Il y eut un assez long silence. Tous les yeux étaient arrêtés sur

le fripier, qui se passait aux doigts de vieux gants, d'un air

important. Il reprit enfin, à demi-voix:

--Quand on a rentu te tels serfices, il est naturel, n'est-ce pas?

qu'on fous en soit reconnaissant... Monseigneur m'a tonc écrit

te fenir... Pon cheune homme! Il est impatient te me présenter

comme son saufeur à sa nople fiancée, la princesse Isapelle. Che

rouchirais te fous rapporter les éloches qu'il fait te moi...

_Che tois la fie à ce pon Chus... Sans ce prafe Chus, che serais

mort!..._ Foilà ce qu'il tira, à son tîner, en s'entretenant

avec la princesse; et la princesse lui répond: _Mon Tieu! que je

foutrais le foir!_

Une huée de rires salua l'impudent mensonge du fripier. On

entendait, au milieu du tapage, le fausset perçant de la naine:

--Oh! le juif menteur! criait-elle... Heureusement, le proverbe

dit bien: «Les mensonges ont les jambes courtes.» Il ne sait pas

que Monseigneur n'a pas encore vu la princesse Isabelle... Non,

poursuivit-elle en regardant M. Chus et tous les assistants avec

une expression de triomphe, le jeune seigneur ne l'a pas vue, et

la princesse n'a pas vu non plus son fiancé. Ils ne connaîtront

leurs visages que devant les saints autels du Seigneur, le jour où

on les mariera.

--Êtes-fous folle? marmotta Chus... Que feut tire ce conte-là?

--Un conte! exclama la naine. Si c'est un conte, entends-tu, juif

païen? alors tu n'iras pas en enfer avec tous les diables de

l'usure!... Il n'y a rien de si certain... La princesse, aussitôt

qu'elle a su que son fiancé arrivait, s'est retirée, par dévotion,

dans le couvent des Filles de Sainte-Monique, et elle y fait

maintenant sa retraite.

Maître Skreta, le cirier, ajouta:

--On voit même d'ici, monsieur, le lieu où elle s'est renfermée,

et qui est bien maussade et bien noir, pour une princesse si jeune.

Sur quoi, menant M. Chus, étonné, au bas bout de la galerie,

dans une profonde fenêtre, le bonhomme lui montra sur la place

le couvent des Filles de Sainte-Monique. Son énorme façade

grillée forme équerre avec le palais; et l'église Saint-Augustin,

présentant ses trois portes de front, relevées de niches et

de colonnes, joint l'un à l'autre, par un pan coupé, les deux

antiques bâtiments et les couronne de son dôme.

--Oui, reprit le marchand cirier, c'est là, monsieur, que s'est

retirée la princesse, le matin même du jour à jamais béni où

Mgr Floris est arrivé... Ah! elle s'est privée par là, on peut

l'affirmer, d'un spectacle tout à fait poignant, d'un spectacle

qu'on ne saurait peindre!... Ils levaient les regards au ciel, ils

tendaient les mains: leur visage était si changé, comme on dit

dans la pièce, qu'on ne les reconnaissait plus à la face, mais au

vêtement... Mme Maria-Pia, dès qu'elle aperçoit son fils, s'écrie:

«Cher fils, je te bénis, je te bénis!» puis elle l'embrasse,

puis elle sanglote, puis, de nouveau, elle étreint son enfant;

enfin, elle remercie Dieu, et elle se met à genoux. Alors, le plus

barbare aurait changé de couleur; plusieurs se sont pâmés, tous

versaient des larmes! Si Prague entière avait pu voir cela, on eût

fait brûler aux saintes images des centaines et des milliers de

cierges!

--Mais, dit M. Chus, che n'y comprends rien. Pourquoi se

marient-ils ainsi?... Se marier sans s'être fus!... Poufez-fous

m'expliquer cela?

--On prétend, repartit le cirier, qui baissa mystiquement la voix,

que la princesse a fait ce vœu jadis à la très sainte Vierge

Marie... Sa bénédiction soit sur nous!

