Risquons-nous donc de même à explorer l’âme de Madame Bulteau, avec une

inquiétude justifiée par notre incroyable prétention.

*

* *

Ce qu’il y a de plus curieux, dans le cas de Madame Bulteau, c’est la

génération spontanée de son génie; j’emploie ce mot dans la quatrième

signification que lui assigne Littré, à savoir: «talent inné,

disposition naturelle à certaines choses».

Pourquoi ce talent et cette disposition avaient-ils attendu «le milieu

du chemin de la vie» pour se manifester? Était-ce en vue de déférer au

conseil de Flaubert, quand il approuve un auteur qui attendrait l’âge

mûr pour publier ses œuvres complètes? Mais il n’est pas ici question de

la liquidation d’un arriéré, ou de la confession d’un _chiffonnier_,

dont les chiffons seraient des chiffons de papier. Le roman qui en est

sorti est assez massif pour représenter l’Atta-Troll longuement léché,

qui se met à danser sur le tard. Mais ce fauve débonnaire ne joue qu’un

rôle de seconde patte, dans les phénomènes qui nous occupent.

L’Histoire, en outre, nous apprend qu’un Saint-Simon, et même une Boigne

peuvent laisser ignorer, une longue vie durant, la surprise qu’apprêtent

leurs écrits à des survivants qui s’y reconnaissent. Madame Bulteau n’a

pas non plus voulu de cette combinaison déjà pratiquée; elle a publié,

de son vivant, ses carnets posthumes.

Non, le champ d’exercice de Madame Bulteau est comme le territoire du

Marquis de Carabas; l’instant d’avant, il n’y avait pas de domaine;

l’instant d’après, il verdoie et blondit, sous le soleil, grâce au

_Fiat_ du Chat Botté qui l’a créé _ex-nihilo_ et _ipso facto_. Et ce

chat, que vous reconnaîtrez, est un chat qui a des bottes de sept

lieues.

Je ne me suis jamais habitué à voir jaillir du gibus d’un

prestidigitateur, des cigares, des œufs et jusqu’à des colombes. Chaque

fois que je vois paraître une chronique de Madame Bulteau, j’éprouve un

étonnement, plus relevé, cela va de soi, mais un peu du même ordre. D’où

viennent ces londrès, ces coquilles et ces oiseaux? Où gisaient ces

raisonnements et ces tropes?

Car enfin, cet encrier s’est débondé tout soudain et sans prendre le

temps de crier gare, s’est mis à ruisseler aux pentes du _Figaro_, comme

l’Hippocrène de la noix de Galle.

On affirme, et je puis le transcrire ici, puisque la chose n’a rien que

d’élogieux, pour le passé et pour le présent, que Madame Bulteau

collaborait aux romans de feu son mari. Je ne les ai pas lus; mais je me

demande s’ils sont assez _nombreux_, assez _étendus_, pour expliquer le

mystère.

Madame Daudet a joliment décrit, quelque part, ce que peut, ce que doit

être la part de collaboration d’une épouse dans l’œuvre d’un écrivain.

Cette collaboration, elle la compare, à des brindilles peintes au revers

d’un éventail.

C’est charmant, et probablement vrai, en ce qui concerne le ménage

Daudet; mais cela n’élucide rien sur le sujet de Madame Bulteau, que je

me représente difficilement traçant des aiguilles de pin sur un satin ou

sur une gaze, à moins que ceux-ci n’aient pour mission de rafraîchir

Badbec, et qu’il ne soit permis aux traits qui s’y posent d’être aussi

nombreux que les feuilles de la forêt, aussi robustes que le tronc du

cèdre.

On a aussi reparlé, pour tirer au clair ce passionnant problème,

d’articles anonymes ou plutôt pseudonymes, naguère parus dans la _Vie

Parisienne_. Je crois m’en souvenir (on voit que je suis de bonne foi)

et notamment d’un passage, fort bien venu, sur la Marquise de

Saint-Paul, la redoutée pianiste, et où il est dit que «ses accords se

succèdent comme des malheurs».

Ces mesures pour rien n’étaient que «des apéritifs de l’Hymette», comme

dirait Monsieur Claretie; depuis, quoi qu’il en soit, un grand

chroniqueur est né tout armé, du front de Monsieur Calmette. A peine

venue au monde du journalisme, Athénè a retourné son casque, lequel

s’est trouvé être _syphoïde_, et y a plongé sa lance, qui était une

_lance-onoto_.

