Et le valet, d'un air discret, le conduisit à la salle Espagnole.

D'autres déjà mangeaient debout, à un buffet volant de pièces

froides, se plaisant à examiner les apprêts du festin de noce,

tout dressé. Sur les nappes à effilés pourpres, mêlés de fils

d'or et d'argent, et parmi les gradins recouverts d'orfèvreries,

s'étageaient des buissons de roses, des jattes d'or montées en

cru de pêches, de fraises, d'abricots, des fontaines sur quatre

roues, des coquilles d'or remplies de hachis, des châteaux de cire

peints et dorés, des arbres de corail plantés au sommet de grands

piédouches d'or. De monstrueux saumons poussaient des bigarades,

de leur hure; des plats de lamproies enroulées sous des gelées

couleur d'or alternaient avec des pâtés apparents de pintades et

de faisans en plumes. La quatrième table, au bas bout, ne devait

être que d'enfants. Il y avait dessus, pour leur réjouir les yeux,

à la mode du temps de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, des

ramées d'où l'eau d'orange coulait continuellement, des hommes

sauvages à califourchon sur des cochons de lait rôtis, des cygnes

arborant des bannières, un fol qui combattait un ours entre des

montagnes de grésil pendant, des chaumières faites de fleurs. Au

milieu, dans un pré artificiel, enclos d'un balustre, se voyait un

arbre aux feuilles de soie, aux branches argentées et dorées, d'où

pendaient des pommes contrefaites d'or, de soie, d'argent et de

plumes, avec des bijoux de Noël et des écussons armoriés.

--Messieurs, cria le majordome entr'ouvrant la porte, Son Altesse

se met en chemin.

Maria-Pia parut alors au bout de la galerie des Marbres, qui

est unie à la salle Gothique par de grandes arcades ouvertes.

Sa figure très portugaise, jaune mat avec des yeux étincelants,

son marcher, toute sa contenance avaient une dignité noble et

naturelle. Elle était vêtue d'une robe de satin couleur pensée,

brodée d'entrelacs de vieil or et de mille cannetilles, et au

devant de laquelle pendait une chaîne d'orfèvrerie; sur la tête,

un bouquet de diamants. Le visage ardent de Floris, ses regards

fixes, son air égaré imposèrent, quand il passa, un profond

silence, et jusqu'à une sorte de frayeur. Tatiana s'avançait

ensuite, en habit d'étoffe d'argent, menée par une de ses femmes.

Derrière, la foule venait sans ordre.

A l'instant où Maria-Pia se montra sur le seuil du palais, un

immense cri s'éleva. La multitude fourmillait dans la place

Sainte-Monique; les fenêtres parées étaient remplies de monde;

jusqu'aux toits des maisons disparaissaient sous les spectateurs.

La Grande-Duchesse descendit lentement le large degré, et le

cortège défila, parmi le peuple rangé en haie. Du palais aux

marches de l'église, on avait étendu un chemin de tapis, tout

bordé d'antennes, garnies de serge jaune et violette. Les cloches

sonnaient, l'air vibrait d'airain; des serviteurs, selon l'antique

coutume, lâchèrent, aux croisées du palais, des centaines

d'oiseaux captifs; puis un pâle soleil d'hiver perça les nuées.

Alors, pour la seconde fois, une acclamation retentit. La foule

entière battit des mains.

L'église sombre et enflammée apparaissait comme un buisson ardent

de roses et de milliers de cierges. Une infinité de flambeaux,

taillés en façon d'aigles, de gondoles, de fleurs de lis,

d'étoiles de cristal, faisaient jaillir des mosaïques et des

marbres incrustés du dôme, toutes sortes de scintillements. Dans

le chœur, entre deux des arcades, se dressait un vaste échafaud,

surchargé d'une foule brillante, et dont la base et les gradins

étaient drapés superbement de toile d'or, semée près à près

d'aigles noires. On avait bouché les verrières, pour les tendre

de tapisseries; les orgues débordaient de fleurs; une image

miraculeuse de la Vierge du Hradschin, dont la Grande-Duchesse

était dame d'atour, étalait, ce jour-là, aux regards ses

richesses prodigieuses en perles, en dentelles, en diamants; les

piliers, tout revêtus de roses, avaient l'air d'arbres monstrueux;

