Votre Excellence m'a pressé de si bonne grâce, que je n'ai p

_Les_

OISEAUX S'ENVOLENT

_et_

LES FLEURS TOMBENT

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de

reproduction et de traduction en France et à l'étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la

librairie) en mars 1893.

DU MÊME AUTEUR

_LE CRÉPUSCULE DES DIEUX_

Un volume.

PARIS, TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.

_ÉLÉMIR BOURGES_

_Les_

Oiseaux s'envolent

_et_

les fleurs tombent

PARIS

LIBRAIRIE PLON

E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

10, RUE GARANCIÈRE

_Tous droits réservés_

_A MON CHER MAITRE_

_THÉODORE DE BANVILLE_

Bien moins habile que le célèbre Isménias, mais comme lui,

indépendant de la faveur des hommes, je me promets qu'à son

exemple, je chanterai toujours, selon le dicton: Εμοι ϰαί ταῖς

Μουσιας--pour moi et pour les Muses.

JULIEN, _le Misopogon_.

_AVERTISSEMENT_

_Je me suis fait, en ce roman, l'écolier des grands poètes anglais

du temps d'Élisabeth et de Jacques, et du plus grand d'entre eux,

Shakespeare;--quelque présomption qu'il y ait à se dire l'écolier

d'un tel maître._

_Nos récents chefs-d'œuvre, en effet, avec leur scrupule de

naturel, leur minutieuse copie des réalités journalières, nous ont

si bien rapetissé et déformé l'homme, que j'ai été contraint de

recourir à ce miroir magique des poètes, pour le revoir dans son

héroïsme, sa grandeur, sa vérité._

_Que le lecteur attribue donc ce qu'il y a de bon dans ce livre,

à la souveraine influence de ces maîtres des pleurs et du rire:

Webster, Ben Jonson, Ford, Beaumont et Fletcher, Shakespeare._

_Les fautes seules sont de moi._

LES OISEAUX S'ENVOLENT

ET

LES FLEURS TOMBENT

PROLOGUE

LE MÉMOIRE D'IVAN MANÈS[A].

[Note A: Ce mémoire a été trouvé dans les papiers de M.

Thiers.]

Paris, avril 1871.

Puisque l'enlèvement du fils aîné de Mme Maria-Pia,

grande-duchesse de Russie, a paru à Votre Excellence mériter assez

de curiosité pour qu'elle souhaitât d'en lire le récit, plutôt

que de l'entendre dans le cours d'un entretien, souvent diffus et

mal en ordre, j'obéirai d'autant plus volontiers aux désirs de

Votre Excellence que, s'agissant d'une princesse à laquelle je

suis dévoué depuis vingt ans, par le respect et le plus profond

attachement, tout ce que j'ai à raconter ne fera que mettre en

lumière ses hautes vertus: comme aussi, j'ose me flatter que la

narration que j'entreprends, en dissipant tous vos doutes, vous

intéressera par là plus fortement à celui dont elle retrace la

naissance et la déplorable aventure[1].

[Note 1: Le sieur Manès est venu plusieurs fois à Versailles.

Il est le frère du fameux savant russe, Vassili Manès, à qui

l'Europe a décerné, depuis longtemps, la renommée due à ses beaux

talents. Le sieur Manès cherche à découvrir, soit à Paris, soit

dans cette foule de prisonniers que nous avons de la Commune, un

jeune homme nommé Floris, qui serait, à ce qu'il assure, le fils

légitime de S.A.I. le grand-duc Fédor de Russie et de son auguste

épouse.

(_Note de M. Thiers._)

]

Votre Excellence est trop au fait des personnages et des cours

de l'Europe, pour que j'aie besoin de lui rappeler le mariage

du grand-duc Fédor, frère du tsar Nicolas, avec la princesse

Maria-Pia, fille de dom Pedro Ier, empereur du Brésil, et sœur

de dona Maria II da Gloria, reine de Portugal. En 1843, à

l'époque de ce mariage, imposé à son frère puîné par l'inflexible

Nicolas, Mme Maria-Pia avait dix-sept ans, et le Grand-Duc plus

de quarante-cinq. C'était une étrange disproportion d'âge, et la

disparate de cœur et de sentiments des nouveaux époux semblait

plus effrayante encore. En effet, depuis des années, le Grand-Duc

se trouvait engagé de passion à une maîtresse, la princesse Sacha

Gourguin. Cette Gourguin était, comme l'on dit chez nous, un vrai

chat noir, qui n'avait que la peau et les os; toutefois, un grand

feu d'esprit, et les plus beaux yeux, avec des manières hautaines:

dangereuse, artificieuse, accusée de beaucoup de noirceurs; dont

le mari était mort brusquement, et l'on en avait mal parlé, mais

qui tenait le Grand-Duc sous son joug, et l'avait comme ensorcelé.

Ce mariage, tout de politique, ne rompit donc que peu de temps

l'attachement des deux amants, et bientôt même le Grand-Duc,

qui avait introduit la princesse auprès de Mme Maria-Pia, eut

l'adresse de les lier et de les rendre inséparables, sans éveiller

chez sa femme aucun soupçon. La Grande-Duchesse était jeune,

toute neuve à Pétersbourg; elle ignorait la cour, le monde, et

avait foi en son mari.

Deux ou trois mois après les noces, Mme Maria-Pia crut ressentir

tous les symptômes d'une grossesse. La nouvelle s'en répandit

avec éclat, et quantité de dames de noblesse visitèrent la

Grande-Duchesse, et lui firent leur cour en lui pronostiquant

qu'elle accoucherait d'un garçon. Mais on ne tarda pas à

s'apercevoir que le Grand-Duc, loin de marquer de la joie aux

féliciteurs, se montrait, sur cette matière, fort austère et

même renfrogné, répondant par monosyllabes, et parfois rompant

ouvertement les compliments qu'on lui adressait. A l'entrée même

de l'hiver, c'est-à-dire vers la fin d'octobre, Son Altesse partit

subitement pour sa terre de Biélo, emmenant la Grande-Duchesse, et

la princesse Sacha Gourguin les rejoignit presque aussitôt.

Je me vois forcé, maintenant, d'entrer dans un détail quelque peu

minutieux, et vous demande, en cet endroit, de la patience, si

bizarre ou même rebutant que ce récit puisse vous paraître; mais

les mœurs russes sont bien loin d'être aussi polies que vos mœurs.

De plus, je m'assure, Monsieur, que la confidence que je vous

fais, pleine et entière, et ne cachant ni les choses, ni les noms,

ni les fautes, demeurera sous un secret absolu entre nous[2].

[Note 2: La discrétion est l'apanage de l'homme d'État. La

réunion de ses lumières, pour grande et pour variée qu'elle soit,

ne vaut en somme que par les ténèbres dont il sait à propos

s'envelopper, aussi bien dans les congrès de l'Europe que dans les

colloques d'un Parlement.