*

* *

Ces brumes maintenues sur l’emploi des facultés d’écriture de

l’écrivain, longtemps endigué, dans le passé récent, examinons ce qui

distingue, dans l’actualité, ses pouvoirs reparus, multipliés et

pullulants. Il va nous falloir procéder comme les graphologues, qui

diagnostiquent le despotisme, en le proportionnant à l’élévation,

au-dessus des _t_, du trait qui les barre. Notre Minerve n’est point

_modeste_. Pourquoi le serait-elle? Avant d’éclore graduellement, comme

tous les autres, au monde des publicistes, et de se voir accréditée par

des œuvres successives et édifiantes, elle possédait _de naissance_ et

de _droit divin_, un _terrain d’action_, d’où elle se répandait avec

abondance. Comment une telle exception n’aurait-elle pas donné, à celle

qui en était l’objet, une haute idée de ses pouvoirs?

Ce que d’autres, moins bien intentionnés, dénommeraient _arrogance_,

_outrecuidance_, je l’appellerais tout simplement, et plus aimablement:

_confiance en soi_, si certaines observations ne m’induisaient à en

rabattre. Je l’ai qualifié ailleurs, parlant de la même personne:

_conviction de sa nécessité_; cela est, je crois, plus exact. Quel que

soit le nom dont on le désigne, à quels indices se trahit, tout d’abord,

le _contentement de soi_ qui lui sert de base? Je n’hésiterai pas à

répondre que c’est à certaine façon de _s’injurier_, qui m’a toujours

paru la manière de _minauder_ de l’esprit. Une coquette, qui veut se

faire admirer, feint parfois de ne pas se trouver belle. Une précieuse,

qui veut se faire applaudir, souhaite d’y ajouter une protestation

contre sa modestie simulée. La Galatée de l’Antiquité fuit vers les

saules, mais désire d’abord être vue. La Galatée du Journalisme fuit

vers les ronces et les houx, dont elle se destine les piquants... mais

elle admet d’être retenue.

Comme exemples de ce que j’avance, je citerai quelques passages de

_Fœmina_, _passim_.

«Je me risquerai à dire d’innocents mensonges et _une grande quantité de

sottises_.»--«Revenons, après cette ridicule parenthèse.»--«J’ai fait

d’honnêtes réflexions sur ce sujet, à la fin d’une journée solitaire, où

mon propre égoïsme m’est apparu avec une _rebutante évidence_. J’en

dirai l’occasion; qui sait si deux ou trois _vilaines âmes pareilles à

la mienne_ n’y trouveront pas l’utile leçon que j’en ai retenue?»--«Il

me semble que j’ai dû, aujourd’hui, épuiser la patience des rares

personnes de courage qui m’accompagnent sur les routes, _mal éclairées_,

_incertaines_ et si _ennuyeuses_ où je _trébuche_...»

Notez que l’éminente Dame supporte mal ceux qu’elle appelle «les

raseurs». Tantôt elle le leur envoie dire: «_Quel raseur!_ dit un peu

trop haut une voix jeune et convaincue.» Tantôt elle s’en charge

elle-même, parlant d’une «bavarde professionnelle que rien ne peut

réduire au silence». Puis elle ajoute, un peu plus loin: «Là-dessus,

Dieu merci! la bavarde consentit à se taire.» Et pourtant, cette brave

raseuse, honnête comme un jambon de Prague (nous verrons tout à l’heure

Madame Bulteau célébrer l’intégrité des jambons) n’est-elle pas bien

près de se faire pardonner, quand elle décoche au compagnon Vontade des

apostrophes du goût de celle-ci: «C’est toujours un tel plaisir de vous

entendre parler d’art!...»

Notez encore (et de cela je fais la seconde preuve de la

_selfsatisfaction_) qu’elle ne supporte pas mieux les réserves ou les

objections faites à ses _prêches_ et à ses _prônes_. Ce n’est pas sans

dessein que j’emploie ces deux substantifs, d’ailleurs louangeurs.