des colombes d'orfèvrerie pendaient, les ailes éployées, du haut

des voûtes; et José-Maria, archevêque de Myre, se tenait debout à

l'autel, revêtu pontificalement, la mitre en tête, splendide et

pâle.

Deux carreaux de velours violet brodés d'or étaient placés

vis-à-vis de l'autel, à peu de distance des marches. Floris en

prit un; l'autre restait vide.

Une petite porte cintrée s'ouvrit à la gauche du chœur, et l'on

vit paraître d'abord, dans sa simarre de laine blanche, la

révérende mère Prieure des Filles de Sainte-Monique. Puis, un

murmure confus accueillit l'entrée d'Isabelle. Son habit de moire

traînante était brodé de perles en mosaïque et orné des plus

belles dentelles; un long voile de point de Venise l'enveloppait.

La fiancée était suivie d'Agathe de Putbus et de Josine, ses

filles d'honneur; et derrière, venaient quelques religieuses,

marchant une à une, en cérémonie.

Elles arrivèrent ainsi aux prie-Dieu, disposés autour du chœur.

Isabelle, toujours voilée, se plaça à côté de Floris.

Un frisson glacé courut par tous les membres du Grand-Duc:

ses genoux se dérobaient sous lui; il défaillait. Cependant,

Maria-Pia, en s'avançant, prit Isabelle par la main. Puis, avec

une majesté douce:

--Cher fils, dit-elle, reçois ta fiancée. Et vous, ma fille,

recevez l'époux que le Seigneur vous donne. Soyez unis par un

amour constant, et puisse-t-il croître avec les années!

Un silence extrême annonçait l'attention, le recueillement, ou la

curiosité de tous. La Grande-Duchesse reprit:

--Oui, je sais, tu redoutes ces noces; ton âme ne t'appartient

plus... N'aie point de crainte, cher fils. Tu la refuseras s'il

le faut, mais tout d'abord, vois s'il le faut. Ose tendre la main,

cher enfant. Donne-moi la tienne, Isabelle... Et maintenant, il ne

reste plus qu'à montrer sa femme à Floris.

Alors, comme rendant le dépôt précieux qu'elle avait reçu, la

Prieure enleva le grand voile qui cachait les traits d'Isabelle;

et Maria-Pia dit, en souriant:

--Regarde-la, cher fils, et vois si elle ne ressemble pas à

celle que tu aperçus, un soir de Noël, à Rugen... Cesse de te

désespérer, et sois heureux!

Il se détourna lentement, béant, presque terrifié; et le fils de

Maria-Pia vit enfin celle qu'il épousait.

Mais déjà l'aumônier de José-Maria, le petit abbé

Lancelot-le-Moine, avait fait un signe. Les orgues chantèrent

l'_Introït_, et le cri de joie de Floris se perdit dans leur

tonnerre.

