écrit (gentiment ou malignement, sait-on jamais?) en substance, du roman
de Madame Bulteau: «Quel bonheur! Ces chroniques dont nous n’avions
qu’une par semaine, en voilà dix, en voilà vingt, en voilà cent
réunies!»--C’était juste. Ce roman, c’est une addition de chroniques; il
y en a sur tout, sur l’amour, sur la musique, sur l’anarchie... les
personnages se les dégoisent en longs colloques. C’est bien fait,
nourri, assez solide, sans incorrection verbale, mais non plus, sans
style, du moins qui se puisse reconnaître à autre chose qu’au ronron.
Quand un tout petit peu de poésie apparaît, on est étonné, cela fait
l’effet d’un ruban, d’une dentelle ou d’une fleur artificielle, sur un
costume tailleur. Cela ne traîne pas trop, mais ne s’envole pas non
plus; cela marche, _sermone pedestri_ et non sans _sesquipedalia verba_.
On se demande quelquefois pourquoi ce n’est pas entraînant. La vraie
raison, c’est que l’auteur n’_invite_ jamais, il _enjoint_ toujours; et
le lecteur n’aime pas ça.
Cet auteur, il exprime, par une citation Shakspearienne ce qu’il admire
le plus dans le roi Lear: l’_autorité_. Oh! que cette citation-là est
partie du cœur! Mais l’autorité sans persuasion, c’est sec. Madame
Bulteau a une façon de dire: «C’est entendu» qui entraîne à tiquer
contre un raisonnement, qu’un peu plus de latitude aurait fait admettre,
mais qui, présenté sans rémission, fait penser à ces marchands dont le
geste enveloppe avec trop de hâte un objet que vous auriez choisi.
Quant aux _Pierres du Chemin_, elles ont fait le leur, dans le
supplément du _Figaro_; leur _autorité_ a agi, dans un sens imprévu, et
leur _persuasion_ qui, cette fois, ne fut pas absente, a persuadé ce
qu’elles ne poursuivaient point. Ces persuasions sont de deux sortes. La
première, c’est qu’il faut bien peser ses intitulés. Tel n’est pas, à
mon avis, le cas du titre de ce _memorandum_. Et pas d’erreur possible,
il ne s’agit pas là de pierres _précieuses_, du moins dans l’intention
de l’écrivain, qui précise: «Aujourd’hui ce sont des cailloux ramassés
sur les routes allemandes.» Mettons que ce soit des _cailloux du Rhin_.
Il est vrai, je la vois venir, avec son goût de faire réagir contre son
humilité apparente, elle veut se faire dire que ce sont des gemmes; car
enfin, elle doit le savoir, des pierres ce n’est agréable à recevoir, ni
par le nez, ni dans son jardin. Pourquoi pas plutôt: _les Fleurs du
Chemin_? Cela peut s’offrir; c’est même d’ordinaire ce qu’on se fait un
devoir de présenter. Parfaitement, mais à la condition de ne pas
prétendre au titre de Lear de la Chronique; les Fleurs, ce serait la
_persuasion_, les Pierres, c’est _l’autorité_.
L’autre preuve involontaire, faite par cette publication, est plus grave
et peut ouvrir les yeux de plusieurs, de beaucoup, sur le danger de
_l’anticipation_. Que cette leçon vous serve, pondeurs, détenteurs de
petits cahiers qui, retrouvés après décès, feraient, sinon crier au
miracle, du moins viendraient aimablement grossir le flot d’outre-tombe
des menus mémoires pour servir aux historiettes d’un temps; ne lâchez
pas la chose avant l’heure. L’importance du recul, la nécessité du
_m’appar sulla tomba_ se font sentir pour ces déclics. L’accent
funéraire confère aux paroles quelque chose d’achevé, qui change en
oracles, le bavardage; qui sait même si, servis par une voix que l’on
n’entendra plus, ces _sublimes légumes_, bouillis par Fœmina, et qui
nous semblent imposer un peu trop d’écart entre l’adjectif et le
substantif, ne nous paraîtraient pas, en un de ces réflexes chers à
l’auteur des _Pierres du Chemin_, tendre à l’auteur du _Cœur
Innombrable_, un de ces beaux tributs des potagers de Versailles, tels
que Madame de Pompadour en offrait à la Reine.
