, que l'on croirait
entre-choquées par quelque tremblement de terre, et dont la
hideuse beauté est célèbre en Dalmatie, deux à trois cents
Morlachs s'agitaient, lançant des cris de haine et de vengeance,
et des menaces furibondes. Le soleil, entre deux nuées, faisait
étinceler les longs fusils, les pistolets, les pommeaux des
kandjars. Çà et là, des femmes haranguaient, d'autres chantaient
des mélopées funèbres. On s'appelait, on vociférait. Quelques-uns
aiguisaient des poignards ou brandissaient des yatagans. Une
acclamation redoublée salua Floris, quand il parut; puis, ce fut
un seul cri frénétique:
--_Karva tajstvo!_ le serment du sang!
Soudain, ils se turent, les yeux béants, et tous retenaient leur
haleine. L'oncle de Ianoula, messer Geri-Spina, en chasuble noire,
à croix d'argent, venait d'apparaître, à l'entrée du cirque. Les
hommes ôtèrent leurs toques rouges; les femmes tombèrent à genoux.
Un silence de mort emplissait la vaste enceinte. Parfois, un
sanglot étouffé s'exhalait, et le vieillard à face d'aigle dardait
alors, au travers de la foule, une prunelle étincelante. Le plus
vieux Morlach de Zemenico vint d'un pas lent à sa rencontre.
--Quel malheur est donc arrivé? dit le prêtre. Où est le blessé
pour qui vous m'avez fait chercher?
--Il n'a plus besoin de ton aide, répondit le Morlach... Kosto
Samovitch, nous t'avons appelé pour que tu nous dises la messe du
sang, contre Sgombro et ses chiens d'hérétiques.
--Allons! toujours des rixes, des batailles, répliqua messer
Geri-Spina... Vieux Tassilo, n'excite pas ces hommes. Le bora est
assez violent, le flot assez troublé de lui-même.
--Il le faut pourtant, dit le vieillard. Tant que nous ne serons
pas vengés, qui d'entre nous voudrait dormir la nuit, ou couper sa
barbe, ou toucher aux viandes, ou lever les yeux de terre?
Messer Geri-Spina reprit:
--Mais le sang appelle le sang, l'oubliez-vous? En ce moment, mes
frères, on nous doit. Plus tard, nous aurions à donner.
--Nous donnerons ce qu'il faudra, repartit le vieillard. Kosto, tu
es un vrai Morlach; tu es né à Zemenico: tu sais ce que commande
la vengeance.
--Regardez ma poitrine! dit le prêtre. Voyez, mes frères.
Là-dessus est Jésus-Christ, qui nous enseigne à pardonner.
--Jésus pardonne aux bons, mais il foudroie les méchants, reprit
l'homme. N'y aura-t-il pas, au dernier Jour, ceux de sa droite et
ceux de sa gauche?... Aide-nous à prêter ce serment!
--Le tribunal suprême et l'Empereur ont défendu qu'on le prêtât,
répliqua messer Geri-Spina.
--Comment serait-ce possible? fit le vieillard. Ne disait-on pas
chez les Morlachs, plus de mille ans avant qu'il y eût des juges
et des empereurs: _Qui ne se venge pas, ne se sanctifie pas....._
Laisse-nous prêter ce serment. Ne nous refuse pas cette messe!
--Je n'ai pas d'hostie, dit le prêtre.
--Tu prendras de la terre, d'où vient le pain.
--Je n'ai pas de vin pour le calice.
--Tu prendras du sang, en place de vin.
--Je n'ai pas les saintes reliques nécessaires pour consacrer
l'autel.
--Tu prendras les os de la martyre, oui, de la vierge assassinée.
--Ah! vous m'avez trompé! exclama le prêtre. Ce n'est donc pas
pour un mourant que vous m'avez envoyé chercher?
--C'est pour une morte, reprit le vieillard. Kosto Samovitch,
regarde là-haut qui tu connaîtras, et dis-le-nous sincèrement, car
le sang défigure ce visage, et nous pourrions y avoir été trompés.
