Wrobleski. L'un de ses hommes attend mon signal, posté dans la
lanterne du Panthéon... Ah! nous sommes trahis, madame Éloi...
Quelle duperie que l'espérance!... Allons, versez-moi un coup
d'eau-de-vie!... Si Delescluze était un homme... Bah! nous sommes
perdus, c'est certain... Versez, emplissez jusqu'au bord... Bonne
femme, si tu pouvais réconforter de même notre cause et lui
remettre du cœur au ventre!... Ils ont fusillé l'archevêque...
Allons, partons!
--Oui! partons, partons fite! dit Chus. Foilà une ponne parole!
A ce moment, il leur parut qu'il s'élevait tout auprès d'eux une
vague plainte, un gémissement. Mme Éloi resta béante, tandis que
le fripier s'arrêtait.
--Jésus!... Qu'est-ce que c'est?
--On dirait un râle...
Tout faisait silence maintenant, et ils se regardaient l'un
l'autre. La lanterne que haussait Chus projetait au loin, sur la
prairie, de monstrueuses têtes noires et des ombres immobiles.
Le bruit s'éleva de nouveau, faible, bas, poignant comme un
sanglot. Soudain, Mme Éloi s'écria:
--C'est lui, c'est l'homme! je parie... le pauvre homme, le
fusillé!... Ah! miséricorde! Il n'est pas mort! Ils l'ont manqué,
ils l'ont manqué, je parie ma tête qu'ils l'ont manqué!... Vite le
falot, monsieur Chus... C'est ça... Ils l'ont manqué, le pauvre...
Les bons à rien! les maladroits!... Tenez, mettons-le là.
Chus s'approcha, sa lanterne à la main. Mme Éloi, agenouillée,
soulevait la tête du moribond. Tous trois faisaient cercle autour
de lui.
--C'est pourtant malheureux, dit paisiblement le fripier,
t'assister à tes choses pareilles... Le saint cantique a pien
raison: _Oh! que c'est une chose ponne et une chose agréaple
que les frères temeurent unis ensemple! C'est comme cette huile
exquise, répantue sur la tête, qui tescend sur la parpe t'Aaron et
qui técoule sur le pord te ses fêtements!_... Foyez-fous, matame
Éloi. Un homme qui aime à tuer peut se régaler, quand il est
soltat... Moi, ce n'est pas mon caractère!
--L'obus! l'obus! cria la cantinière. Gare! gare! gare! A plat
ventre!
Une forme de flamme et de fer s'abattit, éclata et se dispersa au
milieu d'un jet de tonnerre. Tous se relevèrent en silence.
--Dépêchons, reprit alors le jeune homme... Madame Éloi, vite,
ôtez au blessé ces entraves. Humectez ses lèvres d'un peu d'eau..
Et toi, aide-nous, citoyen, au lieu de rester à claquer des
dents... Hé quoi! tu as donc peur de mourir? Remue-toi, misérable
lâche!... Vite! arrache avec moi ces longs pieux... Il nous faut
transporter ce blessé dans un endroit moins exposé... Arrache-moi
ces pieux, te dis-je!
Il fit, en les entre-croisant, une sorte de civière, sur laquelle
il jeta son manteau. On plaça dessus le moribond, et les deux
hommes, le portant, se mirent en marche.
Tant qu'ils furent dans cette plaine, les obus s'abattirent autour
d'eux. Le fripier jetait de tous les côtés des yeux hagards, et à
chaque moment paraissait près de s'évanouir. Ils arrivèrent ainsi
à l'avenue des Anglais, et hors du tir, Chus respira. Une masse
haute et ténébreuse se dressait au bout de l'allée. C'était le
mausolée du maréchal Victor, duc de Bellune, vers lequel ils se
dirigeaient. On distinguait les créneaux d'une tour, et un drapeau
qui se gonflait au vent, sur son sommet.
