--Le crime le plus bas, dit-elle, en se parlant à elle-même...

Oh! celui qu'on méprise entre tous... Lui, notre père, un fils

d'empereur!... Honneur, orgueil, respect filial, que tout tombe

maintenant en ruine!... Ah! jamais je n'oserai plus affronter

les regards d'Isabelle... Ainsi, notre maison se sera enrichie

par une spoliation honteuse! Nous aurons détenu le bien qu'on

nous avait confié pour le garder... Restituer!... oui... c'est

le seul moyen... Mais notre père n'a plus rien. Cette moitié

de Sabioneira, qui forme à présent tout son domaine, est

grevée de dettes, je le sais, jusqu'au maximum de sa valeur.

Ses prodigalités ont englouti le présent, l'avenir même... Que

faire donc?... Se résigner?... S'excuser près d'Isabelle?...

N'y plus songer, cacher, enfouir cet or dans les fondements

de notre maison?... Non, jamais, jamais! C'est impossible! La

faute et l'injustice des pères infectent aussi les enfants...

Qui oserait se dire innocent, quand celui dont il tient la

vie est coupable?... Mais si je restitue moi-même, Isabelle

refusera, obstinément, de rien accepter... Il vaudrait mieux que

le Grand-Duc... Ah! c'est vous, monsieur Ulm, reprit-elle, en

entendant ouvrir la porte... Il faut que je parle à mon père... Je

vous prie de me mener à lui!

--Le grand-duc Fédor sera heureux, dit le docteur, à travers

son étonnement. Si c'était chose, toutefois, que je pusse lui

transmettre...

--Non, il faut que je lui parle moi-même, sur-le-champ... Partons,

partons, partons, monsieur Ulm.

Deux heures après, le docteur attendait encore le grand-duc

Fédor, dans une salle contiguë au cabinet où Son Altesse avait

reçu Tatiana. A demi couché sur un sofa, il tendait l'oreille,

par moments, en se chauffant le bout des doigts à un _brasero_ de

noyaux de prunes; puis, il se remettait à tirer force bouffées de

son narghileh. Un grand luminaire de cuivre éclairait la galerie

paisible, les piliers, les miroirs, les tapis, les divans de

brocart et d'argent, avec les boules de cristal qui sortaient

de chacun des caissons de la voûte en gâteau d'abeilles, tandis

que les murailles peintes étalaient, sous la jaune lumière, des

nudités, des jouissances, les figures les plus impudiques, d'un

éclat de couleurs surprenant.

Mais un grand bruit tout à coup retentit; on entendit des voix

s'éloigner, et au bout de quelques instants, le vieux Fédor,

habillé de blanc, parut à l'une des portes, en se retournant pour

donner des ordres à des serviteurs qu'on ne voyait pas:

--Qu'on délie Réfia! dit-il... Bah! je puis bien lui faire grâce

des dix coups qui lui restaient à recevoir... Je suis gai,

vois-tu, Ulm, je suis gai!

Il éclata d'un rire bas, et où il y avait quelque chose de

menaçant et de terrible: puis, il se mit à marcher à grands pas,

dans un emportement de haine et de triomphe frénétiques; et il

jetait par lambeaux, en haletant:

--Bonne Tatiana, je t'aime!... Elle est venue en aide à son vieux

père, à son pauvre père!... Ce Floris, ha, ha, ha! je le tiens

sous mes pieds!... Tu es un maladroit, docteur... Tu devais

l'empaumer, le conduire par le nez, et c'est lui qui se jouait

de toi, au contraire... Ah! tu te creusais la cervelle... A moi,

vois-tu, cela ne m'a coûté que quelques larmes... Oh! je veux

l'entendre m'implorer... Je lui marcherai sur le ventre!

--Allons, dit Ulm, vous oubliez qu'il peut beaucoup contre Votre

Altesse.

