m'accoutumer à la misère et à l'abjection, plier le dos, flatter
ceux qui nous gardent?... La raison! la raison! poursuivit-il
frémissant. Si la raison peut me tirer de cet enfer que nous
habitons, me rendre riche, puissant, heureux, et me donner celle
que j'aime, alors, parle-moi de raison, et je te bénirai... Sinon,
tais-toi, et laisse-moi m'arracher les cheveux et me rouler par
terre!...
Il se jeta, haletant, sur le rivage, et il frappait ses tempes
de ses poings. L'on ne voyait plus à l'occident qu'une bande
d'un pourpre sombre. Quelques étoiles se levaient, dans le ciel
tragique et mélancolique... Ils entendirent au loin piquer neuf
heures, à la cloche de la _Charente_.
--Ah! exclama Floris, la mort! la mort!... qu'ils me fusillent!...
Pourquoi ne m'ont-ils pas fusillé?
Il s'était relevé chancelant, les joues ruisselantes de larmes. Il
reprit au bout d'un long silence:
--On dit que le chagrin diminue avec le temps: moi, mon chagrin
s'augmente, au contraire... J'ai donc un cœur de fer pour qu'il
ne se brise pas!... Tous les malheurs! tous, tous, tous, tous!...
Hélas! il n'est pas, dans le monde, un être aussi misérable que
moi!
Il aspira l'embrun salé, et la face levée vers les étoiles, tandis
que tous ses membres tremblaient:
--Ah! râla-t-il, cet air qui passe a peut-être passé sur ses
lèvres... Vent, répands sur moi ton haleine, souffle des bords
lointains où elle est, touche-moi de la brise qui l'a touchée!
Les yeux fixes, Floris restait debout, en face de la mer écumeuse.
Il dit, semblant se parler à lui-même et remuer ses souvenirs:
--Comment l'ai-je aimée? Je ne sais, car il s'est écoulé bien des
jours où je ne pensais guère à elle... Je l'ai vue une nuit...
je fuyais... Il y a sept mois de cela... C'était dans l'île de
Rugen... dans la Baltique... Une île aussi, comme aujourd'hui...
Ah! je babille, je bavarde, mais, vois-tu, c'en était trop: mon
âme ne pouvait plus garder ses douleurs, et il faut que je les
vomisse, comme un homme ivre! Puis, j'ai quitté Rugen, j'ai pris
la mer... Non! je ne croyais pas l'aimer, et, la nuit, dans le
méchant hamac du vaisseau qui m'emportait, je dormais sans songer
à elle... Ensuite, vint la lutte, la Commune, et j'espérais
toujours mourir... Maintenant, sa pensée m'obsède: elle fait un
poids de fer sur mon cœur. Prisonnier dans cet infect cachot,
sans espoir, honni, exécré, plus vil qu'un chien, toute mon âme
crie vers elle, et je me dévore d'amour... Qui est-elle? Ah! je
l'ignore... Princesse peut-être, ou fille de roi. Ma vue se perd
dans l'espace immense, par lequel je me sens séparé d'elle... Et
c'est moi qui l'aime... moi! moi!... O insensé, misérable fou!
Ah! oui, fou!... tu avais raison... Mon souvenir, à de certains
moments, ne discerne même plus son visage... Tiens! je ne pourrais
dire seulement si ses cheveux sont blonds ou bruns...
Il soupirait, comme accablé. Et, tout à coup, en tendant les bras:
--Ah! je l'adore! il me la faut!... Elle est ma vie, mon cœur,
ma joie, mon tourment, la substance même de mon être... Oh!
partir, arriver près d'elle, revoir la chapelle où je l'ai vue,
et sentir de nouveau ses yeux clairs m'entrer dans l'âme, comme
une étoile!... Et moi, lâche, imbécile rêveur, je reste ici à
bavarder, à pleurnicher, sans rien tenter pour la rejoindre!...