DEUXIÈME PARTIE

LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE

LIVRE PREMIER

Le printemps qui suivit les noces du grand-duc Floris et

d'Isabelle fut merveilleux en Dalmatie. _Il n'y eut jamais un

tel Avril!_ disaient les femmes de Sabioneira, dans les chants

qu'elles improvisent. _Sur la campagne, il jette partout des

coussins d'étoffe d'Agram; il suspend au flanc des ravines les

toisons d'écume des cascades._

_Les jardins sont diaprés mieux qu'une soie peinte; le ciel,

moucheté de nuées, ressemble au manteau du faucon, et la terre

toute tachée d'herbes et de fleurs, ne dirais-tu pas que sa robe

est comme celle du teinturier?_

_Il n'y eut jamais un tel Avril! Des vents tièdes, avec leurs

pieds ailés, courent légèrement sur la mer; le bouillonnement

du printemps gonfle les vagues vermeilles. Le monde est devenu

semblable à un rubis étincelant._

_Sitôt que le soleil lève son étendard à la cime du Monte-Sacro,

les plaines resplendissent comme un drap d'or; le sol, à l'ombre,

est plus violet que le vin; l'air ressemble à un bazar turc, tant

il s'y croise de reflets jaunes et roses!_

_Comment nommeras-tu les arbres? A les voir siéger au milieu de

leurs feuilles chargées de traits, tu les prendrais pour des

scribes publics. Les oiseaux, sur les branches, semblent des

diseurs de bonne aventure. Ils ont devant eux des livres d'images._

_L'amour fait violence à ces fils de l'air... Entends-les rire,

Damiana... Le rossignol, de la tête aux pieds, est agité comme une

flamme. La perdrix danse, folle de joie; le sang lui bouillonne

dans les yeux._

_Il n'y eut jamais un tel Avril! Quand on ouvre sa porte, au

matin, l'air enivre autant que le vin. Tu croirais que cent mille

bougies tombent sur tes paupières. L'aveugle même voit des roses!_

Le dernier matin de ce mois d'avril, ser Pistolese et l'abbé

Lancelot, en compagnie de M. Stepany, l'aide-chimiste de Manès,

achevaient un copieux déjeuner de poissons et de coquillages,

sur la terrasse du _Soleil bleu_, à Zemenico da Mare. La brise

soufflait doucement; des pigeons roucoulaient sur la plage du

petit port, encombré de barques en radoub, et, comme bercés au

murmure des vagues qui baignaient la terrasse, les trois convives

buvaient leur vin de Samos en silence.

--Pourquoi nous avoir fait venir si loin, dans ce détestable

village? dit Stepany, d'une voix aigre. Comme s'il n'y avait pas à

Sabioneira des fruits de mer et du _prosecco_!

--Vous savez bien, mon bon ami, répondit l'abbé, pourquoi nous

sommes venus ici.

--Oui, sans doute: pour voir tirer de l'eau quelques mauvaises

cruches moisies, et pour fêter votre retour de Bohême... Ah! très

bien, et en attendant, tant pis pour ceux que le soleil aveugle!

dit Stepany, levant les yeux vers la treille qui ombrageait la

table, et que perçaient deux ou trois rayons... Et lorsque nous

voudrons rentrer, continua le bilieux chimiste, juste au moment où

nous serons en route, savez-vous ce qui nous attend?... Ha, ha,

ha! une averse... un orage effroyable!

L'abbé surpris examina le ciel:

--A quoi voyez-vous ça, Stepany? La température est superbe; il

n'y a jamais eu un plus beau soleil!

--Ne vous mêlez pas du soleil, repartit l'autre, qui posa son

verre sur la table et regarda l'abbé en face. Laissez le soleil

où il est! Ce n'est pas là de l'hébreu, ni du syriaque, ni du

chaldéen... Parce que vous savez ces langues et parce que vous les

enseignez à Mgr José-Maria, ce n'est pas une raison, monsieur,

pour vouloir m'apprendre la météorologie!

Pistolese éclata de rire:

--Quoi! vous recommencez déjà! Toujours, toujours en querelle!

Vous ne pouvez pas être ensemble un quart d'heure sans vous

disputer... Je crois vraiment, le ciel me pardonne! qu'on ne

pourrait trouver aucun motif à ça, sinon que l'abbé est blond

et Stepany noir, l'abbé gras et Stepany maigre, l'abbé rouge et

Stepany blême!

