Messer Pistolese s'avança, faisant un signe. Deux Morlachs

soulevèrent le lit funèbre, et tout le cortège se mit en

marche vers le sentier qui dévalait entre les roches. Mais, au

tournant de l'ermitage, ceux qui marchaient en tête s'arrêtèrent

stupéfaits, et, pendant un instant, la parole manqua de surprise

au majordome.

--_Oïbo!_ s'écria-t-il enfin. L'imbécile de Jacinto!

Devant eux, au fond de l'horizon, le promontoire illuminé, chargé

de jardins, de palais et d'architectures de flammes, ouvrait

mille scènes éblouissantes. Le grand manteau de fleurs de la

montagne étincelait de feux multicolores: par endroits, blanc

comme l'argent; ici, plus rouge que le rubis; là, vert comme

l'émeraude. Les eaux qui se précipitaient pendaient au flanc des

roches ou au milieu des verdures, comme des guirlandes de cristal;

et tout entouré de créneaux, l'immense amphithéâtre étageait

sur ses terrasses et dans ses bois pleins de fusées volantes,

des toits bleus, des dômes de plomb, des portiques à trèfles

quadrilobés, des façades de briques à losanges, des maisons roses,

des batteries de canons verts, des kiosques, des statues, des

fontaines, des grilles qui s'ouvraient sur la mer, des mâts de

bronze à oriflammes, des obélisques supportés par des lions de

basalte noir. Au sommet, parmi les arcades, brillait le colosse

doré et ailé du cheval Pégase, qui, de son pied, fait rejaillir

une fontaine; et, dominant la montagne et la mer, tout éclairé

de girandoles, de lamperons et de pots à feu, le clocher rose du

campanile portait un grand Ange doré, haut de seize pieds, pour

montrer le vent.

--Eh bien, Miklas, le pays te plaît-il? dit l'un des serviteurs

demeurés sur l'esplanade pour enlever les tréteaux, les étoffes

et tout l'appareil funéraire, et qui, du haut des rochers,

contemplaient Sabioneira illuminé.

--Mais oui, mais oui!... Les femmes y sont-elles jolies, hein?

Le premier valet ricana:

--Voyez ce Miklas, quelle fournaise!... Mais ici, ce n'est pas

comme à Prague, mon garçon... Les Morlachs, parmi lesquels nous

allons vivre, sont plus vindicatifs que des diables!

--Bah! dit Miklas, et qu'est-ce qu'ils me feraient, voyons, si je

courtisais une de leurs femmes?

--Une de leurs femmes! Ah bien, oui! Si tu t'accroupis seulement

pour savoir si leur chien est mâle ou femelle, les voilà qui

t'écrivent sur leurs tablettes et laissent croître, en signe de

vengeance, l'ongle de leur petit doigt... Puis, un beau jour, ils

te balafrent le visage avec un kreutzer aiguisé qu'ils ont mis au

bout d'un bâton fendu... Ça s'appelle _dar un sfrizo_, oui, comme

qui dirait _friser_.

Les valets éclatèrent de rire, tandis qu'une rumeur lointaine, des

clameurs, des détonations arrivaient jusqu'à eux, de Sabioneira.

De hautes gerbes de fusées sillonnèrent un instant les ténèbres,

puis retombèrent dans les flots.

--Entendez-vous comme ils s'amusent? reprit le valet... Pauvre

madame! Elle a encore souri ce matin, quand le long Timothée est

tombé sur le pont... Et penser maintenant qu'elle est morte!

--Bah! repartit le gros sommelier Agnolo, nous mourrons tous,

rien n'est plus certain... Riches ou pauvres, il faut en venir

là...--n'oublie pas le goupillon, Miklas!...--C'est le sort

commun, le sort commun!