Le marchand fourreur haussa les épaules:

--Bah! vous voulez parler de ce que racontait l'autre jour le

bonhomme Zlam. C'est une âme honnête, Dieu lui pardonne! mais son

esprit n'est pas toujours aussi solide qu'on pourrait le désirer.

Ainsi, il mêle dans son histoire une prétendue sœur aînée de la

princesse Isabelle. Comme si nous ne savions pas tous qu'elle n'a

jamais eu d'autre sœur que la petite princesse Josine, qui est sa

cadette!

A ce moment, un grand laquais qui portait un chapeau à plumet, et,

en travers de la poitrine, une écharpe verte et orange où brillait

un écusson d'argent, ouvrit les deux battants de la porte.

--Holà! Ho!... Silence! cria-t-on.

--Silence! Son Altesse arrive.

Toutes les rumeurs s'éteignirent.

Des valets parurent au seuil, et se rangèrent sur deux lignes.

Derrière eux, venait le grand-duc Floris.

--Voyez donc, murmura l'orfèvre à l'oreille de maître Skreta.

Monseigneur semble en colère, et M. Manès qui le suit, ainsi que

ser Pistolese et les autres, ont l'air de gens grondés.

Cependant, deux ou trois garçons rouges s'empressaient autour du

Grand-Duc, pour lui ôter ses lourdes fourrures. Maître Pospichil

s'avança:

--Monseigneur, commença-t-il, ces parures...

--M'importunent... dit Floris. Soyez bref.

Le joaillier balbutia:

--J'aurais voulu montrer à Votre Altesse...

--Allez trouver mon intendant! s'écria Floris. Faut-il que l'on

vienne m'obséder!... Ah! vous voilà, maître Marcus... Avez-vous

achevé, seulement?

--A peu près, Monseigneur, répondit l'orfèvre. Mes ouvriers sont

sur les dents...

--Bien. Au reste, il n'y aura pas d'exposition d'habits ni de

bijoux. C'est la coutume, je le sais, mais une vile et sotte

coutume... Monsieur Salomon Chus, je crois?

--Le très humple serfiteur te Fotre Altesse!

--Messieurs, reprit Floris, je vous le répète, adressez-vous à

messer Pistolese... Ah! que l'on voie si ma mère est chez elle...

Demeurez ici, monsieur Chus. M. Manès m'a prévenu que vous aviez à

me parler.

--Mes maîtres, fit tout haut Pistolese, veuillez passer à côté,

avec moi.

La galerie demeura déserte. Les laquais avaient disparu. Floris se

promenait à grands tours rapides: il mordait sa lèvre, il parlait

tout bas, il se passait la main sur le front. Chaque fois que son

pas machinal le ramenait auprès des fenêtres qui terminaient le

long portique, il s'y tenait immobile un instant. Le vitrage doré

en donnait, de plain-pied, sur une terrasse en arcades, pavée de

marquetage vert, gris et noir, et fermée de colonnes de marbre. Au

dehors, un ciel froid d'hiver éclairait un spacieux jardin, tout

blanchi d'une neige épaisse.

Soudain, Floris s'arrêta devant M. Manès:

--Vous m'avez imposé, dit-il, un rôle que je ne puis jouer. Je ne

sais pas sourire, saluer, bavarder, visiter les gens... Je voulais

des noces obscures, mais vous avez prié la moitié de Prague et

fait plus de préparatifs que pour un roi.

--Votre rang l'exigeait, Monseigneur.

--Qu'il soit maudit alors! Je le renie. Ces biens, ces titres sont

de la boue... La vraie noblesse de la vie, c'est de n'obéir qu'à

soi-même!

--Monseigneur... dit Manès.

Floris l'interrompit:

--Ne m'appelez pas votre seigneur. Je ne suis le seigneur de

personne... Avec mon père pour tyran, je ne suis pas même mon

maître!... Le Grand-Duc m'a brisé le cœur, et comme un bon fils,

je dois protester que je lui en suis obligé... C'est bien, j'ai

fini, je me tais... Vous venez de Paris, monsieur Chus?

