--Le Grand-Duc, répondit Vassili, habite Sabioneira, sur la côte

de Dalmatie. Il est, vous ne l'ignorez pas, le frère de l'empereur

Nicolas; et de plus, vous avez un frère et une sœur. Vous saurez,

en un meilleur temps, tout ce qui concerne votre naissance... Il

y a deux heures, j'ai reçu des dépêches de votre père. J'étais

allé à Rochefort pour les chercher. Il consent volontiers à vous

reconnaître; il écrira lui-même au Tsar, et un rescrit impérial

vous rétablira incontinent dans votre titre et dans vos droits...

Mais ce n'est là qu'une partie de ses desseins. Le Grand-Duc

a pensé plus loin, afin d'assurer votre bonheur, qu'il entend

combler d'un seul coup. Il vous dote d'un apanage, en vue de votre

prochain mariage. Votre père a fait choix pour vous, Monseigneur,

d'une fiancée presque royale.

--Pour moi! exclama le jeune homme.

Vassili Manès continua:

--Le Grand-Duc vous a fiancé à la jeune princesse Isabelle de

Bourbon et Bragance, sa pupille et votre cousine. Il me charge de

vous l'apprendre aujourd'hui même. Des deux nouvelles dont je suis

le messager, Monseigneur, c'est la deuxième, assurément, qui est

pour vous la plus heureuse.

--Me marier! s'écria Floris. Ah! je vous en conjure, monsieur,

que l'on me permette, dans cette affaire, de ne consulter que mon

propre cœur!

--Votre mère l'a élevée, dit le savant. Elle est aussi bonne que

belle.

--Je ne veux pas me marier!

--Le Grand-Duc, poursuivit Vassili, est le tuteur de la princesse.

Il y a longtemps que cette union est destinée entre les deux

maisons. Par malheur, votre frère est entré dans les ordres.

La princesse a des biens immenses: les profusions du Grand-Duc

ont attaqué les fondements de ce que, dans les particuliers, on

appelle leur fortune. Votre père veut ce mariage; il n'y souffrira

aucune objection.

--Je ne l'aime pas! dit Floris.

--Vous l'aimerez, quand vous l'aurez vue...

--Non, non! je ne puis pas l'aimer et je ne le veux point.

--Elle a été, dit le savant, la joie et la consolation de votre

mère, depuis plus de quatorze années.

--Faut-il pour cela, répliqua Floris, qu'elle devienne mon

tourment?

Il parlait avec feu, tournant vers Manès des yeux irrités.

Celui-ci reprit posément, après un silence:

--Considérez, je vous prie, Monseigneur, que je ne suis rien, en

tout ceci, que l'instrument de votre père... Or, mes dépêches

sont formelles. Si vous épousez la princesse, le Grand-Duc vous

reconnaît pour fils, de bonne réciprocité. Mais, par contre, si

vous refusez de le satisfaire là-dessus, votre père se considère

comme dégagé de sa promesse... Pesez bien cette alternative!

--Donc, repartit Floris amèrement, il faut que je dise à mon père:

Mon obéissance vous répond que je suis vraiment votre fils...

J'épouserai qui vous voudrez: la chambrière, la buandière, ou

bien la fille de l'intendant; moyennant quoi, accordez-moi,

daignez m'accorder, je vous supplie, la faveur de votre

paternité!... Non, monsieur! Non, non! je ne puis croire que mon

père veuille agir ainsi!

--Je ne fais, dit Vassili, qu'exécuter ses ordres.

--Soit! dit Floris avec violence, je refuse!... Mieux vaut mourir,

mieux vaut rester misérable, que d'avoir à implorer humblement

ce qui vous est dû... Morbleu! continua-t-il, d'un ton véhément,

que m'importe de déplaire à un homme qui me traite avec tant de

rigueur, que je n'ai jamais vu, qui ne me connaît pas, et qui,

sans doute, puisque vous vous taisez là-dessus, m'a tenu éloigné

de lui, par quelque motif lâche ou criminel!

--Il vous fait grand-duc, dit Vassili.