LIVRE SECOND

Aussitôt que le grand-duc Fédor eut appris la mort de sa femme, il

régla, par un sec billet, adressé à l'archevêque de Myre, que le

deuil en serait de six mois, bien qu'il ne le prît pas lui-même;

qu'aucun de ses enfants ne draperait, mais seulement un deuil

d'habits, porté par les princesses en violet, selon l'ancienne

mode royale; et que, en attendant l'entier achèvement du tombeau

superbe que Son Altesse se bâtissait à grands frais, au fond des

gorges de la Jagodna, le corps serait porté, sans cérémonie, dans

les caveaux de Sainte-Justine.

La pompe funèbre fut donc modeste. Cette église Sainte-Justine,

édifiée par le doge Venier, au milieu des jardins du palais, ne

reçut, le jour des obsèques, outre les princes et princesses, que

les femmes et quelques vieux pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Le

grand-duc Fédor n'y assista point; et même le dimanche d'après,

comme jaloux d'une douleur dont les témoignages accusaient sa

propre insensibilité, il fit crier par le héraut public à Podgor,

à Zemenico, et dans deux ou trois autres villages, que l'on eût

à cesser les glas, avec toutes les marques de deuil. De tels

regrets, légitimes au début, devaient pourtant avoir un terme:

et il comptait que, dès le lendemain, le peuple reprendrait ses

occupations et ses plaisirs accoutumés, puisque, aussi bien,

c'était le temps de la foire San-Gordiano et des régates d'Imotica.

Le matin de ce dimanche même, comme Floris se trouvait seul, dans

une petite chambre voûtée, située à l'angle du palais, sous

un portique pavé de briques, un coup léger heurta la porte, et

aussitôt M. Manès entra.

--Eh bien! demanda vivement Floris, m'apportez-vous quelque

nouvelle?

--Le grand-duc Fédor, répondit Manès, vous attend ce soir, à neuf

heures..... Je viendrai prendre Votre Altesse.

--Bien! dit Floris qui repoussa son écritoire. Cela m'épargne une

troisième lettre que j'allais écrire à l'instant, pour prier mon

père de me recevoir.

--Votre Altesse est donc toujours décidée à nous quitter? reprit

Manès.

Le Grand-Duc poussa un long soupir:

--Hélas! dit-il, tout chemin est le mien, à présent que ma

mère est morte... Mon père semble me tenir en mépris, en haine

peut-être... Que ferais-je à Sabioneira? Ah! j'ai perdu avec ma

mère ma maison, mon foyer même. En quelque lieu qu'elle habitât,

je l'y aurais suivie avec joie; ma patrie était auprès d'elle,

puisque le sort, en me chassant de celle que j'avais adoptée, a

fait de moi comme un étranger dans l'Europe entière. Elle morte,

pourtant, je dois me souvenir que la Russie est mon pays natal et

que j'y ai des droits héréditaires.

--Sans doute, sans doute, fit le savant. Et que dit de cela votre

sœur, la grande-duchesse Tatiana?

--Elle m'approuve, répliqua Floris. Elle-même a pris mon parti

auprès de la Grande-Duchesse, qui témoignait quelque appréhension.

Oh! ma sœur est une âme vaillante!

--Avez-vous vu le docteur Ulm? demanda Manès, après un silence.

--Je ne le verrai pas! s'écria Floris. Non, pardieu! quoi qu'ait

pu me dire Tatiana. Vais-je faire la cour, à présent, aux

domestiques de mon père?... Docteur de quoi? docteur en quoi?...

Il n'est ni juge, ni médecin. Une espèce d'aventurier ramassé

au fond de la Perse!... Le diable sait par quels moyens il a

circonvenu le Grand-Duc, si froncé, si fermé à tous!