Alors, messer Geri-Spina, en pâlissant, leva les yeux, et les
femmes et les Morlachs firent silence. Tous les regards se
fixèrent à la fois sur un rocher aigu, qui portait à sa cime une
tête pâle et affreuse. C'était celle de Ianoula, bleuie, meurtrie,
les paupières entrecloses, et déchevelée par la bise. Une traînée
de sang noirâtre avait coulé jusqu'au bas du rocher. Les sanglots
des femmes éclatèrent; on n'entendit, pendant quelques instants,
qu'un pleur profond et universel, tandis qu'en défaillant, le
vieux prêtre tombait assis sur une pierre.
Mais il se releva, et d'un pas chancelant, monta jusqu'au haut du
tertre de roches. Là, en s'arrêtant, il leva les bras, et prit la
tête de Ianoula dans ses mains; puis, quand il l'eut considérée,
il tomba assis de nouveau, et ramena sur son visage, sans parler,
un large pan de son vêtement noir.
--Ah! ah! dit-il, après un long silence... Lève ton front de
terre, malheureux! Dresse le cou! Supporte la calamité, puisque
tu ne peux plus en douter!... O Ianoula, cœur de ton oncle, quel
spectacle lui réservais-tu! O chère bouche! ô joues livides,
hélas! ô menton meurtri qu'on n'a pas lié avec un ruban! Seul ton
front a été respecté, par la vertu du saint baptême... O chère! ô
fille bien-aimée!... Hélas! hélas! Un si grand malheur! Non! je ne
puis encore y croire... Nous t'avions cependant prémunie contre
l'infâme trahison, mais tu chérissais trop tes parents. Du moment
que Samo disparut, ce fut comme si l'on t'avait rempli la poitrine
de charbons ardents; le poison te coulait de la bouche. La paix
pour toi, ma fille aimée, n'a commencé que d'hier... O belle de
visage et plus belle d'âme! Hélas! ce n'était pas ton deuil, mais
tes noces, que je pensais célébrer, un jour... O destinée hâtive
et funeste! O fille, ô fille! hélas! je me meurs: je n'ai plus de
bonheur à vivre. Tu me trompais, quand tu disais que tu voulais
vivre à mes côtés, et prenant soin de ma vieillesse, me fermer
les yeux, au jour du Seigneur. Et ce n'est pas toi, c'est moi,
vieil homme, privé d'enfants, misérable, seul, qui dois ensevelir
ta tête, sans même savoir où gît ton corps!... Malheureux! que me
faut-il faire? Rentrer dans ma demeure? Je n'y trouverai que la
solitude, la désespérance, le chagrin... Aller prier auprès des
morts? Mais ta mère me reprochera à moi, son frère, de ne t'avoir
pas mieux protégée... Ah! pourquoi l'avez-vous tuée? Que vous
avait-elle fait, maudits? Achevez! tuez-moi aussi! frappez-moi!
précipitez-moi! prenez ma vie! mangez ma chair!... C'est ainsi
qu'Ourosch paye l'argent que mon oncle lui donnait jadis, quand
il l'envoyait étudier au séminaire de Raguse... Oh! comme il
recevait l'hostie sainte, comme il baissait les yeux modestement,
vous rappelez-vous? Mais qui eût mis l'oreille à sa poitrine, y
eût entendu rugir le diable... Il méditait déjà de retourner à
son schisme, l'hypocrite, l'excommunié, le chien ronge-Dieu qu'il
était!
Il se laissa retomber par terre, tout frémissant de colère et
de deuil, en même temps qu'un sanglot confus s'échappait de la
multitude. Le vieux Tassilo avait bondi sur une roche:
--Oui, pleurez, pleurez tous! s'écria-t-il. Un tel spectacle
ferait crier les pierres et larmoyer les anges du ciel... Mais
eux, nos ennemis, peuvent rire, car ils nous ont pris l'honneur...
La perle de nos filles est morte! Ourosch et Marco nous l'ont
tuée... Mais non, non! C'est Sgombro qui a commis le meurtre,
puisqu'il soutient, puisqu'il nourrit, puisqu'il protège les
meurtriers, et qu'il sert de chenil à ces chiens!... Sgombro, tu
ressembles au thon, avalant un hameçon pour sa perte, dans un
appât de chair pourrie... L'odeur du sang te rit à présent, mais
elle te fera pleurer... Tu as léché le fil d'un rasoir; tu as
touché à tes propres yeux avec la pointe d'un kandjar; tu as porté
de la braise enflammée dans le pan de ton vêtement... Zemenico
n'endurera pas l'outrage que tu lui as fait, ainsi qu'un buffle
n'endure pas qu'on le tire par la crinière, ni un bélier qu'on le
frappe à la corne!