*
* *
Madame Bulteau met, quelque part, en parallèle avec je ne sais plus
quoi, les _Diaboliques_ de d’Aurevilly, et ce n’est pas à celles-ci
qu’elle donne raison. Cela va de soi. En réalité, ce qu’elle vise, sans
l’avouer, en infligeant ce mauvais point, ce sont les _Diaboliques
Bleues_ et qui traitent comme elles le font, celles que le grand
critique dénomme: «les Écrivailleuses endiablées.»
Toutes les femmes de lettres d’aujourd’hui sont ces _écrivailleuses_-là,
quand elles ne sont pas des _écrivains_. Mais les unes comme les autres
(je l’ai dit ailleurs, et je le répète) n’ont plus _rien à voir avec le
bas-bleu_. En effet, ce qui distinguait ce dernier, c’était une science,
souvent mal assimilée, mais toujours excessive, dont les premières se
moquent comme de Colin-Tampon, et auxquelles les secondes préfèrent
l’exercice de leur faculté créatrice.
Les deux seuls bas-bleus qui nous restent sont Madame Goyau et Madame
Bulteau. Faisons-les, s’il se peut, se rencontrer, comme les géants
cétacés dont l’espèce se raréfie, et que Michelet compare aux tours de
Notre-Dame, quand ces baleines se retrouvent dans les solitudes boréales
et se mettent debout pour se mesurer. Nos deux derniers _blue stocking_
échangeront leur _savoir_ unique,
«Comme un long sanglot tout chargé d’adieux.»
Et nous les écouterons disserter, discourir, pérorer, ratiociner,
vaticiner, toutes deux disertes, assez spirituelles et assez braves pour
préférer le reproche arbitraire de pédantisme à l’accusation fondée
d’ignorance.
En attendant, gardons-les, sauvegardons-les, avec toute la piété
nostalgique méritée par les survivants échantillons de races disparues,
les vestiges d’espèces menacées dont, seuls, les moulages, dans les
Muséums, apprendront, un jour, à la Postérité, quelles furent la stature
et la physionomie de Celles qui citaient de mémoire Jean Second de la
Haye, ou Ausone de Bordeaux, au lieu de tromper l’appétit de leur trop
confiante clientèle, avec des versiculets flatulents, qui sont les
beignets soufflés de la Littérature et les _Pets de Nonne_ de la Poésie.
*
* *
Jean de Bonnefon, déjà nommé, a tracé, de Madame Bulteau, dans la même
_Corbeille des Roses_, un portrait fort bien venu, plutôt que très
bienveillant.
Moi qui le suis, j’insiste sur ce point, je ne fais que citer: «Adonnée
au journalisme, cette dame a retrouvé les formes perdues de l’ancienne
chronique d’idées, sans renouveler les idées.--Elle signe tour à tour
_Fœmina_ et _Jacques Vontade_; mais sous l’un et l’autre pseudonyme,
elle fait naître cette pensée dans l’esprit du lecteur: «Je suis tombé
sur un vieux journal.»--C’est toujours le bavardage de Madame de
Girardin, diminué par une préoccupation de philosophie virile. Quand
elle signe _Jacques Vontade_, Madame Bulteau ne donne pas l’illusion de
la virilité littéraire. Elle est simplement»--_horresco referens!_--«une
impuissance qui veut faire l’homme.»
«Madame Bulteau n’a, d’ailleurs, aucune prétention professionnelle.»--En
êtes-vous bien sûr, Monsieur de Bonnefon?...--«Femme du monde parfaite,
digne de profond respect par la tenue de sa maison et de sa vie, elle
écrit pour échapper à l’ennui de la route. Elle écrit vite des
chroniques qui descendent plus vite dans l’oubli et s’y enfoncent sous
le poids des admirations amicales.»
Un peu oursonnes, aussi peut-être.
«C’est Nietzsche!» s’écriait, un jour, en parlant de la hautaine
Bi-Mensuelle, une de ces admirations-là.
Un mauvais plaisant qui passait, rectifia désobligeamment: «Vous voulez
dire: C’est _Nichts_.»
TABLE
Brelan de Dames 1
I.--Musées pour Rire 7
II.--Les Mirlitons Azurés 83
III.--La Shéhérazade de l’Encre Bleue 131
SAINT-AMAND (CHER).--IMPRIMERIE BUSSIÈRE.