Une dame «vieille, aristocratique, bouffonne et bougonne» (ce sont à peu

près les termes qu’elle lui consacre) se plaint de ce que Fœmina écrit

trop souvent sur le sujet de l’_auto_. Ni l’un ni l’autre n’est bien

méchant, pas plus d’en parler que de s’en plaindre. Fœmina n’est pas

contente; plutôt que de concéder un répit à la dame saturée de pétrole,

elle refait, de son mode de traction préféré, le sujet de sa prochaine

chronique, et assène à la réclamante les épithètes que je viens de

citer, qui restreignent le champ de l’enquête. Vieille (ce n’est pas sa

faute); aristocratique (il n’y en a plus guère); bouffonne (elle

l’ignore); bougonne (c’est son droit). Il en résulte que ce n’est pas la

Duchesse de Rohan, qu’on n’a jamais vue de mauvaise humeur. Une

auteuresse, dont on fête les productions, n’est jamais de mauvaise

humeur; or, l’auteur de _Lande fleurie_ est de toutes les Sociétés

Littéraires, quand elle ne les préside pas, et on lui récite de ses

œuvres, à bout portant, comme en pleine poitrine.

Une autre manifestation du mécontentement, celui-là beaucoup plus vif,

s’exerce à propos de Madame Wagner, et s’exerce avec une acrimonie

d’autant plus surprenante, de la part de la _Sagesse_, qu’elle n’en

offre aucun autre exemple et que celui-là (qui se trouve dans le Roman)

est quasi foudroyant. Je voulais d’abord citer le morceau, si vous

voulez, le portrait, qui est une caricature, haute en couleur, et en

colère, légitime, d’ailleurs, comme toutes ses pareilles; elles sont un

droit. Mais j’ai préféré m’abstenir, aussi bien pour le modèle, que je

respecte, que pour le peintre dont le sévère et digne maintien, partout

ailleurs, me paraît, dans la circonstance, avoir procédé _ab irato_. Je

ne crois pas à un malentendu entre l’une et l’autre (elles semblent

faites pour s’entendre) plutôt à la querelle épousée de quelque ami en

susceptibilité avec le _Wahnfried_. Ah! comme, au contraire, je m’y

représente bien, un soir d’entracte, l’auteur de «la Lueur» occupé à

discourir, assis au-dessous du portrait de Schopenhauer, par Lembach, et

près de certaine vitrine de papillons, qui lui fournira des similitudes.

Qu’il me suffise d’avoir démontré que la Dame s’irrite des

contradictions et prouve ainsi que ses arrêts lui semblent plus

incassables qu’elle ne le dit, quand elle plaisante. D’Aurevilly disait:

blaguer. A d’autres minutes, elle parle plus simplement, plus

sincèrement et alors, elle s’exprime ainsi, traitant un sujet: «Je suis,

bien entendu, persuadée de le connaître à fond.»

C’est encore à son texte que je vais avoir recours pour m’aider à sortir

de mon incidente, et je dis, comme elle: «Le détour était long, j’en

conviens.»

Qu’importe, s’il nous ramène au point de départ, à l’heure où nous

récapitulions des traits de _modestie_ un peu suspecte, auxquels nous en

ajouterons un dernier qui, celui-là, ne laisse pas d’être surprenant.

En tête de ce gros _factum_ sur l’Angleterre, il y a une épigraphe.

Comme elle n’est pas guillemettée, on doit supposer qu’elle est de la

Patronne. Voici ce qu’elle profère:

«--Parle-nous de ces choses.

--Mais _je n’y entends goutte_.

--Parles-en _d’autant plus!_ A force d’expliquer _ce que tu ignores_,

peut-être enfin _le comprendras-tu_.»

Que dites-vous de cela?

Quel que soit mon désir de ne pas prononcer le mot _outrecuidance_, il

me semble difficile d’y échapper, cette fois. Je me demandai, d’abord,

si j’avais bien lu, mais le sous-titre de l’écrit était là pour me le

prouver, et nous éclairer: «hypothèses impertinentes», impertinent,

_quod non pertinet_, ce qu’il n’appartient pas de dire, ni de faire. Il

s’agissait donc bien là d’une gageure d’ironie, d’une fanfaronnade

d’omniscience.

Mais cela n’est pas le plus important de l’affaire, ou du moins, il y a

plus important, bien plus important, qui est _aveu d’incompétence_,

déguisé en _hardiesse jouée_. Retenons bien cela et poursuivons: «Prenez

courage, amis, j’aperçois la terre!» disait Léopardi.

