--Approchez, pappas Nicanor, reprit le Grand-Duc, et vous aussi,

révérende Mère supérieure... Vous regardez ceci, très digne

pope... Ce n'est rien qu'un hochet, un joujou de vieillard,

façonné par le potier d'étain, l'image du dernier palais

qu'habitera le grand-duc Fédor, quand il plaira au Roi des rois

de le rappeler de cette vie temporaire, en l'éternité... Ce

jour venu, on portera dans la chapelle, en même temps que ma

dépouille, celle de la grande-duchesse Maria-Pia, actuellement à

Sainte-Justine, et l'on célébrera l'office orthodoxe pour moi,

puis l'office romain pour elle. Nous prenons tous ceux qui sont

ici à témoin de notre vœu suprême... Et comme marque de nos

volontés, nous donnons au pope de Sgombro, pour rester à jamais

attaché à son église, tout le territoire de l'ouest, que vous

voyez, là, sur la carte, jusqu'à la Jagodna. Et nous ne doutons

pas que notre fils, le grand-duc Floris, avec qui nous possédons

maintenant Sabioneira par moitié, ne fasse aussi donation du

pays de l'est, qui lui appartient, au couvent de Sant'Orsola.

Ainsi la chapelle Saint-Théodore ne sera plus environnée que des

possessions des deux églises, de même qu'elle servira aux deux

cultes.

--Vous ne doutez pas, dit Floris. Hum!... Mais bon! prenez

cela aussi. Mon noble père le souhaite: ainsi, je ne dois pas

refuser... Bien! bien! C'est un couvent que ma mère protégeait...

je signerai, je signerai!

--Mon fils, repartit le grand-duc Fédor, je ne prétends pas vous

contraindre.

--Vous ne me contraignez pas, gracieux seigneur. Personne ne

peut me contraindre. Oh! je suis le plus libre des fils!... Et

pourtant, ne me croyez pas votre dupe... Je vois fort bien,--oui,

je verrais aussi un clocher d'église, en plein midi,--que vous

donnez au pope des rochers, des ravines, des lits de torrents, et

que vous levez sur ma part, à moi, une bande de terre grasse...

Ha, ha, ha! C'est un bon tour, Monseigneur... Toutefois, aisé à

déjouer... Mais rassurez-vous... J'ai donné, j'ai donné.

Le grand-duc Fédor répliqua:

--Vous paraissez troublé, monsieur, et si nous demeurions plus

longtemps, peut-être perdriez-vous de nouveau, le respect qui

nous est dû. En conséquence, nous suspendons la séance, et nous

retirons quelque temps, pour laisser à votre sang agité le loisir

de se calmer... Isabelle et vous, José-Maria, veuillez nous

suivre, ainsi que le pappas Nicanor et madame la Supérieure du

couvent de Sant'Orsola.

Deux serviteurs tirèrent, au devant de l'estrade, l'ample courtine

de toile d'or qui traversait la salle, sur une longue barre

d'argent; et les assistants, quittant leur place, se répandirent

dans l'appartement. Déjà, quatre ou cinq pages en arrosaient les

dalles, avec des aiguières pleines d'eau de rose, tandis que des

enfants, dans l'antichambre, présentaient à qui en voulait, des

sorbets de limon, de violette, de marasquin, ou de l'eau de neige,

que l'on parfumait de petits pains de sucre ambré. Toute la foule

s'y porta en un moment: on entendait un brouhaha de paroles, des

chocs de verres, des exclamations.

L'aveugle trouva son frère à l'écart, sous le rideau d'une

fenêtre; le baron Mamula l'exhortait. Tous trois, d'abord,

restèrent sans parler.

--Oh! dit enfin Floris, Tatiana, pourquoi avez-vous fait cela?

--Quoi! dit-elle, auriez-vous souffert que notre maison s'enrichît

aux dépens d'Isabelle?

--Toujours des mots, des mots! s'écria-t-il. Est-ce qu'en somme,

tout n'est pas commun entre elle et moi? A qui faisais-je tort

qu'à moi-même? Et pour je ne sais quels scrupules, vous me faites

perdre le fruit de longs mois de patience et de peines! Vous vous

tournez à l'improviste contre moi. Vous prenez le parti de mon

père.

