--Par ici... Oh! prenez par ici... Oh! oh! ne me touchez pas!...

Oh! oh! oh! Monseigneur, pitié!... Vous me tuez!... Floris, oh!

Floris!

La voix défaillit au moribond. L'affreux spectacle de Paris le

frappa d'une subite horreur. Il demeura court à regarder, les yeux

fixes, la bouche béante.

Le ciel n'était qu'un tourbillon de feu. Ainsi qu'une forêt

immense, la ville brûlait et flambait. Le tocsin ne s'arrêtait

pas; l'artillerie roulait sans interruption. Le cri, la terreur,

le bouleversement étaient comme la fin du monde. C'étaient,

quelquefois, un tel fracas que l'on eût cru Paris déraciné,

de profonds retentissements ainsi que de portes d'airain qu'on

ébranle. Les obus sifflaient dans leur vol, les clochers des

églises canonnaient, de grandes gerbes d'incendie apparaissaient,

où qu'on tournât les yeux, les pavés dégorgeaient du feu, l'air

était tout tissu de flamme. Par moments, une trombe de bruit

passant dans les rues embrasées, les faisait presque chanceler.

Le soleil se leva, mais blême, étouffé par les nuages et par

les vapeurs de l'incendie. On ne voyait à l'horizon qu'un vaste

cadavre livide, d'où il s'échappait une lumière, trouble comme

de la fumée. Alors, le vent souffla avec violence. Tout le

firmament retentit. Le mugissement de l'incendie emplissait

l'air comme un ouragan. Puis, les hurlements redoublaient. Les

spirales ardentes s'élançaient plus haut, les bouches des canons

vomissaient des cataractes de tonnerres, les obus, se heurtant

dans l'air, tombaient brisés en pesants éclats, les faîtes des

palais croulaient; et les incendies, triomphants et avivés encore

par la rafale, se dressèrent de toutes parts, ainsi que des torses

géants. Un cercle de démons de feu semblaient entourer la ville,

joyeux, hurlant, léchant le ciel de leurs langues monstrueuses...

Tout à coup, un obus éclata sur la plate-forme de la tour. Floris

tomba. Chus s'abattit, défaillant de peur, mais sans blessure.

On ne vit plus Ivan Manès: ses membres furent dispersés au loin,

comme par une fronde. Mme Éloi gisait à la renverse; sa tête,

tranchée sous l'oreille, grimaçait suspendue à la peau, au milieu

de bouillons de sang.

Un demi-quart d'heure se passa, sans que rien remuât sur le sommet

du mausolée. Des oiseaux voletaient tout autour, en poussant de

petits cris d'effroi. Le drapeau rouge se gonflait au vent.

Un soupir souleva la poitrine de Floris. Il ouvrit les yeux.

LIVRE SECOND

Bien que, après la chute de la Commune, et dans Paris sanglant,

fumant, tout couvert de ruines, on ne prît guère intérêt à

un simple particulier, néanmoins, la plupart des gazettes

annoncèrent, vers le commencement de juillet, l'arrivée en France

d'un savant russe, le fameux physiologiste Vassili Manès.

Il ne parut pas d'ailleurs que ce voyage eût aucun but de science

ou de curiosité. Vassili Manès fut salué, à sa descente du

wagon, par un homme barbu, aux paupières épaisses, qui était le

brocanteur Chus. Tous deux eurent un long entretien, tête à tête,

à l'_Hôtel de Bohême_.

La singularité de ce départ défrayait, dans le même temps, les

conversations à Prague. Quoique la mort d'Ivan y fût connue, l'on

s'étonnait que Vassili eût choisi ce moment pour s'absenter.

Attaché depuis des années au grand-duc Fédor de Russie, après

avoir professé avec éclat à Moscou et à Saint-Pétersbourg,

il avait été récemment cédé par le Grand-Duc à sa femme, la

grande-duchesse Maria-Pia, arrivée au dernier période d'une

maladie sans espérance, et de qui le savant ne soutenait la vie

qu'à force d'art et de remèdes.

Le même jour, Manès rendit visite, dans les bâtiments de

l'Institut, à M. Olympe Gigot. C'était un homme d'importance,

érudit en grec et en sanscrit, en antiquités, en critique,

auteur, traducteur, annotateur, pédant et académicien, secrétaire

perpétuel des Inscriptions et Belles-Lettres; de plus, ami de

cœur de M. Thiers, chef du Pouvoir exécutif. Le savant russe

connaissait d'ancienne date le commentateur d'Albert le Grand, et

il fut accueilli du vieillard, comme quelqu'un que l'on attend.