Munis du contexte, nous allons le comparer avec un synoptique, lequel

s’exprime ainsi:

«J’écoutais récemment une personne fort _péremptoire_ qui, à chaque

parole, affirmait quelque chose et marquait de haut son dédain pour les

opinions et les actes du groupe auquel elle appartient. On sait toujours

mauvais gré à ceux qui témoignent d’une assez _audacieuse confiance_ en

votre _estime_, ou d’un assez _grand mépris_ de votre _jugement_ pour

vous laisser apercevoir sans scrupule _tout le bien qu’ils pensent

d’eux-mêmes_ et la _sécurité_ qu’ils tirent de là. Aussi, tant de propos

définitifs me donnèrent-ils d’abord un peu d’irritation et un goût de

contredire, dont, à l’avance, j’apercevais la vanité. Mais une remarque

plus solide encore, et plus hautaine que les précédentes, changea tout à

coup mes _dispositions agressives_ en une _affectueuse pitié_; j’avais

compris! n’écoutant plus la personne péremptoire, j’assistais au _débat

qui se poursuivait en elle_ et contestait _l’assurance_ dont, à chaque

parole, elle donnait de si beaux gages. Une fois de plus, mais mieux

qu’à l’ordinaire, je sentais que les _manières_, les _attitudes_, les

_mots_ sont des _déguisements_, des _armures_ sous lesquels _l’âme se

cache et se protège_ afin de n’être pas _atteinte_ en ses points les

plus _vulnérables_, afin qu’on ne lise pas son _secret chéri ou

humiliant_.»

Qui peut bien avoir écrit ce copieux morceau, si fort en désaccord avec

le conseil péremptoire que se donne l’auteur de «l’Ame des Anglais»

avant de commencer sa besogne? Eh! mais, précisément la même Fœmina, en

tête de l’un des deux articles qu’elle a publiés, dans le même journal,

sous le même titre, à un an d’intervalle, sans que l’un soit indiqué

pour être la suite de l’autre, fait que, par parenthèse, je crois sans

équivalent.

Et ce titre c’est: le _Doute de Soi_.

Mais l’excellent _Figaro_, auquel j’ai tant de fois collaboré, m’a donné

d’inoubliables marques de sympathie, au nom desquelles je puis

considérer moi-même, d’un œil sympathique, ce qui peut être tenu pour

des passe-droits. _Fœmina_ les multiplie et les localise. Durant une

longue période, elle a publié deux articles, le même jour. Un dans le

corps du journal, un autre dans le supplément. Je n’en vois pas de

précédent ni d’ailleurs, d’inconvénient. Tout de même, depuis, il y a eu

baisse, on ne sait pour quelle cause. L’article de Fœmina est devenu

bi-mensuel, au moment où on avait pris son parti de le voir

bi-quotidien[15].

[15] Hélas! depuis, il avait disparu. Encore une forme de despotisme.

Il rentre en scène, avec une page intitulée: _Recommencements_; un

titre qui promet. Dans l’intervalle, j’allais dire: dans l’intérim,

Madame Bulteau a fait deux élèves (presque deux émules) Madame de

Régnier et Monsieur Bonnard. Ils en héritent du lustre et lui font

honneur.

Encore un détour. Reprenons.

Ces contradictions flagrantes, ces préoccupations du _doute personnel_,

tout cela prouve ce que nous supposions et voulions faire démontrer, par

l’écrivain lui-même, que la _confiance en soi_, et le _contentement de

soi_, ce sont deux, et que l’un et l’autre n’habitent pas dans cette âme

timide et altière. Écoutez se poursuivre le gémissement de cette double

nature.

«Cette personne péremptoire souffrait âprement du doute de

soi.--Certaines gens paraissent l’ignorer. Ils devraient alors _ne se

plaindre de rien_. Ils n’ont pas _goûté_ la plus pénétrante des

amertumes.»

Mieux encore, lisez tout le premier de ces deux articles, il est

sincère, pathétique et poignant comme tout ce qui décrit ce que l’on

connaît bien. Nous aussi, nous avions «_compris_».