Puis, sans attendre la réponse:

--Je voudrais que ce fût mon père qui, lui-même, m'eût proposé

ce mariage. Je l'aurais traité de façon qu'il eût été bien

surpris!... Allons! je crois que je deviens fou... Bah! qu'est-ce

que le malheur d'un fils (quant à la dot, grand bien en vienne à

Son Altesse!), qu'est-ce que le malheur d'un fils, sinon quelques

plaintes et quelques grimaces?... Le nom d'enfant soumis est un

beau nom... Malédiction!... Vous disiez, monsieur Chus?

Le fripier balbutia:

--Fotre Altesse est trop ponne!

--Je vous ai de la reconnaissance, reprit Floris; oui! je vous

dois de la reconnaissance!... Et cependant, fit-il amèrement,

quelles joies m'a-t-il données jusqu'ici, cet état que l'on croit

si superbe?... On m'envie; je suis le Grand-Duc. Mais mon propre

cœur me dévore... Est-ce ce nom seul qui m'enchante?... Alors, il

y a des oiseaux de ce nom... J'ai des valets,--et il marchait dans

la salle d'un pas agité,--mais puis-je leur commander de sentir,

de souffrir, de vivre à ma place?

M. Manès, d'un air railleur, pinça les lèvres:

--Oui, oui, il est bien certain, dit-il, que la nature n'a qu'un

moule, et que nous sortons tous à travers la poche des eaux.

Mais pourtant, Monseigneur, vous donnez du sucre à votre cheval,

lorsque vous êtes content de lui. M. Chus s'est mis en frais de

poste pour écrire à Mme la Grande-Duchesse. Quelque irrévérence

qu'il y ait à peser votre dignité dans la balance des poids

vulgaires, et à évaluer en argent un grand-duc, je crois que

c'est dans ce seul but que M. Chus a fait le voyage. Ainsi donc,

veuillez l'écouter.

--Ne pourriez-vous, demanda Floris, terminer tout seul cette

affaire? Est-il nécessaire que je sois là?

--Indispensable, Monseigneur. Il y a eu déjà, en effet, des

espèces de négociations entamées entre M. Chus et le baron Mamula,

qui veut bien gérer les affaires de Madame la Grande-Duchesse. Le

baron offre à M. Chus cent mille florins pour ses peines, et M.

Chus demande cinq cent mille francs. On en est là, buté de part et

d'autre. Il faut lever cette difficulté.

--Un demi-million! dit Floris. M. Chus m'estime un

demi-million!... Par mon âme, vous prisez ma vie plus haut que je

ne fais moi-même, car je la donnerais pour un fétu de paille!

--Allons, allons, allons, allons! murmura M. Chus douloureusement.

Che croyais que nous étions t'accord, que c'était arranché, fini,

afec cette plaisanterie!... Cent mille florins! Térision!...

Toucher à la tot te ma fille, lui retirer le pain te la pouche,

l'enfoyer aux Enfants troufés! cela se peut-il, Monseigneur? C'est

une question que che soumets à fotre propre conscience!... Non,

non, non! ne faites pas cela! Contamnez-moi plutôt à ramer aux

galères, à mancher tu pain noir tous les chours! Frappez le paufre

Chus, le miséraple Chus, l'infortuné Chus, le fieux Chus. Mais non

pas l'innocente Esther!

--Que Monseigneur décide! dit Manès.

--Ne técitez pas! exclama Chus, ne técitez pas t'un seul mot

une affaire tellement importante!... Réfléchissez, au nom tu

ciel!... M. Manès ne m'a chamais aimé... Che le safais, che

le safais! fit-il, d'un air de douloureux triomphe... On tit:

Retranchez sur le chuif! Rognez la portion tu chuif afite!...

C'est un conseil agréaple à tonner, mais ce conseil est-il tigne

tu crand-tuc Floris?... Ch'ai, foyez-fous, une nature confiante.