--Sitôt que j'ai reçu votre lettre, dit M. Olympe Gigot, le

premier objet sur lequel s'est portée mon attention (car il

convient de s'assurer d'abord si celui que nous cherchons est

prisonnier), le premier objet, dis-je, sur lequel s'est portée mon

attention, a été la rédaction d'une note contenant le signalement

et tout ce que l'on sait du jeune homme, note que M. Thiers,

officieusement, a transmise à tous les greffes.

--Eh bien! avez-vous une réponse? demanda vivement Manès.

M. Gigot reprit, en agitant la main, avec une majestueuse

condescendance:

--Non, monsieur, non, sans aucun doute. Je ne fais point

difficulté de reconnaître, j'avouerai librement devant vous que

nous n'avons encore trouvé aucun vestige, aucune trace, aucun

indice de votre intéressant protégé... Le contraire eût été pour

me surprendre, d'ailleurs. Il y a trente mille dossiers: c'est

un chaos à débrouiller, un véritable capharnaüm... Est-ce à dire

que l'insuccès des premières investigations puisse inspirer des

craintes sérieuses, par rapport au résultat final?... En aucune

façon, croyez-moi!... Il faut seulement un peu de patience...

Au reste, cher monsieur et ami, savez-vous bien que ce que vous

m'avez mandé forme une aventure incroyable, une vraie péripétie

tragique... Le fils... le propre fils!... Comment! peste!

Sous le nom de Léonce, Héraclius respire,

Et cætera, et cætera, déclama M. Olympe Gigot... Ah! ce vieux

Corneille, quel homme!... Pour me résumer, cher monsieur, très

certainement, je prends part aux inquiétudes maternelles de Madame

la Grande-Duchesse; mais patience, néanmoins, tout ira bien!... Le

jeune homme se retrouvera!

En dépit des affirmations du secrétaire perpétuel, le mois de

juillet se passa sans amener la découverte espérée. Manès se

vit même contraint de quitter Paris subitement et de regagner

Prague, au plus vite, pour un accident survenu dans l'état de la

Grande-Duchesse. Mais, dès la nuit de son retour, vers les cinq

heures, au petit jour, sans même toucher à l'hôtel, le savant

russe se fit mener chez M. Olympe Gigot, et le trouva lisant sur

son séant, dans un vaste lit en acajou, orné de palmettes de

cuivre et de têtes casquées de Minerve.

--_Video et gaudeo!_ exclama l'érudit... J'avais reçu votre

dépêche... Bonnes nouvelles, mon cher ami, et j'oserai dire:

excellentes!... S'il vous plaît, ouvrez la croisée... Eh bien,

vous avez appris la triste fin de ce pauvre Bonnet-Cujoly? La

mort a des rigueurs toutes particulières pour notre section de

philosophie... Mais venons-en à notre affaire... Ne m'avez-vous

pas dit, poursuivit-il, qu'après avoir reçu un biscaïen, un

éclat d'obus à la cuisse, ce jeune homme avait été porté dans

l'ambulance du docteur Laus? Eh bien, nous savons maintenant (ah!

ce n'a pas été sans peine!) sur quel point ont été dirigés les

insurgés qui se trouvaient dans cette ambulance.

--A Brest? dit Vassili Manès.

--Non, non, non! Oh! non!... Fort loin de Brest! Mais, dites-moi,

vous prendriez bien peut-être quelque chose? Vous savez le mot du

divin Homère: _Ce n'est point par le jeûne qu'il faut pleurer les

morts!_ Et il rappelle que Niobé, après avoir enterré à la fois

douze enfants, se souvint pourtant de manger... Sans façon...

Allons, je n'insiste pas!... Non, non, non, pas à Brest! A l'île

Pierre-Moine... Un nom frappant, en vérité! _Petrus Monachus_,

Pierre le Moine, ou encore _Petra Monachi_.

--Est-ce certain? fit Manès impatiemment.

--Bien, bien! Je viens au fait, cher ami. Pour dire nettement

la chose, l'on a interrogé télégraphiquement les commandants des

deux pontons. La réponse est affirmative. Notre jeune homme est

enfin retrouvé!... Mais il ne s'agit pas uniquement de cela. M.

Thiers désire vous voir. M. Thiers, reprit Olympe Gigot, avec une

orgueilleuse solennité, nous attend, dimanche, à deux heures...