(_Note de M. Thiers._)

]

Le 13 janvier 1844, Mme Maria-Pia, entendant la messe en son

oratoire, car elle était demeurée catholique, par permission

spéciale du Tsar, ressentit de violentes douleurs. On l'emporta

dans son appartement; sa dame d'atour portugaise lui arrangea les

cheveux comme on les arrange en Portugal aux femmes qui vont

accoucher et qui ne doivent pas de sitôt changer de coiffure; le

médecin fut averti; on prépara les langes et le berceau, et l'on

coucha promptement la malade.

Le Grand-Duc, quand on lui apprit l'événement, allait partir

pour la chasse au loup, avec la princesse Gourguin et plusieurs

gentilshommes de Novgorod. Il manifesta un violent dépit et

dit, comme en furie, à la camériste, qu'elle était folle et sa

maîtresse aussi. Cependant, il renvoya les traîneaux, s'excusa

auprès de ses invités, et monta chez la Grande-Duchesse.

La nouvelle y avait rassemblé, en désordre, la petite maison

portugaise dont Maria-Pia avait été suivie: le chapelain, la

dame d'atour, deux femmes de chambre qui étaient sœurs, et les

favorites de leur maîtresse. Mais, sitôt qu'elle les aperçut,

Sacha Gourguin se récria, dit hautement que tant de monde réuni

incommoderait la malade; enfin, prenant le ton d'autorité comme

par un tendre intérêt, elle ordonna que tous se retirassent, à

l'exception du peu de gens indispensables; et pour ne laisser de

prétexte à personne, elle exhorta le Grand-Duc à donner l'exemple.

Monseigneur sortit donc de la chambre, et tout le monde le suivit.

Il ne demeura auprès de Maria-Pia que la Gourguin, Platon Boubnoff

le médecin, et une fille de service qui se nommait Agraféna. En

effet, les femmes de chambre eussent été de peu de secours, la

plus âgée ayant seize ans à peine, et toutes deux ne faisant rien

que pleurer.

Les douleurs de Maria-Pia furent si longues et si excessives que

l'on craignit qu'elle ne pût y résister. Le chapelain fit une

exposition du saint sacrement dans l'oratoire, où les Portugaises

passèrent le jour à prier et à se lamenter. Vers le soir, au

milieu d'un violent accès, Platon Boubnoff dit brusquement que

la patiente ne pourrait jamais soutenir le travail, si elle ne

prenait un peu de repos, et avec son impétuosité, il lui présenta

à boire. A peine Maria-Pia eut-elle avalé le breuvage, qu'elle

tomba dans un sommeil léthargique, qui dura jusqu'au lendemain.

Le Grand-Duc ne se coucha pas. Il venait gratter par moments à

la porte, qu'on lui entre-bâillait, et parlait bas, tantôt à la

princesse, tantôt à Agraféna ou au médecin. Un peu après minuit,

Platon Boubnoff sortit de la chambre, et il n'y rentra que le

matin.

La Grande-Duchesse s'éveilla enfin. Elle se crut environnée de

tous les symptômes assurés d'un accouchement, et aussitôt demanda

son enfant. Boubnoff lui répondit, d'un air étonné, qu'elle ne

l'avait pas encore mis au monde. La Grande-Duchesse se prit à

pleurer et soutint vivement le contraire, en sorte que, pour

apaiser l'extrême inquiétude qu'elle témoigna, le médecin finit

par l'assurer que la journée ne se passerait point qu'elle

n'accouchât, et même sûrement d'un fils, à en juger par les

opérations que la nature avait faites pendant la nuit. Cette

promesse parut contenter le Grand-Duc, mais ne calma point Mme

Maria-Pia, qui protestait toujours qu'elle avait accouché.

Le château de Biélo avait pour hôte, à ce moment, un certain

comte Nadasti, avec sa femme. Celle-ci voulut visiter la

Grande-Duchesse, et, pour ne point donner prise aux soupçons,

Sacha Gourguin l'introduisit. Dès que la comtesse s'approcha,

Mme Maria-Pia fondit en larmes et lui fit part de ses angoisses,

jurant qu'elle était accouchée. Mais, par un hasard singulier,

cette comtesse Nadasti prétendit aussitôt se souvenir que dans

une de ses grossesses, elle avait eu, au bout du neuvième mois,

tous les signes avant-coureurs d'un accouchement, qui cependant

n'arriva que six semaines après. La princesse Gourguin approuva

beaucoup ce récit, et il sembla séduire aussi le Grand-Duc, mais

la Grande-Duchesse ne se rendait point.

Platon Boubnoff, jaloux de vaincre cette dangereuse opiniâtreté,

s'avisa d'expliquer alors que l'enfant s'était présenté pour

naître, mais qu'un lien l'avait retenu attaché aux reins; et que

le seul moyen de rompre l'obstacle était que la Grande-Duchesse

fît quelque exercice violent.

Se croyant toujours dans l'état d'une femme nouvellement

accouchée, Mme Maria-Pia refusa d'abord de courir le risque de

cette épreuve. Mais la Gourguin, le médecin et cette comtesse

Nadasti se mirent comme de concert à la presser, tandis que le

Grand-Duc, le nez contre la vitre, demeurait sans souffler mot.

Bref, l'on prêcha, l'on exhorta Mme Maria-Pia de tant de façons,

qu'elle se trouva indécise. Elle aimait tendrement le Grand-Duc et

se croyait aimée de lui; elle pensait n'avoir point de meilleure

amie que la princesse Gourguin: de manière que, cédant enfin, elle

se résigna à suivre le conseil que tous lui donnaient.

L'apanage de Biélo, comme vous le savez, a pris son nom du lac

immense non loin duquel est bâti le château. Mme Maria-Pia se

fit habiller, couvrir de fourrures, et sortit. C'était un de ces

crépuscules à cirrus rouges et à bise glacée; il y avait, ce

soir-là, vingt degrés de froid. Platon Boubnoff monta avec elle

dans un traîneau; le Grand-Duc les suivit dans un autre. Ce fut

sur le lac Biélo, tout raboteux, tout hérissé de glaces, que l'on

promena la Grande-Duchesse, avec des cahots si violents qu'ils

menaçaient, à chaque moment, de la précipiter de son siège. Après

cette barbare promenade, on la reporta dans son lit.

Quelques semaines se passèrent. Voyant que personne, autour

d'elle, ne se laissait convaincre par ses discours, la

Grande-Duchesse ne sut plus que croire: elle dit qu'elle mettait

en Dieu désormais son espérance, et chercha dans la religion des

motifs de consolation. Enfin, l'on commença de penser qu'elle

n'avait jamais été grosse; que séduite par son désir, elle avait

pareillement séduit le Grand-Duc et ses familiers. On citait des

exemples de femmes qui s'étaient crues grosses sans l'être, et

qui avaient nourri leur erreur pendant plusieurs mois. Tout le

monde, en un mot, fut persuadé que cette aventure était un jeu de

la nature, qui déroge quelquefois à sa marche ordinaire; et je me

rappelle qu'en ce temps-là, comme je n'avais pas encore l'honneur

d'être attaché à Son Altesse, on me demandait fréquemment mon avis

sur cette étrange affaire[3].