--Non, plus rien, plus rien, plus rien, plus rien!... Ah çà!

es-tu stupide, docteur? Je te dis qu'il est pris, qu'il est à ma

merci... Oh! je ne l'aimais guère avant, mais depuis qu'il m'a

menacé!... Il affectait de m'appeler son père... Lui, mon fils!

Un beau crapaud, ma foi, qu'on m'avait donné là, pour fils!... Un

vagabond, un fusilleur qu'on est allé chercher dans les bagnes

de France!... Un orgueilleux qui se croit mon égal!... Comme il

parlait avec emphase de ses droits, te souviens-tu?... Le diable

confonde toutes les femmes!... Parce que la Grande-Duchesse est

allée se jeter aux pieds du Tsar... Il a eu peu d'égard pour moi,

qui suis le frère de son père!

Ulm approuva, hochant la tête:

--Je l'ai dit alors à Votre Altesse... Elle aurait dû écrire à son

neveu, s'opposer à la reconnaissance.

--Non, il n'y avait pas de remède... Alexandre avait donné sa

parole à la Grande-Duchesse... Vois-tu, tout disparaît, tout

s'écroule... Un esprit de vertige entraîne le Tsar, depuis le

jour fatal à la Russie de l'affranchissement des serfs... J'ai

haï Nicolas, quand il vivait... je le hais encore. Oui! j'aurais

mieux aimé être un moujik, un portefaix à touloupe graisseuse, que

de vivre dans sa faveur!... Mais un tel successeur me contraint

de le regretter... Ulm, la sainte Russie est morte; l'esprit de

la Révolution nous envahit!... Si l'on eût retrouvé, du temps de

Paul, mon glorieux père, un drôle tel que ce Floris, on l'eût jeté

en Sibérie, dans quelque mine... Mais, du moins, j'empoisonnerai

sa joie... Oui! je le torturerai avec art... Je le ferai pourrir

ici, rongeant son frein!

--Que s'est-il donc passé? dit le docteur... Ne puis-je savoir?

--Je te dirai cela tout à l'heure... Demain matin, va chez

Tatiana!... Ah! il va en crever de fureur... Il me semble voir

sa figure... Va demain chez Tatiana... Oh! je veux avoir des

témoins de sa déconvenue. J'en rirai un an!... Va chez Tatiana,

docteur... Il y a des papiers à signer; dès le matin, tu les lui

porteras!... Et l'après-midi, nous signons nous-même la fin de

tous nos différends... Va chez Tatiana, docteur... Et n'oublie

pas de convoquer le vénérable pope de Sgombro, ainsi que madame

la supérieure du couvent de Sant'Orsola... J'ai en tête un tour

excellent. Oh! je les prendrai tous pour dupes... Va chez Tatiana.

C'est une bonne fille! Quelquefois je disais, vois-tu, qu'il n'y a

jamais eu qu'un père heureux, en ce monde: le roi Philippe II, qui

fit couper la tête à son fils... Mais je me trompais... Ha, ha,

ha! Parfois, ils servent, les enfants servent!... Allons, allons,

démène-toi, docteur... Il faut que tout soit prêt sans faute!

Le lendemain, dans la matinée, Floris reçut par un exprès une

courte lettre du docteur Ulm. Le confident lui mandait, sans nuls

détails, qu'il s'était acquitté de ses ordres, que toutes les

difficultés étaient levées, et que S. A. le grand-duc Fédor lui

donnerait audience, l'après-midi, ainsi qu'à José-Maria et à la

princesse Tatiana, avec lesquels il voulait terminer les affaires

de la succession de Mme Maria-Pia. Des billets d'avertissement

pour se rendre à cette audience furent aussi portés, sans que

Floris s'en doutât, aux principaux familiers du palais, de la part

du grand-duc Fédor.

