--Vous entendez, Saloména, s'écria la supérieure, vieille

Napolitaine, bavarde, fantasque, jaune comme un coing, et, depuis

de longues années, familière avec Isabelle. Allons, allons, il

n'y a pas besoin de rougir pour ça!... Votre Altesse ne saurait

croire, poursuivit-elle, tous les soins qu'a pris cette chère

enfant, et combien elle s'est appliquée à cette affaire.

Elle tenait par le bras la novice, comme la présentant à Isabelle.

La Grande-Duchesse répondit:

--Qu'elle en soit donc remerciée mille fois, du fond du cœur!

--Eh bien, Saloména, vous ne dites rien? reprit la Mère

Incarnation. Nous voici au palais, cependant. Vous parliez sans

cesse d'y venir, et il fallait vous faire mille récits sur le

Grand-Duc et sur madame Isabelle... Voyons, répétez à Sa Grâce

toutes les choses que vous m'avez dites... Quoi! muette... Pas un

pauvre mot!... Je gage que vous aimeriez mieux, maintenant, être

à Sant'Orsola, car rien ne vous contente, depuis quelque temps,

et vous changez d'idée vingt fois par jour... Nous ne savons quel

est son mal, continua la supérieure, et quand on l'interroge

là-dessus, elle répond qu'elle se porte bien... Souvent, elle

rit aux éclats, puis elle pleure, le moment d'après... Elle n'a

jamais d'appétit; elle refuse le médecin... Ah! elle nous donne

bien du souci... Ne s'était-elle pas mis en tête de quitter son

habit de novice! Elle avait commandé une robe à Castelnuovo...

Heureusement, messer Geri-Spina, notre vénérable directeur, lui a

fait entendre raison... Eh bien! pourquoi ne parlez-vous pas?...

Au moins, retirez votre voile!... On dirait que vous avez peur de

regarder Madame la Grande-Duchesse.

--Je vous en prie, ma Mère, ne la grondez pas!

Et l'attirant à elle doucement, Isabelle baisa au front la novice.

Elle poussa un sourd gémissement, ses yeux se fermèrent, elle

chancelait; puis, soudainement, devenant livide, la jeune fille

s'évanouit. Aussitôt, voilà tout en désordre: les religieuses

s'écrient, Isabelle court à une clochette; on porte la novice

sur un lit de jour, on la desserre, on lui mouille les tempes...

Gina avait ouvert les trois fenêtres. Il faisait le plus beau

ciel bleu léger, parsemé d'écumes d'argent. Des tourterelles, par

centaines, roucoulaient, perchées sur les cyprès; et, dans le

silence d'attente, ces modulations ardentes et suaves emplissaient

doucement la chambre. Saloména poussa un soupir; ses yeux se

rouvrirent avec lenteur.

--Voyez! elle revient à elle, murmura Isabelle... O chère enfant,

comment vous trouvez-vous?

--Mieux, merci, bonne madame... beaucoup mieux.

--Allons, excusez-vous, petite sotte! dit la Mère Incarnation.

Nous allons rentrer au couvent... Quel est donc ce médaillon qui

sort de votre poitrine?

La novice y porta la main vivement.

--Ce n'est rien, ma Mère, répondit-elle.

--Vous êtes troublée, Saloména... Faites-moi voir ce médaillon!

--Je vous en prie, excusez-moi, ma Mère... Je ne saurais vous le

montrer.

--Et moi, j'entends le voir, je vous dis... Allons, obéissez!

La Grande-Duchesse intervint:

--Excusez-la, révérende Mère; ce n'est sans doute qu'un de ces

colifichets comme en gardent les jeunes filles, quelque babiole

innocente.

--Qu'aurait-elle besoin alors de se cacher de moi?... Faites-moi

voir ce médaillon!

--Au nom du ciel! dit Saloména. Ma Mère, je vous en conjure...

--Faites-le-moi voir! Allons, vite!

