amis, ceux qui la réveillent_. «Il est jaloux de mon _salon
littéraire_!» aurait-elle dit, de l’un d’eux.--Détrompez-vous, bonne
Madame, votre Salon, tant que vous ne cesserez pas d’y mettre en avant
votre mirliton bleu, ne méritera de s’appeler que le GUIGNOL DES
MUSES.--«Au reste, ajouta celui qui nous rapportait le propos, THERSITIE
ne demanderait qu’à s’égayer elle-même des chiquenaudes que lui valent
ses vers, plus ou moins luisants, mais elle a, paraît-il, une bru qui
prend mal la chose.»--«Çà, c’est une belle démonstration de l’esprit de
famille, à l’usage de ceux qui prétendent qu’il n’existe plus», répliqua
Timon qui passait par là. Et il conclut, non sans gravité: «En tout cas,
cela prouve surabondamment, n’est-ce pas? que cette jeune Dame _aime
mieux sa belle-mère que la littérature_.»
Ce n’est pas sans plaisir que j’ai retrouvé en tête d’une liste
d’_invités_, qu’il couronnait, ma foi! fort ducalement, le nom de
certaine Dame du Corbeau, qui s’était laissé persuader par des renards à
deux pattes, à force de naïveté de sa part et, de l’autre, à force de
flagorneries, de faire un sort à son blanc fromage de lettres, dans le
groupe des récitants et même des débitants, de façon à la fois médiocre
et tapageuse. Si ce _rétablissement_ est sérieux (car il s’agissait bien
là d’une _indisposition_) et que la ci-devant Muse le doive à des
critiques sagement inspirées, je le répète, elle fera bien de tenir pour
ses _vrais amis_ ceux qui les lui ont adressées, et de placer au rang
des _suspects_, ceux auxquels elle devra le mauvais souvenir
(heureusement vite oublié) de son échauffourée lyrique.
*
* *
J’entends dire que les Auteuresses de la _Vie Heureuse_ projettent
d’élire, pour leur Présidente, la Duchesse de Rohan. Non seulement une
telle circonstance ne me trouve ni dénigrant, ni hostile, mais je lui
sais gré de me fournir une occasion de préciser avec netteté le
_distinguo_ dont j’ai parlé.
C’est une chose charmante que de voir une aimable Grande Dame à la tête
d’un groupe de nobles travailleuses (je parle pour celles-là). S’il s’en
trouve parmi elles (je le crains) qui feraient bien de retourner à
l’aiguille, qu’elles n’hésitent pas! Cette agile compagne, momentanément
délaissée par elles, au nom des tropes épointés et du lyrisme décousu,
leur piquera peut-être le bout du doigt, pour se venger du porte-plume,
mais ce sera tout bénéfice pour nos repenties, quand, la saison d’après,
au lieu de déconsidérer leur écritoire par la ponte d’un nouveau roman
informe et infirme, détaillé par Monsieur Ballot, elles honoreront leur
corbeille à ouvrage par l’éclosion d’un sachet bien odorant, ou d’un
coussin bien fleuri dont je ferai l’éloge, pour les dédommager.
C’est aussi, de la part de ces laborieuses, un geste intelligent que
celui qui leur fait mettre à leur tête celle qu’elles jugent justement
haut placée par la naissance et par le cœur. Cela prouve qu’elles ne
font pas uniquement cas du _mérite d’art_. La _distinction sociale_ leur
paraît aussi avoir son prix. Je leur donne raison, _à une condition_,
c’est que les démarcations soient nettement établies et que ces
ouvrières commencent par dire à leur affable Présidente, non pas:
«Grande Dame, cesse de vaincre!» mais bien plutôt: _Cesse d’être vaincue
à la bataille des mots et des rythmes!_ en un mot: «CESSE D’ÉCRIRE!»