Floris partit bien avant l'heure marquée, afin de prendre

en passant José-Maria. Au perron, il renvoya son carrosse,

quoiqu'un grain de pluie menaçât, et voulut s'en aller à pied,

par l'escalier Sant'Isidoro. Il ricanait, se parlait haut,

joyeusement, en suivant les détours du rivage; ensuite, coupant

sur la gauche, il traversa de spacieux vergers. Les arbres

plantés à la ligne, amandiers, figuiers, pêchers, citronniers,

emplissaient des carrés séparés; de grands réservoirs sans

parapet, dont l'eau flottait à ras du sol, bordaient la route. Il

contourna une colline semée de touffes de thym; et tout à coup,

parmi des rocs, à mi-côte, Floris reconnut la maison de son frère.

Elle était longue, basse, à fenêtres grillées, et complètement

isolée, avait son regard sur la mer.

Le Grand-Duc monta le sentier pierreux, et arriva devant le

porche. Les coteaux et le golfe, à perte de vue, tout était

désert. Il poussa l'un des lourds vantaux constellés de clous,

et pénétra dans une chambre basse, où se voyaient quatre ou cinq

portes. Il frappa à l'une d'elles, au hasard... Une voix aussitôt

répondit; et Floris, soulevant le loquet, se trouva devant

l'archevêque.

--Bonjour, mon frère; on n'attend plus que vous, dit-il...

Avez-vous appris les nouvelles?

--Le docteur Ulm m'a écrit quelques mots, répondit José-Maria...

Quoi! est-il déjà temps?

--Je puis vous le dire, continua Floris, elles sont meilleures

pour moi que lors de notre dernière entrevue... Alors, j'étais

désespéré, sans ressources, et absolument à la merci du grand-duc

Fédor. Mais aujourd'hui j'ai repris le dessus, et mon père a dû

enfin consentir à ce que je réclamais de lui... Je partirai dans

quinze jours pour la Russie.

--J'en suis heureux pour vous, mon frère, dit l'archevêque,

puisque cela vous rend heureux.

Il se leva de l'escabeau où il lisait, devant une étroite tablette

de bois noir, scellée au mur. Un bras de fer s'allongeait

au-dessus, portant un mince flambeau de cire; les murailles

étaient peintes à la chaux; et l'on apercevait dans une enfonçure,

qu'un rideau de serge verte cachait à demi, de gros livres et des

manuscrits empilés. Un petit rideau, tout pareil, à plis carrés et

réguliers, pendait devant l'une des fenêtres grillées.

--Que lisiez-vous donc là, Monseigneur? demanda Floris.

--Regardez vous-même, mon frère, dit l'archevêque, en lui

présentant le livre.

--Vous oubliez, repartit Floris, que le latin n'est guère mon

fait... De quoi s'y agit-il, Monseigneur?

--Rien que d'une âme déchirée... C'est la vie et le panégyrique

du réformateur Mélanchthon... Singulière lecture, n'est-ce pas?

dit l'archevêque avec un sourire amer, pour un prêtre de l'Église

romaine... C'était un homme tendre, timide et de la plus noble

vertu... Par malheur, il avait rompu avec l'Église... Croyez-vous

qu'il soit damné, mon frère?

--Et vous, mon frère, le croyez-vous? répliqua le Grand-Duc,

étonné.

--L'Église nous enjoint de le croire, répondit José-Maria,

et je suis archevêque de l'Église romaine... Pauvre Philippe

Mélanchthon! J'ai vu son portrait par Cranach, les yeux fermés,

sur son linceul de mort... On y lit d'amères souffrances... Mais

il a tout sacrifié à sa conscience!... Allons, partons!

Floris, surpris, le considérait. Ses yeux brillaient, ses cheveux

blonds semblaient plus rares, dans le soleil qui les frappait. Il

était doux, fiévreux, hagard, effrayant.

--Vous paraissez souffrant, Monseigneur, reprit Floris.

--Ce n'est rien, ce n'est rien! dit l'archevêque... Qu'importe ce

corps périssable!

Ils descendirent le sentier à pas rapides, en silence. Ils ne se

parlaient pas, chacun d'eux poursuivant quelque profonde rêverie.

