Mon vieil oncle qui m'aimait est mort... Ma sœur est morte... Tu
as donné ta parole, dis-tu... Est-ce une chose sans remède?...
Non! ce n'est pas cela qu'il faut te dire. Je ne sais pas,
vois-tu... hélas! hélas!... Ah! si du moins j'approchais demain de
la sainte table... Ne ris pas, ne doute pas, cher enfant, il n'y
a rien de si sûr au monde. Quand j'ai Notre-Seigneur au dedans de
moi, je me jette à ses pieds, comme Marie-Madeleine, et toujours
il est touché de mes larmes... Mais dis-moi, cher fils, qui
aimes-tu?... le nom de celle que tu aimes?
Le Grand-Duc répondit doucement:
--Il faut vous résigner, ma mère.
--Me résigner! Me résigner à ton malheur! s'écria-t-elle... Si je
t'avais nourri de mon lait, si tu avais joué sur ma poitrine, si
je t'avais choyé, caressé, comme j'ai choyé ta sœur et ton frère,
alors, peut-être, il me serait possible de n'avoir pour toi que
la part de tendresse et de sollicitude que Dieu a mise dans toute
mère. Mais tu étais au loin, pauvre, orphelin, abandonné aux
étrangers, et je ne pouvais rien te donner que mes prières et mes
larmes... Cher, si cher, ô si cher enfant!... Mon Floris, tu n'es
pas comme un autre. J'ai été en travail de toi pendant vingt-cinq
ans, sais-tu bien! Et lorsque, enfin, je t'ai retrouvé, après de
si longues douleurs, quand la sainte Vierge m'a fait cette suprême
bénédiction, ce serait pour te voir malheureux... Toi malheureux,
grand Dieu!... Si cela était, mon cadavre saignerait du sang dans
son cercueil, et je ne goûterais jamais la paix, fussé-je au
ciel!... Mais parle, cher enfant, réponds-moi. Oh! dis-moi celle
que tu aimes! Parle!... Qui donc est-elle? Son nom?
--Folie! folie! exclama le Grand-Duc. Comment te dirai-je ma
démence?... Ah! ma mère, pourquoi me forcer à me rappeler mes
malheurs?
--Je t'en supplie, dit Maria-Pia. Cher enfant, confie-toi à moi.
--Eh bien, écoute, reprit Floris. Tu sais déjà comment je fus
blessé, fait prisonnier, puis envoyé au bord de la Baltique, à
Stralsund. Là, nous manquions de toute chose, d'eau, de vivres
et de vêtements; nous couchions sur la terre glacée. Mais je
tairai ceci, ma mère. Qu'est-il besoin de raconter ce qui est en
dehors de mon angoisse présente? Je jurai donc que je m'évaderais,
et j'y réussis, en effet. De manière qu'un soir de décembre, je
me trouvai libre et joyeux, seul dans un frêle canot, à quelque
distance de la ville.
J'avais, continua-t-il, acheté mon passage au patron d'une flûte
hollandaise, mais le prudent contrebandier n'avait pas voulu
m'embarquer sur cette côte, trop surveillée. Il y a, en face de la
ville, une grande île nommée Rugen; un détroit de peu de largeur
les sépare. C'était là que je devais me rendre. Le patron m'avait
fait tenir un plan de cette île, et marqué la petite crique où son
embarcation viendrait me chercher.
--A Rugen, tu dis bien à Rugen? demanda Maria-Pia.
Il fit oui de la tête, et poursuivit:
--Je déployai la voile, et assis à la barre, tout en gouvernant,
je contemplais le ciel étoilé. Cela me rappelait mes pêches à
Blankenberghe, près de Bruges, dans les gabarots des pêcheurs.
J'arrivai heureusement à l'île, et j'abordai en ramant doucement,
quoique la mer fût dure et houleuse. Il ne me restait plus qu'à
me tenir caché au fond de cette baie écartée, en attendant mon
Hollandais, vers deux ou trois heures du matin. Mais l'ivresse
de ma liberté me possédait. Je sautai donc sur la plage, et
j'escaladai la falaise, par un sentier de roches ruinées.