Oh! cria Floris, se tordant les mains, une planche, un morceau
de bois, que je traverse ces flots!... Ma vie, ma vie pour une
barque!... Lâche-moi, Pierre... Allons, lâche-moi!
Il jetait tout autour de lui des yeux enflammés, tandis qu'à
pas précipités, le caporal l'entraînait vers la butte. La bise
secouait les broussailles; quelques chauves-souris voletaient,
et l'on voyait sous les rafales des traînées de sable se lever.
Alors, du haut de la colline, étendant le poing vers la côte
obscure, qui apparaissait à l'horizon:
--Ah! dit Floris, en grinçant des dents, si mon souffle pouvait
consumer cette terre, ne laisser sous les pâles étoiles que deux
créatures, elle et moi!... Maudites soient les conventions, les
hiérarchies, les règles humaines! Maudit soit l'homme, avec son
cœur abject, ses folies, ses infamies, ses injustices!... Que tous
les fléaux le dévorent! Que le sol s'entr'ouvre sous ses pieds!
Que le feu en sorte et le brûle! Que les mers déchaînées noient
les continents, et qu'il n'y ait plus rien dans l'espace, qu'un
globe désert et glacé!
D'un pas rapide, il descendit la colline. Sur la grève, à la lueur
mourante de quelques tisons dispersés, on apercevait des ombres
noires, qui étaient les autres prisonniers. Soudain, il releva le
front:
--Que frappes-tu ainsi? demanda-t-il.
--Rien, mon bon Floris, un moustique.
--Arrière! va-t'en! s'écria-t-il... Mes yeux sont las de ne voir
que tyrannie... Laisse-moi! va-t'en!... Crois-tu donc que la vie
d'une mouche importe moins au monde que la tienne?
Les sanglots l'étouffèrent, et il balbutiait:
--Se peut-il qu'un homme ait au cœur des blessures si profondes,
sans en mourir?... Les chiens des rues la voient, les moucherons,
les oiseaux, et moi, je suis privé de sa vue!... Ah! je suis bien
sur les pontons!... Sur l'eau! sur l'eau! sur l'eau! car sur la
terre, je n'ai plus rien à espérer...
On était dans le début d'août, et après quelques jours de
fraîcheur, le chaud reprit subitement, et devint aussitôt
accablant. La violence en fut telle sur les pontons, que les
prisonniers faisaient la queue, aux barreaux de fer des sabords,
pour y venir quelques instants coller leur visage ruisselant et
respirer un air moins lourd.
La touffeur croissant toujours, ils quittèrent leurs vêtements;
et complètement nus, baignés de sueur, ils languissaient, couchés
çà et là. Sur le pont, le soleil ardent fondait le goudron,
crevassait le bois: et le pétillement de la mer immobile comme du
métal fondu, se mêlait avec le tremblotement de l'air embrasé,
dans un immense éblouissement. De grosses mouches bourdonnaient.
Trois prisonniers qui en furent piqués enflèrent beaucoup et
moururent.
On jeta les cadavres à la mer, mais le flux les ayant portés
sur la côte, il vint un ordre de Rochefort de les enterrer
désormais. Chaque lundi, les canots de corvée se présentaient.
On y amoncelait ces grands corps livides et décomposés; et les
prisonniers, par escouades, s'en allaient les ensevelir dans les
vases molles de l'île Dieu.
Les décès se multiplièrent. En quelques jours, les deux pontons
furent pleins de spectres qui tremblaient la fièvre. La maladie
avait un cours rapide. D'abord, les gencives gonflaient,
des macules tachetaient la peau des misérables, leurs dents
branlaient, et ils soufflaient, en haletant, une haleine
infecte; puis, la gangrène se montrait. Quelques ronds enflammés
apparaissaient à leurs joues, et l'ulcère, gagnant toute la
face, leur obstruait la gorge et le palais de croûtes dont ils
suffoquaient. On les voyait tordre la bouche, et tirer une langue
saigneuse, ainsi que des chiens pantelants.