Ils se turent. Un jour grisâtre emplissait l'étroit cabinet, où

pour tout meuble se voyaient quelques chaises, avec une table

vénitienne, marquetées en bois d'olivier et en ivoire de diverses

couleurs. Mais un pas résonna sous la voûte, et Jacinto parut

au seuil, tenant à la main des papiers, qu'après de grandes

saluades, il remit à Floris. Grosset, basset, l'air toujours

en peine et étonné, cet acolyte de ser Pistolese suppléait ce

jour-là son maître, parti la veille pour Raguse, où Tatiana,

qu'il accompagnait, était allée porter aux Barnabites le cœur de

Maria-Pia.

--Sont-ce là, dit Floris, les réponses aux lettres arrivées de

Russie, touchant la mort de ma vénérée mère?

--Oui, Monseigneur, dit Jacinto. Que Votre Altesse daigne les

signer!

--Ho! ho! pas un titre d'omis! reprit Floris, en les parcourant

des yeux. Mes beaux cousins ont bien des qualifications: _Grand

Amiral_, _Chef du Corps des Cadets_, _Aide de camp général_...

Celui-ci: _Inspecteur général du Génie_, _Aide de camp de S. M.

l'Empereur_, _Chef d'un régiment de dragons, d'un régiment de

grenadiers et du régiment des cuirassiers d'Astracan_... Voyons

l'autre. Cinq lignes pleines: _Grand Maître de l'Artillerie_,

_Grand Curateur_, _Grand-Duc_, etc. Allons! deux ou trois titres

encore pour les grandir, et mes cousins seront si grands qu'ils

pourront nous cacher le soleil, quand il leur plaira, et le mettre

dans leur poche!

--Que Votre Altesse m'excuse, répondit Jacinto, interdit.

J'ai copié le protocole. C'est ainsi qu'ils sont titrés dans

l'_Almanach de Gotha_.

--Oh! dit Floris, je ne leur envie rien. C'est évident! Vous leur

donnez leurs qualités. Qu'y a-t-il de plus naturel? Et il signait

rapidement les lettres. Ils sont par surcroît, si je ne me

trompe, propriétaires de régiments autrichiens, chefs de régiments

prussiens. Moi seul suis comme nu, sans honneurs, sans titres,

sans dignités. Mais bah! la Russie est si grande, que le Tsar

pourra bien m'y procurer quelque emploi!

M. Manès, à l'heure convenue, trouva Floris qui l'attendait. Ils

traversèrent les jardins et arrivèrent au vaste étang de mer, au

milieu duquel se découvre l'île habitée par le grand-duc Fédor.

Sur la plage, un poteau de bronze offrait aux regards, dans un

cartouche, les défenses portées par le Grand-Duc d'approcher de

son île à plus d'une lieue.

Ils montèrent dans l'étroite gondole envoyée pour eux du palais.

Une flamme vacillant au loin allongeait son reflet sur les eaux.

A mesure qu'on approchait, la lueur triste et fumeuse laissait

distinguer un portail, des arcades à la persane, des dômes, des

arbres, des viviers, tout un pavillon magnifique, bâti au bord de

la tranquille lagune, et dont l'escalier y plongeait. Un grand

fanal d'argent de forme ronde, où brûlait une mèche de suif, était

posé sur l'un des degrés.

La petite barque accosta, et Floris, lestement, monta les marches.

Il atteignait le seuil du pavillon, quand il vit se jeter à lui un

homme de médiocre taille, la face d'un jaune livide, fort gros de

partout, sans être gras, et la tête grosse à surprendre. C'était

le docteur Isidore Ulm, que M. Manès présenta, et qui se plongea

aussitôt en révérences et en respects.

--Je vous suis obligé, repartit froidement Floris... Manès,

conduisez-moi à mon père!