--Que me donne-t-il, s'écria Floris, si ce n'est ce qui

m'appartient? Il est mon père et grand-duc de Russie. Donc, sa

puissance, ses biens, ses titres, tout cela me revient de droit.

Loin que je sois son obligé, c'est moi qui pourrais, au contraire,

lui demander compte de mon rang, dont il m'a privé si longtemps.

--Un grand-duc ne rend pas de comptes! répliqua Manès.

--Si! lorsqu'il a trahi son sang, sa propre famille, son pays!...

Par le ciel! poursuivit le jeune homme, dans une explosion de

fureur, je saurai bien contraindre mon père...

--En Russie, dit froidement Manès, il n'y a de lois et de

tribunaux que lorsque le Tsar le veut bien. Le grand-duc Fédor est

son oncle.

--Je suis son cousin, dit Floris.

--Vous êtes, riposta Manès, un insurgé, monsieur, un combattant

de la Commune. Vous étiez, il n'y a pas quatre heures, sur la

_Charente_, un des pontons de Pierre-Moine. Il suffit que je me

retire, pour qu'on vous y ramène aussitôt. Vous passerez en

jugement sous votre nom de Floris, sans plus; et s'il vous prend

envie d'affirmer que vous êtes le cousin du Tsar, les gendarmes

vous croiront fou, et l'on vous mettra aux fers, dans la cale.

Voilà ce que vous êtes, monsieur.

Un grand silence succéda à ces paroles.--Ce salpêtre, songeait

Manès, cette fureur, c'est ce que l'on nomme chez les princes la

générosité du sang. Celui-ci est déjà ingrat. Les atomes roulent

en lui du même cours que chez ses ancêtres hautains, et lui

forment ce qu'on appelle les sentiments, le caractère... A peine

a-t-il un peu de foudre entre les doigts, qu'il voudrait en brûler

le monde! Il haussa les épaules, et venant vers Floris, qui tenait

les yeux fixés en terre, Manès se prit à dire doucement:

--Allons, allons, vous avez été vif, un peu trop vif peut-être,

Monseigneur.

Sans répondre, Floris s'assit après quelques tours dans la

chambre, et les coudes sur la table, la tête fort basse entre les

deux mains, il poussait de longs soupirs.

--Je verrai mon père, dit-il enfin, je me jetterai à ses pieds,

je le conjurerai, par tout ce qu'il aime, de ne pas faire mon

malheur. Je le supplierai, je m'humilierai, quoi qu'il m'en coûte,

et mon père m'exaucera.

--Un autre que moi, répondit Manès, vous contenterait en paroles,

et vous décevrait, Monseigneur. Moi, je dirai la vérité. Vous

ne connaissez pas le Grand-Duc. Il traite avec un empire absolu

les personnes de sa dépendance; votre père est accoutumé à ne se

gêner sur rien... Apprenez, puisqu'il faut vous le dire, que le

grand-duc Fédor n'aime que lui, compte les autres, quels qu'ils

soient, uniquement par rapport à lui, et que ni tendresse ni

pitié n'ont de pouvoir sur ses résolutions... Je vous le répète,

Monseigneur. Je viens de recevoir tantôt, les ordres les plus

exprès. Avant que de vous avouer pour fils, et comme s'il avait

prévu cette résistance qui me surprend, le Grand-Duc exige de moi

que je reçoive votre parole d'épouser la princesse Isabelle... Il

n'est pas d'autre alternative. Ou consentez à ce qu'il demande,

et soyez le grand-duc Floris: ou bien, demeurez pauvre, méconnu,

misérable et abandonné. _Aut Cæsar aut nihil_, Monseigneur...

C'est à vous de qui les mains touchent à ces deux états si

différents, d'en choisir un, et à l'instant.

--Que faire donc? reprit Floris, comme se parlant à lui-même.

--Il n'y a qu'une chose à faire: obéissez à votre père!

--Obéir! s'écria le jeune homme. Quand j'étais pauvre et méprisé,

je n'ai jamais obéi à personne. Commencerai-je d'obéir, alors

qu'on me dit riche et puissant?