Le soleil, chaque jour, se levait superbe, au-dessus des flots
étincelants. Les crêtes des vagues bondissaient; et, à l'ouest,
les prisonniers n'apercevaient que cette eau déserte, avec
l'immense architecture lointaine de l'abbaye de Pierre-Moine.
Ils se sentaient abandonnés, comme des naufragés perdus en plein
Océan, sur un radeau.
La plupart--les dysentériques--ne pouvaient pas se rassasier. Ils
étaient tourmentés d'une faim vorace, qui les persuadait longtemps
que ce flux de ventre était sans danger. Mais enfin, vaincus par
le mal, leur faiblesse devenait telle qu'ils défaillaient, en se
mettant debout. Tristes, ils demeuraient étendus, les cuisses
rapprochées du corps, et souillés de leurs excréments. Ils
avaient les prunelles éteintes, le visage sec ou bouffi, la peau
rugueuse comme une écorce; et tous devinrent, en peu de jours,
d'une maigreur extraordinaire. Un chapelet d'os leur saillait du
dos, leur ventre plat semblait collé aux reins, tel qu'une toile
grisâtre; et il sortait de tous leurs mouvements une odeur fétide
et écœurante.
L'air, plus infect dans le ponton que les vapeurs des sépulcres,
piquait les yeux, empoisonnait la gorge: et le commandant du fort
Pierre-Moine, vieil homme à demi fou et toujours furieux, qui
visita les batteries vers ce temps-là, en compagnie des médecins,
y suffoqua, manqua de s'abattre du haut de sa jambe de bois, et
se retira au plus vite. Mais il n'en fut rien autre chose, et
l'on ne posa même pas les quatre ou cinq manches à vent réclamées
par l'enquête. Les corps gonflés restaient épars, pourrissant.
Sous les haillons qui les couvraient, on voyait les chairs leur
grouiller, et les vivants retrouvaient sur eux de cette vermine
des morts. Le typhus se mit aux deux pontons, et le ravage en fut
épouvantable. Dans leur délire, les moribonds se figuraient encore
la bataille, et frénétiques en proféraient les clameurs et les
commandements. Un déserteur, soldat du train, répétait pendant
des heures: _Huhau!... Hue dia!_ en jurant. Un autre, halluciné
par des visions de la campagne, tour à tour criait comme un coq,
hennissait comme un cheval, ou mugissait ainsi qu'un taureau.
Quelques-uns, couchés sur le ventre, se mouraient silencieusement.
Ils dérobaient leur face avec humeur, lorsqu'on voulait les
retourner, ou faisaient signe de la main qu'on les laissât expirer
tranquilles.
Les rares prisonniers épargnés par le fléau servirent aux autres
d'infirmiers. Le scorbut avait terrassé le caporal, si dispos
naguère. Floris lui-même cherchait en vain son ancien confident
du Hagois, dans ce corps desséché et tordu, ce profil de tête de
mort. L'ulcère avait rongé le nez jusqu'aux sourcils: les os des
joues mis à nu apparaissaient sous les chairs dévorées... Son
temps de prison était fait, au pauvre caporal Pierre; la mort lui
levait son écrou: il allait là où il n'y a plus de cachots, de
haines, de misère, plus de César et plus de mendiant. Il appela
encore Floris près de lui, et ricanant dans son délire:
--Tout petit, dit-il, j'aimais mieux les coups, les châtiments
que d'obéir!... C'est tout simple... Ha, ha! j'étais né libre...
J'ai fait vingt-trois ans de prison, mais pas un homme ne peut
se vanter de m'avoir pris ma liberté!... Ha, ha, ha!... attrapés
les tyrans!... Libre, libre, toute ma vie!... Vingt-trois ans de
prison, Floris!