[Note 3: Il est bien vrai que j'ai de la peine à comprendre

comment Mme la Grande-Duchesse ne put pas faire partager sa

conviction qu'elle était accouchée. Car enfin, il en est

des marques naturelles, les mêmes pour la pauvreté et pour

l'opulence, qui fournissent à l'enfance son aliment, et qu'il

est impossible de récuser ou de ne point apercevoir. Peut-être

aussi Platon Boubnoff avait-il donné un violent remède à Mme la

Grande-Duchesse, pour lui faire passer le lait.

(_Note de M. Thiers._)

]

Le temps calma insensiblement les inquiétudes de la

Grande-Duchesse; sa douleur se réfugia au fond de son cœur. Un

fils lui naquit, puis une fille. Elle n'apprit l'engagement de

son mari avec la princesse que longtemps après ces événements.

Au reste, le Grand-Duc pressé par le Tsar, et sans doute aussi

bourrelé par sa conscience, avait rompu avec Sacha Gourguin peu

après son retour à la cour. La tristesse de Maria-Pia était enfin

éteinte par les années, quand un bizarre incident la réveilla.

Cette servante Agraféna, complice de Boubnoff, qui, par la suite,

était entrée au service de Sacha Gourguin, et de là s'était

mariée, fut arrêtée à Novgorod, pour quelque méfait de peu

d'importance. C'était une fille maladive, exaltée et même un peu

folle, pleurant et riant sans motif, de gros yeux bleus toujours

étonnés, les pommettes extrêmement saillantes et des mâchoires de

prognathe: je la revois comme d'hier, l'ayant connue depuis son

enfance. A peine enfermée en prison, la crainte, les remords la

travaillèrent, et elle déclara au juge, qui ne s'attendait à rien

moins, qu'elle avait à faire des révélations intéressant un très

grand personnage, mais qu'elle ne parlerait pas, à moins qu'on ne

lui garantît un complet pardon. Le juge la pressa de questions, et

Agraféna, revenant sur l'événement oublié de 1844, confessa que

la Grande-Duchesse avait, en effet, accouché, mais d'une fille

mort-née, et qu'elle-même avait enterrée sous une pierre, près de

la grange de la basse-cour, à Biélo.

Le juge fit part aussitôt à Mme Maria-Pia de l'interrogatoire

d'Agraféna: le Grand-Duc se trouvait alors en Perse, à Téhéran,

qu'il habita près de sept ans, et où mon frère avait l'honneur

de l'accompagner. La Grande-Duchesse supplia que l'on suivît

l'affaire avec chaleur, et le juge se rendit à Biélo, accompagné

d'un médecin. Mais on ne trouva ni la pierre, ni aucun indice

que la terre eût jamais été remuée; et c'est vainement que l'on

fouilla en plusieurs endroits circonvoisins.

On eut recours à la servante. Dans un second interrogatoire,

Agraféna nia que la Grande-Duchesse eût accouché; dans un

troisième, elle avoua que sa maîtresse avait accouché d'une

môle; dans un quatrième, qu'elle avait mis au monde un fils, et

jura ne pas en savoir plus. Aussitôt après cet interrogatoire,

elle confirma ses aveux par une lettre qu'elle fit écrire à la

Grande-Duchesse: et elle reconnut en justice cette lettre, où

elle avait mis sa croix pour marque. Toutefois, dans un cinquième

interrogatoire, elle rétracta tout ce qu'elle avait confessé.

Mais au cours de ces variations, il ne lui échappa rien qui pût

incriminer aucun complice.

L'affaire en était là, quand Agraféna mourut en prison. L'opinion

de poison se répandit vite, tant cette mort se trouvait opportune,

et l'on en donna le paquet à la princesse Gourguin. On disait que

le juge avait eu le secret tout entier, que le nom du Grand-Duc

l'avait frappé d'épouvante, qu'on avait supprimé un témoin trop

dangereux. Il faut ajouter cependant qu'à cette époque Sacha

Gourguin demeurait chez elle, sans pouvoir sortir, à pourrir de

l'hydropisie dont elle mourut six mois après, tout au fond du

superbe hôtel qu'elle s'était bâti des libéralités du Grand-Duc,

ce qui rend le soupçon fort hasardé. Quoi qu'il en soit, la nuit

se refit, après ces lueurs incertaines. La Grande-Duchesse dévora

ses incertitudes et sa douleur, et reporta ses affections sur son

fils José-Maria et sur sa fille Tatiana[4].

[Note 4: Mais pourquoi, se demande-t-on, Mme Maria-Pia

n'a-t-elle jamais réclamé de S. A. I. le Grand-Duc une franche

explication, qui eût terminé tant de maux? Pourquoi aussi le

grand-duc Fédor fit-il disparaître son premier-né, puisque deux

autres fruits devaient naître ensuite de cette union? Pourquoi,

après avoir aimé la princesse Gourguin jusqu'à l'excès que nous

venons de voir, l'a-t-il postérieurement abandonnée? Mais pourquoi

les hommes sont-ils hommes? A cette dernière question, il faut

s'arrêter, se soumettre, se résigner à la nature humaine... et

poursuivre ce triste récit.

(_Note de M. Thiers._)

]

Ce ne fut que seize ans après, dans le courant de l'été dernier,

que le mystère se trouva éclairci. Le médecin Platon Boubnoff,

qui vivait à Moscou, opulent et considéré, fut enfin touché de

remords. Ce Boubnoff, que j'ai vu maintes fois, était un petit

homme à nez effilé, demi-juif, coquin en dessous, mielleux,

perfide, respectueux, toujours emmitouflé d'une fourrure, dans

laquelle, blondasse comme il était, avec du poil follet plein

le visage, il ne ressemblait pas mal à une grande chenille

rousse. Étant aux prises avec la mort, il témoigna qu'il voulait

demander pardon à Mme la Grande-Duchesse, et lui révéler un

important secret. La Grande-Duchesse habitait alors le Hradschin

de Prague, comme elle l'habite aujourd'hui; mais au reçu de ces

dépêches, elle n'hésita pas et partit. Ce fut à elle-même que le

malheureux fit sa confession complète, en présence de Philarète,

métropolitain de Moscou, dont le caractère sacré rassurait Mme

Maria-Pia sur les récusations qui pourraient se produire.

Voici donc la déclaration de Boubnoff.