Tranquillement, ils se remirent à boire. En face d'eux, la mer

bleue, parsemée d'îles, frissonnait à perte de vue, telle que du

lapis en fusion; pas une voile n'apparaissait. Seule, à vingt

ou trente brasses du rivage, et sous le récif Sant-Ippolito,

rougeâtre écueil de pierre ponce, une coraillère était amarrée,

avec ses filets roux pendant au mât, et sa proue, qui, de chaque

côté, montrait un œil peint en blanc. Un homme parut sur le banc

de poupe, le torse nu, la peau verdâtre comme une olive; et tout

debout, tourné vers l'auberge, il agitait en l'air son bonnet

rouge.

--Ah! ah! dit ser Pistolese, Gregorio va plonger de nouveau.

Le petit abbé se leva, s'avança jusqu'à la balustrade, et portant

à son œil une longue-vue, il chercha un point de la mer, un peu en

avant de la tartane. De la hauteur qu'il occupait, on apercevait

sous l'eau vitreuse et magiquement transparente un grand monceau

d'amphores romaines, déposées là, vraisemblablement, par le

naufrage d'une galère. Les moires tremblantes du flot semblaient

communiquer une vague oscillation à leur séculaire immobilité.

Quelques-unes, arrachées par les lames, reposaient, éparses çà et

là, autour du monceau principal... A ce moment, Gregorio plongea.

L'abbé, pour qui se faisait cette pêche, redoubla d'attention.

--Quelqu'un a-t-il vu le grand-duc Fédor? demanda Stepany, en

baissant la voix. A-t-il enfin reçu Mgr Floris?

Ser Pistolese remplit son verre et celui de son compagnon.

--Non, pas que je sache, répliqua-t-il.

--Voilà cependant plus d'un grand mois que Monseigneur est arrivé,

avec sa femme, la princesse Isabelle. Et il n'avait fait le

voyage,--il nous le dit lui-même en débarquant,--que pour voir son

père, vous rappelez-vous?

Le majordome haussa les épaules, tandis que Stepany poursuivait:

--Ha, ha, ha! Le vieux renard lui en fera bien d'autres! il lui en

fera voir bien d'autres!... Coquin! il y a du plâtre dans ce vin.

Et il frappa son verre contre la table... Ce coquin-là croit-il

me tromper?... Oublie-t-il que je suis chimiste?... Allez, allez,

messer, ce n'est que le commencement... Je connais le Grand-Duc,

je connais l'homme... S'il ne joue pas à Monseigneur tous les

tours qu'on peut imaginer, dites que je ne suis qu'un âne!...

Monseigneur est à bonne école. Nous lui apprendrons la patience en

Dalmatie, monsieur, nous lui apprendrons la patience.

Mais un joyeux tumulte s'éleva sous les tamaris de la place. Des

enfants demi-nus précédaient, en jetant des cris, un homme couvert

d'un manteau rouge, et qui sonnait dans une corne de cuivre. De

toutes les maisons, des pêcheurs sortirent; d'autres accouraient

du fond des ruelles. Ils se pressaient autour du crieur, et les

femmes, en jupons bigarrés, avec leurs bonnets d'écarlate, garnis

de plumes, de sequins, de panaches de verre filé, formaient, par

derrière, un large cercle.

--Oh! oh! qu'est ceci? dit Stepany.

--Je pense qu'on sonne de la trompette, répondit l'abbé Lancelot.

Messer Pistolese s'écria:

--Ah çà! vous ne connaissez donc pas la proclamation?... Est-ce

possible! D'où sortez-vous?... Entendez-vous ce Pappizza? continua

l'imposant majordome. Quels poumons!... Va, sonne, sonne, mon

gaillard!

La fanfare cessa. Tous firent silence. Et le héraut dit, d'une

voix haute:

«Hommes de Zemenico da Mare, assemblés ici, écoutez. C'est le

bon plaisir du grand-duc Floris, seigneur de Sabioneira, que

tous célèbrent en joie et en réjouissances l'heureuse arrivée

de sa mère. Cette sérénissime dame arrivera demain, qui est le

jour de mercredi, premier de mai, en compagnie de son fils, Mgr

José-Maria, archevêque de Myre, et de sa fille, la grande-duchesse

Tatiana. On dansera le _kollo_ sur la place de Sabioneira-le-Bas;

les jardins seront illuminés, et les cuisines du palais

demeureront ouvertes, la nuit entière. Dieu protège le noble

seigneur et les habitants de Zemenico!»