C'était la veille de Noël; la terre était couverte de neige. Je
traversai, tout droit devant moi, de vastes surfaces glacées,
où la pleine lune resplendissait. Et subitement, je m'arrêtai,
en retenant mon haleine. J'étais alors dans un bois de sapins,
dont les rameaux serrés chargés de neige couvraient le sol de
ténèbres. Et un silence inexprimable régnait, car les sources
étaient gelées, et les feuillages se taisaient, plus rigides que
du bronze. Soudain, un hôlement de chouette retentit; un grand
cerf noir passa près de moi. Puis, j'entrevis, tout au loin, une
faible lueur, et un effroi surnaturel m'envahit. Je tenais cachée,
sous mes habits, une courte et solide épée que j'avais prise en
m'évadant. Je la tirai, et marchai dans le bois, cette lame nue à
la main.
Il s'arrêta, comme oppressé de souvenirs, puis, continuant:
--La lueur avait disparu; la forêt presque aussitôt s'éclaircit,
et, montant sur un roc élevé, je portai les yeux de tous côtés.
Alors, à cent pas en avant, au milieu d'un chaos de rochers et
de sapins, j'aperçus une petite chapelle, assez semblable aux
chapelles d'ermites, dans les tableaux des maîtres anciens. Une
cloche tinta lentement; des ombres passèrent avec des lanternes,
et je compris que l'on célébrait la messe de minuit à Rugen.
Maria-Pia lui saisit le bras:
--Mon Dieu! mon Dieu! y serais-tu allé?
Il dit:
--Mon destin m'entraînait. Il y avait en moi, ma mère, je ne sais
quoi de joyeux et de guerrier qui me roidissait tous les nerfs...
Pardieu! pensai-je, il ne sera pas dit que moi, qui suis chrétien,
je n'entendrai pas la messe, la nuit de Noël! Et, cachant l'épée
sous mon suroit, je marchai à grands pas vers la chapelle.
Il fit encore une pause et reprit:
--Hélas! je touche maintenant à un but que je crains d'atteindre.
C'est ce qui a allongé mon récit, m'a fait m'arrêter si
prolixement aux plus petits détails de ma fuite. J'ai montré un
peu trop d'emphase, bonne mère, en décrivant cette nuit, cette
neige, mon épée tirée. Il semble que j'aie préparé quelque
merveilleux coup de théâtre, et il n'y a rien de si banal que ce
qui suit.
--Pour l'amour de Dieu, parle, parle donc!
--J'étais debout, dit Floris, à l'entrée, près du bénitier: je
m'y vois encore. Soudain, j'entends un grand bruit de chevaux,
les clochettes d'un traîneau qui tintent... La messe n'était pas
commencée... Je vous raconte tout cela confusément, ma mère...
Quelques cierges brûlaient sur l'autel. Il ne se trouvait dans la
pauvre église qu'un petit nombre de fidèles, des femmes, sept ou
huit matelots: l'île de Rugen est luthérienne... A ce moment, la
porte s'ouvre, j'aperçois des laquais, des flambeaux... Une jeune
fille paraît... Mais, chut! Regardez là... Qu'est ceci?
La porte basse qui donnait dans le couvent des Filles de
Sainte-Monique venait de s'entr'ouvrir. Une ombre en surgit, une
femme. Maria-Pia jeta un grand cri. La blanche figure bondit. Ils
la virent passer, le temps d'un éclair, et la porte se referma.
--Oh! exclama Floris, semblable!... Une forme toute semblable!
--Que dis-tu, cher enfant? Réponds-moi!
--Qui est cette femme? s'écria-t-il. Mère, il m'a semblé retrouver
en elle quelques traits vivants de celle que j'aime.
--Aurais-tu vu ses traits? demanda Maria-Pia. Malheur! malheur!...
Oh! si ton vœu était enfreint!
--Non! Rien que sa taille, sa démarche... Était-ce donc ma fiancée?
Maria-Pia repartit:
--Elle-même, cher fils, elle-même... La pauvre âme venait prier
ici sans doute, ou bien, par curiosité de femme, visiter les
apprêts de ses noces.