--Je n'ai pris le parti de personne, répliqua-t-elle. Je ne me

mêle pas de vos discords... J'ai cédé mes biens au grand-duc

Fédor, afin qu'il pût restituer ce qu'il avait emprunté. J'ai

voulu qu'il fît son devoir, comme vous le vôtre, Floris... Que ce

soit moi, femme et aveugle, qui remette l'ordre dans notre maison,

c'est une fatalité, Monseigneur... Vous auriez dû m'épargner

vos reproches, car qui se plaint que j'ai agi avec trop de

délicatesse, ferait penser qu'il en manque lui-même.

--Moi! manquer de délicatesse! exclama-t-il... Tatiana!... Est-ce

possible!... Que savez-vous, d'ailleurs, de mes desseins?

Qui vous dit que je ne voulais pas rembourser, moi-même, la

Grande-Duchesse?...

--Et de quel droit, repartit l'aveugle, auriez-vous contraint

notre père? Vous lui faisiez vos conditions: Donnant, donnant!

Signez ceci, je signerai cela... Que je meure! oui, que je

meure, le jour où de si vils marchandages s'établiraient dans la

maison du grand-duc Fédor de Russie!... Notre père a tout droit

sur nous. Voilà ce qu'il faut que vous sachiez, Monseigneur.

Rappelez-vous notre grand ancêtre, le glorieux Pierre Ier... Quand

il a eu besoin de la vie de son fils, il l'a prise: et nous, nous

prétendrions traiter, d'égal à égal, avec notre père!

--Quoi! se peut-il que vous ne voyiez pas ses mensonges et son

hypocrisie?

--Il est notre père, dit l'aveugle, et notre père respecté.

--Père respecté! s'écria Floris.

--Père respecté... oui, mon frère... Père respecté de Tatiana...

Et plus vous l'outragez devant moi, plus je voudrais pouvoir lui

témoigner de respect.

--Tatiana, dit-il, ne me poussez pas à bout!... Vous savez bien

que vous avez mal agi. Vous le savez si bien qu'en tout ceci, vous

vous êtes cachée de moi, sans oser me dire rien en face.

--J'ai voulu éviter, répondit-elle, non vos reproches, mais vos

prières. Quant à l'action que j'ai faite, elle est bonne et juste,

vous le savez.

--Allons, plus un mot! c'est assez!

--Comment, assez! reprit Tatiana. Que voulez-vous dire, mon frère?

Suis-je un enfant qui s'épouvante, parce que l'on grossit la voix?

Vais-je vous donner raison, quand vous avez tort?

--Ah! par le ciel, ne me harcelez pas! Taisez-vous!

--Je ne me tairai pas, dit-elle; votre colère ne m'effraye

point... Allez quereller votre Sander, froncez le sourcil contre

lui, et lâchez quelques malédictions! Est-ce à moi de m'en mettre

en peine?... N'ai-je pas le droit de parler haut? Ne suis-je pas

le sang du Grand-Duc, comme vous?... Sur ma foi! vous supporterez

tout ce que j'ai à vous dire, mon frère, car, de ce jour, je ne

me contraindrai plus, comme je l'ai fait jusqu'à présent. Je vous

dirai librement mon avis sur toutes vos actions, sachez-le!

--O Dieu! ô Dieu! exclama Floris. Mais c'est ma faute... Pourquoi

vous ai-je fait part de ma résolution? Stupide que j'étais! quel

besoin avais-je de vos conseils?

--Ils auraient pu vous épargner, répliqua-t-elle, une action

indigne de vous.

--Vous suspectez mon honneur, dit Floris, vous m'accusez de

n'avoir pas d'honnêteté... Prouvez-le, donnez vos raisons!... Si

j'ai voulu... Mais à quoi bon me justifier? Ma sœur refuse de me

croire, ma sœur se ligue avec mes ennemis!

--Je n'ai pas dit cela! s'écria l'aveugle. J'ai dit: délicatesse,

et non pas honnêteté. Je n'ai jamais pensé, Floris, que vous

manquez d'honnêteté.