Mais parvenus au bord de l'étang, ils trouvèrent la plage déserte,

et les gondoles voguaient tout au loin. Une seule était demeurée,

dorée, extrêmement ornée, avec des rideaux de damas bleu. On

distinguait dedans, à travers la vitre, deux religieuses vêtues

de capes blanches, à croix rouge, et qui étaient une novice et la

révérende supérieure du couvent de Sant'Orsola. L'archevêque les

salua, nomma son frère; puis, dès qu'ils eurent pris leur place,

le batelier se mit à ramer, et la gondole atteignit bientôt l'île.

Ils passèrent une avenue de cyprès et de myrtes taillés,

jusqu'à une très vaste cour, divisée par carrés de parterre. Un

canal limpide en faisait le tour; quatre sycomores, au milieu,

marquaient les coins d'un bassin d'eau qui portait, à son centre,

une roche, entourée d'un balustre doré; et la façade du palais se

déployait derrière, au soleil, avec ses trois portails profonds

de marbre blanc et transparent, que surmontaient des demi-dômes,

revêtus de carreaux d'émail. Là, Stepany, Jacinto, ser Pistolese,

l'abbé Lancelot, d'autres encore, attendaient, en causant par

groupes, autour de hauts brasiers de fer allumés.

--A quoi a donc pensé mon père? dit Floris. Tous ces gens sont-ils

convoqués? Jusqu'à un pope, ma parole!... Eh bien, qu'est-ce?

dit-il, en s'arrêtant devant Mamula qui parut soudain sur le degré

de marbre blanc, et qui lui fit signe, d'un air agité... Voyons!

qu'y a-t-il encore?

--Rien de bon! repartit le baron, car pour le coup, je crois

bien, Monseigneur, que le grand-duc Fédor nous échappe; et rien

de trop mauvais non plus, car, après tout, Mme Isabelle rentre en

possession de ses deux millions... En deux mots, voici: Votre sœur

a fait donation de ses biens à Son Altesse le Grand-Duc, sous la

condition qu'il restituerait les sommes détournées par lui.

--Perdez-vous l'esprit? s'écria Floris... Vous rêvez tout debout,

Mamula... Pardieu! voilà une belle invention! Deux millions!...

Mais c'est précisément tout ce que Tatiana possède... Elle a

voulu, vous le savez, que notre mère m'avantageât... D'ailleurs,

que parlez-vous d'argent? Je me soucie bien de l'argent!

--Je tiens l'avis de bonne part, dit le baron.

--Cela ne se peut pas! exclama Floris. Je n'y crois pas, c'est

impossible! Simple subterfuge, Mamula!... Parce que vous êtes un

vieux renard de lois, vous trouvez partout des difficultés...

Pardieu! que voulez-vous qu'ils fassent? Ils sont à bas! ils sont

à bas!... Allons, vous me mettriez en colère!... Est-ce que ce

coquin-là ne me dit pas, dans son billet, que mon père me donnera

pleine satisfaction?... Cela peut-il s'entendre de deux manières?

Y a-t-il jour à la moindre équivoque?... Bien! assez là-dessus.

Entrons!

La vaste antichambre où ils pénétrèrent était pleine des

serviteurs et des pages du grand-duc Fédor. Floris passa au milieu

de ces hommes, et par un escalier de quatre marches de jaspe, il

monta dans l'appartement d'audience. C'était une salle profonde

et couverte d'un dôme élevé. Des tables de porphyre ondé, gravées

de fleurs avec de l'or et des couleurs, garnissaient le bas du

lambris, tandis que la coupole au-dessus étalait de grandes

arabesques de sinople, d'or et de pourpre. Des tapis de Turquie

éclatants couvraient le dallage de marbre; et çà et là, à dix

pieds de hauteur, pendaient, en manière de lampes, de larges vases

de cuivre ciselé.