Le deuxième n’est qu’une seconde mouture, moins âpre, plus anodine,

celle-là inspirée agréablement par un joli ouvrage de notre précieux ami

Émile Berr, entre tous, fait pour inspirer des commentaires agréables en

restant sincères. Et cependant, cette variation moins farouche contient

encore cette phrase révélatrice: «Le doute de soi habite jusqu’aux _âmes

orgueilleuses_, et celles-là, peut-être, sont ses _proies les mieux

asservies_.»

Et ailleurs, sur un troisième point, ce retour au leitmotiv «térébrant»

comme dirait la Dame: «Notre ridicule n’est presque jamais candide et

complètement désintéressé. Il résulte de _prétentions énormes_ dont le

doute de soi surexcite l’audace et hausse le ton.»

*

* *

On s’explique un peu davantage l’extrême prolificité de Madame Bulteau,

quand on a démonté son procédé. Cela se fait aisément. Elle-même le

livre, dans l’avant-propos de son Angleterre et, tout le temps, elle y

revient.

«J’ai retrouvé _l’enseignement au bout de l’anecdote_, la _loi extraite

directement du fait voisin_, le _conseil de reconstruire à chaque minute

d’après un meilleur plan_, et aussi l’habitude de _considérer les

incidents de la Vie matérielle comme des signes et des symboles_ qui

_font allusion à la vie morale et y ramènent_, par tous _les chemins_.»

Non seulement c’est le _procédé_, mais c’est le _programme_. Il est

assez évangélique pour nous laisser surpris d’entendre un lecteur

proclamer qu’il préfère Monsieur le Curé. Qu’est-ce que le brave

ensoutané pourrait dire de plus orthodoxe?

Suite du procédé.

«Mon goût de chercher des _lois_ et des _leçons_ dans _les faits les

plus minces_ est tenté par ce petit problème».

Encore: «Il y a dans _certains incidents tout petits_ et _de médiocre

intérêt_ un _sens qui arrête la pensée_».

Enfin: «Les élections (cela pourrait tout aussi bien être n’importe quoi

d’autre) produisent sur moi un effet singulier. _J’aperçois_... je me

_souviens_... je _revois_... et aussi _reviennent_... _me contraignent_

à réfléchir, j’essaye de faire tenir les _minces et nombreuses

observations ramassées_ en _des points divers_, et celles, plus

évidentes, plus directes recueillies tout près, des _faits accumulés

sans que j’y prisse garde_, dans la _chambre aux débarras_ de ma

mémoire... etc.»

Voilà le schema. Il pourrait servir à l’établissement de cinq cents

chroniques. Il y a servi et y servira. En fin de compte, tout cela

pourrait bien être un peu mécanique. La Dame parle, quelque part, de

l’automate qui, à de certains moments, lui tient lieu d’intelligence.

Dans un accident d’omnibus, où toute la voiturée reste en panne et en

peine, un jeune homme se saisit des rênes, assumant la responsabilité de

continuer la route et de remettre chacun chez soi. Déduction de l’avenir

du jeune homme d’après ce trait de caractère.

Un Monsieur et une Dame se disputent dans la rue. Évocation des ménages

qui se sont disputés et de ceux qui se disputeront, sous d’autres formes

et de nouvelles manières; preuves à l’appui, considérations sur

l’atavisme.

Un jour de migraine, la grande vedette de la Rue Drouot se laisse aller

à pester contre ses voisins, des pensionnaires qui hurlent au bout de

son parterre. Puis elle réfléchit aux raisons, aux nécessités de ces

cris... et, comme Madame de Blocqueville, elle demande à Dieu d’être

meilleure.

Une autre fois, elle donne satisfaction à une fringale depuis longtemps

nourrie, qui est d’aller à la Foire aux Jambons; aux «honnêtes jambons»

comme elle les appelle (Hé! Madame, que faites-vous de la trichine?) Sur

ce terrain, «l’âme taciturne des détritus» (c’est son expression) la

fait ressouvenir de la pluralité des existences.

Je disais tout à l’heure que tous ces ana philosophiques et raisonnés,

pourraient aussi bien porter les titres de _prêches_ et de _prônes_, et

que le client qui se targuait de préférer Monsieur le Curé, négligeait

de s’apercevoir qu’il avait affaire à Madame l’Abbesse. Autant dire,

aussi, moi, sans modestie, que je m’estime plus clairvoyant que le

lecteur qui préfère le Curé, car il ne m’arrive pas d’apercevoir Madame

Bulteau sans me la représenter sous forme abbatiale, en train de crosser

un troupeau de nonnains, qu’elle instruirait en les maltraitant, comme

elle fait, des passants du boulevard, sous prétexte de «quelque

prétention à bien lire dans les âmes».