--Tonina! Tonina! cria Pistolese. Hé, ma commère, un almanach!...

Apporte-moi l'almanach de Raguse!... Je savais bien que j'oubliais

quelque chose... Merci, ma belle, merci, mon cœur... Voulez-vous

regarder, l'abbé?

--Quoi, messer, que faut-il que je regarde?

--Le premier mai, parbleu! le premier mai!... Et lisez-moi ce

qu'on prédit du temps. Pourvu que la lune ne change pas!

--Le premier mai... voici... _Temps agréable, chaud, excellent

pour la pêche._

Ser Pistolese fit claquer ses doigts:

--Parfait, alors!... Et le bora... Regardez, l'abbé, si le bora ne

soufflera pas... Non!... Dans ce cas, ils pourront se vanter de

voir de belles illuminations!

Il souriait, en caressant ses grosses moustaches, des deux mains.

La plage était de nouveau déserte. Trois ou quatre pêcheurs y

dormaient, à l'ombre des barques tirées sur le sable. Un chaudron

fumait, suspendu au-dessus d'un feu de genévrier, chargeant la

brise, par moments, des senteurs résineuses du goudron.

--Je ne comprends pas Mgr Floris, reprit l'acariâtre chimiste.

Donner des fêtes, des bals, quand sa mère arrive mourante!...

Dites-moi ce que vous voudrez. Je ne puis comprendre ça!

--Vous avez tort de parler ainsi, répondit l'abbé. Vous savez

bien que Monseigneur est en parfaite sécurité, et qu'il ignore

complètement la gravité de l'état de sa mère.

--Il l'ignore, s'écria Stepany, avec un rire triomphant, il

l'ignore, vous l'avouez... Et de quel droit l'ignore-t-il? Est-ce

que moi, pour citer un exemple, j'ignore rien de ce qui me

concerne?... Je ne blâme personne, monsieur, je ne prétends blâmer

personne... Mais force m'est bien de confesser que je trouve cette

incurie extraordinaire!

--Allons, allons, répliqua l'abbé, comment Monseigneur

devinerait-il ce que Madame la Grande-Duchesse prend tant de soin

de lui tenir caché?

Messer Pistolese intervint:

--La bonne dame est-elle donc plus mal qu'au moment où j'ai quitté

la Bohême?

--Hélas! la chose n'est que trop certaine, repartit l'abbé; et ses

petites mains, collées sur son gros ventre, accompagnaient tous

ses propos... Elle est bien bas, bien bas, la pauvre âme! Mais

notre vie à tous est dans la main de Dieu, et sa miséricorde est

immense... C'est ce qu'elle a dit elle-même à M. Vassili Manès,

lequel s'opposait à son départ... Il ne tombe pas une plume,

a-t-elle dit, pas une plume de l'aile d'un passereau, sans la

permission du Seigneur.

M. Stepany ricana:

--La main de Dieu, ha, ha! la main de Dieu!... Mais qui jamais a

vu la main de Dieu?... Ce n'est pas là un fait, monsieur, et moi,

je suis l'homme des faits, l'homme des sciences, monsieur, l'homme

de la physique, l'homme de la chimie, l'homme de l'embryologie,

l'homme qui sait que tout peut être pesé, analysé, évalué, l'homme

qui s'est voué lui-même, qui a voué son fils, monsieur, au noble

emploi de servir la science, ce dont Thalès me bénira, quand il

sera grand... Oui, monsieur, quoi qu'on en puisse dire, il a déjà

servi, et j'en suis fier, à toutes les expériences de M. Manès

sur l'optique. A l'âge de quatorze jours, on faisait tourner

devant ses yeux, avec une rapidité de vingt tours par seconde, un

miroir polyédrique à facettes. C'est ainsi qu'il a contracté ce

larmoiement de l'œil gauche, dont je le soigne. Il a été électrisé

à soixante-dix jours, puis photographié sous l'action du courant,

pour les _Annales biologiques_; et l'enfant n'avait pas onze mois,

lorsque sa mère le trouva avec un petit baromètre dans le gosier,

où il l'avait enfoncé en se jouant... Une éducation rationnelle!