--Deux millions! ricana Floris... Ha, ha, ha! sa fortune entière!

Comme c'est vraisemblable!

Mais quelqu'un, qu'on ne voyait pas, frappa d'un marteau sur une

cloche, et aussitôt les serviteurs fermèrent les battants du

portail. Deux pages, dans le même temps, tiraient une courtine

de brocart d'or, qui cachait tout le fond de la salle; puis, le

grand-duc Fédor parut, à une porte dérobée. Il traversa l'estrade,

jonchée de tapis précieux d'or et de soie, et vint s'asseoir sur

un fauteuil. Tous, cependant, prenaient leur place. Le docteur Ulm

se mit plus bas que son maître, devant une table où il y avait

une écritoire, un chauffe-cire et des papiers; Mamula s'installa

près de lui. Trois fauteuils, rangés en ligne devant le trône

du Grand-Duc, reçurent Mme Isabelle, la princesse Tatiana et la

révérende supérieure du couvent de Sant'Orsola; et le reste des

assistants fit un demi-cercle autour de l'estrade.

Quand le premier brouhaha fut passé, le docteur Ulm prit la parole:

--Avant que l'on procède, dit-il, je vais donner lecture des

pouvoirs envoyés de Lisbonne, pour la transmission au grand-duc

Floris de l'apanage d'Almeïda.

--C'est inutile, me semble-t-il, répondit le baron, à mi-voix.

Personne ne conteste leur validité.

Le grand-duc Fédor se leva. Il portait l'habit d'uniforme du

régiment d'Ismaïlovsky, avec le cordon bleu par-dessus. Ses mains

tremblaient; sa face livide était rongée de dartres rouges: il

ployait les épaules, et parut à Floris, qui ne l'avait pas vu

depuis huit mois, fort cassé, vieilli et amaigri. Il dit, au

milieu du silence:

--Tout d'abord, soyez remerciés, nobles parents et vous, mes

amis, d'avoir répondu à l'appel d'un pauvre vieillard tel que

moi. Quoique la mort de notre femme bien-aimée nous soit un deuil

toujours présent, nous avons dû le surmonter et faire violence à

notre chagrin, pour nous occuper de nous-même. L'âge, en effet,

m'atteint, Messieurs; mon esprit est faible, mon corps est

débile. Ce sont des avertissements auxquels doit songer un prince

chrétien. Nous vous avons donc convoqués, vous, notre pupille

Isabelle, princesse de Bourbon et Bragance, et vous, mes fils,

Floris et José-Maria, et ma fille Tatiana, pour déposer entre vos

mains l'entier fardeau de vos affaires temporelles, ce qui nous

permettra de consacrer nos jours, désormais, au seul service de

Jésus-Christ... Et maintenant, bon docteur Ulm, nous entendrons la

lecture de la transaction.

Le docteur se leva de nouveau, et, déployant un parchemin, il lut:

«_Fédor Paulovitch, grand-duc de Russie, a signé, par le

présent acte, son accord plein, parfait et inaltérable avec

ses trois enfants, les grands-ducs Floris et José-Maria, et la

grande-duchesse Tatiana, concernant la succession de son épouse et

de leur mère bien-aimée._

_Le grand-duc Floris déclare, de plus, comme époux de S. A.

Isabelle, princesse de Bourbon et Bragance, pupille du grand-duc

Fédor, approuver les comptes de sa tutelle ci-annexés, et les

tenir pour irréprochables._»

--Oui, dit Floris, toujours aux mêmes conditions.

--Qui a parlé? demanda le Grand-Duc. Est-ce mon fils Floris?...

Faites place, qu'il se tienne en face de nous!...

On entendit parmi les assistants une espèce d'agitation sourde et

des changements de posture; puis, une vive attention se peignit

sur tous les visages, tandis que Floris s'avançait jusqu'au pied

de l'estrade du Grand-Duc.