--Hélas! murmura-t-il, je suis si possédé d'amour! Je vois partout
celle que j'aime... Oh! sa grâce, ses regards, son sourire!
Il baissa le front, puis reprit d'une voix plus lente et
frémissante:
--Quand elle parut dans l'église, ce fut comme s'il se levait en
moi la lumière de mille soleils... Mes yeux s'entre-fermaient
d'amour, mes mains froidirent, et je tremblai de tous mes membres.
Épouvanté, je la contemplais. Les assistants, autour de moi,
me semblaient plus vagues que des ombres: la voix du prêtre, à
l'autel, m'arrivait comme s'il eût parlé de fort loin... Comment
t'expliquer, bonne mère, une chose que je ne puis comprendre? Je
me sentis, dans un transport, enlever l'âme et même le corps,
en sorte qu'il me paraissait ne plus toucher à terre... En cet
état, je lui parlais, je l'adjurais, je la bénissais; je faisais
des vers sur-le-champ, bien que je n'en eusse jamais fait, et si
brûlants de passion qu'ils m'arrachaient les pleurs des paupières.
--Dieu t'a envoyé une extase, cher enfant, dit Maria-Pia. Mais
achève ton récit, au nom du ciel!
--Que vous dirai-je de plus, ma mère? A l'instant où je repris mes
sens, la messe finissait; je sortis. Des vieillards, deux ou trois
matelots s'assemblèrent autour de moi, tandis qu'elle remontait en
traîneau. Nos yeux se rencontrèrent: elle rougit soudain. Puis,
une clameur s'éleva: «Un Français, un Français!» criaient-ils;
et ils voulaient porter la main sur moi. Alors, tirant mon épée,
et la leur pointant au visage, je me fis faire place: et ils
reculaient, quand je les chargeais, puis m'environnaient de
nouveau, en poussant des cris... Je m'enfuis, ils perdirent ma
trace. J'étais comme un homme en démence. Je voulais demeurer
dans l'île, la retrouver, me traîner à ses pieds. Des hommes
du vaisseau hollandais, envoyés à ma recherche, m'entraînèrent
presque de force... Mais quoi! vous chancelez, ma mère...
Qu'avez-vous? Vos yeux sont fixes... Parlez-moi.
--Dans l'île de Rugen? dit Maria-Pia.
--Dans l'île de Rugen, oui, ma mère.
--Tu as dit: Il y a un an, et la sainte nuit de Noël?
--Il y a un an, et la nuit de Noël.
Alors tombant rudement à genoux, sur le degré de marbre du chœur,
elle lança, tout bas, sa joie au ciel:
--Assez! assez! assez! Merci, Seigneur! Mon âme a peine à contenir
cette mer soudaine de vos grâces. Elle m'inonde, me déborde...
Seigneur, Père céleste! O mon Sauveur crucifié!... Que vous êtes
doux, compatissant, miséricordieux pour moi!
Elle se releva, et venant droit à Floris:
--Par quoi as-tu juré? demanda-t-elle.
Il la regardait étonné. La Grande-Duchesse répéta:
--Par quoi as-tu juré, quand tu fis ce vœu?
--Ah! dit Floris, je ne sais... Par la croix... Oui, j'ai pris la
croix à témoin.
--Par la sainte croix! murmura-t-elle... Hélas! c'est un bien
grand serment... Fougueux et passionné comme il est, si je
parle, il voudra la voir, il rompra son vœu, et comment Dieu ne
vengerait-il pas une promesse où sa croix a été jurée?... Le
Saint-Père pourrait le délier... Mais quoi! Avant la réponse de
Rome, les noces auront été célébrées... Dût mon cœur se briser,
il faut donc que ma langue se taise... Pauvre cher enfant!
poursuivit-elle. Presse ta mère entre tes bras. Cher fils, ne
perds pas l'espoir!... Dieu surmonte tous les obstacles. Il ne
cesse jamais de vouloir ce que nous pouvons souhaiter, pourvu que
nous ne cessions jamais de nous abandonner à lui... Sois calme et
confiant, cher fils. Ne t'obstine pas dans ton chagrin!