La Duchesse d’Uzès préside comme cela, je crois bien, certaine
association de dames peintres et sculpteurs, sans compter un cercle de
femmes. Je ne connais pas les sculptures de la Duchesse d’Uzès. Si elles
sont bonnes, la Présidente fait très bien de les exposer. Dans le cas
contraire, elle donnerait un meilleur exemple en s’abstenant[11].
[11] Depuis, la même dame s’est mise, elle aussi, à faire des
Conférences, mais avec _sonneries de trompe_. Duchesse et Cor de
Chasse; voilà un chant alterné, qui ne manque ni de piquant ni de
piqueurs.
On sait la magnifique notoriété que s’est acquise la Comtesse Greffulhe
comme Présidente d’auditions musicales.
Je ne sache pas que cette Société célèbre nous ait jamais invités à
entendre des opéras de la belle Comtesse. Je ne le regrette ni pour
elle, ni pour nous, bien persuadé, au contraire, que l’incontestable
autorité de sa présidence, vient de ce qu’elle s’est sagement abstenue
de la compromettre par la recherche de succès personnels, sur un terrain
qui n’était pas le sien.
*
* *
Une chose que j’en suis encore à me demander, c’est si les propos, quand
ils nous reviennent défigurés et détournés de leur sens, le sont par une
mauvaise foi initiale de ceux qui les ont proférés ou par les
rapporteurs. Voici, par exemple, la Comtesse Norbert de Fitz-Rabbin,
laquelle, de sa voix de canard mégalomane, aurait dit, de Timon: «Voilà
deux ans que je ne le connais plus.»--Mis au courant de cette parole,
celui-ci répliqua: «Ce n’est pas mal, pour un _canard_ hébreu et
allemand; mais enfin, c’est un canard tout de même et, par suite, une
erreur; vu que, si la Dame avait bien voulu parler franc, elle se serait
contentée de dire: _Voilà dix ans qu’Il ne me connaît plus_!»
Décidément, il y a tout lieu de le craindre, la sincérité ne s’est pas
réfugiée dans toutes ces _boîtes à thé_ que sont devenus les salons
d’autrefois. En voici une dernière preuve.
Nul n’ignore que, depuis un certain temps, des Messieurs et des Dames du
meilleur monde, les uns désargentés, les autres besogneuses, se sont
improvisés reporters et, à peine dans le tympan le dernier hémistiche de
Tirésie ou de Tircythère, de Tityrette ou de Tyrtéa, s’en vont fournir,
aux grands quotidiens haletants, le nom des privilégiés que vient de
charmer l’asclépiade estropié ou le phaleuque pauvre.
Mais voici ce que je suis avide de dénoncer et dont je suis surpris que
_la vindicte des innommés_ (on pourrait l’appeler ainsi) n’ait pas fait
justice: chacun de ces Messieurs, chacune de ces Dames folliculaires,
obéissant à de personnelles prédilections, ou à ses propres antipathies,
omet volontairement dans sa nomenclature, l’élégante qu’il ou elle veut
humilier, l’homme d’esprit qui leur porte ombrage. Il en résulte que
chacun des comptes rendus de la même réunion relate des noms différents,
ce qui déroute la province, et quand je dis la province, je n’excepte
pas Paris lui-même. Hormis la Comtesse Edmond de Pourtalès, qui n’a que
des amis dans le journalisme du monde (si j’en juge par ce fait que son
nom continue à inaugurer la liste de _tous les assistants_, de _toutes
les assistances_, _partout_ et _toujours_, même quand la Dame est
retenue au temple ou au foyer, au rouet ou à la prière) aucun autre nom
ne peut être sûr d’échapper au crible du Vicomte d’Eaque, devenu
gazetier, ou du Baron de Minos, fait courriériste, sauf, bien entendu,
deux autres noms, lesquels ne sont pas moins sympathiques, je m’empresse
de l’ajouter, que fondamentaux, mais qui finiraient par donner à croire
aux étrangers et aux indigènes, que Messieurs Fournier-Sarlovèze et Becq
de Fouquières (ne pas confondre avec l’auteur des CORBEAUX),
représentent à eux seuls, toute l’élégance de Paris, tout son esprit,
toute son aristocratie.