Et arrachant la boîte d'or du col de la novice tremblante, Mère

Incarnation y porta les yeux:

--Monseigneur! s'écria-t-elle, stupéfaite. Le portrait de Mgr

Floris!

Cette scène fut, tout le jour, la nouvelle de Sabioneira. On ne

s'abordait qu'avec des clignements, des sourires expressifs et

malins. Ceux qui, comme Stepany, avaient déjà semé des bruits de

cette passion, triomphèrent à leur aise, et ne manquèrent pas

d'ajouter force détails d'invention: que Mme la Grande-Duchesse

avait beaucoup pleuré, sitôt l'audience finie; que les nonnes de

Sant'Orsola, s'étant rassemblées en chapitre, avaient délibéré de

demander conseil à Mgr Colloredo, archevêque de Raguse,--et tels

autres étranges propos.

Floris posait cependant, ainsi qu'il faisait chaque après-midi,

dans l'atelier de Giano, grand bâtiment de briques roses, situé

au milieu des jardins. Sous la vitrée démesurée, devant une table

chargée de lézards dans des bocaux de verre, de salamandres,

de scorpions, qu'il se plaisait à dessiner, le sculpteur

travaillait à la cire d'une médaille du Grand-Duc. Un hérisson

apprivoisé dormait en boule à ses pieds; çà et là, des couronnes

de myrte, qui lui avaient servi, la veille, de modèle pour son

revers, étaient éparses sur le carreau; et l'atelier, vaste et

poudreux, étalait au soleil couchant, dont les derniers rayons

l'illuminaient, ses murailles peintes par Giano de fresques et

de camaïeux. C'étaient des idylles de Faunes, des Centaures, des

lions, des fleurs, des arcs de triomphe de buis vert taillé,

des représentations de Vices, des figures et des actions tout

extraordinaires. Dans le fond, on voyait dressée une tête

colossale d'Apollon, d'un marbre antique, trouvée jadis par le

grand-duc Fédor, au cours de ses fouilles à Zaton di Doli.

--Mais explique-moi, dit Floris, comment il se fait que cette

novice portât au cou mon portrait de ta main!

Gianettino éclata de rire:

--C'est la vieille mona Fiore de Podgor, sa nourrice, qui me

l'avait commandé et payé, de façon à m'émerveiller. Tout le monde

à Podgor, signore, connaissait l'amour de la Saloména. C'est là,

pour le dire en passant, que cet âne de Stepany en avait entendu

parler... Bah! croyez-moi, il n'en sera rien autre chose. La

petite couleuvre est la maîtresse, au couvent. Elle demanderait

le Saint-Esprit à ces pauvres folles de religieuses, qu'on le lui

servirait plumé vif, pour son souper du vendredi saint.

Il travailla un peu de temps, en silence. Puis, reprenant:

--Ah! vous êtes un vainqueur, signore, et je vous attribuais le

myrte, à bon droit. Nous autres tous, bourreaux déclarés du sexe,

il nous faut pourtant, humblement, ôter la barrette devant vous...

Pauvre souris! pauvre petite caboche!... C'est qu'elle est belle

comme un ange... L'avez-vous examinée, signore? Le galbe de sa

tête l'emporte en élégance sur celui de la Fornarine ou de la

maîtresse du divin Titien... Plût à tous les diables que ce fût de

moi que le pauvre cœur fût empoisonné! Je ne le ferais pas languir.

--Tu seras donc toujours un vaurien? dit le Grand-Duc. Je te

croyais guéri et converti, depuis ta visite à Corfou, aux reliques

de saint Spiridion.

--N'en riez pas, signor mio. Il n'y a pas de miracle plus

certain... Sa chair est si vive et si fraîche que, si on lui

touche le gras de la jambe, elle cède au doigt, comme vivante...

Mais enfin, qui donc pourrait aussi, à l'aspect d'une jolie fille,

se détourner et prendre l'attitude qu'on donne habituellement aux

gardes du sépulcre de Notre-Seigneur? Aucun homme n'est engendré

dans une chemise de neige... Ma parole! si je n'étais forcé de

partir, demain ou après-demain, au plus tard, j'irais rôder autour

du couvent, je séduirais les tourières, je ferais tout pour vous

la souffler, signore!