Le vieillard mourut le 30, au soir. Floris, la tête appuyée sur
sa main, le regarda longtemps agoniser. Au loin, un quinquet
fumeux se balançait; les moribonds couchés faisaient des tas
inégaux: et ce spectacle paraissait au jeune homme extraordinaire
comme un songe. Une langueur funèbre l'accablait. Il pensa que le
lendemain, pendant la promenade sur le pont, il se jetterait à la
mer.
Vers dix heures, comme il dormait, il lui sembla entendre soudain
qu'on appelait son nom, à haute voix. Il se réveilla en sursaut:
--Fusillé! exclama-t-il, en poursuivant son rêve... C'est bien!...
Ne tirez pas au visage!... Ah! fit-il avec un soupir.
Un gendarme, la lanterne à la main, et enveloppé dans sa cape
d'ordonnance, se tenait debout devant lui. Cet homme dit à Floris
de le suivre.
Le prisonnier obéit en silence.
Ils débouchèrent sur le pont. De grands éclairs silencieux, à
chaque instant, embrasaient l'horizon. Floris aperçut une barque
montée de huit ou dix matelots, et postée à la hanche du vaisseau.
--Où me mène-t-on? demanda-t-il.
Mais le gendarme, sans répondre, le fit descendre dans le canot;
les avirons frappèrent l'eau, et l'embarcation s'éloigna.
La mer massive remuait sous le ciel orageux. Les lames noires
clapotaient, se gonflaient comme une poix bouillante, puis
retombaient affaissées. Par moments, le flot frémissait,
secouant plus rudement les bordages; des tourbillons de houle se
creusaient, on entendait un rauque bruissement, des paquets d'eau
furieuse sautaient, des écumes volaient dans le vent. Les deux
fanaux de la _Charente_ projetaient, sur les vagues, des traînées
rougeâtres, et Floris y attachait les yeux.
--Où le conduisait-on ainsi? Au fort Pierre-Moine sans doute.
Encore des cachots, des tortures, puis des juges questionneurs,
auxquels il faudrait disputer sa vie. Floris songeait à son amour,
à sa misère, au néant de tout. Les cris désespérés de la mer
redoublaient; l'embrun lui mouillait le visage, comme des larmes;
il était ivre de tristesse.--Allons, pourquoi n'en finirait-il pas?
Mais, dans l'instant, le canot aborda, et Floris et les matelots
prirent terre devant une espèce de corps de garde, bâti en
planches, au bord de la mer. Il y eut des allées et venues, des
rires, des propos échangés; puis, tous commencèrent à gravir une
rampe dallée, où s'espaçaient de larges degrés bas. Le vent de mer
faisait pétiller la torche qu'un des matelots portait en avant;
et, à sa lueur rouge, on apercevait des tours, des barreaux,
d'énormes murailles.
Ils passèrent un porche surbaissé, gardé par deux canons
gigantesques, sur de lourds affûts de granit. Alors, un homme
en vedette sortit d'une poivrière maçonnée, et reconnut les
survenants. Il ouvrit une étroite poterne, et le cortège s'engagea
dans de longs corridors, coupés d'escaliers. Des lampes de fer y
brûlaient, de distance en distance. Ils traversèrent une salle à
piliers, où la lueur blafarde de la lune entrait par des verrières
brisées, allant du plafond au plancher. Soudain, un air plus chaud
enveloppa le prisonnier; et saisi d'une défaillance étrange, il
sentit une clarté, à travers ses paupières entre-closes. Haletant,
il tomba sur un banc. Les matelots avaient disparu.
Mais des pas furtifs s'approchèrent, du fond de la salle voisine.
On entendit un sourd murmure de voix, et derrière le guichet
grillé qui s'ouvrait dans la massive porte, Floris aperçut
confusément un visage sombre et barbu, avec deux yeux brillants
qui l'examinaient.
--C'est lui, c'est pien lui! che le reconnais! exclama tout bas
le survenant... Que sa chefelure est souillée et hérissée, ô
malheureux!... Che témoigne que c'est pien lui!... Ah! maigri,
chanché, le nople cheune homme!... O Tieu! ô Tieu! on croirait
foir un mort!... Comme il ferme les yeux opstinément, sous ses
paupières enflammées!... Ah çà! il n'est pas mort, ch'espère!...