--J'ai dit, reprit-il d'une voix ferme, que Votre Altesse sait à

quelles conditions je signerai le _quitus_ de ses comptes.

--Des conditions!

--Allons, Votre Altesse sait bien de quoi nous sommes convenus...

Le docteur Ulm ne m'a-t-il pas écrit, de votre part, que j'aurai

pleine satisfaction?

--Et quelle autre exigez-vous, monsieur, que le règlement de nos

comptes?

--Voilà donc vos équivoques! dit Floris... C'est bien, je ne

signerai pas. Dès demain, j'aurai recours aux juges.

--Mon frère! dit Tatiana...

--C'est un complot prémédité de me bafouer devant tous, de me

donner ici en spectacle! Voilà pourquoi vous avez convoqué une si

nombreuse assemblée... Et moi, ô dupe, idiot que j'étais!... Mais

votre joie ne sera pas longue... La Russie entière apprendra les

actions infâmes d'un de ses grands-ducs!

--Est-ce là, dit le vieillard ironiquement, le respect que vous

nous devez?

--Foin du respect! s'écria Floris. Plus de respect! Je n'en veux

plus. Qu'on le donne en bouillie aux petits enfants!... Depuis

un an, je n'entends plus à mes oreilles que ce mot-là... A peine

sorti des pontons,--comment appelez-vous cet endroit?... C'est

cela! le fort Pierre-Moine--lorsque j'ai vu pour la première fois

votre envoyé, lorsque l'on m'a révélé qui j'étais, oui, déjà là,

on me parlait de même: _Prenez garde! soyez soumis, montrez-vous

patient, respectueux..._ Au diable le respect et la patience!

--Oh! cher Floris! dit Isabelle.

--Non! sur ma vie, je parlerai! Arrière respect, pudeur ou

crainte! Messieurs, ces comptes sont frauduleux... Pardieu! en

les déclarant vrais, j'allais charger mon âme d'un mensonge...

Allons, laissez, laissez, Tatiana... Je parlerais devant toute la

terre!... Je vous le répète, messieurs. Ces comptes sont menteurs

et frauduleux.

Le grand-duc Fédor se leva:

--Nobles amis, dit-il, je n'ignorais pas que des paroles

malveillantes avaient été prononcées contre moi. Elles ont égaré

jusqu'à ceux dont la tendresse et le respect me devaient être le

plus assurés. C'est de cela surtout que mon cœur souffre: c'est

là ce que j'aurais voulu pouvoir me déguiser à moi-même... Quant

aux accusations que vous venez d'entendre, bien que je n'aie qu'à

répondre non, pour être cru de tous ici, j'invoquerai pourtant

un témoignage, et le plus irrécusable de tous. Veuillez donc

déclarer, baron, vous qui êtes le conseil de mon fils, s'il y

a un seul chiffre douteux, dans ces comptes, que vous venez de

vérifier.

Les yeux de l'assemblée se portèrent à la fois sur Mamula, qui

s'inclina:

--Tout est en règle, Monseigneur, je dois le déclarer hautement.

La méprise du Grand-Duc...

--Tout est en règle! s'écria Floris. Tout à l'heure, vous me

disiez...

--La méprise de Son Altesse, poursuivit le baron Mamula, méprise

que j'aurais pu commettre de même, un quart d'heure plus tôt,

provient de ce qu'on ne nous a pas communiqué la donation

ci-annexée.

Il s'éleva de l'assemblée une espèce de sourd murmure, aussitôt

contraint; puis le profond silence retomba. Floris, les paupières

baissées, semblait comme frappé de la foudre, tandis que le

Grand-Duc assénait sur lui un sourire noir et triomphant.

--Une donation! reprit enfin Floris... Vous disiez donc vrai, tout

à l'heure... Tatiana... Non! ce n'est pas possible... Montrez-moi

ce chiffon de papier... Allons, cela ne peut être valable!