--Oui, maudits, Dieu vous punira! murmura messer Geri-Spina.
Alors, sur un signe du prêtre, la jeune sœur de Ianoula, Daria,
monta près de lui, portant du pain, du vin et quelques vases,
fournis par les femmes des Morlachs; et prenant pour autel la
roche même où posait la tête coupée, le vieux prêtre, servi par
l'enfant, commença de célébrer la messe.
Dans l'immense cirque de pierre, sous le ciel tout couvert de
nuées, les Morlachs, à genoux, restaient immobiles. L'âpre et
grise lumière d'acier que se renvoyaient les murs de roc d'une
effroyable hauteur, découpait les reliefs hérissés, les pitons,
les crêtes, les scies, les monolithes et les blocs dénudés, qui
font de ce lieu solitaire le plus sauvage et le plus affreux des
montagnes. Une aigre bise sifflait; quelques touffes de lentisques
frissonnaient; on apercevait, très haut dans le ciel, deux
vautours qui planaient, les ailes ouvertes. Des grondements, des
bruits étranges s'élevaient du fond des gouffres, car ces régions,
plus trouées que l'éponge, fourmillent de puits, de rivières et de
torrents souterrains. Cependant, le Grand-Duc, seul, par honneur,
au premier rang, inclinait son front en rêvant; et le vieux
prêtre, au haut du monticule, murmurait les syllabes latines,
impassiblement.
Ses deux mains étaient tachées de sang, pour avoir manié cette
tête. Il les tendit, comme le prescrit le rituel, sous l'eau que
lui versait l'enfant, puis avec ses doigts purifiés, consacra le
pain et le vin.
Les Morlachs agenouillés se levèrent. Le moment était venu de
prononcer le «serment du sang».
Alors, tourné vers ce peuple immobile, lentement, d'une voix haute
et solennelle, le prêtre dit, en levant l'hostie au-dessus du vin
consacré:
--Par ce pain bénit, qui représente le corps de Notre-Seigneur
Jésus-Christ...
Et tous répétèrent:
--Par ce pain bénit, qui représente le corps de Notre-Seigneur
Jésus-Christ...
--Par ce vin, qui représente son sang...
--Par ce vin, qui représente son sang...
--Par le sang que souvent nous avons versé de nos veines contre
les hommes de Sgombro, et qui doit s'ajouter à celui de cette
vierge assassinée, maintenant enlevée martyre au ciel, et qui nous
prie d'être ses vengeurs...
--... Et qui doit s'ajouter à celui de cette vierge assassinée,
maintenant enlevée martyre au ciel, et qui nous prie d'être ses
vengeurs...
--Nous tous, les Morlachs habitants de Zemenico da Mare, faisons
le serment irrévocable...
--... Irrévocable... irrévocable...
--De ne point donner de paix à notre âme, ni de repos à notre
corps...
--... Ni de repos à notre corps...
--Jusqu'à ce que nous ayons fait la juste vengeance du sang
versé...
--... Du sang versé...
--Jusqu'à ce que nos ennemis aient payé nos larmes et notre deuil!
Alors, messer Geri-Spina s'arrêtant:
--A combien de têtes, demanda-t-il, fixez-vous la rançon du
meurtre?
--Dix têtes, dix têtes! crièrent les Morlachs.
--Qu'il en soit donc ainsi! reprit-il.
Ensuite, il termina sa messe.
Les nouvelles de cette scène et des premiers meurtres qui la
suivirent, volèrent avec une incroyable rapidité, jusqu'au
fond de la Dalmatie. Tout fut rempli, incontinent, des noms
d'Ourosch et de Zemenico; et le voyage du Grand-Duc, qui partit
vers la fin de juin, pour visiter, à Spalatro, les ruines du
palais de Dioclétien, avec Josine et l'abbé Lancelot, renouvela
les conjectures et les rumeurs. Quoiqu'il y ait douze milles
d'Autriche, de la presqu'île à Spalatro, des relais bien disposés
y firent arriver Josine et Floris en un jour, à la tombée du
crépuscule. A peine eurent-ils mis pied à terre, que les notables
de l'endroit s'empressèrent autour d'eux: mais les ruines étaient
si désolées, la mer si morne, le vent soufflait si plaintivement,
dans le ciel gris, que la princesse consternée, et comme toute
prête à pleurer, dit qu'elle voulait repartir, pour s'en aller
à Sebenico, qui est la ville la plus voisine. On leur fournit
quelques Morlachs à cheval, avec des torches, et d'autres qui
les précédèrent, de manière qu'en arrivant vers onze heures à
l'hôtellerie, ils n'eurent qu'à se mettre à table.