Mais des fédérés en se hâtant, d'autres ensuite qui couraient, se
jetèrent dans le chemin. On entendit des heurts de roues, et à la
lueur d'un grand fanal rouge qu'un enfant balançait au bout d'une
perche, quelques hommes armés débouchèrent d'un sentier montant et
tortueux. Ils entouraient tumultueusement, en les poussant et les
tirant, deux charrettes à bras, pleines de cadavres. Sous la lueur
sombre du falot, on apercevait les corps pêle-mêle, des torses
tout roides de sang, des tonsures, des bouches béantes. Derrière
eux, hurlaient et ricanaient des soldats à mufle de tigre;
d'autres, sur un cou long et grêle, balançaient une tête aplatie
comme celle de la vipère. On voyait des fronts de taureaux, des
profils de porcs, de boucs, de béliers, des faces barbues de
singes qu'empourprait le reflet de quelque torche, vacillante
au vent de la nuit... Puis, quand ils eurent défilé, apparut un
homme, tout hors d'haleine. Il portait une écharpe rouge, insigne
des membres de la Commune, et criait, forcené de fureur:
--Qu'attendent-ils?... Lâches! traînards!... Leur batterie ne tire
pas... Aux gares, aux prisons, aux églises!
Ensuite, avisant tout à coup le jeune homme pâle aux cheveux
noirs, arrêté sur le bord de la route:
--Ah! te voilà, toi! embrasse-moi! et il se jetait à son cou...
Que les flammes s'élèvent plus haut! dit-il en regardant Paris.
Que les canons crachent leur mitraille, jusqu'à ce que tout soit
en poudre!... Rigault mourra; il l'a juré. Il va sauter avec
la préfecture!... J'ai dit adieu à ma femme, à mes enfants...
Ce n'est pas moi que tu vois, c'est mon ombre... Embrasse-moi!
Je leur disais bien que l'on pouvait compter sur toi... Nous
allons enterrer les otages... Les as-tu vus passer dans les
charrettes?... Deguerry, Bonjean, l'archevêque?... Hein, camarade,
grande nouvelle!... Apprêtez armes! En joue! Feu! Et voilà...
Ç'a été fait ce soir, sur les huit heures. Théophile Ferré est
l'homme. Hurrah pour lui!... Ho! ho! Entends-tu leurs églises?
Comme elles s'époumonent à sonner notre glas! Paris en feu nous
servira de catafalque... Ha, ha, ha! Nous aurons pour cierges
quatre-vingts tours embrasées... Bravo, bien tiré, canonnier!
Brûle, brûle, brûle, ville maudite! Fais une flamme gigantesque de
tes masures, de tes palais, de tes théâtres, des sièges des juges,
des confessionnaux!... Qu'il n'y ait plus rien! Non, ni Dieu, ni
maître!... Hein! il y a longtemps que le monde n'avait vu une
pareille nuit!
Une pluie de cendre brûlante s'éparpilla sur les arbres autour
d'eux, et sur le vaste cimetière. Alors, le fédéré cria, avec un
effroyable ricanement:
--Ramassez-en! ramassez-en! Demain, c'est tout ce qu'il restera à
prendre de Paris!
Et il s'éloigna en vociférant, et tirant des coups de son revolver.
--Voilà un vrai gars! fit Mme Éloi, tandis que Chus revenait se
placer à l'arrière du brancard... Un vrai gars, quoi!... C'est
comme un zouave!
Le jeune homme eut un pâle sourire:
--Oui! ces Gascons! reprit-il amèrement... Ils bavarderaient
encore, je crois, avec le couteau dans la gorge... J'ai rencontré
hier celui-ci... Que me disait-il donc?... C'était au moment de la
nuit où les Tuileries s'allumaient; ses propos ne m'intéressaient
guère. Voyons... Il me parlait d'un étranger qui me recherche dans
Paris... L'a-t-il dit, ou bien l'ai-je rêvé?... Mon esprit est
comme une eau trouble... Je ne sais plus... Bah!... Marchons!
Arrivés au bout de l'avenue, ils tournèrent l'angle du tombeau
Victor. Leurs pieds buttaient contre les dalles tumulaires.