--N'est-ce pas vous, ma sœur, qui m'avez poussé à réclamer ce qui

m'est dû? Et quand je suis sur le point d'y atteindre, par un vain

scrupule de femme...

--Doucement, Monseigneur, dit Mamula.

--Non, non, laissez-le parler, baron... Eh bien, mon frère, vous

vous taisez? Oui, je n'ai pu souffrir, je l'avoue, que l'aîné de

notre maison arrachât un bienfait à son père: j'ai voulu qu'il

ne le tînt que de ses bontés. J'ai donc imploré le Grand-Duc. Je

l'ai supplié en votre faveur; je lui ai demandé cette lettre au

Tsar, par tous les plus touchants motifs qui pouvaient le porter à

l'écrire.

--Et le Grand-Duc s'est détourné en ricanant? dit Floris.

--Non, répondit-elle, j'ai sa promesse. Aussitôt que vous aurez

signé, approchez-vous de notre père, et priez-le d'intervenir

pour vous auprès de l'Empereur. Il n'a voulu, je le jurerais,

qu'éprouver un peu votre patience.

--Eh bien, soit! dit Floris, après un silence... Oui, je veux

aller jusqu'au bout. Oh! je m'avilis, mais que m'importe!... Le

pire serait les regrets, les doutes cuisants que j'aurais plus

tard... Qu'il me refuse! J'aurai fait, du moins, tout ce qu'il

m'était possible de faire.

La nuit tombait. On alluma des lampadaires, de place en place. Les

pages couraient, s'appelaient, portant des feux au bout de longs

bâtons, dans des cylindres d'étain à jour... Un serviteur passa,

qui menait en laisse deux lévriers blancs de Sibérie. Puis, le

rideau de toile d'or s'écarta, des flambeaux brillèrent au fond de

la salle, et le grand-duc Fédor reparut, suivi de ceux qu'il avait

emmenés.

--Merci, dit-il, chère Isabelle, notre santé est bonne, il est

vrai... Eh bien, monsieur, avez-vous réfléchi?

--Je ferai ce que désire Votre Altesse.

Alors Floris, s'avançant vivement, prit la plume que lui

présentait le docteur Ulm, et il signa. Isabelle signa ensuite;

après elle, l'archevêque de Myre et l'aveugle Tatiana. Et, toutes

choses terminées, au milieu du redoublement du tumulte et des

conversations, Floris vint à son père.

--Monseigneur, je réclame, dit-il, l'exécution de la promesse que

vous avez faite à ma sœur. Je vous prie donc respectueusement de

signer une lettre au Tsar, demandant une charge pour moi.

--Bon docteur, dit le grand-duc Fédor, sans paraître avoir

entendu, vous veillerez à ce que, dès demain, on fasse enregistrer

ces actes au tribunal suprême de Raguse.

--Mon père... dit Floris.

Le Grand-Duc marmotta, avec cet air à demi fou qu'il avait par

moments:

--Oui, tout va bien ainsi!... Mes os eussent gelé en Russie, à

Biélo ou à Pétersbourg.

--Que répond Votre Altesse à ma requête? poursuivit Floris.

--Docteur, votre bras; je suis las... Ah! la mort se fait précéder

longtemps d'avance, par les femmes vêtues de gris... N'importe!

Tel qui me voudrait dans le cercueil pourrait bien attendre

longtemps encore.

--Mon père, vous aviez promis d'écrire au Tsar...

--D'écrire au Tsar... Que dites-vous, monsieur?... Je ne suis pas

en train d'écrire.

--Il ne s'agit que de signer, Monseigneur. Puis-je compter que

vous le ferez?

--Bah! nous avons signé toute l'après-midi... L'heure est

passée... l'heure est passée!

Floris sortit le dernier de la salle. Il cheminait, le front

baissé, entre Isabelle et Tatiana. Deux pages, qui portaient

des flambeaux, les précédaient en silence, tandis que l'on

tirait derrière eux les barres et les verrous de l'entrée. Ils

franchirent le portail de la cour, éclairé de pots de suif

fumeux: dans l'avenue, des serviteurs persans jouaient à jeter en

l'air des masses de fer; d'autres se tenaient, avec des torches,

aux abords de l'escalier d'eau. Un lourd brouillard couvrait

l'étang; les fanaux des barques y faisaient, çà et là, des taches

rougeâtres.