Che n'ai pas foulu faire mes contitions! Che me suis fié à la

chénérosité te Matame la Crante-Tuchesse... Monseigneur sait

pien, poursuivit-il, en essuyant ses tempes baignées de sueur,

que s'il était en mon poufoir te rentre, tès temain, à leur mère

tous les enfants pertus te l'unifers, sans temanter un sou pour

ma peine, che serais heureux te le faire!... Oui, ch'en serais

fier et heureux!... Par malheur, cela ne se peut pas! Che n'ai

pas le troit te mettre ma fille à l'hospice tes Enfants troufés!

Che suis homme, mais che suis aussi père!... Après les peines que

ch'ai eues! ajouta-t-il d'un accent larmoyant, tant te tanchers

que ch'ai courus, la mort que ch'ai connue te si près!... Et ce

foyache à Pierre-Moine... Et mes lettres... Et ma fenue ici!...

M. Manès se prit à rire. Il répliqua:

--La générosité, Monseigneur, est, à coup sûr, une noble vertu...

Mais pourquoi récompenser un homme si au delà de ses mérites?

--Vais-je assister, s'écria Floris, au marchandage de moi-même!

Dois-je me voir pesé dans la balance, contre un misérable tas de

métal?... Qu'est-ce qu'un demi-million, morbleu? Ce qu'un marchand

gagne à faire faux poids, durant quelques années, ce qu'un

coulissier rafle en un clin d'œil, dans un coup de Bourse. Un

grand-duc sera-t-il taxé si bas?... Monsieur Chus, vous aurez tout

ce que vous demandez.

L'heureux juif se précipita sur la main du Grand-Duc. Il riait,

pleurait, balbutiait, attestait le Dieu d'Abraham.

--C'est bien, c'est bien! finissez! reprit Floris. Rien ne me

déplaît tant que ces bassesses, ces prosternements de laquais...

Je souhaite que cet argent vous rende plus heureux, monsieur Chus,

que je ne l'ai été moi-même dans ma nouvelle fortune.

--Mon pienfaiteur!... bégaya l'ex-fripier. Partonnez à ma

reconnaissance... Son Altesse saura... Monseigneur connaît

Fienne... C'est là que che fais m'étaplir. Che ferai là un peu

te panque... Oh! che n'aurai pour commencer qu'une pien humple

maison, Monseigneur!

--Bah! dit Manès, elle prospérera entre vos mains, honnête Chus.

Des flambeaux brillèrent sur la terrasse; une voix appela:

Floris! Floris! et Chus stupéfait vit entrer et gambader, autour

du Grand-Duc, un masque fort extraordinaire. Tout enveloppé de

fourrures, on ne devinait rien de ses habits; ses cheveux châtain

brun, coupés courts et naturellement bouclés, s'échappaient

d'un bizarre chapeau de perles, de feuilles, de violettes et de

coquilles d'or émaillé;--et sous son faux visage de velours, le

masque riait aux éclats:

--Mon cher Floris... mon cher petit Floris!... Je suis si contente

ce soir!... Je vais m'amuser, m'amuser... Bonsoir, monsieur

Vassili, me reconnaissez-vous?

--Un tout petit peu, je suppose, répondit le savant, se prêtant au

jeu.

--Eh bien, alors, qu'est-ce que je suis?

--Juste, dit-il, ce qu'est la fraise verte, la rose en bouton et

la pomme acide. Votre vue agace les dents. Vous n'êtes ni assez

âgée pour qu'on vous appelle une jeune fille, ni assez jeune

pour une fillette. Et, de plus, vous êtes, je crois, la petite

princesse Josine, sœur de la princesse Isabelle, et qui se rend,

en ce moment, au bal d'enfants de la comtesse Kaunitz.

--Mon incognito est trahi! s'écria le masque, plaisamment. Je

suis fâchée, fâchée, encore plus fâchée que Mumbo, quand le clown

lui cache la bouteille... Ha, ha, ha! L'as-tu vu, Floris? C'est

l'éléphant du cirque... Clac, clac! rr, rrr, rrrr, rrrrr. Ho,

Mumbo! rr, rrr!