Au-dessus de leurs têtes, le mausolée élevait son massif crénelé,
que surmonte une tour carrée; des arbres de lilas l'environnaient.
Ils passèrent devant la grille d'un escalier extérieur qui mène à
la plate-forme de la tour, puis s'arrêtèrent, en déposant l'homme
blessé au bas du mur.
Il avait les paupières fermées, les bras pendants: la mort était
sur ce visage. On voyait les sourcils froncés, les tempes ridées
sous les cheveux gris, les pommettes osseuses et décolorées. Du
sang souillait sa longue barbe grise.
--Le pauvre homme! dit la cantinière. Il ne tardera pas, je crains
bien, à faire un pâté pour les vers... Cependant, vous savez, tant
qu'ils n'ont pas ratissé leurs draps avec la main, et que leur nez
ne s'est pas pincé, il reste encore de l'espoir... Et tenez! Il
marmotte, l'entendez-vous?... Ils sont quelquefois étonnants...
Allons, tout juste!... Il se réveille.
Le mourant ouvrit les yeux, en s'agitant avec effort. Des mots
entrecoupés s'échappèrent de ses lèvres. Il avait le délire; et
dans sa fièvre, les scènes d'un drame mystérieux se succédaient
devant ses yeux, par hallucinations rapides:
--Si vous savez où il se cache, dites-le-moi, je vous en
conjure... Moi, un espion! non! non! jamais!... L'Europe entière
désigne les Français comme un peuple vaillant et généreux... On
dit: poli comme un Français, brave comme un Français... A Bruges?
Non! il est à Paris!... Hélas! comment le découvrir? Toutes les
étoiles se sont éteintes!
Le moribond roulait des yeux vitreux, et il balbutiait, en
répandant de l'écume sur sa barbe. Tout à coup, il jeta un cri:
--C'est lui! je le vois... là, en charrette!... Ah! qu'il est
pâle! Ses deux yeux sont comme deux fontaines de sang... La foule
se presse... Écoutez! les trompettes sonnent... Ho! des éclairs
jaillissent, une trombe de feu... Je suis trop près de l'échafaud.
La flamme m'a brûlé au visage... Le sol vacille... l'air bouge
comme une toile ardente... Voyez! voyez! Il s'agenouille... Par
pitié, par pitié! sauvez-le!... Ho! la hache!... Ah! horreur!
horreur!... Le sang jaillit! Tout est ténèbres à présent. Heu! je
n'entends plus rien qu'un bruissement, un chuchotement de fantômes.
Il se soulevait à demi, en tendant l'oreille avec terreur. Il
reprit, les lèvres grelottantes:
--Ho! ho! ho! ho! partout des cadavres... Les rues sont pavées
d'yeux de morts... C'est l'enfer, les fournaises flamboient...
Comme ils rugissent, les damnés!... Regardez! voici des
tisserands!... Ah! ah! ah! ils me passent des cordes dans tous les
membres, pour me descendre au purgatoire... Le ciel brûle... ho!
ho!... Il en tombe des cataractes de sang bouillant... Ne dansez
pas autour de moi!... Vous êtes des démons, je le sais... Ils ont
des corps et des habits de femme; mais je n'aperçois pas les âmes,
les âmes!
Le mourant poussait des râles affreux qui déchiraient ses côtes et
sa poitrine. Bientôt sa tête s'inclina; un sang vermeil lui coula
de la bouche; la sueur inonda tout son corps, et il paraissait
accablé de torpeur.
--Il dort! dit le jeune homme, à voix basse. Je m'en vais faire
le signal à Wrobleski... Donnez-moi la torche, madame Éloi! Et
toi, approche, citoyen... Voyons! Est-ce que tu rêves? Trouve-moi
deux hommes qui porteront ce blessé à quelque ambulance... Mais il
me faut d'abord prendre la fusée, que j'ai cachée près d'ici, en
arrivant.