--Du chagrin, moi! repartit Floris amèrement. Moi, m'obstiner dans
mon chagrin... Allons! n'y a-t-il pas trois mois que j'ai suivi
ici M. Manès? N'ai-je pas écrit au grand-duc Fédor une lettre
respectueuse? N'ai-je pas souri aux indifférents?... Ne suis-je
pas allé dernièrement, lorsque j'étais absent, tu te rappelles,
ne suis-je pas allé à Rugen, pour tenter de la retrouver? Mes
efforts n'ont-ils pas été vains?... O Dieu, ô Dieu, ô Dieu!
Est-ce possible!... Dans six jours, enchaîné à jamais... Faut-il
encore m'enfuir, briser ces liens?... Oh! il me prend quelquefois
envie de les chasser tous du palais, importuns, marchands,
complimenteurs, d'arracher moi-même ces tentures et de crier:
«C'est un mensonge!... Non, non, non! Je ne me marie pas!»
Elle répliqua doucement:
--Par mon cœur maternel, je te jure que, s'il est du bonheur sur
cette terre, il est à toi!... Le trésor que nous te destinons est
plus grand encore, mon Floris, que tu ne saurais le supposer.
Puisse désormais ta vie être douce! Car tu as eu, mon pauvre
enfant, une jeunesse bien amère. Puisse l'avenir te garder autant
de joies et de félicités que tu as souffert de disgrâces!...
Mais entends. Voilà dix heures qui sonnent à tous les clochers
du Hradschin. Je me sens lasse, cher fils... Reconduis-moi à mon
appartement.
Tous deux gravirent, à pas lents, l'escalier. Un serviteur
dormait dans l'antichambre, le dos appuyé contre un des coussins
d'écarlate de la banquette. Le Grand-Duc le toucha du doigt:
--Sander!... hé, Sander!... Il dort profondément. Que ne
donnerais-je pas pour dormir ainsi!... Allons, éveille-toi, Sander!
Le valet se dressa en sursaut:
--Monseigneur!... Oh! pardon, Monseigneur!
--Va te coucher, mon bon garçon, reprit Floris: je ne souperai
pas... Fais apporter seulement un en-cas dans ma chambre, avec
un flacon de vin... Bonne nuit, mère... Je me sens étrangement
soulagé de vous avoir ouvert mon cœur... Ainsi, mon père ne
viendra pas?
--Ton père est malade, cher enfant, répondit Maria-Pia. Il enverra
par Jacinto, m'annonce-t-il, les beaux présents qu'il fait à ta
fiancée... Mais j'ai reçu tantôt des lettres de Rome... Veux-tu
savoir ce que m'écrit ton frère?
--Je vous en prie, ma mère, parlez.
--Eh bien, il a été admis vendredi à baiser les pieds du
Saint-Père et à faire son remerciement. Le voilà archevêque de
Myre, le plus jeune, à coup sûr, de la chrétienté... Sa Sainteté
l'a reçu, me dit-il, avec mille et mille honnêtetés, et voulait
le donner pour coadjuteur à Mgr Colloredo, notre archevêque de
Raguse: mais José-Maria, alléguant sa grande jeunesse, a supplié
Sa Sainteté de le laisser encore à ses études, sans lui imposer
charge d'âmes... Allons, bonne nuit, cher fils... Bien que ce
titre _in partibus_ ne serve qu'à le décorer, j'y suis plus
sensible peut-être qu'il ne conviendrait à l'humilité d'une
mère chrétienne. Puisse-t-il imiter les vertus de son glorieux
prédécesseur, saint Nicolas, évêque de Myre!... Ta sœur Tatiana
m'a écrit aussi. Faut-il te dire ce qu'elle ajoute pour toi?
--Sans aucun doute, ma bonne mère.
--Mille tendresses, mille fleurs d'âme, son impatience d'arriver
ici: qu'elle n'a rien de plus cher que toi, qu'elle ne dormira
sans rêves que lorsqu'elle aura entendu le son de ta voix. Tu
sais comme il a fallu te décrire à elle, à quel point elle était
avide de détails sur ton visage, tes habits même, tes façons de
rire, de parler... Mais il est tard. Encore une fois, bonne nuit.
