digne de toi!... O ma vie! Ma pure et belle âme!... Chaque fois
que je t'aperçois, mon cœur bondit: il me semble être à ce
moment où je te reconnus à l'autel... O chère lumière! Si après
l'enfer viennent de si beaux paradis, puissé-je retomber au fond
du malheur! Puissé-je redevenir une fois encore pauvre, obscur,
méprisé, misérable!
--Oh non! pas cela, mon bien-aimé! Ne souhaitez pas de malheur!
--Tu as raison... soyons heureux... Donne-moi tes paupières, que
je les baise! Tiens, tiens, encore!... Je ne puis te dire ma
joie... J'en ai la poitrine gonflée...
Ils se turent, et défaillants d'amour, ils se souriaient en
silence, tandis que les nuages, le golfe, la forêt autour des
amants, tout leur semblait soudain immobilisé, comme en un
tableau. La brise s'était arrêtée; les pins ne rendaient plus
leur vague murmure, pareil au bruit de la mer. La lune éclatante
se leva, et s'élançant vite au zénith, elle couvrit les ondes
endormies, de ses pâles réseaux de perles...--Ah! chère âme,
disait Floris, regarde! les étoiles du ciel éclosent comme des
roses blanches... A peine un mince ourlet d'écume borde la plage
déserte. Que ce silence est doux, ma bien-aimée! Quels yeux
mortels se lasseraient jamais d'un tel spectacle?.... L'espace
infini est tissu de lumières innombrables et tranquilles, et
l'une l'autre elles se cherchent, comme des âmes aimantes...
Oui! baisse vers moi tes prunelles, laisse-moi plonger dans tes
beaux yeux... Ton âme y apparaît sous mon regard, comme une fleur
mystérieuse qui monte à la surface de l'eau... Tu es ma vie, ma
joie, mon trésor, mon étoile, ma chère beauté... Que je voudrais
m'anéantir!... Mon cœur n'est devant toi qu'un peu d'encens qui
fume... Entends-tu ces oiseaux, dans les bois?... Leur chant
expire entrecoupé, comme un sanglot de désir et d'extase... Ils
se taisent... Écoute, ô mon âme, le profond silence!... Cette
fraîcheur de l'air marin ressemble à ton haleine même... Tout ce
que l'on respire ici de parfums, c'est de ton sein délicat qu'il
s'exhale... Ainsi parlait Floris, en son émoi. Les rossignols
chantaient tout au loin, comme les flûtes de la nuit; et derrière
les deux amants, sur les rayons de la lune, brillants comme une
colonne de cristal, le grand Ange de l'amour se tenait debout,
dans le silence.
Soudain, parmi les ombres du soir, trois femmes en deuil
apparurent, au milieu des cèdres gigantesques. Leur chevelure
dénouée pendait sous des voiles couleur de cendre; et sans
collier, sans ceinture, sans bijoux, elles avaient couvert d'un
crêpe noir leur large tablier écarlate. Un cortège de femmes
morlaques s'avançait à pas lents, derrière elles. Arrivées en
face d'Isabelle, qui les considérait avec étonnement, les trois
suppliantes tombèrent à genoux, et l'une d'elles dit d'une voix
haute:
--Au nom de votre époux, au nom des innocents que vous mettrez
quelque jour au monde, écoutez-nous, exaucez-nous!
--Levez-vous! oh! levez-vous! dit Isabelle... Qui êtes-vous?... En
quoi puis-je vous venir en aide?
La suppliante répondit:
--Nous sommes trois sœurs de Zemenico, et nous avons épousé les
trois frères, trois Krivosciens de Sgombro. Dieu l'a permis ainsi
pour nos péchés!
--Je vous en prie, levez-vous! dit Isabelle... Je vous reconnais
maintenant. Vous êtes Oriana, la fille aînée de notre vieux
pêcheur Slosella, et celle-ci est votre sœur Nonna, et voici
Marina, la cadette. Ce sont vos vêtements de deuil qui ont mis en
défaut ma mémoire.