Ils passèrent une chambre à dôme, montèrent deux marches de

marbre, et pénétrèrent dans la salle d'audience, séparée seulement

de l'autre, à hauteur d'homme, par des châssis de glaces de

Venise, gravés d'or. C'était un vaste salon persan de cinq étages

octogones, ouverts l'un sur l'autre, en étrécissant, et peint de

moresques d'or et d'azur. Plusieurs flambeaux de cire çà et là

l'éclairaient assez pauvrement; et la salle fraîche et ténébreuse

semblait plutôt quelque grotte marine, le retrait féerique d'un

dieu des fleuves, par l'eau qui y ruisselait de tous côtés, en

longs filets et en fontaines, avec des masques, des goulettes,

des coquilles de marbre blanc, tellement que l'on voyait l'eau

ou qu'on la sentait, tout autour de soi. Au milieu, un bassin de

marbre, à huit pans, jetait deux minces fusées d'argent.

--Monseigneur, voici votre père! dit Manès.

Une tenture se leva, et le grand-duc Fédor parut et s'arrêta

aussitôt. Il portait un habit persan, d'un vert de bronze, avec

des lacets noirs. Sa haute taille était grêle et courbée, son

teint enflammé de tumeurs, sur un fond plus blanc que le plâtre:

et il effrayait par des yeux ardents, une physionomie sinistre,

qui représentait la Cruauté, l'Orgueil, la Rage, l'Avarice. Ainsi

ce fils et ce frère de Tsars regardait son fils venir à lui.

--Il m'est enfin donné de voir mon père, dit Floris, en ployant

le genou. Puissent maintes années heureuses être ajoutées à ses

années! Puissent aussi mes vœux sincères et mon respect me gagner

son cœur!

Les lèvres lui tremblaient d'émotion. Le grand-duc Fédor répondit

d'une voix lente et enrouée:

--A quoi bon cet humble salut, à quoi bon cette déférence simulée,

quand votre conduite la désavoue? Allons, relevez-vous, monsieur.

Vous avez employé de hautaines instances, pour être reçu par

nous; vous avez forcé notre porte avec vos messages impatients...

Debout, monsieur, debout, vous dis-je! Vous avez le sang trop

bouillant pour rester si longtemps à genoux.

--Mon père, dit Floris, que ma hâte légitime de vous voir et le

ton pressant de mes lettres n'accusent pas mon respect pour vous.

Si quelque chose vous déplaît dans mes manières, ne l'attribuez,

je vous en conjure, qu'au long éloignement de vous, où il m'a

fallu vivre. Mes fautes ne sont pas de moi, mais de mon ignorance

seule.

--Je ne comprends pas bien cela, reprit le Grand-Duc; et

affectant, ainsi qu'il faisait souvent, un langage obscur, bref,

bizarre, où perçait quelque chose d'égaré:

--Qu'est-ce qui vous suit ainsi? dit-il.

--Où cela... où cela, Monseigneur?

--Là, sur les dalles de la salle.

--Mon ombre? dit Floris stupéfait.

--Arrêtez-la!... elle me déplaît! dit le Grand-Duc. Présentez-vous

à moi sans elle!

--Votre Altesse veut se moquer; elle sait bien que c'est

impossible!...

--Eh bien! voilà cependant, monsieur, ce que vous exigez de moi.

Vous assurez qu'il faut séparer vos fautes de votre personne, ce

qui serait aussi aisé que de séparer l'ombre du corps!... Assez

là-dessus, maintenant. Vous m'avez demandé audience. Il m'est

pénible de parler, mais j'entendrai ce que vous avez à me dire.

Alors, tandis que le vieillard s'asseyait à l'orientale, sur un

petit lit de brocart d'argent, il s'éleva, d'un enfoncement ouvert

dans la salle comme une alcôve, une symphonie d'instruments.

Quatre ou cinq musiciens persans, domestiques de Son Altesse, y

jouaient à bas bruit, de leurs luths, soutenus d'un rebec et d'une

flûte. Cette argentine mélodie couvrait à peine le clair et léger

murmure des eaux.

Cependant le Grand-Duc reprenait:

--Parlez, monsieur, que me voulez-vous?