Ce serait exagéré. C’est _beaucoup_, mais ce n’est pas _tout_.
*
* *
En guise de conclusion, lisez ce passage de la _Corbeille des Roses_ de
Monsieur Jean de Bonnefon, page 109:
«La Duchesse de Rohan fait des vers qui boitent non d’un pied, mais «de
l’un et l’autre côté» comme dans la Bible.--Cette Dame est utile; elle
résume la nullité artistique d’une société qui l’admire. Pour signer
d’un si grand nom des choses aussi insignifiantes, sans soulever de
colères, il faut appartenir à un groupe frappé de mort.--La décadence
est plus belle que la jeunesse. Mais la littérature de Madame de Rohan
n’appartient pas à la décadence. Pour descendre, il faut avoir atteint
un sommet. Ce qui manque précisément dans la poésie (?) de cette femme
racée, c’est la race. L’effort d’une servante en retraite qui ne saurait
pas le français serait en tout semblable aux produits littéraires de
cette duchesse...»
Inscrivez, en regard, cette citation de presse:
«Une candidature intéressante à la Société des Gens de Lettres, celle de
Madame la Duchesse de Rohan, qui est présentée par Messieurs Paul
Hervieu et Jean Richepin, de l’Académie française.»
Qu’est-ce que cela prouve?
Premièrement, cela prouve, si la première de ces opinions n’a pas tort,
une vérité bien connue, mais qui n’avait jamais reçu de démonstration
aussi évidente, à savoir que _la plus faible apparence de talent_ n’est,
_en aucune façon_, requise pour faire partie d’une Société Littéraire.
Au reste, à quoi serviraient les _distinctions_, si ce n’est précisément
à consoler de ne pas avoir de talent, ceux et celles qui ne demandent à
la soi-disant pratique d’un art, que de les mettre en vedette. Le talent
n’est pas pour les _vaniteux_, mais pour les _orgueilleux_, il _suffit
seul_.
Deuxièmement, cela prouve que des hommes, il semblerait, entre tous,
marqués pour maintenir les traditions et faire respecter le langage,
acceptent de patronner publiquement des sujets entièrement dénués des
qualités techniques, lesquelles désignent à la sollicitude d’un tel
protectorat. Or, dans un portrait du premier de ces deux immortels, je
vois mentionné ce trait de son caractère: «Une _indulgence_ qui prend
soin de n’être jamais _complaisante_.» Voilà un _jamais_ qui vient de
rencontrer une _exception_.
Mais ce n’est pas la seule, l’éminent co-parrain en fournit une pour
faire la paire, et une qui ne craint pas d’aller jusqu’à la plus
flagrante contradiction. Relisez plus haut le passage que j’ai cité,
d’une préface où il est parlé de l’autoresse _dénuée de style et de
grammaire_, de la poétesse _incapable de chanter quatre vers de suite se
tenant_, mais très capable _de prendre une antiquaille pour une
trouvaille, en sa niaiserie gauche et prétentieuse_.
Qui donc a écrit ce morceau judicieux, capital et cinglant, si bien fait
pour donner satisfaction aux esprits «affamés de justice»?
Eh bien! mais, précisément, Monsieur Richepin lui-même!
Logique! logique! Ce sont bien là de tes coups!--Concession! Concession!
Ce sont bien là de tes crimes!
La Duchesse de Rohan sera de l’Académie.
*
* *
Est-ce pour ne pas mentir à ces hautes ambitions exaltées pour elle, que
le talent (préférez-vous l’art?...) de la Duchesse de Rohan vient de se
transformer, en cinq sec? Adieu les gentils coqs-à-l’âne d’hier, si
réjouissants dans leur bonhomie naïve! L’allumeuse de _Lucioles_ s’est
mise à pondre, comme les oiseaux qu’elle a si allègrement chantés,
«Pondez, pondez, poules de Pâques
Et pondez-nous de jolis œufs!