Tous trois montèrent dans une gondole, qui s'éloigna de l'île

aussitôt.

--Eh bien! dit Floris, êtes-vous contente?... J'ai suivi vos

conseils, Tatiana... Que faut-il que je fasse à présent? Faut-il

que je lui dise merci? Je le remercierai... Faut-il que je cède au

digne pope Sabioneira tout entier? Je le céderai... Faut-il que je

perde mon nom de grand-duc? Soit! j'y consens, qu'on me l'ôte!...

Que je redevienne Floris, le neveu supposé du vieux Jacob Van

Oost, l'obscur, le misérable Floris!... Alors, du moins, je serais

libre, personne ne me mépriserait, et je pourrais m'estimer

moi-même.

--Libre! répéta Tatiana.

--Oui, libre! s'écria Floris... Sabioneira est une prison,

puisque l'on m'empêche d'en sortir... Oh! j'étouffe en cet espace

étroit... Une prison, Tatiana!... Aurai-je donc toujours pour

horizon cette mer stupide et ces îles?... Une prison, vous dis-je,

une prison!

--O cher seigneur! fit la Grande-Duchesse.

--Vous aviez raison, Isabelle. Mieux vaudrait être un pauvre

bûcheron, ou un pêcheur de Zemenico, que d'être le cousin du

Tsar et de se ronger le cœur!... Que vais-je faire maintenant?

L'Empereur me dédaigne, mon père me hait, et ma sœur... ma sœur

m'écoute, impassible, en se félicitant d'avoir bien agi... Ah!

vous m'avez trahi, Tatiana... Mais quoi! j'ai promis de ne plus

vous importuner de ces plaintes...

--Cher frère, dit l'aveugle, prenez patience. Est-ce donc un

si grand sacrifice que de rester à Sabioneira? N'êtes-vous pas

heureux avec nous?

--Heureux... heureux! s'écria Floris... Jamais je ne l'ai moins

été!... Pourquoi suis-je triste? continua-t-il, dans un violent

mouvement d'âme. Pourquoi suis-je toujours comme en attente?...

Luxe, abondance, richesses, repos: noms superbes et magnifiques,

choses vaines et stériles, en effet!... J'ai plus de délices

aujourd'hui que je n'avais jadis de misère, et cependant je suis

moins heureux... Nos biens ne feraient-ils donc qu'accroître nos

désirs, sans jamais les rassasier?... Je ne suis pas touché de ce

que je possède: je ne sens que ce que je n'ai pas... Mon âme est

vide, vide, vide!

--Ah! Floris, fit Isabelle, avec un cri, Floris, Floris, vous ne

m'aimez plus!

Il s'arrêta court dans sa fureur sombre, et se laissa retomber sur

les coussins, en se cachant la face entre les mains. Un falot de

cristal suspendu éclairait l'étroit cabinet de vitres et d'or. On

entendait, au milieu du silence, les sanglots étouffés d'Isabelle.

--Ne pleurez pas, chère sœur, reprit l'aveugle, mais écoutez ce

qu'il faut faire... Si notre vie calme lui pèse, s'il est las

de cette solitude, que n'allez-vous vivre, tous les deux, dans

quelque grande capitale, à Vienne, à Londres, ou à Paris?

--Eh! que m'importe où je vis, répondit Floris, si ce n'est pas

dans ma patrie!... Que ferais-je hors de Russie, courant l'Europe

d'une ville à l'autre, sorte d'importun vagabond, à qui nul roi ne

saurait régler les honneurs à rendre?... Non! je ne quitterai la

Dalmatie que lorsqu'on m'aura fait justice.