Il avoua que le 13 janvier 1844, vers minuit, la Grande-Duchesse

avait mis au monde un enfant mâle. Dès qu'il fut sorti du sein

de sa mère, Agraféna lui lia le nombril; mais la Gourguin,

violemment, l'arracha des mains de la servante; et déjà elle lui

enfonçait le crâne, lorsque Boubnoff intervint: et l'enfant a

toujours porté, depuis, la marque des doigts de Sacha Gourguin.

On l'emmaillota dans une pelisse; le médecin le cacha sous son

manteau, et se glissa sans bruit hors de la chambre.

Il passa par une poterne aboutissant au fossé du château, et

traversa le parc couvert de neige. Un traîneau l'attendait,

conduit par un moujik, qui était le galant de la servante Agraféna.

Il faisait un froid excessif; le cheval courait et l'enfant

vagissait. Sur les trois heures du matin, Boubnoff s'arrêta au

petit village de Kourovo, chez la femme d'un nommé Juriev, que

le moujik avait prévenue dans la journée. Cette femme fit boire

l'enfant, le nettoya, car il était couvert de sang, et le mit à

coucher avec elle, sur le poêle. Boubnoff paya un mois d'avance,

mais la Juriev ne garda l'enfant que sept à huit jours, parce

que le médecin refusa de lui nommer le père et la mère, et de

lui indiquer un lieu où elle pût donner des nouvelles de son

nourrisson.

Cette singularité se répandit dans tout le district, et fit

une telle impression qu'aucune nourrice ne voulut se charger

de l'enfant. Boubnoff se détermina donc à le confier à son

beau-frère, un Flamand de Bruges, du nom de Van Oost, qui avait,

à Saint-Pétersbourg, un commerce de lingerie. Cet homme le

prit volontiers, parce qu'on lui consigna d'abord deux mille

roubles, à valoir pour les premiers frais, et force promesses dans

l'avenir. Il nomma l'enfant Floris, qui est un ancien nom des

Flandres, et le donna pour son neveu.

Van Oost, ayant perdu sa femme et amassé en Russie une petite

fortune, retourna dans son pays natal, emmenant le fils de

Maria-Pia. Boubnoff eut soin, de temps à autre, de lui faire

passer de l'argent, et s'enquérait de l'enfant, chaque année,

ainsi qu'il le dit à la Grande-Duchesse. Au reste, il n'incrimina

point son ancien maître, le Grand-Duc, mais seulement la défunte

Gourguin, qui, jalouse et privée d'enfants, n'avait pu sans doute

supporter que sa rivale eût cette joie. Lui-même mourut, quatre

jours après l'arrivée à Moscou de Mme Maria-Pia.

Dans le trouble et la douleur où elle était, cette princesse

prit le parti d'aller se jeter aux pieds de son neveu, le tsar

Alexandre II, et de lui demander justice. Sa Majesté lui permit

de poursuivre l'enquête, et jura solennellement de restituer

à l'enfant, aussitôt qu'on l'aurait retrouvé, le titre et les

honneurs de grand-duc. Elle offrit même, si Mme Maria-Pia

se trouvait d'aventure à court d'argent, de contribuer aux

recherches, sur sa cassette.

Votre Excellence touche au terme de ce long récit. Dès ce moment,

il ne fallait plus à Mme la Grande-Duchesse qu'un serviteur

tout dévoué. J'étais à elle, depuis vingt années, en qualité de

chirurgien: elle voulut bien songer à moi, et me confia la mission

de m'enquérir, à Bruges, de Van Oost. C'était en 1870, au mois

d'octobre. Je découvris, sans beaucoup de peine, les traces de

ceux que je cherchais, mais j'eus le crève-cœur d'apprendre que

Van Oost et son neveu Floris avaient quitté la Flandre depuis

trois ans, et vivaient dans votre capitale. Or, c'était le temps

où Paris se trouvait fermé, et investi de l'armée allemande. Je me

vis donc contraint à l'inaction, jusqu'à la fin de ce long siège.

Dès que la ville fut rouverte, je m'y rendis;--et voilà deux mois

que j'y séjourne.

Grâce aux nettes indications qu'on avait pu me fournir à Bruges,

j'ai été promptement éclairci, d'abord de la mort de Jacob Van

Oost, arrivée il y a quatorze mois, puis, en gros, du sort de

Floris, fait prisonnier pendant la guerre, et interné au fond de

la Prusse, mais qui, échappé de Stralsund, a été revu dans Paris,

dès les premiers jours du mois de mars. Mme la Grande-Duchesse, à

qui j'en donnai part aussitôt, saisit avidement cette espérance:

par malheur, les nouvelles qui suivirent ne se trouvèrent plus si

flatteuses. En effet, il est impossible de douter que Floris ne se

soit rangé parmi les troupes de la Commune. Le sang illustre dont

il sort a mêlé son tempérament d'une fougue qui paraît redoutable;

et de quoi peut-on s'étonner, si, au milieu des plus impétueux

bouillons de la jeunesse, et ignorant de ses aïeux, de sa patrie

et de sa grandeur, il tente de reconquérir en quelque sorte,

par les armes, ce que la nature elle-même avait déposé dans son

berceau, mais dont les hommes l'ont spolié? Votre Excellence ne

saurait être rigoureuse pour une erreur qu'il faut presque appeler

naturelle.

Jusqu'à ce jour, mes recherches sont demeurées infructueuses.

A chaque engagement nouveau, j'espère rencontrer Floris parmi

vos prisonniers: et telle est l'occasion qui m'a valu l'honneur

d'avoir accès chez Votre Excellence, par M. Olympe Gigot. Dans

des temps calmes, et au milieu d'une cité paisible et policée,

je l'aurais déjà découvert; mais, quand il y a des désordres, et

que l'on n'ose trop interroger, de crainte de se rendre suspect,

la tâche devient malaisée. C'est sur le hasard que je compte:

peut-être me mettra-t-il enfin le jeune grand-duc devant les

yeux. Bien qu'il me soit inconnu, sa ressemblance avec sa mère,

ressemblance presque incroyable, au dire de Boubnoff qui avait

vu des portraits de Floris, pourra aider à sa reconnaissance, et

fournir une chance heureuse de me le faire remarquer.

Votre Excellence m'a pressé de si bonne grâce, que je n'ai pu

refuser ce récit à son désir d'être éclairée, ainsi qu'à l'intérêt

que je sollicitais d'Elle, en faveur d'un jeune homme obscur.

Mais, donnant à Votre Excellence cette marque d'obéissance, j'ose

lui demander, en retour, le plus impénétrable secret. La lecture

de ce mémoire sera donc pour vous seul, s'il vous plaît. C'est de

quoi je vous prie encore, avec toute l'instance dont peut être

capable, Monseigneur, de Votre Excellence,

Le très humble, etc.