Un gaillard, monsieur, qui se moque de toutes vos superstitions,

et qui sait que le monde n'est que chimie... Qu'est-ce que

l'air? Un fluide invisible, composé de 0,79 d'azote et de 0,21

d'oxygène... Voilà un fait, voilà ce que nous appelons un fait...

Mais ne me citez pas votre main de Dieu, ne rabaissez pas l'être

humain, ne venez pas me soutenir en face que l'ignorance où se

trouve Monseigneur de l'état de sa mère est une chose honorable,

monsieur!

--Qui est-ce qui a dit cela? demanda l'abbé.

M. Stepany ne répondit point.

--Qui est-ce qui a dit cela? répéta le petit homme... Est-ce de

moi que vous parlez, monsieur?

--Allez-vous donc recommencer? dit ser Pistolese... Mais voyons,

reprit le majordome, en tirant de sa poche une grosse montre

d'argent, voyons, il se fait tard... Décampons!

L'étoile brillante du soir se levait aux profondeurs du ciel,

derrière Sabioneira: et dans les jardins du palais, dont les

portiques et les longues terrasses s'abaissaient jusqu'au bord

du golfe, les paons, perchés sur le faîte des colonnades,

saluaient, de leurs cris discordants, l'éclatant soleil qui se

couchait. Suspendu au-dessus de la mer, en face du promontoire,

l'orbe vermeil et frémissant envoyait ses rayons, comme de

longs javelots d'or, sur les arcades, les escaliers, les palais

dont la presqu'île est chargée. Les coupoles étincelaient; les

verrières avaient l'air tout en flammes; les cascades, à l'ombre

des rochers, coulaient pareilles à des glaçons bleus; le long de

la plage de mer, au-dessous de la Porte-Dogaresse, de massifs

chariots, en tournant, dardaient rapidement des éclairs. De

partout, au rebord des terrasses, parmi les déesses de marbre,

pendaient les chevelures roses et violettes des arbres en fleur.

De grands miroirs d'eau les réfléchissaient, un fleuve entier

tombant dans les jardins, en bouillons, en gerbes, en nappes, en

goulettes, en fusées, en chandeliers d'eau: et battue de ces mille

bruits, toute diaprée sous ces poussières humides, d'iris légers

et d'arcs-en-ciel, la montagne semblait vibrer, du haut en bas,

comme une lyre, dans l'ardente lumière du couchant.

Isabelle et le grand-duc Floris parurent au sommet des rochers

de Torre-Arza, dans les bois qui dominent la mer. Leurs yeux

parcoururent un instant l'amphithéâtre magnifique dont les flots

du golfe les séparaient; puis, en prenant la route de Sabioneira,

tous deux descendirent la colline, à travers l'immense forêt

qui couvre les versants du cap. Pleine de sources et de chutes

d'eau, elle exhalait une haleine sauvage, mêlée des senteurs de

la mer; et les échappées des clairières y découvraient, dans ses

profondeurs, des lointains bleus, des paradis de solitude.

--Chère aimée, dit Floris, poursuivant un badinage commencé,

vous me croyez aussi par trop ignorant... Voici des menthes, des

muguets, des primevères, des fleurs de sauge... Et celle-ci, quel

est son nom?

--C'est une hyacinthe, dit-elle.