--Quoi! tu nous quittes de nouveau, dit Floris. Quelle vie de

vagabond mènes-tu?... Est-ce pour la grande affaire dont tu m'as

parlé?

--Précisément, signor mio. Oh! vous me verrez revenir plus riche

que le roi Salomon... Allons, le soleil est tombé. Je n'en ferai

pas davantage aujourd'hui.

Il se leva, fermant la boîte de verre noir, où était la cire

commencée; et Floris, se levant aussi, vint la prendre en main, la

rouvrit et la considéra longuement. Le calme du soir descendait.

Deux ou trois étoiles déjà perçaient l'air immobile et doré.

--Tu n'avances guère, reprit Floris. Je te le répète, Giano,

puisque tu dis que je m'y connais, je ne peux comprendre pourquoi

tu m'as posé ainsi de trois quarts.

--Oui, repartit Giano, signor mio, vous vous y connaissez comme

un prince, mais non comme un artiste. Jetez les yeux sur ce

squelette! Tout en haut de la merveilleuse épine du dos, vous

voyez ces deux os semblables à des palettes, et qui se joignent

par derrière, aux clavicules. Ces os, quand le bras est en action,

comme il l'est dans ma médaille, affectent des formes variées

d'un admirable effet... Prenez donc confiance en moi, illustre

seigneur. Si la médaille ne vient pas dix fois mieux que n'est le

modèle, je consens à perdre la pension que Votre Excellence m'a

accordée!

--Tiens, dit Floris, je sais combien tu es amateur de vieilles

armes. Je t'ai apporté un poignard que tu garderas, en souvenir de

moi. La ciselure en est du seizième siècle.

--C'est le plus admirable que j'aie jamais vu! s'écria Giano avec

feu. Oui! c'est un travail florentin... Mille fois merci à Votre

Altesse!

Et lançant le poignard en l'air par une allégresse bouffonne, le

sculpteur le rattrapa au vol, avec l'adresse d'un jongleur. Puis,

l'ayant fiché entre deux carreaux, il se piéta, croisa les bras,

renversa le buste en arrière, et se releva, le poignard aux dents.

--A merveille! fit le Grand-Duc. Si tu avais seulement avec ça

un maillot noir, de la craie aux joues, et pour maîtresse la

Belle-Tourneuse...

--Votre Excellence croit plaisanter! riposta Giano. Mais j'ai

réussi tous les tours du fameux Mahomet Cathata. J'étais peut-être

né pour cet art, plus encore que pour la sculpture. Il faudra

que j'essaye, quelque jour, de descendre du campanile, le long

d'une corde tendue, ainsi que l'on faisait à Venise, pour je ne

sais plus quelle fête... Mais à propos de fête, poursuivit-il,

Votre Altesse ne veut toujours pas assister à celle que donnent

ce soir nos braves Morlachs de Zemenico? Oh! j'y dois mener un

tas de donzelles, la Gina, la Ianoula, vous savez, cette friande

conductrice de la princesse Tatiana. Elle, avec la Saloména, font

bien la plus jolie paire de cœurs à épingler sur sa manche; mais

cette dernière, signore, est marquée à votre sceau... Allons,

bonsoir, Monseigneur, je vous quitte.

Le sculpteur s'éloigna en sifflant, et Floris, tout debout sur

le seuil, dans les ombres du crépuscule, baissait le front,

comme accablé par une soudaine rêverie.--Oh! qui m'aurait dit,

pensa-t-il, qu'un jour, je laisserais un méchant bouffon m'exciter

à trahir Isabelle! Qui m'aurait dit que je rirais de ce qui eût dû

m'indigner!