PREMIÈRE PARTIE

LE PIRE N'EST PAS TOUJOURS CERTAIN

LIVRE PREMIER

Le mercredi 24 mai 1871, comme onze heures de nuit sonnaient, un

homme qui portait une lanterne à la main suivait, à pas lents, un

sentier désert, sur les hauteurs du Père-Lachaise. De là, on voit

Paris tout entier.

Le ciel était extraordinaire. Une rougeur immense l'emplissait.

Au-dessous, dans la confusion des toits, des flèches, des

édifices, de grandes fournaises flambaient; mais l'incendie,

combattu tout le jour par les soldats de l'armée de Versailles,

avait, à ce moment, on ne sait quoi d'immobile. La canonnade se

taisait; les deux partis harassés faisaient trêve; la ville,

au loin, semblait déserte. Le feu, livide et comme sulfureux,

glissait sur les coupoles en silence. Nulle lumière ne sortait de

ces pâles gouffres de flamme, mais une obscurité rougeâtre qui

laissait distinguer, de toutes parts, des solitudes affreuses et

des ruines.

L'homme s'arrêta en tressaillant. Des clameurs, des vociférations

s'entendaient vaguement, là-bas, dans la plaine semée de tombes,

où les nuages enflammés réverbéraient une lueur sinistre.

Inquiet, l'homme tendait l'oreille. Ensuite, il se remit en marche.

Les incendies se réveillaient sous les rafales du vent d'ouest, et

d'autres, que l'on allumait, roulaient de larges fumées noirâtres

qui s'entassaient au fond du ciel. De temps en temps, le feu, d'un

bond, dressait comme un long bras de flamme, et le cimetière,

dans un éclair, s'illuminait et s'éteignait, avec ses jardins

ténébreux et ses centaines de stèles blanches. Mais, en bas, sur

le boulevard, entre les rangées d'arbres immobiles, s'agitaient

des masses obscures. Quatre canons passèrent au grand trot, puis

des bataillons défilèrent. Une joie confuse naissait à l'aspect

du vaste incendie. Il s'éleva une clameur de guerre; le profond

Paris frissonna. On entendit des voix étranges, des appels, des

clairons, des murmures, une universelle rumeur. En cet instant, la

batterie du Père-Lachaise tira. La flamme déchirait les ténèbres:

à chaque fois, la colline tremblait, et une batterie lointaine,

dont l'éclair rouge s'apercevait du côté de l'Arc de triomphe,

répondait, comme à temps égaux, coup pour coup, au-dessus de la

ville.

Soudainement, près d'un if colossal, l'homme s'arrêta de nouveau:

--Ami! cria-t-il... Qui est là?

Il n'y eut point de réponse.

--Holà! qui fife? reprit-il, avec un nasillement de juif allemand.

Une sentinelle, vaguement visible, sous le reflet embrasé des

nuées, répliqua du milieu du sentier:

--Non! c'est à vous de répondre!... Halte! Faites vous reconnaître!

--Ami, ami, ami! Fife la Commune!

--Le mot d'ordre?

--_Roquette et otaches!_

L'homme en vedette proféra un juron comme réponse, puis s'avança

indolemment pour reconnaître le survenant. Il portait le

mousqueton au dos, et de la tête aux pieds était habillé de rouge,

selon la mode des garibaldiens.

--Ah! c'est toi, Chus, maudit voleur marchand! dit-il, en haussant

les épaules. Tu viens encore ici, sans doute, trafiquer avec nos

soldats et t'engraisser de leur butin, conquis au prix de leur

sang!

--Allons, allons, allons, allons, répliqua l'autre, qui paraissait

accoutumé à la burlesque emphase de son compagnon, fous aimez à

rire, citoyen... Mais les hapits ne sont que tu fieux trap, et

te l'archent comptant est te l'archent comptant. Che m'expose

crantement pour fous oplicher. Che fais te pien maufais marchés

afec fous et ces messieurs, fos camarates... Aussi, quand ch'ai

appris en pas que l'on allait monter ici l'archefêque et les

autres otaches que l'on a fusillés ce soir, che me suis tit: Chus,

ces pons cheunes chens font te tétommacher cette fois, car les

pelles paroles ne font pas les choux cras, et che ne suis pas

riche, citoyen.

Le garibaldien éclata de rire:

--Tu arrives trop tôt à la curée, puant corbeau de cimetière!

Les macchabées ne sont pas encore là... D'ailleurs, Ferré, à

la prison, leur aura fait barboter les poches... Ne faut-il

pas, reprit-il en s'animant, que les enfants perdus aient leur

pâture?... Allons donc! que les obus pleuvent et que le pétrole

ruisselle! Le prolétaire s'en moque bien!

Et tout de suite il entonna sur l'air de la _Marseillaise:_

Allons, enfant des barricades,

Il est temps, secoue l'oppresseur,

Avec gloire, laisse ta mansarde,

Du rouge arbore la couleur!

Mais derrière les tombeaux et les chapelles funéraires, un feu

de peloton retentit; de la fumée monta dans l'air. Ensuite, on

entendit deux coups secs, l'un après l'autre. L'homme rouge et son

compagnon avaient tressailli.

--_Gott im Himmel!_ marmotta Chus. On churerait quelqu'un qu'on

fusille!

Le garibaldien, à demi ivre, se raffermissait sur ses pieds.

--Que les couards crèvent comme des chiens! fit-il avec

exaltation. Qu'on nous donne des rois pour les mettre en cage!...

N'ai-je pas mon bon revolver de la bataille de Dijon?... Bah! j'en

ai vu bien d'autres!

Il se précipita, saisi d'une sorte de frénésie, et disparut parmi

les tombes, tandis que le fripier se remettait en marche, à pas

lourds, dans le sentier plein d'une boue épaisse. De grosses

gouttes, autour de lui, s'écrasaient sur les ifs et les marbres,

et tombant de ce ciel embrasé, l'on s'étonnait de leur fraîcheur.

Mais une averse, tout à coup, vint battre le vieux cimetière:

les gazons noirs, les arbres frémissaient; la pluie, blêmie par

l'incendie, dans les hautes régions du ciel, faisait, en frappant

les tombeaux, un long et affreux murmure; l'ondée roulait en

ruisseaux limoneux, aux pentes roides des chemins. Elle cessa

subitement; le terrain remonta, s'élargit; et stupéfait, le

fripier s'arrêta.

Devant lui, au milieu d'une prairie déserte, plantée çà et là

de quelques croix, un petit feu livide vacillait. La lueur pâle

en éclairait un fédéré couché qui dormait, et une vieille femme

accroupie, à dix pas d'un cippe isolé. Devant elle, on apercevait

une mauvaise table à tréteaux, chargée de brocs et de verres.