--Mon père, répondit Floris, tout debout en face du vieillard,

je demande votre congé de quitter Sabioneira. J'y suis venu avec

empressement, pour vous rendre mes devoirs de fils. J'espérais y

vivre près de ma mère, et ne désirais pas un plus grand bonheur,

si elle eût vécu. Mais à présent, je l'avoue, Monseigneur, mes

pensées et mes souhaits se tournent vers une vie moins indolente

que celle qui serait la mienne, si je restais en Dalmatie.

--Au fait! dit le Grand-Duc.

Floris poursuivit:

--C'est à Dieu et à vous, mon père, que je dois la glorieuse

dignité de ma naissance. Vous êtes grand-duc de Russie, et par

conséquent je le suis aussi. Jusqu'à présent cependant, ma

naissance, comme celle d'un fils de marchand, ne m'a rapporté que

de la richesse. Seul de tous les grands-ducs, je porte ce nom,

sans jouir des privilèges souverains et des honneurs qui y sont

attachés. Permettrez-vous cela, mon noble père? Faut-il que je me

voie dépouillé de mes titres et de mes dignités? Vaine ombre d'un

grand nom, simulacre de prince, dois-je traîner une vie oisive?

Non, je revendique mes droits de légitime descendant à l'héritage

de mes ancêtres. Vous-même, vous avez consacré au service de la

Russie vingt années de votre vie. C'est ce que j'ai en moi de

votre sang, Monseigneur, qui me sollicite à vous imiter.

--Vous auriez dû, monsieur, dit le Grand-Duc, nous présenter

une requête. Il est d'usage, l'ignorez-vous? quand on recourt

à ses supérieurs, de le faire par des placets... N'importe,

expliquez-vous à présent. Au reste, je devine la chose. Vous

désirez une charge, quelque emploi, et vous comptez sur moi pour

l'obtenir. Vous voulez que j'écrive au Tsar, n'est-ce pas?

--Cette faveur que je réclame, dit Floris, est comme un droit pour

ceux de mon sang.

Le Grand-Duc éclata d'un rire étrange:

--Mon frère Nicolas y a pourvu, répondit-il. Vous ne connaissez

pas, je vois, le manifeste qui parut la veille de mes noces. Ha!

ha! Un tour du tsar de Mirliki, comme l'appelait Constantin!

Ce manifeste statue donc, par toutes sortes de raisons, de

considérations profondes, que les parents du Tsar qui prennent

en mariage des personnes non orthodoxes, ne pourront transmettre

à leurs héritiers les droits dévolus aux membres de la famille

impériale.

--Ce manifeste ne regarde, dit Floris, que la succession au trône.

Mes autres droits restent intacts.

--Vos droits, ricana le Grand-Duc, vos droits! Vous les mettez

sans cesse en avant, comme le scorpion ses pinces. Vous n'avez

aucun droit, monsieur. Il n'y a d'autres droits en Russie que le

bon plaisir de l'Empereur... Vos droits! Mon frère Nicolas, de

glorieuse mémoire, en avait bien, je pense, autant que vous. Il

a pourtant vécu sans charges et sans honneurs, jusqu'après sa

majorité. Oui, plus d'un an après son mariage, il attendait encore

l'audience, avec les autres courtisans. Ce ne fut que pendant

l'automne de 1818 qu'il obtint le commandement d'une brigade de la

garde, et il avait alors vingt-deux ans.

--J'en ai vingt-six, repartit Floris.

--Êtes-vous si âgé, monsieur? Pour qui compterait mieux, il y a

quelques mois à peine que vous êtes enfin sorti de l'abjection

où vous viviez. Allons, vous êtes trop exigeant. N'y a-t-il pas

eu dernièrement toute une fortune pour vous? Ne venez-vous pas

d'hériter?

--Moi, Monseigneur? dit Floris stupéfait.