«Je prétends le voir, m'a-t-il dit, parlant de vous, monsieur

Manès, et le charger moi-même d'offrir l'hommage de mon respect et

de mon dévouement à Son Altesse Impériale le Grand-Duc, ainsi qu'à

Madame la Grande-Duchesse.»

Vassili Manès et M. Gigot se rendirent, le lendemain, à l'hôtel de

la préfecture de Versailles. Ils y trouvèrent M. Thiers, enfermé

avec Jules Simon et les sieurs Gaveau et Marty, commissaires

près les conseils de guerre, qui lui lisaient chacun une grande

paperasse de sa façon, relative aux chefs de la Commune, dont le

procès allait commencer. Ils attendirent quelque temps; puis,

s'étant fait écrire par l'huissier et leurs noms portés à M.

Thiers, les deux savants furent avertis d'entrer dans un salon

voisin et plus intime, tendu de damas jaune broché, où pendaient

aux murs de méchantes copies exécutées à l'aquarelle, d'après les

fresques de Raphaël. Un instant après, la porte s'ouvrit, et l'on

vit paraître sur le seuil une espèce de nain ridé, à figure de

vieille fée, les cheveux dressés en huppe et un petit nez crochu

entre des lunettes. C'était M. Adolphe Thiers.

Olympe Gigot présenta son illustre confrère, M. Manès, à qui M.

Thiers fit son compliment, à la fois emphatique et plat. Le savant

y répondit poliment, quoique sans beaucoup d'ouverture; et M.

Gigot, pour animer le colloque un peu languissant, félicita son

vieil ami des pourparlers qui s'engageaient, en vue de prolonger

de trois ans ses pouvoirs de Chef de l'Exécutif.

--Il me siérait peut-être mal, dit M. Thiers, de prétendre me

rabaisser moi-même... J'ose croire, en effet, je l'avoue, que

si la victoire a fini par se montrer aux légions de l'ordre, on

le doit quelque peu à mes modestes talents, à mes travaux, à

mes lumières. Mais à la tête de l'État, notez bien mes paroles,

monsieur, que ce soit une aristocratie, un régime parlementaire,

un gouvernement provisoire, une république, un stathoudérat, bref,

n'importe quelle institution, suivant la formule adoptée par les

citoyens... oui, par le pays, qui est souverain, après tout...

eh bien! donc... qu'est-ce que j'allais dire?... j'allais dire

quelque chose, Gigot...

--Vous disiez: _Mais à la tête de l'État_... répondit le

secrétaire perpétuel.

--A la tête de l'État... reprit M. Thiers, oui, à la tête de

l'État,--pesez bien mes paroles, monsieur,--je ne servirai aucune

ambition... Soyez-en sûr, monsieur Manès, je n'entends être, pour

mon pays, l'instrument d'aucun autre pouvoir que de celui de la

Providence!

M. Gigot se récria, protestant de la reconnaissance et de

l'affection de l'Assemblée.

--Bah! repartit M. Thiers, je ne m'abuse point, mon cher ami... On

m'a reçu des mains de la nécessité.

--Dites: de la victoire! exclama le secrétaire perpétuel.

--Ce bon Olympe!... Toujours flatteur!... Et haussé en pied, tant

qu'il put, l'homme d'État pinça l'oreille de son ami, avec des

façons napoléoniennes. Puis, s'asseyant vivement, au bas bout

d'une grande table à tapis vert, tandis que Manès et M. Gigot

prenaient place en face de lui, M. Thiers poursuivit, d'un ton

sérieux:

--Mais voyons, voyons, venons-en à la conjoncture qui vous amène.

Car l'on m'a dit, monsieur Manès, que vous arriviez auprès de

moi, si ce n'est comme un ambassadeur, tout au moins comme un

chargé d'affaires.

--Monsieur, répondit le savant, il y a sur l'un des pontons de

l'île Pierre-Moine, près de Rochefort, un jeune homme, nommé

Floris. Mme la Grande-Duchesse vous aurait toute obligation de

faire mettre ce jeune homme en liberté, et M. Olympe Gigot doit

vous en avoir dit le motif.