Le fédéré se dirigea vers une tombe marquée d'un signe, au moyen
de branches nouées. Il se baissa, tâtonna sous les pierres, et
revint à la tour Victor. Ensuite, poussant la grille roulante, il
gravit l'escalier qui monte au flanc du mausolée: et tout droit
sur cette plate-forme, avec la ville et l'horizon devant les yeux,
il regarda.
Le ciel avait un aspect terrible. Des fumées, emportées par le
vent, s'y suivaient, en troupeaux de monstres embrasés, tandis que
les pointes des flammes s'élançaient impétueusement dans l'air
frémissant. L'incendie, au cœur de Paris, se roulait, en enserrant
la ville, ainsi qu'une torche liée à une roue tourne avec elle. Le
Palais-Royal flamboyait; les Tuileries, éventrées, vomissaient une
éruption éblouissante; la rue Royale illuminait tout l'occident.
Mais sur la rive gauche du fleuve, le quai d'Orsay, la rue de
Lille, le palais de la Légion d'honneur ondoyaient en nappes
vermeilles, cependant qu'à l'est, l'Hôtel de ville brûlait d'un
bloc, massivement. Tout l'horizon bouillonnait de fournaises,
d'explosions, de rauques grondements. Paris semblait flotter sur
une mer de lave. Çà et là, le réseau des rues creusait, parmi la
nappe écarlate, de profonds ravins de ténèbres. On apercevait
comme proches des points lointains, l'angle d'un mur, une fenêtre,
des cimes d'arbres, un tuyau bizarre, sur un toit. Certains
endroits paraissaient tout blancs; on eût dit que d'autres
ondulaient, sous la rougeur incandescente. D'énormes volutes
enflammées bondissaient comme un globe qui crève; des cornes de
feu tout imprégnées d'essence ou d'huiles de peinture fondaient
en de grandes stries vertes, orange, violettes ou d'un bleu de
soufre. Alors, dans le brasier colossal, volaient des millions
de flammèches; une poussière dévorante de taches rouges et de
braises ensemençait le firmament; de la cendre ardente pleuvait;
les torsions du feu irrité devenaient frénétiques; l'air faisait
une clameur de tempête. Et, tout mêlés à cette horreur, haletants,
livides, éperdus, M. Chus et la cantinière crièrent, au bas du
mausolée:
--Hourra! hourra! Vive la Commune!
Le regard du jeune homme s'attacha sur le dôme du Panthéon. Il
se dressait en face de la tour, puissant, tranquille, démesuré.
Alors, fixant la fusée de signal entre deux pierres d'un créneau,
le fédéré l'alluma de sa torche. Un trait flamboyant s'élança,
et creva au zénith, en larges étoiles vertes. L'homme, ensuite,
attendit la réponse.
Il apercevait, au fond des rues, comme à des distances
incalculables, les Versaillais et ceux de la Commune, derrière des
pavés entassés. D'autres survinrent tout à coup, et la bataille
se rétablit. Les canons tonnaient comme la foudre; les balles
pétillaient comme une grêle de fer. A travers la clameur du tocsin
et le roulement des artilleries, le son aigu des fusillades
perçait l'air. Un fracas épouvantable s'éleva, et les deux peuples
se heurtaient, comme la mer se heurte à la mer, dans la rafale.
Beaucoup de cadavres gisaient; l'aurore poignait à l'orient. Çà et
là, des femmes éperdues s'enfuyaient avec les bras levés: elles
apparaissaient lointaines, aux profondeurs de l'abîme ardent, sur
des places rouges et désertes. Des chevaux furieux galopaient;
des chiens se sauvaient, en hurlant. Les injures, les râles, les
cris de guerre, les tambours, les vociférations, enveloppaient
les combattants dans un ouragan de bruit. Les tours, les dômes
chancelaient, croulaient, se fendaient en éclats; les arbres des
parcs suaient sous le feu; la cité révoltée sifflait et rugissait
comme une bête aux abois. Tout flambait. L'amas des maisons
ressemblait à un nuage rouge, d'où sortait, en tonnant, le bruit
du canon, impétueux, déchirant les cervelles, et faisant saigner
les oreilles.