Demain, tu liras ces lettres à loisir... Que je vous voie tous les
trois réunis, puis que le Seigneur fasse de moi sa volonté!...
Embrasse-moi. Bonne nuit, cher fils!
--Une bonne nuit, ma mère!
Le Grand-Duc la suivit du regard, tandis qu'elle rentrait dans sa
chambre:
--Douce et excellente créature!... Va, si celle que tu as élevée
te ressemble, elle mérite assurément les louanges que tous lui
accordent... Je voudrais l'avoir vue, poursuivit-il en rêvant. Il
s'en est fallu de bien peu que je ne la visse, tout à l'heure.
Se pourrait-il qu'elle ressemblât à celle que j'aime, ou bien
n'est-ce qu'une illusion de mes yeux?... C'est étrange! Je
voudrais l'avoir vue... Bon! il ne tient qu'à moi, reprit-il.
Les divers portraits d'Isabelle qu'on mit sous clef, lorsque
j'arrivai, sont, je crois, dans cette salle même. Justement, voici
la cassette... Mais j'ai juré... oui... j'ai fait un vœu. Allons,
ai-je peur de la croix, ou que les oiseaux de nuit n'aillent me
dénoncer à ma mère?...
Une envie terrible le dévorait. Il saisit la boîte, prêt à
l'ouvrir; puis, faisant un geste désespéré, le jeune homme se
retira.
Trois jours après, comme Floris se promenait dans la
Petite-Galerie, ser Pistolese passa ses moustaches à l'entre-deux
de la tapisserie, et cria d'une voix effarée:
--Ils arrivent, Monseigneur, ils arrivent.
--Qui donc?... Mon frère et ma sœur? Ils ne devaient être ici que
demain.
--N'en déplaise à Votre Altesse, dit ser Pistolese, ils montaient
déjà l'escalier, lorsque j'ai couru la prévenir... Entendez-vous
le vacarme que fait ce Pinch, le vilain roquet de miss Joyce?...
Ils ont passé Vienne sans s'y arrêter.
Floris descendit précipitamment. Au moment où il mettait le pied
dans le cabinet des Termes, il aperçut qui y entrait, un jeune
homme, vêtu d'une soutane relevée de boutons violets. Ce jeune
homme était frêle, fort blond, la taille médiocre, pâle, un visage
mélancolique et hautain.
--Si mes yeux ne m'abusent pas, dit le Grand-Duc, en marchant à
lui, tout me dit que vous êtes mon frère.
José-Maria répondit:
--Soyez béni en Jésus-Christ, mon frère. Le Seigneur soit loué à
jamais de vous avoir rendu à notre mère!
Floris demeurait froid, tout debout. Enfin, il avança quelques
pas. Dans l'instant, l'archevêque de Myre se jeta à lui et
l'embrassa.
--Et moi, mon frère, dit une voix douce, suis-je si délaissée de
vous? Ne me direz-vous donc rien?
Alors, le Grand-Duc, se retournant, vit près de lui Tatiana,
aussi immobile qu'une statue. Les rayons de pourpre du couchant
frappaient de face ses prunelles, vertes et limpides comme la
mer. Tout habillée de velours blanc, les lourds plis droits qui
lui tombaient jusqu'aux pieds la faisaient paraître plus grande.
Un mystérieux sourire se jouait sur ses lèvres pâles; et son
teint faiblement rosé, ses cheveux jaune clair en torsades qui
descendaient au long de ses joues, sa tête inclinée, ses yeux de
fantôme, tout en elle semblait surnaturel... Son bras restait
écarté de son corps, dans une pose un peu hésitante, et elle
roulait entre ses doigts une touffe de roses pourpres.
--Chère Tatiana, dit Floris, qui baisa la main de l'aveugle.
--Cher seigneur, mon aîné, mon frère!... Elle reprit, en essuyant
ses larmes:
--Ah! vous faites de moi une trop faible femme!
--Et moi aussi, je pleure, dit Floris.
Elle lui présenta son front blanc. Le Grand-Duc l'effleura de ses
lèvres.