--Il le faut cependant, Monseigneur.

--Non! non! jamais!... je ne saurais!

--Vous briserez le cœur de votre mère, dit Manès.

Trois heures sonnèrent à quelque horloge, au milieu du désert

silencieux de la nuit. La lune se couchait à l'ouest; les étoiles

perdaient leurs feux. Une somnolence saisit Floris. Il se

tourmentait comme dans un songe, quand, voulant parler, la voix ne

suit pas; voulant fuir, on sent ses membres engourdis. Un nuage, à

ce qu'il lui semblait, couvrait son âme.

--Bien, bien, Monseigneur, dit Manès, prenez votre temps,

réfléchissez!

Alors, Floris se promena sept à huit tours dans la cellule. Il

sentait bien où penchait son cœur et ce qu'il allait décider, et

sa tristesse s'en augmentait. La petite lampe brûlait bleu. La

mer plombée était déserte. Pas une voile, pas un oiseau. Quelques

rides y frissonnaient, dans le silence universel.--Et pourtant,

dit-il, en frappant du pied, je ne puis me dépouiller moi-même!

Qui voudrait renoncer à être ce qu'il est, ce que la nature l'a

fait?... Je me vengerai de mon père... Il se remit contre la

vitre, et il contemplait le ciel en silence.--O misérable cœur

humain! soupira Floris. Nul ne songe aux étoiles éternelles, et le

regard d'une femme éblouit... Un découragement infini l'accabla:

il se sentait comme rouler au milieu de gouffres de ténèbres. Ses

idées lasses se mêlaient; par moments, il ne savait plus où il

était. Il se croyait rue de Buci, dans la morose chambre d'hôtel

qu'il habitait, depuis la mort de Van Oost. Subitement, il se

ressouvint d'une estampe d'après Watteau, pendue au mur, dans un

vieux cadre dédoré. Il revoyait l'étang lointain, la fontaine de

féerie sous les grands arbres, les couples d'amants entrelacés. Il

répétait, d'une façon stupéfiée et machinale, le titre inscrit au

bas de la marge:

«_Les plaisirs de l'île enchantée._»

Ces mots lui revenaient sans cesse à l'esprit.

--Eh bien, Monseigneur? dit Manès.

Et comprenant aussitôt, à l'abattement du jeune homme, que c'était

le moment favorable, il redoubla en demandant:

--Monseigneur, que résolvez-vous?

Floris releva un peu la tête; et Manès lui lisant aux yeux, y vit

sa réponse:

--Vous consentez! s'écria-t-il.

--Ah! monsieur, monsieur, murmura Floris, qu'avez-vous fait! qu'a

fait mon père!

--Monseigneur, dit Vassili, en se jetant à lui, je vais combler de

joie Mme Maria-Pia, par cette nouvelle.

--Oui! j'ai promis, reprit le jeune homme... On m'a forcé,

contraint, asservi. Mais que mon père le sache aussi! Elle ne me

sera jamais de rien!

Des pleurs brûlants et rares lui jaillirent: et défait, blême à

s'évanouir, il se laissa tomber sur un escabeau. On voyait dans

ses sourcils froncés, dans ses yeux mornes et irrités, dans tout

son visage farouche, comme une rage de douleur prête à s'exhaler.

--Ma mission auprès de vous est terminée, reprit le savant. Il ne

me reste qu'à vous communiquer les instructions de votre père.

Voici la lettre où Son Altesse règle ce que vous devez faire, à

présent. Veuillez l'entendre, Monseigneur.

--Soit! vite! vite! dit Floris.

Vassili déploya la dépêche:

--_Je le recevrai dans quelque temps_, lut-il. C'est de vous qu'il

s'agit, Monseigneur. _Qu'il parte tout de suite pour Prague, où est

Madame la Grande-Duchesse. Qu'il s'attache à bien faire sa cour et à

plaire à sa fiancée. Je compte avoir sur ce point-là des nouvelles

satisfaisantes._

--Eh! dit Floris se dressant debout et lâchant enfin sa fureur,

quand le diable viendrait me dire de lui plaire, morbleu! je ne

veux pas lui plaire!... Que mon père n'est-il ici!