--Oui, ceux de notre noce étaient bien différents... Vous y êtes
venue, maîtresse, et les viandes du repas en prirent pour nous
meilleur goût.
--Je me souviens, je me souviens, dit Isabelle... Tatiana, ma sœur
Josine et moi, vous servîmes de filles d'honneur... Les trois
neveux du vieil Ourosch étaient vos maris... Vous étiez radieuses
alors, et à vous voir marcher sous vos bonnets d'or, on vous eût
prises pour trois reines... Et maintenant, je vous revois tout
éplorées, les cheveux épars... Quoi! vos maris seraient-ils morts?
Alors, Oriana commença ainsi ses plaintes:
--Non! ils ne sont pas morts, maîtresse, mais ils nous ont
délaissées... Tous trois ont repris l'anneau qu'ils avaient passé
à notre doigt... Comme il m'aimait dans les premiers temps! Je
portais la torche et je l'éclairais; je portais l'assiette et
je le servais... Et autant de verres je lui versais, autant de
fois il me faisait asseoir sur son genou, pour m'embrasser. Puis,
le malheur me vint du jour où notre ange, notre petit Stanjo,
mourut... Hélas! hélas! cette douce rosée! Ah! mes doux yeux!...
Pauvre innocent! pauvre agneau!... Mais son père se courrouça,
car quoi qu'il eût fait pour le cacher, il était schismatique
fervent, comme sont ceux de Sgombro.--Mère, dit-il, tu as été trop
hâtive à le rendre chrétien romain. Si tu l'eusses fait baptiser
par le pappas, selon le rite orthodoxe, l'enfant vivrait encore...
Depuis lors, il me voulut du mal, et il partit avec ses frères,
quand ceux-ci s'en allèrent dans la montagne.
--Hélas! pauvre femme! dit Isabelle.
Mais déjà Nonna s'avançait:
--A moi, le malheur m'est arrivé, parce que je restais stérile...
Pourquoi soupires-tu ainsi? disaient les femmes de Sgombro, en me
raillant. Tu ne portes pas de fardeau, tu ne gravis pas sur la
colline... Ah! mieux vaudrait, leur répondais-je, gravir sur la
colline, tout chargé de plomb, que d'avoir le cœur aussi lourd!...
Et lui, quand je rentrais, me saisissait aux cheveux et me jetait
par terre... Ainsi, le printemps nous vint triste, l'été plus
sombre, l'automne noir et empoisonné... Puis, il me dit: Qui a
vu les vignes sur la mer, et le sel marin sur la colline? Je ne
veux plus être un Morlach à ruches, un Morlach à gâteaux de miel,
mais un Krivoscien à sabre, un Krivoscien à carabine, ainsi que
mon oncle et ceux de Sgombro... Et il s'en alla avec ses frères,
rejoindre la bande du vieil Ourosch, les garçons vêtus de haillons
et le sabre nu...
Une sorte de gémissement s'éleva du cortège des femmes, tandis que
Nonna se relevait. Et Marina, la troisième sœur, parla ainsi:
--Le mien, dès le lendemain des noces, partit garder les
troupeaux, dans la montagne... Et moi, avec le mulet, j'allais
chercher du bois tous les jours, jusqu'aux rocs de Zavaletica. A
le charger et à le décharger, j'avais la poitrine rompue... Il
descendait quelquefois du pâturage, pour prendre sa provision de
maïs. Alors c'étaient des tracas sans fin:--Où est le millet?
où est le sel? où se trouvent les œufs de la semaine? Combien de
quenouilles as-tu filées?... Reste encore, lui disais-je... Non,
les brebis maigrissent loin de mes yeux, et le fromage moisit dans
l'écuelle... Ensuite, il revint, avec l'hiver. Mais son amour
était plus froid encore que décembre. Aussi, lorsque l'enfant
naquit, il était mort... Ah! mon mari, lui dis-je, notre enfant
est mort!... Hé! s'il est mort, que m'importe! Des funérailles de
notre mère, il reste un peu d'encens dans le cornet, et la lampe
pend au clou. Alors je le maudis dans mon cœur, et je me séparai
de lui!