Ce fut tout l'ouvrage de la prudence, de la finesse, de

l'ascendant du baron Mamula sur Floris, que de persuader celui-ci,

après plus d'un mois passé dans sa chambre, d'en vouloir bien

sortir enfin, et de se remettre à vivre. Le baron, pour mieux le

distraire, l'emmena voir quelques travaux qui se faisaient alors

aux pièces d'eau, si bien que, peu à peu, Floris y prit goût, et

faisant venir de Cattaro un plus grand nombre d'ouvriers, voulut

qu'on achevât aussi l'immense bassin du Bucentaure, avec le jet

d'eau d'Encelade. Dès lors, ce ne fut plus, durant tout l'été,

que travaux, entreprises, réformes, bouillonnement d'idées et de

projets. Sur le conseil de Mamula, il fit commencer de paver un

chemin qui déblayât ses bois; il créa, non loin de San-Cosimo,

un chantier de barques et de trébacs, à un endroit où la forêt

descendait jusqu'à la plage; il commanda qu'on recueillît la

manne dans les bois de Sveljegamora; et il songeait à exploiter

le bitume des rocs de Podgor. Ce fut en se rendant à ce village

qu'il essuya un coup de vent violent, dans le petit golfe

d'Ivandolac, et que sa barque chavira. Il ne courut aucun grave

danger, mais dès lors, comme irrité d'orgueil, il forma dans son

esprit plans sur plans, pour chasser la mer de ce rivage, la

refouler à l'occident, et conquérir la vaste arène inculte, qu'il

voulait transformer en jardins. Par son ordre, l'on commença la

construction d'une digue: et il rêvait, dans son plaisir superbe

de tyranniser la nature, le desséchement des marais de Bogeta et

de Rupnido. Le rivage, couvert de tentes, présentait, de loin,

l'aspect d'un camp, aux bergers et aux pêcheurs des îles; et la

nuit, on y voyait briller, à ras du sol, quantité de flammes

immobiles. Floris ne bougeait d'avec les travailleurs, surveillant

tout, donnant des ordres, assistant à la pose des blocs. Une

tempête d'équinoxe détruisit une partie du môle. Il s'indigna, le

fit rétablir, renforcer; puis, soudain, cessa d'y venir.

Il se remit à battre les bois, à faire, au hasard, des courses

lointaines. La lecture le fatiguait: tout lui était insupportable.

Quelquefois, au rebord du sentier, des lièvres débuchaient,

d'un bond; des paons sauvages s'envolaient dans la brume, en

jetant leur glapissement; de grands cerfs détalaient sous le

fourré, ou bien, par troupes, du haut des roches, ils regardaient

tranquillement les cavaliers.

--Comme il y en a! disait Sander... Ils effrayent les chevaux,

vraiment.

--Est-ce que cela t'amuserait de les chasser, mon bon Sander?

--Oh oui! beaucoup, beaucoup, Monseigneur.

--Mais j'ai promis à la Grande-Duchesse de ne jamais chasser à

Sabioneira. Ce plaisir qu'a le plus pauvre Morlach... Allons,

Sultan, au galop!...