M. Thiers secoua sa huppe:

--Oh! je sais tout, depuis longtemps! reprit-il. Une main qui

vous fut bien chère avait confié à ma discrétion, et retracé pour

moi, sur le papier, cette aventure extraordinaire... M. Gigot m'a

dit l'affreux malheur, continua-t-il, prenant, en même temps,

un accent de condoléance... Quand je le vis pour la dernière

fois,--vous savez de qui je veux parler,--je lui recommandai

la plus extrême prudence... Restez à Versailles, lui dis-je. A

l'abri dans cette cité, vous agirez plus librement qu'à Paris

même.--Agir!... Mais comment? Sans appui...--Vous en aurez, lui

répondis-je.--Votre police...--Disposez-en! Remettez entre mes

mains tous les fils de cette ténébreuse aventure, et fiez-vous

à moi pour le reste!... Il me remercia avec effusion, et je pus

espérer un moment qu'il déférerait à mes avis... Néanmoins, la

mission dont il était chargé tourmentait sans cesse sa pensée, et,

en dépit de mes instances, l'infortuné revint à Paris. On me fit

part, quelques semaines après, de la sanglante catastrophe qui

vous a privé du meilleur des frères, et sur laquelle, j'y compte

bien, l'instruction commencée jettera quelque lumière.

--Oui, dit Manès, mon frère a eu le tort de se fier sur sa qualité

d'étranger. Arrêté devant le Père-Lachaise, par des fédérés

soupçonneux, on trouva sur lui, paraît-il, une de vos lettres

d'audience, qu'il avait imprudemment conservée... Tous les papiers

que contenait le portefeuille de mon frère nous ont été renvoyés,

après le meurtre d'Ivan, par un pauvre diable de juif, qui l'avait

assisté dans ces terribles moments. Cet homme ajoutait que Floris,

blessé par un éclat d'obus, mais non dangereusement, se trouvait

prisonnier de Versailles. C'est alors, poursuivit le savant,

que je me suis rendu à Paris, comptant sur le haut appui de

Votre Excellence, pour obtenir la mise en liberté du fils de Mme

Maria-Pia.

A ces paroles, M. Thiers se leva de dessus sa chaise avec

beaucoup de vivacité, et il protesta galamment qu'il se sentirait

d'autant plus charmé de pouvoir contenter le désir de Mme la

Grande-Duchesse, que dès longtemps, il s'était porté pour l'un de

ses admirateurs.

--Je la vis pour la première fois, dit-il, oui! j'eus l'insigne

honneur de voir Mme la Grande-Duchesse, en 1860, à Vienne, au

sein d'une fête brillante que donnait l'archiduc Ferdinand.

Entourée d'une foule de princesses, qui offraient à l'œil

étonné le ravissant assemblage des beautés de tous les climats

de l'Autriche, Mme la Grande-Duchesse, quoiqu'elle eût près de

trente-cinq ans à cette époque, se faisait toutefois distinguer:

et l'on pensait, en la voyant, que ses attraits l'eussent appelée

au rang suprême, si sa naissance l'en eût éloignée. Quant au

grand-duc Fédor, qui ne connaît la bravoure et les nobles exploits

de ce guerrier, de ce militaire, qui a cueilli un immortel

laurier, dans ces guerres où la puissance russe en a moissonné

de si beaux?... Par surcroît, politique profond, administrateur

consommé... Les rives du Phase et de l'Oxus, ainsi que les échos

du Caucase, ont souvent répété son nom glorieux.

M. Thiers demeura un moment silencieux; puis il cita, par

l'occasion, deux autres princes qui avaient servi la Commune: le

prince Wiazelusky et le prince Bagration, fait prisonnier les

armes à la main, et fusillé dans les fossés de Vincennes. Il se

promenait à travers la chambre, les deux mains derrière le dos,

et souvent s'arrêtait devant la vitre, à considérer le soleil

couchant.

--Il suffit, dit-il, monsieur Manès, et le jeune Grand-Duc vous

sera rendu... Il faut convenir toutefois que ce prince a été plus

heureux que sage, et qu'il a tenu à bien peu de chose que nous

eussions à déplorer son irrémédiable trépas. Mais qui n'a payé,

en sa vie, son tribut à la folie humaine?... De fait, moi-même,

dans ma jeunesse, pauvre et dévoré de passion, autant qu'idolâtre

de renommée, je ressemblais par plus d'un trait à ce jeune homme;

et, ma foi, il faut bien l'avouer, si Charles X eût triomphé au

lendemain des Ordonnances, j'aurais été réduit à une extrémité

fort proche de celle où le voilà!... Reste une question grave:

c'est la forme même de cette mesure. Procédera-t-on au moyen d'un

acte purement spontané, d'une décision prise en conseil, dans le

sein de mon cabinet, ou encore, et ceci vaudrait mieux, par une

simple relaxation, une ordonnance de non-lieu?... Car la question,

remarquez-le, messieurs, comporte ces trois solutions.