--Sans doute, votre mère est morte. Il vous faut apprendre la

patience, puisque vous vous dites mon fils. L'homme le plus

patient du monde n'aurait pu rivaliser avec moi. Oh! j'ai rampé

sous Nicolas, comme un chasseur de buffles sauvages. J'aurais

conduit en laisse une tortue, depuis Moscou jusqu'à Pétersbourg.

Vous êtes trop bouillant, monsieur... Bonsoir... Nous vous

autorisons à vous retirer, maintenant.

Le Grand-Duc porta à ses lèvres un sifflet d'or, et un page très

beau, fardé, les yeux peints d'antimoine, se présenta et disposa

sur le tapis, aux pieds de Son Altesse, une carafe et une tasse

d'or, avec un grand plat d'or, rempli de neige. Floris, tout pâle

et agité, restait debout en face de l'estrade, comme indécis s'il

se retirerait, ou s'il tenterait un dernier effort.

--Puis-je espérer, reprit-il enfin d'une voix sourde, que Votre

Altesse écrira cette lettre?

--Bah! répondit le grand-duc Fédor, en se versant du vin dans la

tasse, vous avez plus de pouvoir que nous-même sur l'esprit du

Tsar. Alexandre ne vous a-t-il pas fait mon héritier? Demandez-lui

votre charge en flamand.

--Je parle russe, Monseigneur. Depuis six mois, je m'y applique

sans relâche, et c'est ma mère, la première qui m'en a donné des

leçons.

--Allons, ce sera moi, fit le Grand-Duc, qui ne saurai plus parler

russe.

--Mon père, dit Floris...

--Bah! bah! laissez ce mot! A quoi sert de distinguer un père d'un

autre homme?... N'importe! je vous sais gré, monsieur, de n'avoir

pas juré que vous m'aimez, que vous avez pour moi la plus sincère

affection... Les chiens sont-ils lâchés?... Hussein! A-t-on lâché

les chiens?... Lorsque nous aurons besoin de vous, nous vous

ferons chercher, monsieur.

La rage de Floris éclata, sitôt qu'il eut atteint la

gondole.--Chassé! il m'a chassé! répétait-il, parmi les cris,

les jurements, les menaces; et la vue de la Grande-Duchesse, qui

l'attendait au débarcadère, avec Tatiana arrivée de Raguse, ne

parvint pas même à le calmer.--Je le méprise, oui! Je dédaigne ses

mensonges, et je vais y retourner pour le lui dire, malgré ses

chiens!... Isabelle et l'aveugle furent longtemps avant de pouvoir

le radoucir. Tous les trois, ils se promenaient dans les jardins,

sur l'une des terrasses. De rares lumières brillaient. La lune

blafarde, avec son croissant, flottait comme une plume légère,

parmi les gouffres bleus du ciel. Les fontaines, taries la nuit,

se taisaient; partout, le silence. Seul, ainsi qu'un guetteur au

plus haut de cette montagne endormie, l'ange d'or du campanile

veillait encore, et par instants on l'entendait tourner sur sa

boule de bronze, avec un faible bruissement.

--Allons, voilà minuit qui sonne, reprit Tatiana. Il est temps

de nous séparer... Je vous le répète, mon frère. L'entremise

du grand-duc Fédor ne vous est plus indispensable... J'ai reçu

aujourd'hui des nouvelles. Vous pouvez, sans crainte, vous

adresser directement à l'Empereur... Rien de plus sûr! Il se

prépare une expédition contre les Turcomans. Demandez à en faire

partie, n'importe en quelle qualité. Le Tsar aurait pu trouver

des inconvénients à votre séjour à la cour. Il n'en subsiste plus

aucun, s'il vous envoie en Asie, avec Skobeleff.

--Ah! Tatiana, que lui conseilles-tu! dit Isabelle.