Elle sautait, poussait des cris aigus, puis, jetant son touret

de nez, Josine montra aux yeux surpris de Chus le plus admirable

visage: des traits étincelants d'esprit, une bouche incarnate, et

sous des paupières doucement bombées, des yeux profonds, couleur

de violette. Toute sa svelte personne avait on ne sait quelle

grâce, hardie, charmante, provocante.

Enfin, elle s'arrêta devant Chus, et l'interpellant:

--Signor, je croirais pour moins d'un florin que je ne suis pas le

géant tartare Afritaboumras au nez de bronze; mais je ne parierais

pas seulement deux millions de lacs de roupies que tu n'es pas le

juif qui a écrit à ma tante Maria-Pia.

--Et que reprochez-fous aux paufres chuifs? demanda Chus.

Josine frappa dans ses mains:

--Comment, comment, comment! Vous ne me tromperez pas, monsieur.

Les Meininger ont joué l'autre soir le _Marchand de Venise_, et je

sais ce qu'était Shylock... Dis-moi, signor, est-il exact que vous

grandissez si rapidement, qu'à l'âge de vingt-cinq minutes, vous

savez déjà faire une addition et prêter à usure à votre nourrice?

--Espiègle! murmura Chus, espiègle papillon!

--Bah! s'il m'en souvient bien, reprit-elle, je n'ai plus été

papillon, depuis le temps où florissait le suave Monsieur

Pythagore!

Un garçon rouge se présenta, et avertit la petite princesse que

miss Ira Joyce, sa gouvernante, était prête à monter en carrosse.

--Hou, hou, hou, hou! s'exclama Josine, la méchante infante

d'Espagne qui faisait attendre sa dame d'honneur, et que le loup

mangea pour ça!... Au moins, cousin Floris, donne-moi ton avis sur

le costume que j'ai choisi.

Et laissant glisser sa fourrure, qu'un des laquais porteurs de

torches ramassa, l'enfant parut dans son habit de masque. Elle

était accoutrée en atours de pèlerine de Saint-Jacques. Une gourde

d'argent lui pendait de la ceinture; son corps de jupe, d'un

damas rose, était brodé, plus plein que vide, de flambeaux et de

papillons de soie et d'or, signifiant la fuite de la vie; et elle

avait, sur les épaules, une cape à reflets changeants, roses et

verts, cousue par places de coquilles d'argent.

--O Dieu d'amour! s'écria-t-elle, croirais-tu qu'elle m'a défendu

de me mettre un petit peu de fard... rien qu'une touche, là, sur

la pommette!

Elle fit une pirouette, gagna la terrasse en deux bonds légers;

et se fredonnant un _czardas_, Josine commença fantasquement de

tourner, dans ses larges paniers. Son ombre aussi dansait au loin,

sur le jardin tout éclairé de lune. On apercevait des portiques,

des vases, des bassins, des pagodes, des statues de myrtes taillés

représentant des Satyres et des Indiens coiffés de plumes, des

rochers en glaçons simulés, avec des bouillons d'eau gelés, qui

sortaient de pots de fleurs de bronze. Les vagues craquements du

givre troublaient seuls le silence glacé. Rien ne bougeait. Au

bas de la Malà Strana, la coupole de Saint-Nicolas projetait une

ombre démesurée. Par delà, derrière les ponts, la ville de neige

resplendissait, offrant ses innombrables toits, ses flèches, ses

tourelles, ses dômes, sous l'argent des nuées immobiles.

--Comme il fait clair! murmura Josine, et elle s'avança jusqu'au

bord de la terrasse. Le ciel est étrange et charmant... Vois donc,

Floris, on jurerait que tous ces palais sont enchantés.

Adossé contre une colonne, il avait tiré ses tablettes, et

écrivait debout, dans sa main. Puis, les présentant à M. Chus:

--Revenez demain, dit le Grand-Duc; ma mère désire vous voir.