--Que je voudrais te voir! poursuivit-elle. Cher Floris, tu as
deux parts dans mon cœur, car tu es mon frère bien-aimé, et c'est
par toi que va refleurir notre maison qui se mourait... Cher
frère, pose, je t'en prie, ma main d'aveugle sur ton visage... Que
tu ressembles à notre mère! Ton teint doit être mat et uni comme
le sien... Hélas! que n'ai-je mes pauvres yeux! Je n'aurais laissé
à personne le soin et le bonheur de te retrouver.
En ce moment, la Grande-Duchesse parut au seuil de la galerie,
mais elle chancela d'émotion. Manès, qui la suivait, la reçut dans
ses bras.
L'aube se leva grise et frissonnante. Les cloches de
Saint-Augustin lançaient, à plein branle, leurs volées sonores.
Vers huit heures, les femmes de Josine commencèrent de l'habiller,
tandis que la petite princesse les gourmandait et les hâtait
impatiemment, éclatant en mille saillies joyeuses. Mais Pépy roula
jusque devant elle un large miroir suspendu; et, se levant, Josine
s'y vit toute.
Elle avait un habit de damas, à fleurons d'un blanc éclatant, sur
un fond d'incarnat parfilé d'argent. Une broderie de turquoises
vertes, suivant les ramages du velouté, relevait l'étoffe
magnifique, lustrée, moirée, comme poudrée d'une glaçure d'argent.
--Votre Grâce, exclama la chambrière, ne s'est jamais trouvée plus
en beauté.
Agathe de Putbus entra. Cette jeune fille, amie des princesses,
et arrivée la veille, dans la soirée, était grande, blanche, fort
rousse, des yeux bleu clair, splendidement vêtue.
--Il est près de dix heures, fit-elle. Si tu ne te dépêches pas,
nous ne pourrons habiller Isabelle.
--Voilà!... j'ai fini, j'ai fini... Tiens, ma chérie, prends dans
le drageoir des pastilles de violettes. Encore deux ou trois
épingles... Fais donc attention, Rina!... Méthodiquement! comme
disait miss, lorsqu'elle apprenait à nager dans le lac, avec des
vessies.
--Ta robe paraît bien légère, dit Agathe. N'auras-tu pas froid?
--Bah! laisse donc. On a chauffé l'église, toute la nuit... Et
d'ailleurs, le signor Cupidon ne sera-t-il pas là présent, avec
ses flambeaux, ses réchauds et tous ses attributs calorifiques...
Mais toi, ma chérie, j'y pense: tu n'as pas encore vu Floris... Il
faut bien pourtant te le présenter.
Et Josine, vivement, frappa sur un timbre.
--Bon, reprit-elle, pas un laquais! Chacun de ces nigauds est,
présentement, en train d'ajuster ses bas neufs, afin de ressembler
tout à fait à la jambe d'enseigne du _Rouet d'or_... Allons, je
suis prête, partons.
Le Palais-Rouge était désert, dans la partie qu'elles
traversèrent. Tout à coup, Josine aperçut Floris. Ses yeux creux
brillaient d'un feu sombre; ses regards, qui ne se fixaient en
aucun endroit, avaient je ne sais quoi de hagard; des taches
livides marbraient ses joues, et il changeait de couleur, à chaque
moment.
--Bonjour, Floris, s'écria Josine; elle prit le Grand-Duc par la
main... Ma chère Agathe, je t'en supplie, reçois-le parmi tes
serviteurs... Et toi, beau cousin, fais-lui, comme disent les
chambellans, un accueil conforme à ce qu'elle est, et à notre
tendresse pour elle.
--Recevez de nous, dit le Grand-Duc, la plus cordiale hospitalité
que cette maison puisse offrir... Vous êtes la très bienvenue...
Si je n'avais été quelque peu souffrant, je vous eusse saluée dès
hier. Que votre indulgence m'excuse!
La jeune fille répondit:
--C'est vous bien plutôt, Monseigneur, qu'il me faut prier
d'excuser l'heure tardive de mon arrivée. Elle était si indue, en
effet, que le couvent s'est trouvé fermé, et que je n'ai pu voir
Isabelle.
--Vous venez de Saint-Pétersbourg? demanda Floris.