Rien ne bougeait; le feu dardant de longs jets de gaz bleuissait

l'herbe chargée de pluie. Un chien maigre, couché à l'écart, et

qui tenait un crâne entre ses pattes, releva le museau quand Chus

s'avança, et il poussait de sourds grondements. A ce moment, la

vieille se dressa, et le survenant la reconnut:

--Ah! c'est fous, matame Éloi! dit-il... Ponsoir, ponsoir, ma

foisine, ou plutôt ponchour, n'est-ce pas?

La cantinière mit un doigt sur ses lèvres. Elle était rouge,

entassée, énorme, le bras charnu comme une cuisse ordinaire.

--Doucement, doucement! dit-elle... Pauvre mignon!... Il dort là

comme un enfant Jésus... Ah! bonsoir, mon bon monsieur Chus!...

J'avais peur que ce ne fût encore un de ces maudits garnements...

Les vauriens!... les insolents! Mais je leur ai bien rivé leur

clou!... Honte à vous! je leur ai dit. Je ne suis pas une de vos

guenipes... Je servais à Sébastopol, cantinière au Ier zouaves,

et j'avais vu mourir plus de quinze cents gradés, du canon ou du

choléra, avant que vous salissiez seulement vos langes!... Voilà

ce que je leur ai dit... Car moi, vous savez bien, monsieur Chus,

comme garde de femmes en couche, appelée la nuit et le jour dans

les maisons les plus respectables, avec les clefs de tout qu'on

me donne, la confiance, les égards, j'aimerais autant voir un

crapaud, ma parole! qu'un vaurien et un insolent!

--Allons, répondit Chus, prenez patience! Que fous est-il tonc

arrifé?... Il faut prentre patience; matame Éloi... Si tous les

fous ne manchaient pas te pain, le plé serait à pon marché.

--Bien dit, bien dit! Vous avez dit le mot!... Si tous les fous

ne mangeaient pas de pain... Vrai! c'est ça que j'aurais dû leur

dire... Voulaient-ils pas fusiller un pauvre homme, ici, en face

de ma cantine?... Et ça devait être un brave homme, un homme

respectable et instruit... Non, non, non! je leur dis, ne m'en

parlez pas! Allez où vous voudrez, mais pas ici!... Il y avait

là le tambour Rouget, la Pologne, Éloi et deux ou trois autres.

Et toi, je dis à Éloi, grand lâche, tu permets au premier venu

d'insulter ton épouse légitime... Un bon à rien, je dis, un

gobelotteur, un _feignant_, et pas même républicain! Au reste,

on sait ce que c'est, le particulier qui épouse la cantinière du

régiment... Parfaitement, et avec honneur, qu'il me répond, mais

ça n'est pas de la politique! A ce moment, voilà les coups qui

partent... Vrai! les jambes m'en tremblent encore, et je dois

être blanche comme un drap. Et tous, ils ne savaient que répéter:

C'est un espion, mère Éloi, c'est un espion!... Lui, un espion!...

Allons donc! Un brave homme, avec l'air si poli, si honnête,

qu'on aurait eu envie de le caresser comme un toutou, ma parole

d'honneur! comme un petit bichon de dame!

--Che fous crois, matame Éloi, dit Chus. Ces messieurs sont

quelquefois pien sauvaches... Ah! ils ont fusillé un homme!...

L'autre chour, en leur procantant, comme ch'offrais teux francs

t'une fieille montre t'archent, ch'ai cru qu'ils allaient me

téforer... Allons, che tis en plaisantant, collez-moi au mur tout

te suite! Ma fortune sera faite!... Pien, pien! ils sont cheunes,

ils s'amusent... Safez-fous quel était cet homme qu'ils ont

fusillé? reprit-il.

--Vous n'étiez donc pas avec Just? dit la cantinière.

--Non, che ne fais que t'arrifer au Père-Lageaise.

La vieille haussa les épaules:

--_Au Père-Lageaise!_ Ah! malheur! Est-il Dieu permis,

grommela-t-elle, d'arranger le français comme ça!... Mais

afin de vous dire chaque chose, c'est un pauvre homme qu'ils

ont arrêté, soi-disant espion versaillais, devant la porte

du cimetière. Paraît qu'il avait adressé des interrogatoires

suspects à des citoyennes qui dépavaient: dans quel quartier

Wrobleski commandait, si elles connaissaient le citoyen un tel,

comme si l'on était espion, pour avoir dans Paris des amis qu'on

s'informe!... Alors donc, les femmes ont couru sur lui; c'était

le moment où nous arrivions, la Pologne, le tambour Rouget, le

citoyen Pompon et quelques autres. Grâce! grâce! qu'il répétait en

s'enfuyant... _Ah! tu me demandes des grasses! je m'en vas t'en

donner une maigre!_ lui répond une citoyenne, et pan, pan, pan!

sur lui, avec son revolver... _Ah! tu me demandes des grasses! je

m'en vas t'en donner une maigre!..._ Là-dessus, nous avons pris

l'homme et on l'a amené ici, où le vieux Just a fait son jugement,

censément en justice du peuple, comme espion, au rond-point des

Anglais... Le pauvre homme! Lui, un espion!... Pour sûr, de sa

vie, de ses jours, il n'avait espionné une puce. Je n'ai jamais

été pucelle, si cet homme-là était un espion!... Le vieux Just a

fait un discours... Plus de sceptres, plus de couronnes! qu'il

criait... Bon! que nous dit le citoyen Pompon, il restera toujours

bien quelques couronnes de Vénus... Vous devriez avoir honte!

je lui dis... Fi! fi! sur votre mauvais cœur... Et le pauvre

homme qui répétait: _Je ne suis pas Français; je me réclame de

l'ambassadeur de mon pays..._ Sans compter que, rien qu'à son

accent, ça s'entendait de quinze mètres, bien sûr!... Enfin, bref,

ils l'ont condamné, et comme c'étaient la Pologne et Rouget qui

l'avaient amené, on les a chargés, par honneur, de lui faire son

exécution... Tas de manants, de malpolis! Tenez, seulement d'en

parler, le sang me monte à la figure, monsieur Chus!

Le fripier secoua la tête d'un air pénétré. Ensuite, reprenant,

après un silence:

--Mais, tites-moi, matame Éloi, ne sait-on pas qui était ce

malheureux? Afait-il tes pichoux, une montre?

--Ah! les brigands!... Une montre, vous dites... Bah! que

voulez-vous qu'il lui soit resté avec des grossiers, des

garnements sans conscience comme ça? Tous pires que la bande à

Vidocq!

--Il fautrait cepentant s'enquérir, repartit Chus... C'est

en temantant qu'on parcourt le monte... Le paufre homme aura

peut-être tes papiers pour étaplir son itentité.

--Ma foi, à votre idée! répondit la vieille. Ça se peut que vous

ayez raison, monsieur Chus. Allons le visiter, si ça vous fait

plaisir..... Oh! c'est facile, il n'est pas loin!