L'hiver fut rude, cette année-là, tandis que le précédent s'était

tourné en brumes et en longues pluies. Les toits des villages

fumaient; les cabanes retentissaient du chant d'hiver des

fileuses: _Le beg commande qu'on lui apporte ses fourrures; son

sabre, il le suspend à la muraille, car le dur hiver est venu,

revêtant la terre d'un manteau de fer, serrant le ciel, comme le

cœur d'un homme triste._

_Le sol résonne ainsi que la pierre; l'air gris et glacé ressemble

à une lame damasquinée. On dirait qu'il n'y aura plus aucune fête

dans le monde!_

_Le ciel a pris, en un moment, l'aspect de l'œil du lion... Tombe,

tombe, tombe, ô neige blanche! La rafale se précipite. On ne

distingue plus la plaine des vallées; l'air brouillé est comme

la chaîne et la neige comme la trame; c'est un tourbillon, une

tempête! Le visage de ceux qu'on voit sur les routes, est violet

comme la fumée d'une lampe._

_C'est alors, devant le feu du soir qui craque dans la cheminée,

qu'il est doux de manger le maïs et de boire le raki, à plein

verre..... Si tu sors un moment, tout repose. La bise est coupante

comme le vent d'un sabre; les étoiles effilées percent l'air de

glace; les ornières des routes luisent, ainsi que des rubans

d'argent; et, là-bas, sur les tertres blancs du cimetière, brille

un rayon de lune gelé._

_Les morts le sentent se couler dans leurs froides moelles, et ils

soupirent. Récite un chapelet pour eux, Damiana... Hélas! ce monde

n'est qu'un séjour de passage. Quand un homme a vieilli, on en

tire un autre du sein de sa mère. Notre vie est un dessin sur le

vent!_

Dans la deuxième semaine de février, les grands étangs du parc

gelèrent; et ce fut un amusement pour les habitants du palais, d'y

aller chaque jour patiner. Josine, surtout, s'y divertit. Tout

engoncée de fourrures, en sa robe d'un rose pâle qui s'irisait de

reflets verts et bleus, elle glissait, légère, tandis que l'orbe

du soleil s'abaissait ainsi qu'un bloc de braise, derrière les

chênes dépouillés.

Un de ces soirs qu'il gelait à pierre fendre, Stepany et l'abbé

Lancelot revinrent ensemble des étangs, où ils étaient allés en

spectateurs.

--Si j'étais sûr de votre discrétion, dit l'abbé, en se frottant

les mains, je pourrais vous faire part, Stepany, d'une nouvelle

qui vous surprendrait.

--Une nouvelle! dit aigrement le chimiste... Allons donc, je la

saurais, monsieur.

--Et cependant, vous ne la savez pas, riposta l'abbé... Et il y

a bien d'autres choses encore que vous ignorez, malheureusement,

tout homme de science que vous êtes... Bien, bien, je viens

au fait, monsieur... Vous vous rappelez, car nous eûmes une

discussion à ce sujet, cet _ex-voto_ si pieux, si touchant, d'un

enfant de soie cousu de leurs mains, que portèrent dernièrement,

à la Vierge de la Pétrella, quelques paysannes morlaques, en vue

d'obtenir que le Ciel bénît l'union de Madame Isabelle?

--Eh bien, monsieur, que m'importent vos Illyriennes, vos

Esclavonnes, vos Morlaques, vos Dalmates, ou comme vous voudrez

les appeler, ainsi que leur enfant de soie?

--Apprenez donc une chose, poursuivit l'abbé... Le Ciel a exaucé

les vœux que lui présentaient ces âmes innocentes. Nous aurons

dans quelque temps un baptême au palais.

--Madame Isabelle! fit Stepany... Quel conte! Ce n'est pas

possible!

--Rien de plus sûr! repartit l'abbé... Eh bien! que dites-vous de

ça? Vous moquerez-vous encore de ces femmes? J'ai vécu cinquante

ans et plus, mais je n'ai jamais vu de prière exaucée si

manifestement... C'est un miracle, un vrai miracle!

--Oh! oh! vous le prenez sur ce ton, dit Stepany. Alors, monsieur,

je m'en vais, moi aussi, vous faire part d'une nouvelle... Vous

qui voyez en toutes choses des miracles et des décrets du ciel,

est-ce un miracle aussi qui a rendu la petite Saloména amoureuse

du grand-duc Floris?... Vous savez... cette jolie novice du

couvent de Sant'Orsola... Elle en est folle, la petite sotte!

--Calomnie! s'écria l'abbé, calomnie!... C'est une histoire,

Stepany, que vous venez d'imaginer.

--Je n'imagine jamais rien, monsieur, répliqua sèchement le

chimiste: on ne doit jamais imaginer. Je suis un homme de faits,

monsieur. Je sais trop ce que je dois au bon sens naturel et

universel, ce que je dois à mon propre bon sens, pour vous

entretenir de telles sornettes, si je n'en étais assuré.

--Où l'aurait-elle vu? dit l'abbé.

--Où elle l'aurait vu, monsieur?... Eh! parbleu, chez le vieux

Fédor, le jour de la signature des actes... Elle accompagnait la

supérieure.

--Quoi qu'il en soit, reprit l'abbé en faiblissant, elle n'est pas

novice encore, quoique ces dames, par tolérance, lui permettent

d'en porter l'habit. C'est une pensionnaire, voilà tout!