--Hélas! le mien aussi, je veux le maudire! dit Oriana, et voici
que je le regrette... Mais non, mieux vaut maudire, et que les
saints fassent ce qu'ils voudront de mes souffrances, de mes
soupirs, de mes sanglots, de mes imprécations!
--Pauvres femmes! dit Isabelle... En deux ans, en si peu de
temps... Et comme ils paraissaient épris!... Quoi! tous trois!...
Non, je ne puis y croire.
--Leurs durs parents, reprit Marina, nous ont chassées de nos
demeures. Nous n'avons plus de table où nous asseoir, plus de lit
où nous reposer, plus de toit où nous abriter... Pitié!... aie
pitié de nous, maîtresse... Envoie-nous à Raguse, au couvent.
--C'est là, dit Nonna, que nous voulons passer ce qu'il nous reste
de jours à vivre. C'est là que nous prierons pour toi...
--C'est là, poursuivit Oriana, que nous prierons pour nos maris.
Elles se turent, et les autres femmes répétèrent en gémissant:
--Pitié! aie pitié, maîtresse!
--Tout ce que vous désirez de moi, dit Isabelle, mon cœur, par
avance, vous l'accordait... En si peu de temps... Tous les
trois!... Venez demain à Sabioneira... Ser Pistolese vous y
logera en attendant, et vous ne manquerez de rien.
Elles lui baisèrent les mains, et disparurent dans le bois, comme
une procession de fantômes, tandis que faisant à pas lents le
tour du tombeau de Simonetta, la Grande-Duchesse attachait ses
guirlandes aux blanches parois. Quelquefois, les bras demi-levés
et presque indistincte dans l'ombre, elle penchait le front
soudainement; des larmes mouillaient ses paupières. Ensuite,
puisant à la source, dans une buire de cristal qu'elle alla
prendre au creux d'un rocher, et toute pâle sous la lune, Isabelle
arrosa les tiges des lis qui environnaient le sépulcre.
--Se peut-il qu'il y ait de tels hommes? murmura-t-elle, après un
long silence... Est-il vrai, comme on le dit, que l'injustice et
le mal couvrent la terre?... Vous avez compris, mon cher Floris,
l'histoire de ces pauvres femmes?
--Allons, répondit le Grand-Duc, ne songez plus à cela, mon amour!
--Ah! dit-elle, je crains au contraire de n'y avoir jamais
assez songé... Je ne voyais autour de moi que des sourires, je
n'entendais que des bénédictions... Les hommes m'ont toujours paru
si nobles, poursuivit-elle, la terre si splendide, les cieux si
purs! Même en ces jours d'enfance, où je n'étais qu'une innocente
créature, les champs féconds, les fleurs, les eaux, les formes
charmantes des animaux, la mer avec ses sourires d'écume, toutes
ces choses magnifiques me pénétraient de tendresse et de joie...
Cher Floris, ô mon seigneur aimé, soyez indulgent pour Isabelle,
car la vie jusqu'à ce jour m'a été si douce, que le malheur, s'il
me frappait, briserait un cœur sans défense.
--Va, chère âme, dit-il, que je meure, le jour où je te causerais
quelque chagrin!
Isabelle et Floris revinrent, en suivant la plage de la mer. La
route était blanche et solitaire. De temps à autre, il y passait
quelque chevrier, un gardeur d'abeilles, qui portait sur sa tête,
en équilibre, des clayons de paille tressée; ou bien c'était un
vieil homme aveugle, en manteau rouge déchiré, les pieds poudreux,
et une guzla à la main, étant de ces rhapsodes errants qui
mendient, de village en village.