--Ah! mon ami, mon cher ami, s'écria M. Olympe Gigot, comme vous

portez bien jusque dans vos moindres paroles cette précision,

cette netteté, cette parfaite liaison, qui sont l'esprit français

par excellence!

--Bah! c'est ainsi, répliqua M. Thiers, que nous autres hommes

d'État, et de qui l'opinion se fait avec la rapidité de

l'éclair, élucidons vingt fois par jour les questions les plus

compliquées... Au reste, le vieux Metternich n'était pas, lui

non plus, sans mérite... Un peu inconséquent toutefois! Qu'en

pensez-vous, monsieur Manès?

--Mais, je ne sais, dit le savant étonné.

--Si nous avions plus de loisir, continua M. Thiers, je vous

prouverais que Talleyrand, qu'une certaine école historique élève

aujourd'hui sur le pavois, n'a pas joué le grand rôle qu'on lui

prête, et que ses talents n'ont dû leur éclat qu'aux circonstances

où ils ont brillé!

Et, sur ces mots, tous les trois s'étant levés, la suite de la

conversation fut coupée et tumultueuse, en remerciements de Manès,

politesses de l'homme d'État, et mots louangeurs de M. Gigot.

Ensuite M. Thiers s'assit à la table, et y écrivit une lettre au

commandant du ponton la _Charente_, non sans ajouter qu'il ferait

d'ailleurs envoyer des ordres à Pierre-Moine.

Puis, remettant cette lettre à Manès:

--On a vu des monarques, reprit-il, tombés du trône dans les

fers, mais c'est des fers que ce jeune homme est en passe de

s'élever jusqu'aux marches du trône. Car enfin, le voilà d'un seul

coup, ainsi que dans un conte de fées, cousin du Tsar, prince,

grand-duc...

Il se mourait de faim et de misère, cet homme heureux, ce

cousin du Tsar, ce prince de contes de fées. Chaque nuit, il

rêvait la scène qui s'était passée sur la tour Victor.--Le nom!

exclamait-il, le nom de mon père! Dites le nom, le nom, le nom...

Mais alors, tout s'évanouissait. Il se réveillait hors d'haleine;

et l'insomnie, non moins cruelle que les songes, lui présentait,

jusqu'au matin, mille pensées, mille regrets dévorants.--Un mot,

rien qu'un seul mot, disait-il, et j'étais heureux à jamais... Ah!

j'en deviendrai fou, je crois... Mieux eût valu ne rien savoir,

demeurer toujours dans l'ignorance... Quel sentiment avais-je que

le sort me volait? Je n'y songeais pas, je n'en souffrais pas...

Maintenant, je suis comme un damné qui, précipité dans l'enfer,

eût entrevu le paradis, à la minute même de sa chute... Mort!...

Il est mort!... Irréparable!... Perdu, perdu, perdu!... Est-ce

possible!... Il grinçait des dents, il pleurait, il étouffait ses

violents sanglots, d'autant plus morne et plus farouche, le jour,

qu'il s'épuisait toutes les nuits dans ces fureurs.

Immobile, il passait des heures à regarder par les sabords les

mouettes se jouant sur les vagues, au milieu des grands souffles

du vent; ou bien, couché à plat ventre, il considérait fixement

une vieille carte marine, où se voyaient la ville de Stralsund et

l'île de Rugen, en face. Sa courte prison d'Allemagne semblait

avoir laissé au jeune homme d'ineffaçables souvenirs. Il demanda

même, une fois, comme pour se décharger le cœur, si aucun de ses

compagnons ne s'était trouvé à Stralsund, au temps où il s'y

trouvait lui-même; puis, sur la réponse que non, retomba dans son

triste silence.

Soit hauteur, soit accablement, il ne parlait qu'à un vieux fédéré

qu'on appelait le caporal Pierre. Sectaire du fameux Blanqui, sous

lequel il avait débuté dans sa longue et ingrate carrière, le

caporal était un petit homme, chauve, fort barbu, le nez rouge, au

demeurant, bonasse et sans fiel, et l'hôte le plus jovial qu'eût

jamais possédé un ponton. Le premier soir que Floris, d'aventure,

s'était trouvé près de lui, le caporal, qui se couchait, lui

avait dit, en clignant de l'œil:--Qu'est-ce qui peut m'empêcher,

citoyen, de passer une bonne nuit? Je suis libre, complètement

libre! Je suis plus libre dans les prisons que les gens qui, en ce

moment, se promènent à Paris ou à Londres, et qui sont esclaves,

sans s'en douter, sous le joug des plus vils despotes!... Après

quoi, éclatant de rire, le petit homme avait souhaité le bonsoir

à son compagnon. Vétéran des bagnes, des pontons, des enceintes

fortifiées, le caporal assistait Floris de sa bizarre expérience.