Ah! malheur! malheur!... S'il allait mourir afant que ch'aie reçu
ma récompense!... Oui, oui, oui! che le reconnais, comme étant
le fils du Crand-Tuc... Mettez que che le reconnais!... Monsieur
Manès m'a fait fenir, afin que che le reconnaisse!
Pendant quelques instants encore, le colloque se poursuivit à
voix basse, derrière la porte; puis, les pas s'éloignèrent,
décrurent... Alors, Floris ouvrit les yeux.
Il se trouvait dans une salle nue à voûte ogive, petite et
blanchie à la chaux. Une boule de verre, pleine d'huile jaune et
posée sur un pied de faïence grossière, éclairait faiblement le
réduit. L'île et le fort dormaient; tout était silence. De temps à
autre, un choc profond et sourd retentissait jusque sous les pas
du jeune homme. C'était la montée de la mer qui battait l'assise
de la falaise.
--Mais je sais! dit Floris, se dressant soudainement... C'est lui!
c'est lui! Je me rappelle. C'est l'homme de Mme Éloi, l'homme qui
se trouvait avec nous sur la tour Victor!
Il courut à la porte et voulut l'ouvrir. Les matelots, sans doute,
en se retirant, l'avaient fermée à clef, car elle résista. Il
frappa quelques coups... Personne... Il entre-bâilla la fenêtre.
Elle donnait de plain-pied sur une sorte de terrasse, où il ne vit
rien que la lune, d'antiques boulets de pierre épars au milieu des
orties, et, sous le parapet, la mer.
Il se mit à marcher par la chambre. Sa face était droite,
immobile, et quelque chose d'égaré paraissait dans tous ses
mouvements. Il eut l'idée qu'on l'épiait, et vint coller l'oreille
à la porte; puis il reprit sa promenade, répétant tout bas entre
ses dents: _Le fils du grand-duc! le fils du grand-duc!..._ Oh!
ricana-t-il, un crayon, pour me rappeler ces mots, puisque je
viens de les entendre! Le fils d'un grand-duc sur les pontons!...
Prodigieux, prodigieux!... Et le jeune homme rit amèrement.--Il
est bien certain, exclama-t-il, que Van Oost n'était pas mon
oncle... Il n'avait ni frère ni sœur... Il l'a avoué devant
moi, à maintes reprises, sans y songer... Voyons! Il recevait
quelquefois, je me rappelle, des lettres timbrées de Russie. Il
avait habité Pétersbourg... Un trouble extrême saisit Floris; la
possibilité de retrouver son père lui apparut dans un éclair: il
vit, comme en avant de lui, une inconcevable félicité. Mais ses
pensées tourbillonnaient; il ne pouvait les ressaisir.--Suis-je
éveillé? dit-il tout à coup. Il se mordit le poing, puis, éclatant
de rire: Voyons, voyons, du calme! reprit-il... Son œil tomba
sur une croix sculptée dans la pierre du mur.--Oui! c'est bien
l'abbaye! songea-t-il... Parbleu! ils en ont fait un fort!... Il
allait, venait, s'arrêtait, repartait avec emportement, proférait
des paroles à mi-voix. La violence de son espoir l'étourdissait,
comme une liqueur fumeuse.
Il vint à la porte-fenêtre; il l'ouvrit et fit quelques pas sur
l'esplanade. La mer, assoupie maintenant, gonflait son large dos
sans un murmure. Le firmament, d'un azur profond, palpitait de
milliers d'étoiles.
--Oh! les étoiles, les étoiles! dit Floris avec ravissement.