Ceci, pour ser Pistolese... Vous regardez la signature,

ajouta-t-il, elle est bonne. J'ai gardé mon nom de Floris. Après

l'avoir porté tant d'hivers, je ne me serais pas reconnu sous

un autre. Je le conserve aussi, en mémoire de celui qui m'a

recueilli, lorsque mon père me rejetait... Tu pars, Josine?

Elle se tenait devant lui, et haussait le front pour qu'il le

baisât:

--Oh! beau cousin, mon cher, cher Floris, fais-moi cadeau de cette

bague!

--Avec plaisir, petite sœur.

--Non, tiens! dit-elle, je te la rends... Je suis trop grande

maintenant, pour demander les choses de la sorte... Monsieur

Manès, mettez-moi en carrosse. Voulez-vous bien?... Bonsoir,

bonsoir!

Le Grand-Duc, resté seul, traversa une enfilade de salons, jusqu'à

une salle très vaste, lambrissée et meublée à l'antique. Là,

ayant poussé une grille qui découvrit, derrière ses barreaux, un

escalier entre deux murailles, Floris descendit lentement cette

roide échelle de pierre, d'une cinquantaine de degrés, au bas de

laquelle on pénétrait dans l'église Saint-Augustin. Des cires

fumeuses l'éclairaient, plantées sur des fiches de fer.

Il ouvrit la porte de l'église, qui cria sur ses gonds rouillés,

et se trouva au fond d'une des nefs, à la hauteur du sanctuaire.

Il voyait, vis-à-vis de lui, une autre porte, laquelle rendait,

par de longs couloirs, chez les Filles de Sainte-Monique, car

le palais et le couvent ont, tous deux, le même privilège, et

communiquent au lieu sacré. C'était par cette porte que sa fiancée

devait venir à lui, le jour des noces.

Floris, à pas lents et muets, s'avança vers la nef principale. Un

flambeau brûlait au milieu du chœur, et l'église, étant pleine

d'ombre, paraissait, sous ses voûtes ténébreuses, comme une

sorte de caverne tout étincelante d'or. On avait commencé de la

décorer pour le mariage du Grand-Duc. Des lambrequins de toile

d'or pendaient; quelques piliers étaient déjà revêtus de damas ou

de tapisserie. Les six lampes rouges du vœu voué par Maria-Pia,

à la naissance de sa fille Tatiana, vacillaient au-dessus de la

grille qui entourait le baptistère. Çà et là, on entrevoyait,

dans les profondeurs des chapelles, sur quelque autel, où ils

alternaient avec des chandeliers d'argent, d'antiques bouquets de

paillon noirci, un bras recouvert de lames d'or et qui était un

reliquaire, des mains de cire pendues au mur.

Floris aperçut la Grande-Duchesse agenouillée, près des marches du

chœur. Elle tourna la tête à son approche:

--Est-ce toi, mon cher enfant? dit-elle.

Il répondit:

--Je vous cherchais, ma mère. Mais venez, remontez au palais...

Ces longues prières vous brisent. Cet air glacé peut vous être

funeste.

Maria-Pia se leva. Toute droite dans sa robe violette, fourrée

d'agneau blanc, elle tenait ses mains croisées, selon la

coutume portugaise, sur une pomme de vermeil renfermant des

cendres tièdes, et ses yeux noirs et comme polis par les larmes

s'attachaient sur Floris, passionnément.

--Que tu es beau! exclama cette mère, qui saisit la main de

son fils et la baisa avec emportement... Mon Floris... mon

cher retrouvé!... Hélas! je t'aime sans mesure, et j'ai peur,

quelquefois, que le Dieu jaloux ne m'en punisse!... Mais la très

sainte Vierge est mère, et elle daignera m'excuser auprès de son

glorieux fils!