Il gravit les terrasses des jardins, puis, d'un pas machinal,

se dirigea vers l'appartement de Josine. Tous les jours, depuis

quelque temps, il venait ainsi assister à la toilette de la folle

princesse, dans le moment qu'elle se mettait en grand habit, pour

le dîner: et souvent même, il l'attendait, subissant patiemment le

retard, tant il trouvait d'amusement à ces visites. Il traversa

plusieurs salons, des cabinets, une garde-robe, enfila un étroit

corridor, puis, tout au bout, heurta à une porte... Point de

réponse. Floris entra.

Il se trouvait dans une pièce vide, sorte d'enfoncement sans jour,

et pratiqué dans les derrières de la chambre de Josine, à laquelle

il servait de retrait pour s'habiller. Un œil-de-bœuf de verre

dépoli en éclairait confusément les murs de glaces verdâtres,

ajustées en plusieurs morceaux, l'étagère d'argent massif avec

ses strigiles et ses flacons, et les lourdes portes de miroirs,

peintes d'Amours, de fleurs, d'oiseaux-lyre et de paons argentés

et dorés.

Le Grand-Duc s'assit sur un sofa. Les ondes obscures de la nuit

s'épaississaient dans l'étroite chambre, et il semblait à Floris

que d'autres ondes, aussi subtiles qu'un poison et plus vagues

qu'une musique, s'épandaient en lui, et le poignaient d'une

angoisse indéfinissable. Il se leva, alluma un flambeau; et tout

à coup, apercevant sa face dans un miroir, il s'arrêta...--Est-il

bien vrai que ce soit moi? dit-il. Quoi! le dehors si peu changé

et le dedans si profondément! J'ai encore les mêmes traits que

lorsque j'épousai Isabelle, et je n'ai plus la même âme... Oh! je

jurais que cet amour était le fond immuable de mon être, le cœur

le plus profond de mon cœur, la flamme même de ma vie. Et après

quelques changements dans la position de la lune, je ne trouve

plus en moi-même que fragilité et inconstance... Est-ce possible?

En suis-je venu là?... Et cependant, je sais qu'elle est plus

belle, plus aimante, plus vertueuse que la plus rare des autres

femmes. Tous les attraits, toutes les grâces exquises, elle les

a!... Hélas! que te faut-il donc pour t'assouvir, cœur vorace et

insatiable?

Il se tut, les prunelles fixes... Un silence voluptueux emplissait

le tiède réduit, encore bleu d'un parfum qu'on avait brûlé: au

fond, un rideau de brocart d'argent fermait l'entrée de la salle

de bain. Tout à coup, un bras jeune, charmant, long et délicat

comme le bras d'une déesse du Primatice, passa par la fente du

rideau, en même temps qu'une voix s'élevait, la voix rieuse et

gaie de Josine:

--Eh bien, Rina, que fais-tu donc? Me donneras-tu ce flacon?

Il tressaillit; le sang lui monta aux joues...

Après le souper, Giano partit avec son cortège de femmes, pour se

rendre à Zemenico. La fête y était dans tout son éclat: partout,

des étalages en plein vent, des buvettes de raki et d'orgeat, des

confiseries éclairées de veilleuses nageant dans l'huile. D'aigres

cornemuses résonnaient; des carillons tintaient de tous côtés;

on entendait le glapissement des fritures sur les fourneaux.

Devant l'auberge du _Soleil bleu_, deux grandes roues de bois à la

turque, bariolées de couleurs éclatantes, avec du drap d'argent,

des fleurs, du clinquant, des miroirs, des guirlandes, élevaient

en l'air, puis faisaient redescendre des Morlaques assises tout à

l'entour.

Un peu avant minuit, le sculpteur déjà fort ivre et entouré de

filles et de femmes auxquelles il distribuait les sucreries d'un

vendeur ambulant, entendit soudain s'élever, à l'autre bout de la

place, les éclats de voix de Ianoula. Il y courut. Un homme, en

manteau rouge, accablait la jeune fille d'injures grossières, et

Giano, du premier coup d'œil, le reconnut. C'était l'aîné de ces

neveux d'Ourosch qui vivaient avec leur oncle, dans la montagne.