Elles étaient à ses yeux, las d'horreur, comme s'il les eût vues
pour la première fois, et, tout haletant, il respirait l'air vif,
l'immense paix nocturne.--Que le ciel, se prit-il à songer, me
déclare ma destinée par un éclair... Aucun éclair ne brilla, car
l'orage s'était, depuis longtemps, éloigné, mais une longue et
pâle étoile glissa à l'horizon, dans la mer. Ce hasard enivra le
jeune homme. Tout lui parut joie et triomphe. Il sentit cette
facilité que l'on croit éprouver dans les songes. Son cri,
lui semblait-il, eût traversé l'Océan jusqu'aux îles les plus
lointaines; il eût baisé à la bouche une reine; il se serait jeté
sur un canon chargé; il eût pris dans sa main le soleil: et son
cœur, qu'il entendait battre à coups impétueux contre ses côtes,
animait et vivifiait la machine entière de l'univers.
Comme il se tenait debout, près du parapet, Floris aperçut une
chaloupe qui abordait le long des rochers. Deux ou trois matelots
débarquèrent. On voyait leurs torches errer çà et là; on entendait
leurs voix dans l'air tranquille. Puis un vieil homme prit terre
à son tour, et Floris eût juré que cet homme venait pour lui à
Pierre-Moine.
Il rentra dans la salle et ferma la fenêtre.
Quelque chose de dévorant le consumait; ses mains tremblaient, la
sueur lui couvrait le visage.
La porte s'ouvrit soudainement, et l'homme aux cheveux gris parut.
Il était grand, sec, l'air cruel, une longue face décharnée; une
goutte de sang extravasé lui chargeait la paupière gauche. Floris
ne l'avait jamais vu.
--C'est lui!... murmura l'inconnu... Oui, oui, oui! pas le
plus léger doute!... Le teint, le geste, le port de tête... La
transmission héréditaire est surprenante.
Tous deux, ils restaient à se considérer, et leurs yeux fixes
se disaient mille pensées, confuses et profondes. Le vieillard
demanda:
--Votre nom est Floris?
--Oui! c'est ainsi, dit le jeune homme, que me nommait Jacob Van
Oost.
--Votre oncle et tuteur, n'est-ce pas?
--Plus que mon tuteur, repartit Floris, mais Van Oost n'était pas
mon oncle...
L'inconnu secoua la tête. Il poursuivit après une pause:
--Nous savons tout de votre vie. Il y a eu plus d'yeux que vous
ne pensez, ouverts sur vous, dans ces derniers temps. Vous avez
vécu, à Paris, du petit héritage que Van Oost vous avait laissé;
puis, dès les premiers jours du siège, fait prisonnier dans un
engagement, vous avez été envoyé au fond de la Prusse à Stralsund,
d'où vous vous êtes évadé; enfin l'on vous retrouve en mai, dans
les rangs des fédérés parisiens.
--J'étais désespéré comme eux, répondit Floris. Au reste, j'avais
mes amis parmi les chefs de la Commune.
--Vous aviez d'autres amis encore et de meilleurs, répliqua le
vieillard. Ce sont eux qui m'envoient vers vous. Mon nom est
Vassili Manès. Après avoir été pendant longtemps le médecin
du grand-duc Fédor de Russie, je le suis, à présent, de la
grande-duchesse, sa femme, Mme Maria-Pia.
Les cheveux de Floris se dressèrent, comme à une vision terrible.
Un souffle courut dans ses os, et il se taisait éperdu. Le savant,
enfin, rompit le silence:
--Je suis pour vous le messager des plus étonnantes nouvelles. Ce
n'est pas contre la douleur qu'il faut vous armer en ce moment,
mais contre une joie excessive. Quoi que vous ayez pu souffrir
durant vos cruelles épreuves, ce que je vais vous révéler vous
payera de toutes ces tortures. Oubliez, ainsi qu'un mauvais rêve,
ce qui précède cette nuit-ci. A mesure que je vous parle, votre
passé s'évanouit. Chaque mot prononcé dore votre avenir, le tire
des ténèbres, et le rend plus resplendissant, plus magnifique,
plus glorieux, que vos jours écoulés n'ont été pauvres, obscurs,
abaissés.