Au bazar de la Tour Saint-Jacques[12]
On les vendra dix sous pour deux...»
s’est mise, dis-je, à pondre (et, cela, dans la propre chaire--_horresco
referens_--dans la personnelle cathèdre de Madame Bulteau, qui doit la
trouver mauvaise,)--de gros morceaux de prose hirsute et de _pathos_
pontifiant. Plus rien du crû de l’Oust, ni du clos du Deffé. On dirait
du Bouchaud débouché, démarqué, tarabiscoté, même _vacarescoté_, ce qui
est pire. On ne m’ôtera pas de l’idée que cette Mademoiselle Cormon de
la Littérature, a dû promener ses tropes sur l’écritoire de la
Philaminthe Celte. Vrai, c’est aussi _rasoir_ que ça!
[12] Charmant euphémisme pour dire «Bazar de l’Hôtel de Ville», sans
être accusé de faire la réclame au profit d’une maison; seulement
voilà, cela crée des passe-droits. La dame va brouiller les
monuments. Par bonheur, elle ne saurait manquer d’écrire quelque
chose sur Séville, avant qu’il soit longtemps. Alors, selon toute
vraisemblance, l’Hôtel de Ville reprendra ses droits. Mais
peut-être, les prix auront augmenté.
Et, de bout en bout, plus le moindre petit mot pour rire (si ce n’est
_en bloc_). La bonne Dame, qui n’avait jamais lu que Botrel, vous cite
Homère, gros comme le bras de Madame de Montgomery. Est-elle donc allée
à l’école chez Monsieur du Bled?--Quoi qu’il en soit, adieu tout
l’arriéré de bonne franquette prosodique! On se prend à le regretter, en
face de cette pédagogie mal assimilée et de ce pédantisme cousu de fil
blanc, qui semblent prétendre à «river des clous» si ce n’est à «boucher
des coins» (sans le moins du monde y réussir) et qui ne décrochent que
cette timbale, laquelle est à la portée de toutes les principautés, et
qui est d’émerveiller Monsieur Sarlovèze.
Et pourtant si! le petit mot pour rire, je l’ai repêché dans ce solennel
fatras; c’est quand la narratrice (qui, j’aime à le conclure, ne se
prend pas trop au sérieux) se voit, sur je ne sais plus quelle
frontière, contester sa personnalité ducale (voilà ce que c’est que de
patoiser!) par une douanière qui se représentait sans doute autrement
les tempes ceintes de couronnes fermées.
«Oh! que ce _quoi qu’on die_ est, pour moi, plein de charmes!
Oui, quoi qu’on die, je la retrouve là, notre aimable hôtesse d’avant la
fatale crue des grandes encres; dépouillée de toutes ces bandelettes
roumaines qui ne sont que des bandeaux de Colin-Maillard, reprise aux
enchantements d’Alcanter de Brahm, elle m’apparaît prête à repiger le
droit d’aînesse de sa vieille gaîté, échappée, par miracle et grâces à
Dieu, d’entre les féculents de Madame de Baye.
Hélas! vain espoir, éclaircie d’un instant! Adieu paniers, vendanges
sont faites, des métaphores sans suite et des bouts rimés sans queue ni
tête. Adieu corbeilles à papiers, débordantes de _cuirs_ saugrenus et de
joyeux _lapsus_! On nous a joué le tour de rentrer tout ça, qui
heureusement ne s’absente pas sans laisser d’adresse. C’est aux soins
obligeants de Lemice-Terrieux, baie des Lestrygons, dans l’_Odyssée_!
Encore un mot.
On se souviendra peut-être que je me suis demandé s’il était toujours
temps de rendre à la Grande Dame, si malencontreusement transformée en
petite muse, le service de restituer la seconde à la première, au point
de ne plus entendre parler de celle-ci; et qu’un interlocuteur m’avait
répondu: «Il est trop tard.»
--Était-il réellement trop tard?