--Oui, oui, ricana Stepany, elle n'est pas pour rien la fille

unique de feu le riche messer Lippo Toppo. On lui permet de porter

ce costume, on lui permet d'être amoureuse, on lui permettrait

autre chose encore!

Tous deux s'étaient peu à peu animés, et leur voix résonnait

dans la forêt solitaire. Le nez rougi, les joues violacées, ils

allaient, poursuivant leur débat, chacun d'un côté de l'allée; et

leur haleine refroidie se condensait en givre devant eux, aussi

froid, aussi infécond que leurs paroles et leur colère. La bise

du nord sifflait sur le plateau. L'abbé reprit en frissonnant:

--_Aures habent et non audient..._ Brr... brr... _Oculos habent et

non videbunt._

--Mais c'est de vous, cria Stepany, oui, c'est de vous qu'on peut

dire cela. Ce sont les croyants, monsieur, qui ne font pas usage

de leurs yeux, et non les hommes de science...

--Vous osez, dit l'abbé dédaigneusement, comparer la science à la

foi!

--La science, monsieur, brr... brr... la science est la reine du

monde!

--La science! répéta l'abbé avec mépris. Mais voyons, vous,

monsieur, qui êtes si savant, pourriez-vous m'expliquer, par

exemple, pourquoi le feu durcit les œufs et fond le beurre?

--Certainement! s'écria Stepany. Mais l'abbé continuait:

--La science, un leurre de Satan!... Il soulève un coin du rideau,

pour tenter les âmes... _Eritis scientes sicut Deus..._ Brr, brr,

brr, brr... Vieille tactique du serpent!

--Le serpent! goguenarda Stepany. Brr, brr, brr... Le paradis! La

pomme!

--Oui, monsieur... Brr, brr, brr... Le paradis! La pomme!

--Billevesées que tout cela!

--Billevesées que vos gaz, vos cornues, vos fourneaux, vos

appareils!

--Vive la science, monsieur! hurla Stepany. Brr, brr, brr...

--Vive la foi! vive Jésus! cria l'abbé. Brr, brr, brr, brr...

LIVRE TROISIÈME

Aussitôt que l'heureuse nouvelle de la grossesse eut éclaté, ce

ne fut plus que fêtes et réjouissances dans la presqu'île de

Sabioneira. Chaque village se surpassa à en donner, et de toutes

les sortes: luttes, régates, courses, joutes sur l'eau, mascarades

de carnaval, qui tombait justement en cadence. Giano revint

tout exprès de Cattaro. Personne de pareil à lui, en de telles

occasions. C'était la joie, le bruit, la gaieté, la folie même.

On ne vit donc plus que le sculpteur sur les chemins, éperonnant

son petit cheval sauvage, à longs poils; parfois, escortant des

tonneaux de vin, qu'on envoyait aux danseurs. Qui l'aurait cru?

on eût vidé pour eux les caves de Sabioneira. Pour hâtive et même

indiscrète que pût paraître cette joie, les transports en étaient

si sincères que Floris s'en montra touché, et assista à plusieurs

de ces fêtes. Il accepta, par la même raison, les présents de

nombreux villages, et quelques-uns fort étranges: du miel, des

poissons, des médailles antiques, de la boutargue, des toisons

teintes, et jusqu'à un ourson vivant.

Mais le plus beau présent fut, sans contredit, celui

qu'apportèrent, le jeudi de la Fête-Dieu, les religieuses de

Sant'Orsola. Elles survinrent, à cinq ou six, dans leur coche,

en députation. Reçues par madame Isabelle, elles offrirent, au

nom de leurs Morlachs, un berceau marqueté d'aigles noires, puis

déployèrent, comme présent de l'abbaye, de superbes langes brodés

d'or.

--Mère Incarnation, dit la princesse, vous avez été par trop

prodigue! Je vous rends grâces de tout cœur, et n'aurai rien de

plus précieux qu'un tel souvenir de votre sainte maison. Mais

j'ignorais que l'on fît chez vous de si beaux ouvrages.

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 13 / 33 段