Mais des lumières apparurent, et au fond d'une petite crique, où
l'on tenait jadis les gondoles et le caïc du grand-duc Fédor, ils
aperçurent un navire, que l'on achevait de radouber. Quelques
valets disposaient sur le pont des tapis, des vases de fleurs.
Trois Morlachs, suspendus à des cordes, le long du château de
poupe, couvraient de feuilles d'or les statues ternies, les
ornements qu'ils redoraient; et on en voyait, dans les hunes, qui
déployaient des banderoles et des flammes.
--Vous avez été indulgent à mon caprice, cher bien-aimé, reprit
Isabelle à demi-voix. Que Josine sera surprise quand elle nous
verra demain venir à leur rencontre, sur cette galère qu'elle
aime! Notre cousin, le vieux duc da Sesto, nous l'avait donnée en
présent, comme un colossal jouet, lorsque nous étions encore des
enfants... Il l'avait fait faire à Chioggia, sur je ne sais quel
modèle fameux.
A ce moment, un chien griffon, en poussant des jappements de joie,
accourut vers la Grande-Duchesse. Il bondissait, frottait sa tête
à longs poils contre la main pendante d'Isabelle, repartait, se
roulait sur le sable...
--Barocco! cria ser Pistolese... A bas! à bas!
Et franchissant le pont de bois qui joignait la galère au rivage,
le majordome s'en vint saluer Leurs Altesses:
--Je surveillais les derniers arrangements, expliqua-t-il avec un
gros rire, car moi, je suis comme le podestat de Sinigaglia, qui
commande et fait lui-même.
Puis, se tournant vers les Morlachs du vaisseau:
--Holà! cria-t-il, un flambeau pour la princesse!
--Merci, ser Pistolese, dit Isabelle, les flambeaux seraient
inutiles... Ils ne brilleraient pas dans le clair de lune.
Tous trois marchaient à pas lents, sur la plage, au-dessous des
murailles crénelées qui ferment l'enceinte des jardins. La mer
paisible resplendissait.
--A propos, dit le majordome, Votre Grâce est-elle informée que
nous avons été sur le point de revoir ce fou de Giano?
--Qui donc? interrogea Floris, se retournant à demi.
--Giano... hum!... Gianettino, Monseigneur, repartit le gros
homme, sans s'expliquer mieux, car celui dont il parlait passait
à Sabioneira pour le fils bâtard du grand-duc Fédor... Ah!
le coquin! le triple fou!... Sauf le respect que je dois à
Leurs Altesses, on n'a jamais vu son pareil. La princesse se
rappelle-t-elle, quand il lâcha par _bel humore_ un des ours qu'on
tient renfermés dans les logettes des Vieilles-Murailles? Il était
ivre au point qu'il l'empoigna à la crinière, et voulait lui
monter sur le dos.
--Comment aurait-il pu revenir? dit Isabelle... Je croyais que le
grand-duc Fédor l'avait relégué à Venise, après le meurtre de ce
malheureux Cirillo.
Ser Pistolese hocha la tête:
--Hum! hum!... Vieille histoire, Madonna... Le combat avait été
loyal; c'est une chose reconnue... Et quand bien même il serait
vrai que, dans un moment de vivacité, il eût donné à Cirillo cette
maudite _coltellata_, ce que, le Malin nous incitant, chacun de
nous est exposé à faire, il en a bien pâti, _poveretto!_ Il paraît
qu'à Venise il ne mangeait pas des chapons gras, ni des cuisses
de veau tous les jours, à modeler des médailles de cire et à
faire des copies pour les milords. Si bien que, touchée de sa
misère, Mme Maria-Pia lui avait promis de faire cesser cet exil...
Mais il a eu, depuis, d'autres idées... Allons, nous voici à la
Porte-Peinte... Je prends congé humblement de Leurs Altesses.