--Êtes-vous si puissant? murmura Floris comme en ricanant; et il
tremblait de tous ses membres.
--Ma voix n'est que la voix d'un homme, reprit Manès, mais le
destin parle par elle. Le sort vous fait marcher dans la vie,
Monseigneur, à coups de foudre, et par des surprises violentes.
Tombé du sein de la grandeur jusqu'au plus bas de l'abîme, ce
n'est pas là le terme où vous aboutissez, mais celui d'où vous
vous relevez. Vous allez quitter les pontons: vous serez riche,
heureux, puissant, adulé; et quoi que ce soit qui arrive, vous
avez touché désormais l'extrémité, le dernier fond de la détresse.
Cette pensée, je l'avoue, Monseigneur, me décharge l'esprit d'un
grand poids. Sans cela, j'eusse redouté de me faire le messager
d'un autre état auprès de vous, car qui peut s'assurer, quand il
change de fortune, si c'est pour sa félicité ou pour son malheur?
Il s'avança, et lentement, d'une inflexion de voix solennelle:
--Je vous le déclare, fit-il, vous êtes, Monseigneur, le fils
légitime du grand-duc Fédor de Russie et de la grande-duchesse
Maria-Pia de Portugal... J'étais jadis un serf de votre père...
Le premier, je vous rends hommage comme à mon seigneur longtemps
méconnu.
Et le vieillard, courbant sa haute taille, saisit et baisa la main
de Floris.
Il parut au jeune homme qu'un immense tonnerre croulait sur lui,
l'enveloppait: puis, il n'y eut plus qu'un silence étouffant,
et qui semblait l'arrêt du cœur du monde. Floris s'était levé
en pied, et roide, les yeux tout grands ouverts, pareil à un
somnambule, il s'avança d'un pas automate jusqu'à la fenêtre de
l'esplanade. Il dit:
--Voilà bien la mer et le ciel plein d'astres nocturnes...
Ensuite, il se tint à la vitre. Comment ce secret révélé ne
faisait-il pas bondir et éclater la terre? Pas une étoile ne
bougeait... Quelquefois, d'un brusque mouvement, il passait la
main sur son front. Le crâne lui battait avec un bruit de cloche;
ses gestes étaient convulsifs, égarés. Il avait l'idée vaguement
qu'un cataclysme avait bouleversé l'univers, et qu'il dominait
au-dessus des hommes, roi, tout-puissant, presque immortel!
Il fatiguait ses yeux à regarder la lampe, puis reportait
ses regards sur Manès, sur la croix entaillée au mur, sur la
cellule.--Cela est! cela est! disait-il; mais la réalité était si
subite et si surprenante qu'elle ne le pénétrait pas plus que les
imaginations d'un songe. Il revoyait sa vie écoulée, il tâchait
de s'imaginer les choses qu'il allait faire dans l'avenir; il
se disait avec orgueil qu'il recouvrait son nom, ses biens, sa
naissance illustre. Ses pensées tumultueuses s'entre-choquaient;
son cœur était un grand abîme dans lequel il ne connaissait rien.
Et cela dura très longtemps, des heures, à ce qu'il lui semblait.
Il revint à Manès tout à coup et lui dit:
--Ma mère vit-elle?
Le vieillard retira d'un écrin une large et ronde boîte d'or, et
il la tendit à Floris:
--Voici, dit-il, le portrait de votre mère. Elle l'avait confié
à mon frère pour que celui-ci vous le remît, sitôt qu'il vous
aurait retrouvé... Faudra-t-il croire aux talismans? C'est grâce
à ce portrait, Monseigneur, à votre étrange ressemblance avec Mme
Maria-Pia, que le juif Chus vous a reconnu.
--Ma mère! dit Floris... ma mère!...
--Dès demain nous serons en route, reprit Manès. Vous la saluerez
dans trois jours.
Floris interrogea:
--Verrai-je aussi mon père?