Des sons mystérieux, des musiques d'orgue flottèrent. Puis, un

chant lointain s'éleva, un chant suave qui montait dans la nuit,

tel qu'un filet d'encens fumant sur une terrasse solitaire. Ce

chant perçait les murs épais; des voix de femmes, en chœur, le

reprirent: et l'hymne arrivait, pacifique et plein de terreur

cependant, comme doit être l'Hosanna des anges, derrière les

portes de diamant du paradis.

--Les saintes filles du couvent chantent l'office du soir, dit

Maria-Pia, en se signant. Ta fiancée est avec elles et prie pour

toi... Je te bénis, mon cher enfant. Puisse le Seigneur verser

sur toi toutes ses grâces! Tu m'as donné, avant ma mort, la

joie ineffable de t'unir à celle que j'ai élevée, l'âme la plus

angélique, la créature la plus rare que la nature ait jamais

formée.

Il soupira:

--Hélas! hélas! hélas!

--Qu'as-tu? Pourquoi détournes-tu les yeux?

--Ah! reprit-il, j'aurais dû pleurer toute mon âme, avant de

conclure un pareil marché!

Alors, joignant les mains vers lui, la Grande-Duchesse s'écria:

--Oublie ton déplaisir, cher enfant. Pardonne à ce vœu qu'elle

fit de consacrer entièrement à Dieu les derniers jours d'avant

ses noces. Je te conjure de n'y voir que le transport d'un zèle

indiscret. C'est le premier, l'unique chagrin qu'elle te causera

jamais!

--Ah! mère, répondit Floris, avec une sorte de fureur sombre, elle

vous a menti, elle s'est accusée pour tromper la fureur de mon

père... Son vœu est feint et simulé: elle s'est dévouée pour moi.

--Dévouée!... Comment? Que veux-tu dire?

Il poursuivit:

--Non, non, je ne puis plus me taire! Mon secret me monte

jusqu'aux lèvres... Elle n'a rien juré, rien, ma mère... C'est moi

qui ai fait ce serment de ne la voir qu'au pied de l'autel!

--Toi, Floris! et pourquoi, grand Dieu?

--C'était assez que mon cœur fût brisé; c'était assez que mes

oreilles dussent entendre ses louanges. Je n'ai pas voulu que

mes yeux fussent tourmentés chaque jour par l'aspect d'un visage

odieux!

--Oh! quel est ce nouveau malheur! N'aimes-tu pas ta fiancée?

--Moi, l'aimer! s'écria le Grand-Duc. L'aimer!... Et comment le

pourrais-je, lorsque mon âme est due à une autre?

Il s'affaissa sur les marches du chœur. Maria-Pia, en face de lui,

se taisait, glacée d'épouvante.

--Cela n'est pas, reprit-elle enfin... Tu en aimes une autre,

dis-tu... Ton âme est donnée à une autre... Ah! cher fils, cher

fils, ne m'alarme pas, car je suis vieille et malade, et j'ai été

sans cesse accablée de maux. Ton frère a renoncé aux affections

humaines, quand il s'est consacré au Seigneur; ta sœur Tatiana est

aveugle. En toi seul, j'espérais un peu de joie, mon Floris...

Ton âme donnée à une autre... Cela n'est pas. Tu as mal dit...

Réponds-moi, j'ai mal entendu... Oh! dis que j'ai mal entendu.

Il demeurait muet, la tête basse.

--O fils, ô fils! Hélas! hélas!

Tous deux pleuraient: leurs sanglots, par moments, éveillaient

l'écho de la froide église. L'orgue et les chœurs avaient cessé.

La Grande-Duchesse dit, à voix basse:

--Hélas! pourquoi n'as-tu point parlé?... Moi qui vivais heureuse,

qui riais, qui m'efforçais de te faire sourire!... Mauvaise mère

que je suis! fit-elle en se frappant la poitrine. Je n'ai rien vu,

rien deviné de ton chagrin...

--Mon malheur, dit-il, est irréparable. Je me suis moi-même vendu.

J'ai donné ma parole à mon père.

Elle s'agenouilla et le prit dans ses bras:

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 6 / 33 段