--Ma poitrine se gonfle, murmura le jeune homme; mes cheveux
se dressent sur mon front... Que de fois les siècles futurs se
représenteront le grand spectacle auquel j'assiste en ce moment!
Que de fois il sera célébré, pour le rêve des hommes d'alors, dans
des idiomes encore à naître!... Allons, tonne, rugis, volcan!...
Jaillissez, flammes aveuglantes! Dômes bourrés de poudre, sautez!
Que Paris brûlant se soulève et s'écroule, comme une montagne de
feu!
Il reprit, avec un rire amer:
--Et pourtant, même dans le mal, l'homme n'étend pas loin son bras
débile. Maintenant, à quelques lieues d'ici, les oiseaux dorment;
la forêt verte est froide de rosée, le fleuve berce ses eaux
grisâtres, un cri joyeux de coq monte dans l'air, et les femmes,
à cet appel, pressent vaguement leur enfant contre la tiédeur du
sein maternel. Cette aurore, pour le monde entier, sera semblable
aux autres aurores... O jour, ô lumière, salut!... Je t'adresse
ici un dernier adieu, car il n'est plus rien de commun entre nous,
si ce n'est le peu de temps qui me reste, avant de trouver la mort
désirée.
La lanterne du Panthéon s'illumina en ce moment, d'une flamme
rougeâtre. C'était le signal de réponse au signal de la tour
Victor. Le jeune homme leva les yeux; puis, poursuivant:
--Ai-je peur?... Non! mon âme est calme. La tâche est finie, le
but est atteint!... La terre m'a fourni, cette nuit, mon dernier
lit; je ne lui demande plus rien qu'une tombe... A quoi bon la
vie, en effet, s'il n'y a aucun remède à mes maux? Qu'est-ce
qu'un jour ajouté à un jour peut m'apporter de félicité, puisque
mon cœur est à un amour sans espoir, puisque jamais je ne
posséderai ce que je désire, puisque je ne crois plus en des temps
meilleurs?... J'avais peur de la mort, quand j'étais enfant. Son
effroi, je me le rappelle, m'a bien souvent réveillé la nuit, et
tenu glacé et palpitant. Elle me semble maintenant un oreiller
pour ma tête lasse, une auberge pour mes os fatigués... Ah! il n'y
a rien en nous et autour de nous, que des ombres!... La réalité
est un songe, que nous faisons les yeux grands ouverts.
Les prunelles fixes, il restait songeur, regardant sans les
voir, au-dessous de lui, les deux charrettes des otages, arrêtées
dans le campement des artilleurs du Père-Lachaise, parmi les tas
d'obus, les gamelles, les tonneaux de cartouches défoncés. La
multitude se pressait. De temps à autre, un coup de feu partait,
suivi d'une clameur forcenée. Puis soudain, un fédéré de taille
lourde et colossale bondit sur un grand sarcophage, et levant avec
ses deux bras, aussi haut qu'il put le lever, un des cadavres
en soutane violette, l'homme présenta orgueilleusement à Paris
révolté, bergerie de tigres et de loups, le cadavre de son pasteur.
Un fédéré se prit à danser. Il jonglait avec son fusil, et
une femme, en canezou blanc, l'écharpe ponceau par-dessus, et
un yatagan de vermeil brimbalant sur sa jupe trouée, s'avança
vis-à-vis de lui, en faisant des postures obscènes. Au même
moment, les six canons en batterie au bord du talus tirèrent à
toute volée, et dans la poudre qui montait, sous l'horrible lueur
déployée comme un immense voile rouge, une ivresse les entraîna.
Hommes, femmes, vieillards, tous, pêle-mêle, formèrent une large
ronde, où l'on voyait tourbillonner des multitudes de crinières,
de barbes, de prunelles étincelantes. On enleva la bonde des
tonneaux: deux chaudrons reçurent le vin noir. Les danseurs s'y
plongeaient la face, puis repartaient, plus furieusement. Un
nègre, en manteau de spahi, tout roidi de pétrole, se roulait la
tête d'une épaule à l'autre; cinq ou six prostituées, habillées
de satin jaune et vert, et leurs seins énormes couverts de fard
blanc, bondissaient, retroussées jusqu'aux cuisses. Bientôt, les
femmes entrèrent en démence. Écumantes, le sabre au poing, elles
hurlaient, frappaient l'air, se tordaient comme des Ménades.