--J'aimerais mieux danser avec le diable, répétait Ianoula, en

pleurant. N'est-ce pas toi, méchant bandit, qui as quitté ta

femme, ma cousine, et qui l'as forcée d'aller au couvent?

--Allons, ne pleure pas, ma colombe, dit Giano. Et toi, vaillant

Marco, laisse-la, puisqu'elle ne veut pas danser avec toi. On ne

peut contraindre les femmes.

Les Morlachs se pressaient autour d'eux, sur le rivage, au milieu

des poutres et des étais des grosses barques en construction. Des

torches étaient allumées, çà et là; et un baril plein de goudron

et qui brûlait au haut d'un mât, projetait sur la foule une grande

lumière rougeâtre et mêlée de fumée.

--Va donner tes conseils à qui les demande! répondit Marco. J'agis

comme il me plaît, apprends-le!

--Comment! quel païen es-tu? dit le sculpteur. Vas-tu me chercher

querelle, le jour même de la Fête-Dieu?

--Je me soucie autant de la Fête-Dieu que de la Fête-Diable!

repartit le neveu d'Ourosch. Sache que je te fais la figue, et à

tous ceux de Sabioneira.

--Arrière, crapaud venimeux! exclama Giano. Crache ton poison hors

de ma vue. Tu veux donc que je te tire du sang?

--Toi, me tirer du sang, allons donc! Va plutôt prier une de ces

femmes de te cacher sous sa _modrina_!

--Messer Giano, dit Ianoula...

--Paix, paix! ne crains rien, mon bijou... Et toi, fais pénitence

au couvent de la tienne, avant d'aller chercher un autre monde,

car, coûte que coûte, en celui-ci, je te crèverai la carcasse.

--Prends plutôt garde, dit Marco, que je ne te foule la tripe, que

je ne joue sur ton ventre du tambourin.

--Laisse ton poignard! reprit Giano... Je jure Dieu que, si tu le

touches, je te marquerai à la croix... Pardieu! si tu avances d'un

pas, on peut aller querir le pope de Sgombro pour ton âme!

--Je te casserai la mâchoire; je pétrirai une tourte de ton corps!

--Moi, je te donnerai tant de coups que tu pendras, les jambes en

face du visage, comme une cornemuse vide!

--Bâtard! rufien! valet! faux Morlach!

--Voleur! guetteur de chemins! meurtrier! bandit!

Ils se jetèrent l'un sur l'autre avec leurs stylets, mais les

Morlachs les séparèrent, non toutefois sans que Marco eût reçu une

estafilade à l'épaule; et le neveu d'Ourosch quitta la fête, en

proférant d'horribles menaces. Giano dansa, cria, se démena, avala

force vin noir, et, vers deux heures du matin, partit enfin, en

compagnie de quelques pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Ils avaient

pris, malgré l'heure avancée, par le raccourci du Bras-de-Mer, que

l'on traverse dans un bachot. Mais, en arrivant à Torre-Arza, ils

eurent beau frapper à la cabane, le passeur ne se montra point.

Ils entrèrent; la hutte était vide. La Jagodna coulait au clair

de lune; on la voyait sortir, sous une colline, de la caverne

ténébreuse, d'où elle se jette à la mer.

--Où est donc Samo? dit un des Morlachs... Bah! sa sœur, la

Ianoula, en passant, l'aura emmené avec elle... Nous longerons le

golfe, voilà tout!

Giano, quand il se leva, le lendemain, trouva sur sa table deux

lettres, apportées là pendant son sommeil. Il les lut, puis, tout

en mangeant à la hâte quelques figues sèches, il entassa dans

un portemanteau quantité de drogues et d'objets bizarres, dont

il consultait la liste à mesure, afin de n'en oublier aucun: de

la poix, du camphre, de la ciguë, une tête de mort, un suaire,

des cordes, du soufre, du parchemin vierge. Fermant ensuite sa

chambre à la clef, il gagna par un escalier dérobé le jardin de

la Dogaresse, sur lequel donnaient, de plain-pied, les fenêtres

de l'appartement du Grand-Duc. Floris était justement à la vitre,

et se renfonça dans la chambre, en voyant arriver le sculpteur.