--Monseigneur...

Floris poursuivit:

--Parce que mon père est le Grand-Duc... Il dispose aujourd'hui de

moi, ainsi que d'une bête privée, et me donne à qui lui convient!

Mais, par Dieu! je le jure, monsieur, je la renverrai chez elle,

aussitôt que le prêtre nous aura unis!

--Vous faites injure à votre père, dit Manès.

--Soupirer, envoyer des fleurs, rouler les prunelles, c'est là,

sans doute, ce qu'il appelle des nouvelles satisfaisantes... Vous

parlez d'injure, je crois. L'injure n'est-elle pas pour moi, que

l'on marie la corde au cou?... Mais, si le monde est assez vaste,

je saurai mettre entre elle et moi de la distance... Le temps de

la cérémonie! Puis, bonsoir... Elle ira au nord, et moi au midi!

Alors Manès reprit doucement:

--Daignez m'entendre, Monseigneur.

--Parlez, monsieur, parlez, parlez, parlez!

--Votre fiancée, dit Manès, la princesse Isabelle de Bragance...

--Je ne lui plairai point, interrompit Floris. Pardieu! je vous

dis... Il n'aura pas de nouvelles satisfaisantes.

--Permettez-moi de parler, Monseigneur. Votre fiancée, quand vous

l'aurez vue...

--La voir! s'écria Floris... Je ne veux pas la voir. Pourquoi la

verrais-je? Non, non, non... Il a dit qu'il fallait lui plaire, il

me prescrit de lui faire la cour; mais je ne la verrai seulement

pas: et que ses flatteurs l'écrivent à mon père!... Non, pardieu!

je ne la verrai pas!... Et pour faire ma cour, comme il dit, je

louerai un buste de cire, un de ces mannequins tournants qui

ont la bouche toujours en cœur... Le temps de la cérémonie, pas

davantage! Ni avant, ni après, pas un seul instant!

--Bien, bien, dit le savant d'un ton froid, on peut passer

beaucoup de choses à un homme qui est en colère.

--Moi, en colère! dit Floris. Par le diable! je suis calme... Et

je serais plus calme encore dix mille fois, que je tiendrais le

même langage.

--Fi! Monseigneur, vous ne pouvez parler sérieusement.

--Je ne la verrai pas! dit Floris, et croyez, monsieur, s'il vous

plaît, que je parle sérieusement... Je ne la verrai pas, si ce

n'est à l'autel, aux pieds du prêtre... non! pas avant!... Que mon

père enrage de cela, qu'il me maudisse, qu'il me haïsse, je ne

la verrai pas, je vous dis!... Ni son portrait, ni rien d'elle;

je ne veux pas!... Et mon père l'endurera! Je fais bien assez sa

volonté, pour qu'il fasse un peu la mienne aussi!

--Monseigneur, dit Vassili, ne vous obstinez point... Allons,

allons! Ce n'est qu'une folie... Vous serez, j'en suis sûr,

raisonnable.

--Non, non, non, non! cria Floris, quand même, jour et nuit, vous

vous pendriez, comme une sangsue, à mon oreille, quand la vie

de mon père dépendrait de ma résolution, quand mon frère et ma

sœur--ai-je une sœur aussi?--se jetteraient à mes pieds, quand ma

mère me supplierait, entendez-vous? tout cela ne m'ébranlerait

pas!... Mon dessein est irrévocable. Je ne verrai ma fiancée que

le jour de notre mariage, à l'autel nuptial, pas avant!

--C'est impossible, dit Vassili. Le Grand-Duc ne le souffrira pas.

--Cela sera, repartit Floris, et le Grand-Duc le souffrira.

--Vous réfléchirez, Monseigneur.