Qui pourrait se vanter de voir juste et ne pas voir flotter autour de

Monsieur Jean de Bonnefon tout le violet de l’épiscopat et toute

l’écarlate cardinalice, tous deux attristés de ne pas draper l’Évêque

majestueux et le Cardinal magnifique ensevelis en ce laïc, sous le drap

du citadin, la cheviotte du voyageur ou le velours à côte de

l’automobiliste? De même l’étamine émane de Madame Bulteau, la guimpe la

vise, la cornette l’affronte et le vers de Coppée l’entoure de son

phylactère:

«Le chapelet battant la jupe de flanelle».

Mais ce n’est pas tout, il s’y mêle encore... du _galon_. Si j’osais,

faible Télémaque, me comparer à Mentor, je dirais que, moi aussi,

j’examine les _petits faits_ pour en tirer des _conclusions_. Parmi ces

faits réputés petits, et gros d’indications, je range l’investiture.

_Res Vestiaria_, disait l’Antiquité. Le goût qui dicte le choix de tel

ou tel ajustement, je le tiens un peu pour une âme visible, à son insu,

extériorisant sur les épaules et sur les têtes, des pensées que l’on

croyait secrètes et des sentiments qu’on voulait cachés.

Madame Bulteau, je l’en félicite, n’aime pas qu’on promène par la rue

des plumes amaranthe, des jupons mousseux et des gants qui laissent voir

les coudes; ses idées en matière de toilette sont tout autres, et comme

je les tiens pour révélatrices du moi de cette personne transcendante,

j’examine soigneusement sa parure, chaque fois que ma fortune la place

sur ma route et contre sa roue. Malheureusement ces rencontres sont

rares, rapides et difficultueuses. C’est une sortie de matinée

théâtrale, plutôt bousculée; encore un voisinage de table aux

«Réservoirs» où l’inspection soutenue serait impolie. Une fois pourtant,

un point de Paris que je haïssais tout particulièrement et auquel, à

cause de cela, j’ai pardonné, m’a rendu plus amplement ce service. C’est

la fastidieuse et redoutable Porte-Maillot, qui impose à l’auto un arrêt

rageur, dans la boue, souvent, dans la fétidité, toujours, dans la

mendicité sans grandeur et sans grâce, d’une marmaille bohémienne

assiégeant les portières avec des fleurs contaminées. Le chauffeur passe

plus ou moins de temps à se mettre en règle et les instants s’emploient

à pester. Le hasard fournit, un jour, aux miens, un meilleur exercice de

distraction et d’étude. L’auto voisine, qui était citron, renfermait ou

plutôt découvrait, gracieusement offert à mon télescope, en même temps

qu’à mon microscope, le fuyant objet de mon étude. Tout de suite sa

toilette me frappa. Un chaperon de paille blanche aux bords

raisonnables, contourné de foulard oseille. J’en fus satisfait. Tout

cela donnait raison à mes «hypothèses impertinentes». J’y retrouvais

l’idée de _cornette_ et l’idée de _voile_, en même temps que le souvenir

de la plante génératrice du potage-santé, à la fois saine et acidulée,

me rappelait telles aigreurs que s’étaient attirées certaine «vieille

dame aristocratique et bouffonne» et la grande veuve de Bayreuth.

Mais il y avait autre chose: le justaucorps; oui, celui-là,

positivement, représentait l’armée, et bien que ce fût plutôt, si je me

souviens bien, les Guides de Belgique, le rapport militaire me suffit.

Imaginez un col à la Saxe et des parements auxquels manquait seulement

un numéro, qui aurait pu être matricule, ou bien encore celui de l’auto

_citron_. Or, ces revers étaient _canari_, et j’y relevai ce sens de

l’équilibre, cette science des rapports qui caractérisent le style de la

chroniqueuse. Et, pour la première fois, je sus gré à la station

nauséeuse, au stage fuligineux, qui m’avait offert une nouvelle occasion

de rendre justice à un confrère, non sans authentiquer ma perspicacité.

*

* *

Brelan des dames · 第 6 / 7 段