Plusieurs se prirent de querelle, et l'une d'elles tomba aussitôt,
l'épaule presque détachée d'un revers de sabre. Mais son ennemie
se rua, et le pied posé contre son flanc, elle arracha le bras et
le jeta au loin. Alors toutes, se précipitant, mirent la victime
en morceaux, la hachant, la déchirant de leurs sabres, l'une
emportant un pied, l'autre une main. Puis, riant frénétiquement,
elles se jetaient, comme des balles, les membres palpitants, et
de hideux lambeaux sanglants pendaient aux grilles des tombeaux
et aux branches. Une femme saisit le cœur, le fixa au bout de
sa latte, et elle courait çà et là, à travers la ronde, en
vociférant: A deux sous, le cœur de Jésus! tandis que sous le ciel
de flamme, la danse furibonde continuait.
Mais des cris s'élevèrent au bas de la tour: Arrêtez-le!
arrêtez-le!... Un râle saccadé monta de degré en degré, et l'homme
blessé, échappé des mains du fripier et de la cantinière, apparut
sur la plate-forme, hagard, terrible, couvert de sang.
--Doux Jésus! exclamait Mme Éloi. Sainte Vierge! Son accès le
reprend!
Elle arrivait suante, haletante, et derrière elle, Chus montra son
visage barbu. Cependant le blessé, fou de terreur, se débattait
entre les bras du jeune homme... Tout à coup, il se prit à crier:
--Floris! Floris! Floris!... Au secours!
Le fédéré tressaillit, et se reculant violemment:
--Qui m'appelle?... Ah! qui êtes-vous?... D'où vient que vous
savez mon nom?
Il avait lâché l'inconnu, et sur le sommet de cette tour, les
flammes lui donnaient au visage. Le blessé s'arrêta saisi
d'effroi, et il dit en balbutiant:
--Oui, je me rappelle vos traits... Il me semble que je vous
connais... Vous avez les yeux d'une dame... Et cependant, je ne
vous ai jamais parlé jusqu'à présent, n'est-ce pas?... Tout irait
bien, si je pouvais seulement avoir moins mal à la cervelle... Il
faut prendre patience, monsieur... Je suis le pauvre chirurgien de
Madame la Grande-Duchesse...
Il chancela. Floris étendit les bras, la cantinière accourut, et
tous deux couchèrent le blessé dans un angle de la plate-forme.
Mais il paraissait suffoquer. Le jeune homme le releva sur son
séant, l'appuyant contre le parapet. L'inconnu poussait de grands
soupirs; il regardait Floris fixement.
--Je ne sais pas, je ne me souviens pas! murmura-t-il. Si vous
voulez quelque chose de moi, il faudrait me céder votre cervelle
saine... J'ai reçu trop de plomb dans la mienne... Êtes-vous un
enfant perdu? En ce cas, je connais votre mère... Elle pleurera,
elle pleurera... Pourquoi donc voulez-vous me cacher que nous
sommes au cimetière?... Je sais bien que vous êtes mort... Je sais
aussi votre nom: Floris!
--Oui! oui! allons! ne vous agitez pas! dit la bonne Mme Éloi, qui
haussa les épaules avec compassion.
L'inconnu jetait autour de lui des yeux de stupeur et de crainte,
ainsi qu'un homme qui se réveille d'un long évanouissement.
--Où suis-je? reprit-il, à voix basse. Mon esprit est bouleversé
comme la mer après une tempête, et je sens tous mes membres
brisés... Qui êtes-vous?... Je ne vous connais pas... Il me
semblait que j'étais mort... Est-ce à vous que je parlais tout à
l'heure?... Ah! fit-il avec un grand cri, oui, je sais, je sais,
je me rappelle... Je vous ai retrouvé, Monseigneur.