Il le servait, lui taillait des écuelles, lavait ou reprisait ses

habits, le soir emmantelait de toile à voile le sabord sous lequel

s'endormait le fils de Maria-Pia, et quelquefois se hasardait

même à lui dire avec des clins d'yeux, comme s'ils eussent eu un

secret de moitié, et qu'il prît plaisir à l'encourager:

--Tout va bien!... Nous crevons de misère... Mais nargue des

tyrans, citoyens! Libres jusqu'au dernier soupir!

Un soir, vers six heures et demie, les gendarmes firent l'appel de

douze hommes de corvée, pour aller chercher des barriques d'eau

à l'îlot du Petit-Hagois. Cet écueil, habité autrefois, et qui

ne sert plus de retraite qu'aux mouettes et aux aigles de mer,

renferme, parmi les décombres de deux ou trois masures écroulées,

une citerne d'eau de pluie, naguère utile aux vaisseaux du roi

embossés dans la rade de Pierre-Moine, et portant, sous une fleur

de lis, la date: 1780. De temps à autre, en cas pressant, quand

l'arrivage de Rochefort manquait, les commandants des deux pontons

envoyaient chercher sur le Hagois quelques barriques d'une eau

saumâtre.

Les hommes de corvée débarquèrent, remplirent promptement les

tonneaux; mais quand ils revinrent à la plage, leur chaloupe avait

disparu, les amarres s'en étant rompues. Force était de rester

dans l'île, jusqu'à ce que l'on envoyât de la _Charente_ un autre

canot pour les prendre; et, la première surprise passée, chacun

put occuper, à son gré, les deux à trois heures de l'attente. La

plupart se couchèrent, par groupes; d'autres allumèrent un feu

de broussailles, et Floris et le caporal Pierre, car tous deux

étaient de la corvée, gravirent la colline de sable qui forme le

milieu de l'îlot, sans que les gendarmes étonnés fissent mine de

s'y opposer.

La mer livide mugissait, et le crépuscule, à l'horizon, semblait

un immense bûcher de cendres et de tisons rougeoyants. Quand les

deux prisonniers eurent descendu la butte, ils se virent seuls,

tout à coup. Une ivresse saisit Floris, et il courait le long de

la plage en criant:

--Une barque! une barque! une barque!

Il trempait ses pieds dans l'écume, en claquant des dents, comme

éperdu. La grève était nue et solitaire; l'immense mer, avec

fracas, roulait ses houles. Floris, allant droit à la vague, y

entra jusqu'à la ceinture.

--Allons, allons, Floris... es-tu fou?

Il se débattait furieux, entre les bras de son

compagnon...--Lâche-moi! par le ciel! lâche-moi! répétait-il; ne

mets pas tes mains sur moi... Éloigne-toi! Va-t'en, te dis-je!

Mais le caporal l'entraînait, balbutiant dans son émotion:

--Es-tu fou?... voyons... es-tu fou?

--Non, non, non! je ne suis pas fou! cria Floris désespérément. Ce

cœur que je frappe, c'est le mien!... Mon nom est Floris, et je

suis prisonnier sur les pontons de Pierre-Moine!

--Allons, allons, allons! marmottait le bonhomme, en continuant de

l'entraîner.

--Lâche-moi, lâche-moi! dit Floris... A bas, misérable! Me

lâcheras-tu?... Je traverserai cette mer. Je la rejoindrai, je

la reverrai... Lâche-moi! Je ne suis pas fou... Non, non! je ne

suis pas fou, et plût au Ciel que je le fusse! Alors, je pourrais

oublier mes chagrins, mes tourments, ma détresse, et l'amour

insensé qui me tue!

--L'amour!... dit le vieillard stupéfait.

D'un bond, Floris le saisit à la gorge. Il leva le poing pour

frapper, puis ses yeux s'obscurcirent de larmes. Il lâcha Pierre;

et le jeune homme promenait des regards troubles autour de lui.

Tous deux, béants, se considéraient. Le caporal dit enfin:

--Allons, allons, sois donc raisonnable!

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 3 / 33 段