Mais le jeune homme s'écria dans une sorte de transport:

--Ah! mon père exige ma parole!... Eh bien! je vous la donne

ici... Oui, dit-il, en étendant la main vers la croix de pierre

sculptée au mur, je jure de ne voir le visage de celle à qui

l'on me marie, qu'à l'autel, au moment d'échanger nos bagues...

Donnez-lui-en avis, monsieur, ainsi qu'à mon père et à ma mère.

Imaginez un vœu, un caprice, tel expédient que vous voudrez...

Au pied de l'autel, pas avant!... Ni son portrait... Rien, rien,

rien d'elle!... Vendu, vendu! Et il grinçait des dents... Ah! ah!

ah!... râla Floris... J'étouffe.

Ses yeux tournaient dans leur orbite, et sa tête se renversait

en arrière. Manès tira la chaîne d'une cloche. M. Chus et des

matelots entrèrent précipitamment. Ils entourèrent Floris évanoui,

puis, d'après l'ordre de Manès, le portèrent à l'air, sur la

terrasse.

Il arrivait du large un bruit joyeux, et l'eau calme frissonnait,

bleue et mollement transparente, tandis qu'aux places traversées

par des remous, roulaient, dans tous les sens, de claires rivières

d'argent. L'air, plein d'aurore, était démesuré, et de grands rais

marquaient l'endroit où le soleil allait apparaître. Il surgit

tout d'un coup, et ses rayons étincelaient sur la cime des vagues.

Puis, le globe de l'astre monta dans le profond ciel du matin; et

Floris, encore tout haletant, voyait en ce soleil l'image de son

destin vainqueur, qui sortait enfin de la nuit.

LIVRE TROISIÈME

Le soir tombait et les rues neigeuses s'emplissaient d'ombre,

quand M. Chus, commerçant notable en vieux habits, ferrailles,

boutons d'os et tels genres de curiosités, parvint, tout en

haut du Hradschin de Prague, sur la place Sainte-Monique. Là,

s'arrêtant avec hésitation, il interrogea un passant:

--Le Palais-Rouge? répondit l'homme... Si vous êtes loin du

Palais-Rouge? Et, en riant, il le montra du doigt. Derrière

une grille, dont les piliers supportaient des trophées et des

aigles à deux têtes, la façade s'en déployait, avec ses rangées

de fenêtres, son toit démesuré, ses mansardes à volutes et les

statues de ses acrotères, immobiles dans le ciel clair.

Le fripier s'avança vivement au milieu de la cour solitaire. Elle

était décorée, dans l'ancien goût français, de pièces de parterre

plates, dont les arabesques de buis et les enroulements de gazon

se détachaient, tout noirs, sur la neige. Comme M. Chus montait le

perron, la vitre s'ouvrit au-dessus, à un œil-de-bœuf éclairé; et

une grosse face rougeaude se pencha, hors du rond de pierre:

--Holà! par ici! par ici!

--Pien, monsieur, ch'arrife, dit le fripier, qui salua en ôtant

son chapeau... Monseigneur se porte pien, ch'espère!

M. Chus, quand il eut poussé, sans bruit, les deux battants de

cuir gaufré, se trouva sous un vaste portique de chêne et de

tapisserie. On n'y voyait rien de vivant. Quatre ou cinq bougies

de cire achevaient de se consumer, dans un grand chandelier de

cuivre, en couronne. Mais des pas lourds résonnèrent; la porte

s'ouvrit toute grande, et messer Pistolese, majordome-major de

S. A. le grand-duc Fédor, entra dans la salle en chantonnant. Ce

personnage, en qui M. Chus reconnut son homme de la fenêtre, était

grand, fort rouge, moustachu, vêtu d'un frac bleu à boutons dorés,

et tenait à la main un double mètre de bois.

--Eh bien! coquin, s'écria-t-il en mauvais allemand, m'apportes-tu

enfin ces brocatelles?