Et vivement, tandis que l'autre la suivait avec une torche, la

cantinière alla lever, à quelques pas de là, un lambeau d'étoffe

sanglante dont elle avait recouvert le cadavre. Le mort gisait,

les bras en croix, sous le cippe de marbre isolé au pied duquel il

était tombé; ses cheveux gris traînaient, épars, dans la boue et

l'herbe mouillée, M. Chus bredouilla de vagues paroles, la grosse

femme se signa, puis ils demeurèrent silencieux. A ce versant

de la colline, l'incendie ne se voyait plus. Seules, les nuées

embrasées laissaient tomber une clarté confuse sur le champ des

tombeaux.

Subitement, M. Chus tressaillit:

--Seigneur tu ciel! murmura-t-il... Que feulent tire ces

taplettes, tans sa main?

Il venait de poser sa torche contre l'urne qui couronnait le

cippe. La flamme frappait son long nez busqué, sa barbe noire et

drue, ses lourdes paupières.

--Quelles tablettes?... Voyons, montrez! fit Mme Éloi, tandis que

le fripier se baissait.

C'était une vieille trousse de chirurgien, d'un maroquin usé et

éraillé. Elle ne contenait ni lancettes ni scalpels, mais une

liasse de papiers, cinq ou six lettres et des parchemins.

Le fripier déplia l'une de ces feuilles. Les deux côtés en étaient

couverts d'une écriture singulière, et l'on voyait, au bas, des

sceaux officiels de cire jaune, avec l'aigle à deux têtes.

--Oh! oh! tu russe! marmotta Chus.

Il examina plus attentivement les papiers tombés entre ses mains.

Alors, il aperçut ces mots, tracés sur une page volante:

A QUI TROUVERA CECI

_Renvoyez, je vous en conjure, les lettres et les autres documents à

l'original du portrait, à Prague, en Bohême._

_Renvoyez aussi le portrait. Une mère le destinait à son fils._

_Ne vous souciez pas de la valeur du boîtier d'or. Mme la

Grande-Duchesse donnera vingt fois pour récompense ce qu'un marchand

en pourrait payer._

_J'écris ces lignes en cas qu'il m'arrive malheur._

C'était tout: pas de signature.

--Renfoyez les lettres... Pien! dit Chus lentement... Renfoyez

aussi le portrait... Quel portrait?... Che ne fois pas te portrait!

Mais, en palpant le maroquin, le fripier y sentit sous ses gros

doigts un objet dur et de forme ronde, dans un compartiment caché.

Il fouilla cette poche et en tira une boîte d'or, du diamètre à

peu près d'une montre et plate comme un écu.

Elle s'ouvrait à ressort.

Il l'ouvrit.

La boîte montra aux regards le portrait d'une jeune femme.

Elle était brune, le teint mat, les yeux profonds et lumineux. Un

joyau de pierreries fermait son corsage de cour, brodé d'aigles

à deux têtes, sans nombre, et elle portait dans les cheveux un

diadème de brillants. On voyait, gravée sur le boîtier d'or qui

faisait face à la peinture, une couronne impériale. Au-dessous, se

lisaient ces mots:

_Maria-Pia_

_Grande-Duchesse de Russie_

_1844_

--Encore une, reprit la cantinière, à qui les rentes n'ont rien

coûté... Une belle femme, c'est certain!... Bah! bah! va ton

chemin, la vieille! Toutes ces princesses peuvent bien se faire

tirer leur portrait avec des aigles et des diamants dessus, mais

il leur est plus difficile d'être la nuit, dans les cimetières, en

compagnie des gens qu'on fusille...

Elle s'interrompit, les yeux béants, puis clappa de la langue et

poussa une exclamation.

Le brocanteur, étonné, la regardait.

--Passez-moi le médaillon, dit-elle... Ah çà! est-ce que je

deviens folle?... Passez-moi donc le médaillon, monsieur Chus!

Elle considérait alternativement le portrait qu'elle tenait en

main et le soldat couché devant le feu. Ensuite, venant à cet

homme, Mme Éloi le dévisagea.

Il était brun, avec le teint mat, et des cheveux bouclés et

noirs. Sa tête reposait sur son bras ployé, que soutenait un bloc

de marbre; ses armes gisaient auprès de lui. Il dormait tout

enveloppé d'un large manteau militaire, s'agitant, balbutiant dans

son rêve, et si écrasé de fatigue que la lumière ni le bruit des

voix ne le tirait de son sommeil.

--Jésus m'entende! s'écria la vieille... Il y a là quelque

mystère... Bien que sa figure soit d'un homme, il a cependant

le visage d'une femme, et, bien qu'il ressemble à une femme,

je vois, parbleu, que c'est un homme!... Pour l'amour de Dieu,

débrouillez-moi ça!

--Que tites-fous? balbutia Chus.

--Ce que je dis? Ah bien! j'espère, c'est assez clair... Si l'on

ne comprend pas le langage d'un pays, qu'est-ce que j'y puis, ma

parole?... Un nez n'est pas plus pareil à un nez que ce jeune

homme à la princesse qui est peinte sur le médaillon... Oh! j'ai

encore de bons yeux... Son sexe d'homme mis de côté, on jurerait

voir la princesse. C'est une chose bien étonnante... Deux

gouttes d'eau, ma foi, deux moitiés de pomme!... C'est une chose

surprenante... Tenez, voyez plutôt, monsieur Chus!

Et, lui présentant avec triomphe le portrait de la boîte d'or:

--Le nez, le front, les joues, tout pareil! poursuivit la

cantinière, à voix basse. La bouche, la couleur des cheveux... On

devrait payer pour voir ça. Si c'était joué sur le théâtre, on

n'y voudrait pas croire, bien sûr... L'excellent cœur! A peine

réveillé... Toutefois, minute! reprit-elle. Ça ne serait-il point

lui faire offense? Car ce n'est guère le temps, dans ce moment

ici, de ressembler à des princesses... Ça pourrait le fâcher,

comprenez-vous? Il vaudra mieux ne rien lui dire.

--Sans toute, sans toute, répondit Chus. Quel est ce cheune homme?

Le connaissez-fous?

La cantinière se mit à rire:

--Lui! si je le connais?... Ah bien! que le bon Dieu bénisse son

bon cœur!... C'est le plus honnête jeune homme qui ait jamais fait

la croix sur le pain... J'ai connu des ducs, des marquis, ajouta

Mme Éloi, même des cent-gardes de Napoléon, et pas un n'avait si

bonne tournure... Pauvre mignon!... Aussi doux qu'un agneau!...

Une femme irait à travers les bombes et la mitraille, pour un si

bon cœur.

--Pien! pien! pien! repartit le brocanteur. Mais te quel pataillon

est-il? Par quel hasard se troufe-t-il ici?

La cantinière se récria:

--Comme vous me demandez ça! on dirait que votre chemise brûle...