Le lendemain, dès le lever du soleil, ser Pistolese posa un
Morlach en vedette, au sommet du campanile. Cet homme avait ordre
de sonner la cloche, aussitôt qu'il découvrirait à l'horizon
le vaisseau d'Ancône qui amenait Mme Maria-Pia; et la galère,
incontinent, devait emporter ceux de Sabioneira à la rencontre
des arrivants, jusqu'à la petite île del Eremita. La matinée
entière se passa en attente et à prêter l'oreille: Floris même,
par impatience, monta deux fois les cent six marches du campanile,
jusqu'à la plate-forme des cloches. Enfin, un peu après deux
heures, la volée d'airain éclata; et Isabelle et Floris, au même
instant, suivis de ser Pistolese, de Stepany, de l'abbé Lancelot,
se rendirent en hâte au belvédère, bâti par le grand-duc Fédor, à
l'extrême pointe des jardins, et qui domine du haut d'un roc, sur
les flots.
--Le voilà! le voilà! cria messer Pistolese, dès qu'il eut relevé
les jalousies de bois qui fermaient les fenêtres du kiosque.
En effet, on apercevait, au fond de l'horizon, la tache sombre
d'un grand navire. La mer sans rides étincelait sous le soleil. A
droite, une plage s'allongeait, toute parsemée de roches rouges.
Çà et là, quatre ou cinq goélands y dévoraient les poissons morts
que le reflux avait laissés.
--Vite à la Vieille-Batterie! s'écria Floris. Qu'on tire trois
coups de canon, pour leur marquer que nous les voyons!...
Chargez-vous-en, ser Pistolese!
Et descendant, à l'angle des jardins, l'escalier San-Teodoro,
Isabelle et Floris atteignirent rapidement le petit havre, où la
galère se balançait, prête à partir. Trente Morlachs, la toque
rouge en tête, le pantalon étroit de serge blanche fermé par des
rubans de couleur, étaient assis sur les bancs des rameurs, dans
l'intérieur du navire. Le fracas d'un coup de canon interrompit
leurs acclamations; puis l'écho, de falaise en falaise, le fit
rouler tout le long du golfe. La brise soufflait doucement. La
pesante barque s'ébranla... Flammes, pavillons, banderoles,
claquaient au vent, frissonnaient; des tapis de Perse éclatants
pendaient, le long des bordages, jusque dans l'eau; la proue,
entièrement dorée, avec son grand lion ailé, projetait sur les
vagues un reflet magnifique; le ciel vermeil s'élargissait,
ainsi qu'une rose au cœur immense. Des pêcheurs de l'île de
Kosor, qui venaient de prendre un dauphin et menaient le monstre
écumeux amarré au long de leur barque, marchèrent, pendant
quelques instants, de conserve avec les rameurs, en criant mille
bénédictions.
Quatre heures après, la galère n'était pas encore revenue. Fort
étonné de ce retard, messer Pistolese descendit jusqu'à la
plage de Sabioneira-le-Bas. Les Morlachs des villages voisins
commençaient d'y arriver en foule. On entendait, de tous côtés,
les carillons des vendeurs de sorbet, de pignolats et de lait
caillé, les timbales des astrologues en plein vent, les chansons
des guzlares aveugles, dont il y avait quantité, Mme Maria-Pia
leur faisant à tous la pension d'un demi-ducat chaque mois, depuis
la naissance de Tatiana. La tour des cloches sonna sept heures.
Alors inquiet, ne résistant plus à son impatience, ser Pistolese
se jeta dans une barque. Les Morlachs déployèrent la voile, et la
brise étant favorable, la tartane courut rapidement vers l'île
del Eremita. Une couleur d'un violet sombre occupait le ciel, à
l'occident; les vapeurs du crépuscule se répandaient. Soudain, au
milieu de l'ombre croissante, et dans le silence des flots, on
entendit le tintement d'une cloche.
--Hein... Écoutez! dit le majordome... On dirait que ça vient de
l'île.