--Vous savez mieux que moi le nom des fleurs, reprit le Grand-Duc

en souriant, mais je connais peut-être mieux que vous les légendes

qu'on en raconte... Savez-vous qui était Hyacinthe?

--Je l'ai su autrefois, dit-elle, mais cela est sorti de ma

mémoire.

Elle leva les paupières et sourit. Il lui sourit aussi et il la

contemplait. Un cordonnet vert et argent, duquel pendait un joyau

de perles, entourait son cou délicat. Sa robe d'un satin de Chine,

rose vineux, où étaient brodés çà et là de larges ronds quadrillés

d'argent, découvrait, suivant la mode italienne, un mince carré de

sa gorge; et ses cheveux châtain très clair bouclaient mollement,

en légers fils d'or, autour de l'ovale de son beau visage. Elle

tressait, tout en marchant, une guirlande dont il lui présentait

les fleurs.

--A qui donnerez-vous ceci? demanda Floris.

--En êtes-vous jaloux? répondit-elle... Non, cher amour, pas de

ces roses éclatantes. Elle n'aimait que les couleurs pâles et

douces, celle à qui ces fleurs sont destinées... Choisissez-moi

des pensées au cœur sombre, des violettes, des cinéraires.

--C'est pour Simonetta, dit-il.

--C'est pour Simonetta, dit-elle. Notre chemin, l'avez-vous

oublié? passe au pied même de son tombeau... Chère âme! Tous

ceux qui nous voyaient nous prenaient pour des sœurs jumelles.

Habillées de même, inséparables, le même ruban dans les cheveux,

la même fleur à notre sein, nous étions comme une figure qui

se reflète dans deux miroirs... Elle avait demandé, pendant sa

maladie, d'être enterrée dans la clairière si souvent témoin de

nos jeux, et la Grande-Duchesse, votre mère, y consentit sur mes

instances... J'avais douze ans, lorsque la mort nous sépara; elle

en avait treize peut-être: elle vit toujours dans mon cœur!

--Ah! dit Floris, ce souvenir si vif me dérobe une part de votre

âme... Je me sens presque jaloux, mon cœur, de celle que vous

aimiez tant!

Alors ils aperçurent, à travers des pins et d'énormes cèdres

touffus, un tombeau de marbre, près de la mer. Sous l'ombre

épaisse et d'un vert noir, il brillait comme une masse de neige,

au milieu de la pelouse étoilée de marguerites. Des biches et des

daims tachetés y étaient couchés çà et là. Quelques-uns buvaient à

une source; d'autres aiguisaient leurs andouillers, paisiblement,

à l'écorce des pins, ou, les naseaux dressés, humaient le

vent... Soudain, le Grand-Duc fit un geste. Ils bondirent, tous

disparurent, tandis qu'Isabelle et Floris s'arrêtaient, pensifs,

sur le rivage: et le marbre, seul et tranquille, au pied du vaste

amphithéâtre des forêts, semblait communiquer son silence éternel

aux ondes immobiles du golfe, aux cimes violettes des montagnes,

et au firmament peint de pourpre et d'or.

--Cher aimé, dit enfin Isabelle, après une très longue pause,

voyez comme le ciel est pur et l'eau sereine... Notre mère ne peut

manquer d'avoir la plus heureuse traversée... Demain, nous serons

tous réunis!

--Oui! tous réunis! répéta Floris... Qui aurait pu prévoir il

y a un an?... Comme se sont évanouis tous les démons qui me

remplissaient l'âme, haine, soif du meurtre, fureur, désespoir,

frénésie!... Le plus misérable des hommes, et soudainement le

plus heureux!... Tu es à moi. Ton cœur est à moi, toi, parfaite,

incomparable!

--Hélas! répondit Isabelle, je ne suis qu'une pauvre fille, cher

seigneur... C'est l'indulgence de ceux qui m'aiment, qui centuple

ce que je vaux.

Les larmes jaillirent des yeux de Floris, et dans un transport de

bonheur profond:

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 8 / 33 段