Est-ce que vous êtes si pressé? Je ne suis pas une Cosaque ou une

Prussienne, entendez-vous! et je n'ai pas besoin de schlague pour

répondre... Allons, c'est bon, c'est bon, monsieur Chus; je ne

vous en veux pas, pour sûr!... Eh bien donc! on m'a dit son nom;

mais, pour les noms, j'ai si mauvaise tête!... Enfin c'est lui, il

y a quelque temps, qui a repris le fort d'Issy. Les Versaillais

l'ont repris depuis; et, à partir de ce moment, voyez-vous, je

n'ai plus eu bonne idée pour la Commune; mais, comme je vous le

disais, c'est lui qui l'a repris. Et j'ai souvent été là-bas, du

temps qu'il y commandait. Voilà qu'un jour, en plaisantant: Ah!

madame Éloi, qu'il me dit, ils ne vous règlent pas leurs comptes,

qu'il me dit,--et je sais pourquoi il me disait ça,--mais Thiers

leur réglera le leur; et il fallait les voir tous rire. _Présent!_

fait un obus qui arrive, et voilà quatre de mes lascars par

terre... C'est le lendemain, par trahison, que nous avons reperdu

Issy, et il s'en est allé servir avec son ami Wrobleski, à la

Butte-aux-Cailles. Et même je ne l'avais pas revu depuis le matin

de l'obus; car, tenez, je le disais encore hier à Éloi. Mais,

ce soir, il est arrivé pour savoir si Montmartre était pris, à

cause que le bruit en circule, et pour prévenir le vieux Just de

tirer contre le pont d'Austerlitz, où les Versaillais ont des

canonnières... Comme il m'a dit qu'il avait faim et que voilà deux

nuits qu'il ne dormait pas: Tiens, mange, mon beau coq mignon, je

lui ai dit, et une fois qu'il a eu mangé, il s'est endormi près du

feu... Mais, attention, il se réveille!

En effet, le dormeur prononçait des paroles confuses; puis, il

ouvrit les paupières et se dressa. Des gouttes de sueur lui

tombaient du front, ses mains pâles tremblaient de fièvre. La

cantinière s'avança vers lui.

--Allons, à merveille, fit-elle. J'allais tout justement vous

réveiller, comme vous me l'aviez commandé.

--L'air est âpre, répondit le jeune homme. La rosée de la nuit m'a

glacé... Ah! quelle heure est-il?

--Eh bien, il ne doit pas être fort loin de deux heures... Mais,

ma foi, écoutez, monsieur. Tout beau garçon que vous êtes, je ne

voudrais pas vous avoir pour camarade de lit, bien sûr!... Non,

non! Ce n'est pas ça que je veux dire. Ce n'est pas ce que vous

pouvez penser... Mais vous parlez, vous vous tournez, vous vous

agitez, comme un cheval sous son collier, ma foi!... oui, comme un

cheval qui regimbe.

L'homme, les yeux vaguement fixés à l'horizon, agrafait son lourd

ceinturon. Il reprit, en secouant la tête:

--J'ai fait un rêve, madame Éloi, un rêve si horrible et si noir,

que j'en frissonne encore, à présent.

--Un rêve! s'écria la cantinière... Oh! monsieur, racontez-le, je

vous prie. J'aime tellement entendre les rêves!... Mon Dieu! mon

Dieu! je pourrais rester des heures entières à en écouter... Oh!

racontez-le, je vous prie.

--Eh bien soit! commença le jeune homme... Il me semblait que je

marchais dans un grand cimetière, qui était semé d'os humains...

Et, tout en marchant, je me disais: Pourquoi ma mère tarde-t-elle?

--L'excellent cœur! interrompit Mme Éloi... Mais je vais vous

dire. La pauvre dame est peut-être malade... On a vu des choses

pareilles... Oh! il y a des choses extraordinaires!

--Non! répliqua-t-il, je suis tout seul, sans famille; je n'ai

jamais connu ma mère... Mais soudain, la terre a tremblé, et il

me semblait pénétrer dans une sorte de caveau, où se trouvaient

des cercueils découverts. Ces cercueils contenaient des cadavres,

hideux, gonflés, demi-pourris, sur lesquels je voyais ramper

des mouches. Et une voix invisible chuchotait: Voici ta mère!

voici ta sœur! voici ta femme! voici ton père!... Alors, mes

os se sont glacés et mes cheveux se hérissaient. Maintes fois,

je m'efforçai de fuir, mais je sentais mes pieds cloués au

sol: et mes regards plongeant, malgré moi, dans le caveau qui

se reculait, y découvraient indéfiniment d'autres cadavres et

d'autres cercueils. Puis, la terre se souleva lentement, de place

en place, comme le dos d'une prairie sous l'effort souterrain

des taupes. Ces éminences se multiplièrent, et jusqu'au bout de

l'immense plaine, j'apercevais de tous côtés des fronts, des

crânes, des faces blêmes qui perçaient la terre, plus frémissants,

plus nombreux que les bulles sur les étangs, quand il pleut...

Les squelettes surgissaient en foule; je les voyais s'évader hors

des fosses, en s'aidant de leurs bras décharnés. Ils ricanaient,

levaient au ciel des orbites vides, chancelaient sur leurs

pieds d'ossements. L'air rougeâtre fumait autour d'eux; le sol

bouillonnait comme de l'eau... Et tout à coup, il m'a semblé que

les spectres m'apercevaient. Alors, ils ont poussé une clameur

effroyable, et tout tremblant, je me suis réveillé.

--Seigneur Dieu, dit la cantinière, voilà un rêve... J'en ai la

chair de poule, ma parole!... Tenez, sentez là, sur mon bras...

C'est plus gros qu'une tête d'épingle.

Mais un obus passa en sifflant, au-dessus de la prairie déserte,

et alla éclater cent mètres plus loin, dans les terrains de la

fosse commune. La grosse femme leva la tête vers le ciel:

--Diantre de la prune! exclama-t-elle... Ah bien! est-ce qu'on

nous joue des farces?... Ça nous vient-il de la lune, à présent?

--Montmartre est pris, Montmartre est pris! s'écria le jeune

homme. Ils nous bombardent de là-haut! Wrobleski était bien

informé... Madame Éloi, courez, dites à Just... Ils vont nous

écraser de là, comme on écrase un loup, dans une fosse... Trahis!

trahis! vendus à l'ennemi!... Nous sommes aussi morts que ceux

qui sont là! poursuivit-il, en frappant la terre du pied... Qui

commandait là-haut?... Allons, partons!

--Excusez! reprit Mme Éloi... Qu'est-ce que je dois dire à Just?

--Quoi? Que voudriez-vous lui dire?

--Je ne sais pas... Vous m'avez dit: Courez, dites à Just...

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent · 第 1 / 33 段