Celui-ci poussa la porte-fenêtre, entra, et se trouva tout d'abord

en face de Ianoula.

--Comment! toi ici, mon oiseau, mon poisson mignon... Et que

fait donc, chez Son Altesse, la petite Noula, la friande Noula,

Noula du bon coin de la cave, la plus jolie Noula de la Dalmatie,

Noulinka de Torre-Arza?

--Assez, Giano! dit Tatiana, qui, tout d'un coup, se leva, au fond

de la vaste salle de marbre.

--Quoi! Votre Altesse est là! s'écria le sculpteur étonné, car

l'aveugle, au dire de tous, vivait plus d'à demi brouillée avec

son frère, depuis qu'elle persévérait à refuser les arrérages des

deux millions qu'il avait déposés pour elle, à Raguse... Que Votre

Grâce me pardonne, si je ne l'ai pas vue tout d'abord!

Mais il entendit, à ce moment, les sanglots redoublés de Ianoula,

et, saisi de stupeur, il balbutia:

--Dieu me damne!... Qu'arrive-t-il?

--C'est le seul moyen de sauver sa vie, continua Ianoula, en

pleurant. Votre Grâce a vu comme il me presse, dans la lettre

qu'il m'a envoyée...

--Le lâche! répliqua Tatiana. Déshonorera-t-il sa sœur? Est-ce là

sa ressource pour vivre?

--J'espère, dit Giano, que tout va bien... Quelles nouvelles?

quelles nouvelles?

--Allons, tais-toi, répondit Floris... Ah! tu as fait de la belle

besogne, avec ton couteau mis au vent!

--S'agit-il de ce Marco? dit Giano... S'il a le malheur de

bouger!...

--Si!... reprit Floris. La chose est faite. Il a enlevé cette nuit

le frère de Ianoula, le passeur de Torre-Arza, puis, avec son

prisonnier, a rejoint sa bande... Et ce matin, il nous envoie dire

que Samo est un homme mort, si elle ne vient implorer sa grâce.

--Peste de lui! s'écria le sculpteur. Une fille comme Ianoula

sera-t-elle pour un tel coquin?... Ma foi, ma foi, j'aurais mieux

fait de le tuer!

Puis, appelant d'un signe le Grand-Duc, qu'il mena au bout de la

salle, dans l'embrasure d'une fenêtre:

--Tout cela pourrait bien finir par des coups de fusil, dit Giano.

Il y a longtemps que ces chiens de Sgombro et nos amis de Zemenico

meurent d'envie d'ouvrir la danse, et Dieu sait si ce rapt de Samo

ne va pas leur en fournir le prétexte!... Il est fâcheux que je me

voie contraint de demander à Votre Excellence son agrément pour

m'en aller.

--Sont-ils donc ennemis? dit Floris.

--Ennemis! repartit le sculpteur. Bah! je ne sais ce que vous

nommez ennemis... Mais si jamais ils se rencontrent, sans

mettre le poing sur le pli du coude, en haussant et baissant

l'avant-bras, qu'une bouchée de fromage m'étrangle!... Il y a des

siècles que ça dure... Ennemis! A Zemenico, ils entament leur pain

par le côté; ceux de Sgombro, par le milieu du pain. Les femmes de

Sgombro, et elles sont jolies, les chiennes! portent leur bouquet

de tête à gauche; celles de Zemenico, à droite. Ajoutez qu'à

Zemenico, ils sont romains et vrais catholiques, et schismatiques

à Sgombro... Si je n'étais venu, je le répète, pour dire adieu à

Votre Altesse, j'aurais fait un tour, cet après-midi, du côté de

Zemenico.