--Non, Monseigneur, dit-elle: de Putbus, qui est dans l'île de
Rugen.
--Oh! de Rugen! avez-vous dit? Cela ne se peut... De Rugen!
--Qu'est-ce donc qui t'étonne? fit Josine.
--Rien, rien... Daignez m'excuser... Je n'ai pas été maître d'un
tressaillement, en entendant ce nom de Rugen.
Agathe de Putbus dit alors:
--Peut-être Votre Altesse connaît-elle notre île? Isabelle la
connaît bien, et elle l'aime.
--Isabelle connaît Rugen! exclama Floris. Isabelle est allée à
Rugen!... Une pâleur soudaine l'envahit; ses yeux se couvrirent
d'un épais nuage.--Oh! reprit-il tout bas, non, non! pas cette
pensée-là! Cet espoir est trop formidable... Oh! mon Dieu! si
Isabelle était... Allons!... je suis fou! je suis fou! Quelle
vraisemblance y a-t-il que, dans cet immense univers, parmi tant
de millions de femmes...
Et tendant les deux mains vers Agathe:
--Elle est allée à Rugen, dites-vous... A quel moment? Pour quelle
cause?
--Pas pour une autre, Monseigneur, que de passer quelque temps
auprès de moi... C'était une ancienne promesse qu'elle m'avait
faite à Pétersbourg, lorsque nous nous étions connues. Je l'en
pressai à maintes reprises, mais toujours il naissait quelque
obstacle qui s'opposait à notre désir... Enfin, elle vint l'année
dernière.
--L'année dernière... Oh!... Et vers quel temps?
Agathe repartit:
--Il y a juste un an aujourd'hui, oui, un an tout juste,
qu'Isabelle arriva à Putbus. On célébrait, le surlendemain, la
naissance de Notre-Sauveur. Elle alla en traîneau, la nuit, à la
chapelle de Notre-Dame des Bois.
--Oh! attendez un peu! dit Floris... Il poursuivit tout bas: C'est
un rêve; le sommeil m'abuse. Non! je n'y puis croire.
Le coin de la tapisserie se releva, et Tatiana l'aveugle parut.
--Ah! ma sœur! s'écria Floris. Chère âme!... Oh! si tu savais
quelle joie m'inonde!
Il lui baisait les mains, ardemment:
--Ah! je t'embrasse, chère sœur! Prie pour ton frère, et remercie
Dieu! Jamais, jamais il n'y eut pareil miracle!... O chère Agathe,
messagère de bonheur!... Je te dirai tout, Tatiana... Non! je ne
puis encore y croire... Où est ma mère, ma chère mère? Ce n'est
que d'à présent que je lui suis rendu... C'était elle, Tatiana...
O mon Dieu! c'était Isabelle... Je suis sauvé! oui! c'était bien
elle!... Moi qui la haïssais... Eh bien! qu'y a-t-il? que me
veut-on?
--Mon gracieux seigneur, répondit Sander, Madame la
Grande-Duchesse est prête et vous attend.
--Bien, Sander, je me rends à ses ordres... Mais pourquoi,
pensa-t-il soudain, ma mère ne m'a-t-elle rien dit? Je lui ai
tout raconté cependant; elle m'a vu désespéré... Est-ce bien
Isabelle?... O Dieu! si je m'étais trompé!
La foule emplissait, dès longtemps, la salle Gothique. Là se
trouvait tout ce qui était à Prague de quelque considération,
sans compter nombre d'arrivants de Moscou, de Lisbonne et de
Pétersbourg. En hommes, beaucoup d'uniformes, quelques Toisons
au col, force grands cordons; les femmes, parées somptueusement,
pleines de diamants et de bijoux. L'on se divertissait à
considérer l'énorme pilier de la salle, qui, par pompe, était
garni d'une quantité surprenante de vaisselle d'or et de vermeil.
Le salon des Quatre-Saisons était comble à ne pouvoir s'y tourner.
--N'y aurait-il pas, quelque part, une petite collation? souffla
le gros prince Jablonowski à l'oreille d'un garçon rouge.
--Que Votre Excellence daigne me suivre!