--C'est la cloche de l'ermitage, répondit l'un des pêcheurs...
Elle n'a pas sonné depuis la mort de frère Lorenzo, le dernier
ermite... Que les saints nous pardonnent nos péchés!
Il fit le signe de la croix, et les autres pêcheurs l'imitèrent.
Une terreur superstitieuse les saisit: aucun de ces hommes ne
parla plus... Les tintements du glas continuaient, à coups lents,
espacés, qui se perdaient au loin, sur la mer.
--Ils sont là-haut! s'écria Pistolese, qui montra du doigt la
falaise... Voyez, il y a des lumières à la cabane de l'ermite...
Vite, abordez! Que se passe-t-il?
Il sauta sur la côte aride, semée de myrtes et de lentisques
rabougris, et commença de gravir l'âpre sentier. Les cailloux
s'éboulaient sous ses pas, des sauterelles se levaient. Puis,
aux lueurs du jour expirant, le majordome vit descendre à lui
une femme qui pleurait, appuyée sur le bras d'un homme. C'était
la petite princesse Josine, qu'il ne reconnut pas tout d'abord.
L'abbé Lancelot l'accompagnait, nu-tête, l'air effaré:
--C'est vous, ser Pistolese?... Ah! mon Dieu! Vous avez appris le
malheur!... O pauvre dame!... pauvre dame!
--Quel malheur y a-t-il donc? fit le gros homme... Parlez-vous de
Mme Maria-Pia? Elle n'est pas plus mal, j'espère!
--Morte, morte, hélas! décédée!... Elle a quitté la vie, ser
Pistolese... O jour de deuil! Ne pleurez pas, princesse. Voyons,
chère princesse, du courage! Vous savez bien ce qu'a dit
Monseigneur, pourquoi il m'a recommandé de vous conduire à la
galère... Ne pleurez pas, charmante princesse, ne pleurez pas!
--Mais comment cela est-il arrivé? balbutia le majordome.
--On ne se doutait de rien, répondit l'abbé. Elle ne paraissait
pas si proche de sa fin, quoique, si vous vous rappelez, je vous
ai bien dit hier qu'elle ne pouvait aller loin. Mais, tandis
qu'elle était à dormir dans l'ermitage, son visage a beaucoup
changé, et M. Manès, tout de suite, a prévenu Mgr l'archevêque...
Comment vous trouvez-vous, ma mère? a demandé celui-ci... Je
vais mourir, a-t-elle répondu; je vais mourir! Alors, elle a dit
que son seul regret était de n'avoir pas vu une fois encore le
grand-duc Fédor, pour le supplier de chérir son fils, qu'elle le
recommandait à Notre-Seigneur: enfin, des choses si touchantes que
tous pleuraient en les entendant. Sur ce, Mgr José-Maria s'est
hâté de lui porter les saintes huiles; et c'est ainsi qu'elle a
passé, juste à sept heures, remontant à son Créateur et faisant
une si belle mort que jamais on n'en fit de plus édifiante et de
plus semblable à sa vie, qui était un modèle en toute chose.
--Oui, c'est bien vrai! reprit ser Pistolese attendri.
--O pauvre dame! pauvre dame! Je perds, continua l'abbé, oui, je
perds en elle, j'ose le dire, la meilleure amie que j'avais...
Toujours bonne, affable, prévenante!... Je comptais lui offrir,
dès son arrivée, cette amphore que vous savez, que Gregorio a
pêchée devant vous, et sur laquelle on voit en relief ces lettres:
M. P. A. R., ce qui fait: _Maria-Pia, archiduchesse russe_ ou de
Russie. Coïncidence extraordinaire, n'est-ce pas?... Mais il faut
se soumettre aux volontés du Seigneur. Nous ne sommes rien dans
sa main! dit le saint Livre... Allons, allons, bonsoir, mon bon
ami... O malheureux jour! malheureux jour!
Messer Pistolese, resté seul, atteignit bientôt l'ermitage.