--Pourquoi suis-je ému? pensa Floris. Se peut-il que les folles
visions d'un homme en délire m'étonnent?
Le blessé poursuivait, frémissant:
--Avez-vous salué votre mère? Qu'a-t-elle dit, dans un tel
moment?... Et votre frère, votre sœur?... Oh! que je suis
heureux, Monseigneur!... Mais d'où vient que mon lit est placé
sur cette terrasse de pierre? J'entends continuellement les
orages qui roulent au-dessus de ma tête, et cela me fait mal à la
cervelle. J'ai été malade en effet, et j'ai failli mourir, le
savez-vous?... Ah! je voudrais bien être certain que je suis guéri
maintenant.
Une épouvantable rumeur monta de la cité embrasée. L'homme inquiet
prêta l'oreille; puis, se soulevant sur un genou:
--Est-ce que nous sommes à Prague, Monseigneur?
--A Prague... dit Floris. Non... à Paris.
--A Paris... encore à Paris! répéta l'inconnu qui retomba... Y
sommes-nous donc revenus?... De grâce, fit-il, ne me trompez
pas... Est-il bien vrai que vous êtes Floris?
--Oui! c'est mon nom, dit le jeune homme. Mais je ne vous ai
jamais vu. Se peut-il que vous me connaissiez?
Le blessé avait l'air incertain. Sa figure prit subitement une
étrange expression de ruse. Il dit, d'une voix qui s'affaiblissait:
--Écoutez-moi, je vous en conjure. J'ai un secret à vous
révéler... Courbez la tête jusqu'à moi. Approchez votre oreille de
ma bouche... Ne me refusez pas cette grâce!
--Soit! reprit Floris, je vous écoute.
Et à genoux près du blessé, il pencha son visage vers lui.
Alors, comme saisi d'un nouvel accès de délire, l'inconnu lui
plongea les doigts dans la chevelure; puis, jetant un cri de
triomphe:
--La marque! la marque! s'écria-t-il... La marque de Sacha
Gourguin!... Ah! Floris!... C'est bien lui! O bonheur!...
Monseigneur, monseigneur Floris... Votre mère... Lorsque vous
saurez... O Dieu! Que dire? Par où commencer?
--Au nom du ciel! qui êtes-vous? dit le jeune homme.
--Oh! dit le blessé, monseigneur Floris, après vous avoir si
longtemps cherché!... Ah! je suis malade, je me meurs... Ah! ah!
ah! Hélas! malheureux que je suis!... Ah! ah! je souffre! Hélas!
hélas! Oh! tuez-moi! tuez-moi! tuez-moi!... Ne vous éloignez pas,
Monseigneur. La crise cessera dans un moment... Vous me regardez,
interdit. Non, non, je n'ai plus le délire... Oh! je souffre!
Ah! ah! ah! ah! Hélas!... Surtout, Monseigneur croyez-moi... Ne
secouez pas la tête ainsi... Je connais tout de votre vie. Le
vieil homme qui vous a élevé avait pour nom Jacob Van Oost: votre
enfance s'est passée à Bruges, dans les Flandres. Depuis deux
ans, vous êtes à Paris... Au nom de votre mère qui vous cherche,
écoutez-moi, croyez-moi, Monseigneur!
--Parlez! reprit Floris, parlez donc!... Pourquoi m'appelez-vous
Monseigneur?
--Sachez d'abord qui vous êtes... Ce Van Oost, qu'on nommait votre
oncle... O Dieu! Ah! ah! quelle douleur!... Votre naissance est
noble entre toutes... Ah! ah!... Ayez pitié de moi... Ah! ah! ah!
ah! tuez-moi! Le sang m'étouffe; je suffoque... Ah! Où êtes-vous,
Monseigneur? Soutenez-moi, mettez-moi debout!... Je vous dirai le
nom de votre père... Oh! oh! oh! hélas!... Oh! oh!
--Madame Éloi, voulez-vous m'aider? dit le jeune homme.
Doucement... Soulevons-le!