Peut-on supposer que la rimeuse éolienne ait eu connaissance de
certaines petites mercuriales, et, plus ou moins consciente du service
que, _sincèrement_, elles voulaient lui rendre et quoi qu’en puissent
penser ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur encensoir,
n’en ait pas moins fait son profit? Il est sûr que la composition paraît
s’étancher, la récitation, se résorber. De temps à autre, de loin en
loin, les clients des thés poétiques, terrifiés de se voir reprendre
leur verseuse ducale, exaltent bien encore le débit acclamé d’une
sornette philosophique; tout de même les rechutes sont moins fréquentes,
il y a du mieux.
Ce qui ferait croire, même à des satiriques modestes, qu’ils pourraient
bien avoir quelque part dans cette amélioration, c’est l’obéissance
abusive à l’un de leurs conseils (on voit que de tels critiques
n’abusent pas, eux, de la victoire). «Nulle ne serait mieux qualifiée
pour ce titre de Présidente, on n’en saurait trouver de plus affable...»
formulait un libelle bienveillant[13]. Malgré tout, l’auteur n’entendait
pas, avec ce seul propos de consolation, créer, du même coup, un tel
nombre de fauteuils présidentiels, pour un même séant, fût-il bienséant,
parmi tous. Présider, la même année, aux destins de Shakspeare et à ceux
d’Ingres, n’était-ce pas déjà beaucoup, même pour une fringale de
sièges; était-il besoin d’y ajouter encore un discours de réception, en
l’honneur de Madame Paquin, dans je ne sais plus quel cercle?
[13] Ce n’est pas l’avis de tout le monde; une raison de plus pour que
ce soit _le bon_. Quelqu’un me dit avoir rencontré, dans une gare de
banlieue, une petite dame qui gesticulait, levant au ciel de petits
yeux et de petits bras. Elle parlait de tels ou tels châtelains du
voisinage et vociférait: «Montesquiou a écrit sur eux des choses
affreuses!»
Je demandai le nom de la crieuse; c’était, me dit-on, une
provinciale, qui habite Fontainebleau, régalée chez ceux qui, dès
lors, lui paraissent _intangibles_. Un nom qui finit en _i_.
C’est tout ce dont le narrateur se souvenait.
J’ai répliqué: «Disait-elle au moins, que le livre était bien?»--On
m’a répondu: «Pas du tout! Elle était _furieuse_».
Un voisin de ladite dame aurait encore formulé, parlant de l’auteur
d’_Une Petite Mademoiselle_: «Il vient de publier un volume dans
lequel il tape sur toute sa famille.»--Ce n’est pas exact, je n’ai
pas parlé de lui.
Me voilà tenu de le dédommager.
Comme je demandais à quelqu’un la raison qui faisait s’unir tant de
hampes et de bâtons, de sceptres et de thyrses, dans une main, sans nul
doute, aristocratique, mais peut-être mieux faite pour le crochet
tunisien ou la broderie anglaise, la personne me répondit: «C’est
vrai... MAIS IL Y A UNE TOMBOLA!»
Cette parole fut le Chemin de Damas de mon incertitude et de mon doute.
Je compris, une fois de plus, que «Dieu fait bien ce qu’il fait» comme
l’affirme notre bon La Fontaine, dans _le Gland et la Citrouille_. Si
les dieux des méchants païens ont créé la Muse de la Danse, et celle de
la cadence, celle du rire et celle du sanglot, il convenait que le Dieu
des bonnes gens leur adjoignît une sœur officieuse, une dixième muse,
_la Muse de la Tombola_, mêlant aux boutons des lotus d’Homère, les
boules du loto, fatidiques et tumultueuses.
Veuillot comparait Hugo à une cloche, dont le métal, fait d’alliages
divers, résonnait tour à tour sous des impulsions que l’écrivain des
_Odeurs_ jugeait par trop dénuées de rapports entre elles, et parmi
lesquelles, je m’en souviens, il citait Polichinelle et Garibaldi.