Puis, quand M. Chus, interdit, eut expliqué la méprise:

--Ah! bien, fort bien! dit l'Italien... Ha! ha! ha! Le diable

m'étrangle si je ne t'ai pris d'abord pour un garçon de chez

maître Zlam, qui doit m'envoyer des étoffes... Vois-tu,

continua-t-il en s'essuyant le front, qui semblait verni tant il

reluisait, avec cette infernale salle Espagnole qu'il me faut

décorer pour la noce, je ne sais plus quelquefois où j'en suis...

Cent dix-huit pieds de long, mon cher, sur soixante-douze de

large!... Messer Pistolese par-ci, messer Pistolese par-là...

Je ne puis cependant pas tout faire!... Et tu viens de Paris,

dis-tu?... Tu voudrais voir Mgr Floris?... Parfait! parfait!... Eh

bien, allons!

Ils passèrent d'abord un réduit chinois orné de laques et de

porcelaines; puis, montant cinq marches de jaspe, messer Pistolese

et M. Chus enfilèrent une longue galerie boisée en vert clair,

où se voyaient plusieurs tableaux de chasses indiennes et

moscovites. Ils étaient dans ce que l'on appelle le «petit côté»

du Palais-Rouge, bâti au temps de Marie-Thérèse, par Sibylle,

margrave d'Anspach. Partout, des recoins, des vitrées ajustées

de baguettes d'argent, des niches creusées dans la muraille,

des ronds-points de porphyre hexagones, des cabinets de glaces

de miroir, peints de cygnes et de déesses nues. Ce dédale

d'appartements, éclairé par des torchères, était tiède, splendide,

désert.

--Le mariage a lieu, reprit Pistolese, l'avant-veille du jour de

Noël. Le festin, à deux heures précises... Il faudra six dressoirs

pour les viandes: potages, bouillis, gelées, rôtis, pâtisseries

et fruits. Et il les nombrait sur ses doigts... Chaque service de

quarante-huit plats... C'est une grosse affaire, tu conçois! Ils

ne sont pas mauvais ouvriers par ici, mais mous, flasques; ils

manquent d'entrain... N'importe, poursuivit le majordome, ce sera

vraiment... ce sera... Et, ne pouvant trouver de vocable assez

pompeux et magnifique, il décrivit avec sa toise un entrelacs

flamboyant dans l'air. Ce n'est pas pour rien, tu supposes, que

l'on m'a fait venir de Dalmatie, et que, pendant plus de six ans,

messer Joachimo Pistolese a été le suprême chef des costumes et

des machines du théâtre de la Fenice, dans la cité célèbre de

Venise!

Tous deux, ils se remirent en marche, sans parler. Ils

traversaient des couloirs vernis, revêtus d'ancien cuir jaune

et or et argent pâle sur violet, des chambres de chasseurs,

de pêcheurs et de vignerons vendangeurs, en tapisserie d'or

et d'argent, des retraits de velours fleur de pêche, brodés

d'orfèvrerie d'argent, des voûtes profondes à dorures. Des meubles

ventrus en écaille verte, des tables à housse d'argent étaient

rangés au bas des murailles, avec des fauteuils à fond d'or. Les

portes, les travées, le lambris ne présentaient de toutes parts,

sur la lourde et épaisse dorure, que des pots à fleurs, des

tritonnes, des satyres coiffés de feuillages, des enfants entre

les dents d'une guivre, des masques, des couronnes, des luths. Çà

et là, étincelait au mur quelque vieux miroir de Venise, à bordure

de lames vertes et violettes, gravées d'Amours. Ser Pistolese y

lissait sa moustache au passage.

--Et le festin fini, ajouta-t-il en poussant le coude à son

compagnon, que te semblerait de deux Cupidons? Ils descendraient

de la tribune, au moyen d'un engin, pour couronner la princesse

Isabelle... Hein! ne serait-ce pas galant?... Mais doucement...

Nous arrivons.

Ils se trouvaient sur un large palier, en face d'une arcade dorée

et vitrée à petits carreaux, que drapait un rideau de velours

rouge. Le majordome écarta ce rideau et colla son gros œil à la

fente:

--Oh! oh! dit-il tout bas, je m'esquive: Monseigneur n'est pas

encore rentré... Ils sont là, toute la séquelle, le joaillier,

le marchand cirier, le confiturier, l'orfèvre, le fourreur... Tu

peux entrer et l'attendre avec eux... Il est allé chez le comte

Waldstein, pour lui faire part de son mariage... Ha! ha! ha!...