Bien qu'Isabelle incommodée ne pût les y rejoindre, Josine et le
grand-duc Floris passèrent un mois entier à Sebenico. La ville
est collée à de hautes montagnes, qu'on nomme les Monti-Tartari.
Bâtie sur un penchant fort roide, elle étonne par ses perspectives
et par un air d'antiquité. Ce ne sont que ruelles, escaliers,
couloirs de maisons étroits et tortus, impasses, fenêtres
grillées, partout des guenilles multicolores, et les portes
bardées de ferrures, avec des heurtoirs ciselés. Plusieurs dames,
dès les premiers jours, vinrent complimenter la princesse, et il
s'en présenta d'autres, jusqu'à son départ. Elles arrivaient,
après la sieste, par espèces de sociétés de trois ou quatre, et
demeuraient des heures sur leur chaise, Josine fournissant à
la conversation. Cependant, on leur apportait des sorbets, des
fruits, de la neige, des eaux glacées, du marasquin, de la mousse
de sucre. La nuit, après ces chaudes journées, le port était assez
fréquenté sur le quai, ou plus loin, entre quelques fontaines, le
long du lac de Scardona; et Floris et la princesse soupaient en
rentrant, vers une heure.
Des lettres annonçant l'arrivée prochaine de l'archevêque de
Raguse, les firent rentrer à Sabioneira.
C'était le mercredi suivant qu'on attendait Mgr Colloredo, avec
Giano qu'il ramenait. Toutefois, divers incidents ayant retardé
son voyage, Sa Grandeur n'arriva dans la presqu'île que le 1er
août, sur le soir. La plupart des habitants du palais se portèrent
à sa rencontre, jusqu'assez près de Giunta di Doli. L'archevêque
avait avec lui son neveu, le jeune comte Archibald, que depuis
plus d'un an déjà il tenait dans sa maison, menait partout où il
allait, et veillait comme son propre fils. Sa Grandeur le présenta
aux princesses, que le sculpteur aussi vint saluer, avec une mine
quelque peu piteuse; puis, l'on remonta en carrosse, non toutefois
sans que le grand-duc Floris eût poliment cédé sa place avec les
dames, à l'archevêque.
--Que cet Archibald a l'air sot! grommela-t-il, en remontant
dans le petit soufflet, où Giano déjà l'attendait... Ah! tiens,
te voilà, maître fou!... Nous avons passé, il y a huit jours,
à Moianka, Giano... Si tu ne t'étais pas brouillé avec le curé
nécromant, nous t'aurions ramené, toi et ton trésor.
--Ah! dit Giano, que Votre Altesse ne parle pas de ça, si elle
m'aime!
--Bien, bien!... Mais, dis-moi, tu connais, puisque tu arrives de
Raguse, cet Archibald qui a l'air si sot... Pourquoi diable nous
l'amène-t-on?
--Pourquoi? répliqua le sculpteur. Bah! qu'un coup de _prosecco_
m'étrangle, si ce radis fourchu, cette mandragore, cette botte de
paille habillée, cette peau de singe pleine d'étoupe, ne vient à
Sabioneira pour y faire la cour à Josine!
--A Josine! Allons, perds-tu l'esprit?
--Eh bien, quoi! Monseigneur, de plus jeunes qu'elle n'ont-elles
pas déjà prononcé le _oui_? Vous pouvez m'en croire, signor mio!
Dans son grand coffre à sacrements, le bonhomme Colloredo a pris
aussi celui de mariage. On ne sait que faire de ce long flandrin,
et on voudrait l'établir, c'est certain....