Il poursuivit après une pause:

--Non! assurément, pas valable! On l'aura déçue, abusée, au nom

du respect qu'elle a pour son père... On l'aura contrainte, c'est

clair!... Car autrement, qu'elle ait agi ainsi, se dépouillant

de tout ce qu'elle a, se réduisant volontairement à la pauvreté,

c'est ce que personne ne croira...

--Mon frère, interrompit l'aveugle...

--Une sœur toujours si aimante, tellement d'accord avec moi, que

nous n'avions qu'un cœur, pour ainsi dire... Se démentir ainsi en

un moment, jeter à bas mes espérances et les siennes! Qui pourrait

expliquer ce revirement, sans l'emploi de moyens équivoques?...

J'affirme donc qu'on l'a trompée, qu'on a usé de dol ou de

contrainte, en lui présentant cet acte à signer: bref, que la

donation est nulle, comme entachée de violence.

--Parlez, Tatiana, reprit le grand-duc Fédor. Dites à ce noble

auditoire ce qui s'est passé entre nous...

--Je supplie Votre Altesse de m'en dispenser, répondit l'aveugle.

--Il le faut cependant, ma chère fille... Parlez! disculpez votre

père!

Alors Tatiana se leva, s'avança droit devant elle, d'un pas ferme,

et se jetant aux pieds du Grand-Duc:

--Hélas! dit-elle, je savais, Monseigneur, que j'allais me

trouver engagée, malgré moi, au milieu de votre querelle. Voilà

pourquoi je vous demandais le congé de me retirer. En effet, il ne

convient pas à une sœur de blâmer son frère, à une fille de juger

celui dont elle se glorifie d'être née. Je parlerai néanmoins,

puisqu'il le faut, et je surmonterai ma honte. J'affirme donc ici,

publiquement, que j'ai agi d'une âme libre et sans contrainte, et

plût à Dieu que j'eusse pu témoigner ma tendresse à mon père par

un sacrifice réel, et non par le don d'une chose aussi vile qu'est

l'argent; de plus, inutile pour moi. Car, seule et aveugle, hélas!

que ferais-je de la richesse? Cette fortune m'embarrasse: elle est

comme une chaîne d'or splendide, que je traîne partout après moi!

Je vous conjure donc de nouveau, mon père, bien loin que vous me

rendiez des comptes, d'accepter ici, devant tous, la remise que

je vous fais des biens que m'a laissés ma mère, pour en disposer

comme il vous plaira.

--Dieu vous garde, ma chère fille! répondit le Grand-Duc; votre

affection nous console du mauvais vouloir que l'on nous témoigne.

--Permettez seulement, Monseigneur, reprit l'aveugle, que je parle

un moment à mon frère...

--Non, non, inutile! répliqua Floris... Qu'on ne s'occupe plus de

moi! Je signerai, je signerai!

Pour la troisième fois, le grand-duc Fédor se leva:

--Que ce jour, dit-il, soit, dans l'avenir, célébré comme un

jour de fête, puisqu'il ramène la concorde parmi nous, et qu'il

décharge mes épaules du fardeau accablant que je portais... Si,

à mon insu, mes enfants, il m'est arrivé, par trop peu de soin,

de léser les intérêts de l'un d'entre vous, je réclame de lui

un affectueux pardon. C'est pour moi un plomb sur le cœur, une

intolérable angoisse, que d'endurer une inimitié... Et maintenant,

pour sceller cette paix, ainsi que pour laver notre âme des soucis

et des colères terrestres, nous voulons distribuer ici même,

aux serviteurs des deux églises, des marques de notre pieuse

libéralité... Holà! qu'on me donne la carte, avec le modèle en

relief.

Deux pages entrèrent aussitôt, l'un chargé de rouleaux et de

plans; et le second portait la représentation en étain de la

chapelle sépulcrale, à coupoles dorées, que le Grand-Duc se

faisait bâtir, dans les gorges de la Jagodna. Il la déposa devant

Son Altesse, sur un tabouret.

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 12 / 33 段