Sous les pins-parasols qui l'ombrageaient, se pressait une
foule silencieuse, Morlachs, matelots, serviteurs. Quelques-uns
allumèrent des torches, et la cabane de l'ermite s'apercevait au
fond, contre un rocher, avec ses murs blancs, son toit rouge et sa
cloche abritée d'un auvent de tuiles, et qui n'interrompait point
son glas. Elle s'arrêta soudainement; un pesant silence tomba; et
l'on vit l'archevêque de Myre franchir la porte de la cabane. Il
marchait à pas graves et lents, couvert de l'aube et de l'étole
noire, et tenait un cierge à la main. Derrière lui, parurent
deux Morlachs portant une civière drapée de noir, sur laquelle
était étendue la grande-duchesse Maria-Pia, immobile, les traits
découverts, et habillée en franciscaine,--habit qui la suivait
toujours. Tatiana, Isabelle et Floris fermaient le lugubre cortège.
Alors les porteurs, s'arrêtant, déposèrent le lit funèbre au
milieu de l'esplanade. Tous se rangèrent à l'entour, avec des
cierges, et, d'une voix forte, José-Maria récita les prières des
morts. Isabelle et Tatiana se tenaient à genoux de chaque côté
du cercueil; les sanglots qu'elles retenaient gonflaient leur
poitrine à la briser. Mais l'archevêque s'avança, portant dans
ses mains un voile noir, pour en couvrir la face de la morte; le
temps de descendre au navire était arrivé. Les larmes d'Isabelle
jaillirent, et, s'élançant auprès du lit:
--Attendez! attendez! que je la regarde encore un seul instant...
Se peut-il qu'elle soit morte?... Elle était si douce, si bonne,
si tendre!... Mère, oh! pourquoi ne répondez-vous pas? Pourquoi
n'ouvrez-vous pas les yeux?... Mais vous jouissez de la paix,
en compagnie des âmes bienheureuses. Vous entendez nos cris, du
séjour de gloire... O ma mère! ma mère!... Morte! morte! Oh! oh!
oh!
Tous trois entouraient le corps, en l'embrassant et en versant des
larmes, et Tatiana s'écria:
--Hélas! hélas! toi qui étais mes yeux, te voilà morte! Tu
m'abandonnes dans les ténèbres et tu jouis de la lumière... Je
sens tes mains glacées, ma mère. O chères mains qui m'avez tant
de fois caressée, faut-il que vous restiez inertes? Chère bouche
qui me parlais si doucement, tu ne me diras plus rien de tendre...
Seigneur, que votre volonté soit faite; mais tout au moins,
accordez-moi la grâce de me résigner!
Elle se tut. Floris reprit:
--A peine t'ai-je retrouvée que la mort nous sépare. Me voici
de nouveau orphelin... Pauvre image glacée, que me diraient tes
lèvres closes, si tu les rouvrais soudain?... Séparés pendant
vingt-cinq ans et réunis quelques mois à peine!... Oh! le monde
est un mauvais rêve, et nous ne sommes rien que des ombres. Les
plaisirs où nous tendons les mains sont des bulles de savon qui
crèvent: ce qui nous suit éternellement sous nos pieds, c'est la
terre de notre tombe, la fosse où il nous faut choir un jour!
José-Maria leva la main, ainsi que pour mettre un terme à ces
douleurs qui s'exhalaient:
--Silence, mon frère! s'écria-t-il. N'élevons pas notre vain
murmure contre les décrets éternels! Nous partagions notre
mère avec le ciel; maintenant, si l'on peut avoir foi en la
miséricorde de Dieu, c'est le ciel qui la possède tout entière.
Ne la plaignons pas d'un tel bonheur; ne nous lamentons pas
sur nous-mêmes; ne mêlons pas notre égoïsme à ces mystères de
l'infini... Mes sœurs et vous, mon frère, contemplons-la une
dernière fois, puis descendons au rivage.