Deux heures après, arriva de Raguse messer Zeroli, conseiller
de cour, _ad latus_ pour les affaires civiles du gouverneur de
Dalmatie, et qui venait seconder l'archevêque dans ses efforts de
pacification entre Sgombro et Zemenico. Son aspect surprenait tout
d'abord. Avec des jambes quelque peu torses, il était maigre et
singulièrement petit, et si vif que tous ses mouvements tenaient
de la marionnette. Cette figure bizarre ne l'empêchait pas de se
mettre en avant dans les compagnies, et d'attaquer de galanterie
les dames, pour lesquelles il se croyait de grands talents. Mgr
Colloredo le mena chez Leurs Altesses, qui le retinrent à loger au
palais.
Jamais Josine ne parut avec tant de brillant qu'en ces jours-là.
Sa gaieté, son esprit, ses grâces la rendirent comme la divinité
de Sabioneira. Jusqu'à ses regards étaient comptés; et ses
paroles, adressées au petit messer Zeroli, lui imprimaient un
air de ravissement. Floris ne bougeait d'avec d'elle, tout
occupé de l'amuser, de la faire valoir, de rechercher son goût
et son approbation. Les troubles de la grossesse d'Isabelle,
qui la confinaient dans sa chambre, avec Tatiana pour compagne,
achevaient de faire de Josine l'unique reine des plaisirs. Son
appartement devint donc le centre des divertissements. C'était
où se rendaient chaque jour les hôtes et les commensaux, où
se donnaient les collations, les jeux, les après-soupers, les
musiques. Bientôt même, la _Casa d'Oro_ se trouvant quelque peu
exiguë, Josine prit, pour recevoir, au palais même, le grand Salon
des tableaux anciens, fort poudreux et abandonné, mais que l'on
accommoda bien vite.
Une après-midi, que Giano vint de bonne heure chez la princesse,
il la trouva qui s'amusait à peindre, ainsi qu'elle faisait
quelquefois. Assise devant son vélin, en grand habit, elle était
environnée de théorbes, de basses de viole, d'in-quarto aux
feuillets ouverts et jetés sur les dalles de marbre, de roses, de
hanaps de vermeil, de citrons pelés en spirale, jusqu'à d'énormes
coquillages, dont il semblait qu'elle eût voulu arranger une
nature morte. Un Silène de marbre grec ricanait, du haut d'un
scabellon; et, vis-à-vis de la princesse, un petit singe talapoin,
à longue queue, s'agitait sur un perchoir de vernis rouge, où le
retenait une chaînette d'argent.
--C'est toi, caballero Giano? fit Josine, en se retournant. Eh
bien! m'apportes-tu enfin la copie de ce portrait d'après Vinci,
qui est tout le mien, prétends-tu?
--Par ma foi! ce sera demain, sans faute, repartit Giano.
--Bah! pas plus demain qu'aujourd'hui. Le soir, quand vous avez
soupé, signor nécromant, vous promettez tout... Le matin, vous
oubliez tout... Que ne soupez-vous le matin!...
Elle continuait de peindre, tout en souriant. Le sculpteur,
derrière elle, reprit:
--Trop roux, divine, un peu trop roux! Cligne les yeux... Carlo
est couleur de musc verdâtre... Il n'y a qu'à rompre ta terre
d'ombre d'un peu plus de vert de vessie... Tiens, comme cela!
--Ah! ah! dit Josine en riant, tu parles tout à fait comme Mlle
Chéron, qui m'enseignait jadis ce bel art: _Pour faire un ciel
de tonnerre, il faut, dans la nuée pluvieuse, du blanc, de
l'outremer, de la laque et de l'encre de Chine mêlés ensemble; à
l'endroit où s'ouvre la nuée, du vermillon et un peu d'ocre jaune;
et dans le coup, un peu plus de vermillon!_
Tous deux éclatèrent de rire. La petite princesse reprit:
--Quelles nouvelles de sir Archibald, mon soupirant?
--Ma foi, répondit Giano, pas plus tard qu'hier soir, je lui ai
gagné vingt-cinq ducats... Il dit qu'à la place du Grand-Duc, il
écrirait une lettre à Sgombro, pour leur enjoindre de cesser ces
vilains meurtres.
--Il est sûr, répliqua Josine, qu'il mourra, sans qu'on puisse
dire... ha, ha, ha! qu'il a rendu l'esprit.