--Allons, ma sœur, tu montres trop de craintes, répliqua l'aveugle

fermement. Etant celui qu'il est, il ne peut, sans honte, rester

oisif à Sabioneira. On doit le voir partout où, dans le vaste

empire de ses pères, la Renommée propose des couronnes, partout

où l'on gagne de l'honneur. Souffrira-t-il que de si belles

récompenses soient le lot des moujiks et des fils de pope, tandis

que lui, cousin du Tsar, mènerait une vie paresseuse, près de

sa femme et de sa sœur? Je chéris mon frère tendrement, mais

j'aimerais mieux le voir mort pour le Tsar et pour la Russie, que

déshonoré par un lâche repos!

--Oui! oui! exclama Floris. Merci, Tatiana... Tu as raison, oui,

j'écrirai!

La Grande-Duchesse joignit les mains:

--Mais tant de hasards, tant de périls!... Dans quelle inquiétude

je vais vivre!

--Bah! dit l'aveugle, n'est-ce donc rien que de remporter la

victoire?... La gloire panse tout!... Quand il serait blessé...

--O Dieu! tais-toi! tais-toi! dit Isabelle.

--Je vais donc vivre enfin! s'écria Floris. Le bien que j'ai

eu sans peine, est-il à moi? Il aurait pu tomber sur une autre

tête... Seul m'appartient celui que je conquiers!... Je reviendrai

tout couvert de gloire... Alors, il faudra bien que le Tsar

m'écoute!... Que de choses à réformer en Russie!... Si Alexandre

avait un sage conseiller... Tôt ou tard, dans les pays voisins,

il y aura des couronnes à prendre, en Bulgarie, en Roumanie!...

Vois-tu, Tatiana, je sens bouillonner dans mes veines une ardeur

qui suffirait à un monde... Oh! partir, vivre encore sous la

tente, affronter la mêlée sanglante, éprouver les misères

terrestres, être un homme parmi les hommes!

Son pas sonnait sur les dalles de marbre; et il semblait à

Isabelle changé, grandi, comme transfiguré.

Floris, dès le lendemain même, commença d'arranger doucement

toutes choses pour son départ. Il écrivit au baron Mamula,

l'homme de confiance, l'ami de Mme Maria-Pia et l'exécuteur de

son testament, pour le presser de terminer les affaires de la

succession. De plus, il lui donnait mission de se faire rendre

les comptes de la tutelle d'Isabelle, que le grand-duc Fédor

traînait depuis plus d'un an, et il insistait en conséquence pour

que Mamula vînt s'établir à Sabioneira. Le baron arriva donc

peu de jours après, avec cinq ou six chiens dont il faisait ses

délices. C'était un grand homme blond, maigre, des yeux pétillants

d'esprit et de feu, galant aussi dans sa jeunesse, et ancien

vice-président du tribunal suprême de Raguse. Personne ne parlait

plus juste, et ne coulait une question à fond plus nettement et

plus facilement. Il s'installa avec sa chiénaille dans un petit

appartement, de plain-pied à la cour des Fontaines, et écrivit

tout aussitôt au docteur Ulm, qui se présenta, chargé des intérêts

du grand-duc Fédor. Le baron se flattait, en arrivant, d'en avoir

promptement fini; mais les premières conférences révélèrent des

comptes peu nets, noyés de chiffres, de duplications, de lacunes,

d'obscurités. Il fallut donc en venir aux éclaircissements, et les

longues séances d'affaires eurent lieu dès lors, réglément, trois

fois par semaine. Floris ne manqua pas de s'y rendre.

Comme il en revenait un soir, il trouva un valet de Josine, qui

l'attendait avec un billet. La petite princesse invitait son

beau-frère à la venir voir, le lendemain. Ses vieux amis les

Zingari étaient arrivés, disait-elle, et pour mieux recevoir la

visite des femmes et des enfants de la tribu, elle leur donnait

une collation. La fin du billet promettait à Floris une surprise,

en termes enjoués et mystérieux.

--C'est bien! Répondez que j'irai, dit le Grand-Duc au laquais.

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 10 / 33 段