--Pars donc quand tu voudras, répondit Floris, et bonne chance!...

Je ne sais pourtant si tu trouverais un seul ducat à emprunter sur

toutes tes richesses futures.

--Votre Excellence ne parlerait pas ainsi, répliqua Giano

vivement, si elle connaissait comme moi le prêtre nécromant de

Moianka. Ce merveilleux vieillard est profondément versé dans les

lettres arabes et hébraïques. Grâce à un livre qu'il a consacré,

il est le maître des Esprits, et connaît les trésors, sous la

terre. Une nuit, il a rassemblé, dans les ruines de Spalatro, au

palais du grand Dioclétien, plus de cinq cents légions de diables.

Ils lui ont désigné, à deux brasses près, le gîte d'un immense

trésor, caché autrefois par cet empereur; et comme il sait que

j'ai l'âme ferme et inébranlable, il m'a associé à lui pour le

déterrer, ce que nous exécuterons pas plus tard qu'après-demain,

dans la nuit de dimanche à lundi.

--Et une fois riche, que feras-tu? demanda le Grand-Duc, en

souriant. Voilà donc la sculpture au diable!

--Bah! dit Giano, vous croyez donc, signore, que je suis de

ces ânes qui se frottent le ventre, aussitôt qu'ils ont leur

provende!... Je travaillerai bien mieux, au contraire, quand

je serai dans l'or jusqu'au cou. Je veux dresser sur l'écueil

San-Stefano un Prométhée de soixante pieds de haut, qui tiendra

une flamme en sa main, à l'imitation de cet admirable Colosse

de Rhodes, dont les anciens ont fait tant de récits. Mais,

comme l'arc ne peut toujours être tendu, ni l'esprit toujours

occupé, j'entretiendrai, pour prendre mes plaisirs, un sérail

des plus belles femmes du monde. Je m'y promènerai nu, au milieu

de brouillards de parfums; je vaporiserai des perles et des

diamants pour respirer un air plus précieux; je coucherai dans ces

énormes coquillages des mers des Indes, sur des matelas de plumes

d'oiseaux. J'aurai, au printemps, des maisons de roses; en hiver,

des palais de glaçons... Bref, je serai sensuel comme un Turc,

magnifique comme un satrape, et impénitent comme un pape.

--Mauvais, mauvais! repartit Floris. Tu copies Néron, Héliogabale,

tous les empereurs romains.

--Et vous, signore, que feriez-vous, si vous étiez le rare mortel

qui peut ce qu'il veut?

--J'agirais, dit Floris. L'action est tout!

Giano et le Grand-Duc demeurèrent un moment comme perdus dans

leurs pensées; puis, ils revinrent au milieu de la salle. Ianoula

ne sanglotait plus. Affaissée à terre, le front posé sur les

genoux de Tatiana, de grosses larmes s'arrêtaient au coin de

ses paupières fermées; et un soupir, un long tressaillement la

secouait encore par intervalles, tandis que, d'une main distraite,

la princesse lui caressait les cheveux.

--Ils le tueront, maîtresse, ils le tueront! répétait l'enfant,

d'une voix plaintive.

L'aveugle répondit doucement:

--Mieux vaut une mort d'un moment qu'un déshonneur aussi long que

la vie... O Dieu! ô Dieu! Souhaiter vivre de la honte de sa propre

sœur! Mais non, crois-moi, il regrette sa lettre... Ce n'est pas

lui, d'ailleurs, qui l'a écrite... Ils l'auront forcé d'y mettre

sa croix.

--Si l'on demandait secours à Raguse? proposa Floris, après un

silence.

--Ah bien, oui! répliqua le sculpteur. Ourosch se soucie bien de

Raguse... Nous ne sommes ici qu'à cinq lieues du Turc. Si on le

serre d'un peu près, crac! il fait un saut en Herzégovine, et, une

fois là, dépistez-le!

--A cinq lieues du Turc! exclama Floris.

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 14 / 33 段