Je me donne au diable si Monseigneur, quand il rentrera, ne vous

commande pas à tous de revenir à un autre moment!

Chus, demeuré seul, pénétra dans une vaste salle, soutenue de

colonnes blanchies. Le plafond, tout uni, était crépi à la chaux;

des râteliers, le long des murs, supportaient des piques et des

pertuisanes, et huit lustres, en bois de cerf, qui pendaient de

distance en distance, portaient des ronds de cires allumées. Assez

de monde était là rassemblé: les uns, par groupes de gens épars;

d'autres, solitaires sur des bancs de bois, bariolés de couleurs

vives. L'entrée de Chus fit un profond silence; puis, au bout de

quelques instants, les conversations reprirent.

Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et le fripier, en tournant la

tête, aperçut à quelques pas de lui une figure singulière. C'était

une femme extrêmement petite, une espèce de magot de Saxe, et

que sa face jaune et plate, ses grimaces, ses mains de poupée,

ses sourcils noirs dessinés comme au pinceau, et des fleurs de

coquelicot sur un chapeau-cabas de satin vert, pouvaient faire

prendre, à qui la voyait, pour une naine de la foire.

--Bonsoir, mes maîtres, dit la petite femme... Brr! brr! le vent

est froid; mais c'est bien naturel, quand les pommes se vendent

un kreutzer la pièce et qu'il y a le marché aux crèches devant

le Teyn... Eh bien! exclama-t-elle, en fixant sur Chus des yeux

courroucés, qu'a-t-il à rire, cet insolent?... Ma parole, il

aurait besoin d'une potée d'eau froide sur la tête!... Voyez-vous

ça! voyez-vous ça!... Je ne suis qu'une pauvre fille, mais quoi!

des cavaliers, des gens de naissance sont civils envers Rézinka,

et celui-ci se moquera!... Je suis bien connue au Hradschin,

entendez-vous, vilain Honza? C'est moi qui brode en or les deux

carreaux de mariage de Monseigneur et de sa colombe... Je tire

souvent mon fil, ça se peut; mais touchez seulement à la queue

d'un chat qui m'appartienne (et j'en ai trois), et vous verrez ce

qu'il vous en cuira, sot petit homme!

Les marchands éclatèrent de rire, tandis que Chus, interdit,

grommelait:

--Oh! pas t'inchures! pas t'inchures!... Fenant te tout autre que

fous, ça nécessiterait l'emploi tes pistolets... Fous ne savez pas

à qui fous parlez!

--Par les cinq plaies! repartit la naine, quand l'on aurait les

yeux bouchés de deux meules de moulin aussi grosses que le dôme

de Saint-Nicolas, rien qu'à votre baragouin allemand et à votre

incivilité, il est bien clair que vous êtes de ceux qui nasillent

à la synagogue et qui ne mangent pas de cochon!

--Pon! pon! dit Chus, ça m'apprentra! Qui se mêle au trèfle,

les truies le foulent! Lorsque fous saurez qui che suis, fous

regretterez fos paroles... Croyez-moi... Fous en serez fâchée.

Les bras croisés, il secouait la tête avec une grande majesté.

Ensuite, il dit:

--Che suis monsieur Salomon Chus; ch'ai reconnu, moi le premier,

Son Altesse le crand-tuc Floris... Ch'ai saufé Mgr Floris, sur les

parricates, à Paris... Che l'ai emporté sur mon tos, à trafers une

grêle te palles!... Et, si l'on me traitait comme che le mérite,

Son Altesse tefrait, chaque chournée te ma fie, me tonner à mon

técheuner un pillet te cinq cents florins sous ma serfiette, et

quand che serai mort, me faire empaumer tans un cercueil t'or...

oui, un cercueil en or, enrichi te tiamants!

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 5 / 33 段