--Messer Zeroli, le conseiller, le regarde de travers, poursuivit
Giano. Avec ses petites mains d'araignée, sa petite voix de
moucheron, ses petites mines de pantin, celui-là est plus
surprenant encore... Mais, quand on parle du loup, dit le
proverbe... Voici le couple, justement, voici le couple!... Le
benêt qui sert Archibald s'avance sur ses talons, porteur d'un
monstrueux bouquet... Il met son monocle... Attention!...
Archibald parut au fond de la salle. C'était un grand jeune homme
qui marchait en dandinant, moustaches et favoris blonds, deux gros
yeux d'aveugle fort saillants, qui aussi bien n'y voyaient goutte:
en tout, une physionomie de suffisance et de naïveté. N'apercevant
pas d'abord Josine, derrière le chevalet, il s'arrêta court, en
disant:
--O ciel! où est donc la princesse?
--Ici, cher comte, ici, fit Josine.
--Thomas, donnez-moi le bouquet... Eh bien, pourquoi tardez-vous,
coquin? Faut-il que je me serve moi-même?...
--Allons, Carlo, tenez-vous tranquille, dit la princesse... Giano,
passe-lui donc quelques noisettes... Oh, oh, oh! des folies, cher
comte. Où trouvez-vous des fleurs si magnifiques?... Bonjour,
bonjour, ser Zeroli.
Le petit conseiller de cour s'avançait en arrière d'Archibald,
vif, léger, comme prêt à bondir, et souriant à tout le monde,
aussitôt qu'on le regardait.
--Bonjour, princesse... Oh! ravissant! exclama-t-il, en lorgnant
le tableau commencé... Ravissant! Ha, ha! C'est le singe!
--Je gage, dit Giano...
--Cinq cents livres que non! interrompit Archibald. Ah! Giano,
comment va, _my dear_?... Vous vous moquez, vous vous moquez,
princesse... Des fleurs modestes, tout à fait. C'est l'un de mes
trois fainéants, qui, chaque matin, monte à cheval, et s'en va les
chercher à la ville... Bah! trois laquais, c'est bien assez, pour
un trou tel que ce Raguse. Je ne compléterai ma maison que quand
ma tante de Breadalbane sera morte.
--Eh bien, Giano, mauvais sujet, reprit alors messer Zeroli, vous
avez fait des vôtres, hier au soir!
--C'est de Votre Excellence qu'il faut dire cela, repartit le
sculpteur, en simulant la confusion. Ah! vous nous avez bien joué
le tour... Vous êtes un luron, lorsque vous vous y mettez!
--Par tout ce qu'il y a de plus sacré, répliqua le conseiller de
cour, j'aurais fait démoucheter les fleurets... oui, princesse, je
l'aurais fait!
--Avez-vous vu, s'écria Archibald, prenant à son tour la parole,
comme j'ai répondu vertement à ce messer Stepany? Je badine aussi
bien que qui que ce soit; j'entends la plaisanterie, parbleu! mais
il ne faut pas qu'on me fâche... Me soutenir une chose pareille!
Il n'a jamais suivi de chiens, c'est certain... Avez-vous déjà
chassé le renard, princesse?
--Non, en vérité, répondit Josine.
--Il n'y a rien de plus ravissant! fit Archibald avec exaltation.
C'est ce qu'il y a de plus élégant dans le sport... Et le
sanglier... Votre Grâce a-t-elle chassé le sanglier?
--Non, cher comte, pas davantage.
--C'est mon amusement favori... J'en ai déjà tué une douzaine,
depuis que je suis en Dalmatie... Il y avait des dames avec nous.
Elles poussaient des cris inimaginables. Moi, je riais... Ha, ha,
ha!... C'est une simple bagatelle.
Quatre heures sonnèrent à quelque horloge, dans la grande cour
du palais, puis le campanile les répéta. Des valets galonnés
relevèrent la tente semée d'aigles noires, qui couvrait la
terrasse, devant le salon, et y apportèrent des tables à la main.
Au dehors, le jour d'été flamboyait.
--Nos amis ne tarderont guère, dit la princesse qui se leva.
Giano, veux-tu tirer la sonnette?... C'est vous, Pépy. Emportez
Carlo, et ramassez ces instruments... Ma sœur Isabelle va un peu
mieux et viendra sans doute aujourd'hui, ainsi que Mgr de Myre.