Après avoir vu donner à l’homme de Guernesey, le titre de cloche, il ne
me semble pas qu’une Muse, si ambitieuse soit-elle, puisse juger
offensant d’être comparée à une clochette; et si cette clochette tinte
au nom de Madame Éloffe, après avoir sonné en l’honneur de Shylock et de
Monsieur Bertin, cela vient de ce que ce n’est pas tous les jours
dimanche.
Et quand toutes les Présidentes du monde viendraient nous certifier que
ces incohérences et ces disproportions représentent l’aléa d’un «rôle de
Mécène» (_sic!_) nous ne ferions aucune difficulté d’en convenir, à la
condition qu’on nous permette d’ajouter que, s’il existe des Muses de la
Tombola, il peut bien y avoir aussi des _Mécènes qui abattent des noix_.
*
* *
Une nouvelle boîte de petits fours vient d’être mise en vente, sous la
même marque; ceux-là, d’inspiration saline; quelques-uns au fucus et au
varech, d’autres au goëmon et à l’algue; mais la plupart, à la
camomille. Cela s’appelle modestement: _Souffles d’Océan_. Rien que ça!
Comme _Oceano Nox_.
Une chose qui pourrait confondre, c’est que celle qui les glace ne
s’aperçoive pas de ce qu’il y a de téméraire à déranger l’Océan, pour
cette tempête de ventilateur.
Je me souviens d’avoir rencontré, un jour, dans un bureau de poste, une
dame, à qui l’employé demanda son adresse. Elle répondit: _Villa Soupir
des Flots_.--Voilà un titre pour notre poétesse.
Malheureusement, de cette tournée, de cette fournée, je connaissais
déjà, je ne dis pas les meilleures, mais les _bien bonnes_. Tout de
même, pas toutes. Le phénomène traditionnaliste, qui veut bien s’appeler
encore «Mouton à deux têtes», dans une note en bas de page, arbore le
titre plus relevé, de «Bélier Bicéphale», quand il se hausse jusqu’à
l’intitulé. On sent qu’il a fait toilette pour Mademoiselle Vacaresco.
Inutile d’ajouter qu’à défaut de probité _littéraire_ (qui, celle-là
n’est pas à la portée de toutes les lyres) la probité de _renseignement_
est parfaite: quand le _Printemps_ est nommé, en cours de route, et que
ce n’est pas _le vrai_, il y a un renvoi pour expliquer qu’il s’agit
d’un magasin du Boulevard Haussmann. Puisse l’intégrité de ce comptoir
se régler sur celle de cet avis!
L’édifice creux et océanien se couronne par certain _Donjon des
Poupées_, dans lequel je croirais volontiers que l’auteuresse a voulu
faire son _Chantecler_. Elle l’a fait. Même chouette:
Un orateur la vit, c’était Albert de Mun,
Le député célèbre, un certain soir d’automne...
Elle était porte-veine, et lui porta la bonne.
Alors le chœur des hiboux répond:
Et nous faisions _hou-hou-hou-hou_ en nous aimant.
Survient une puce, qui se change en grenouille. La chouette lui parle
familièrement et lui dit:
Venez, éclaircissez, pucette, ce mystère.
On voit que la dame n’est pas pour le style soutenu: elle appelle
_pucette_, un insecte qui, selon toute apparence, doit être de fort
volume, si j’en crois les exploits qu’elle lui prête; elle nomme
_Isado_, Mademoiselle Duncan et, petit _Robertus_, le géranium,
_Robertianum_, qui le juge familier.--Qui sait si la puce ne juge pas,
elle-même, le diminutif, amoindrissant?
Encore une citation:
Quel martyre, pour moi, quand on me taillera!
Heureusement que c’est un lierre qui dit ça!
Une autre:
L’électricité règne, ici, sur le palier.
Une troisième:
Moi je vais au café, prendre un apéritif.
Un gentil compliment confraternel:
Nous vivons, grâce à la poétesse célèbre
Judith Gautier, artiste au superbe talent,
Fille de Théophile, ah! je la vis sur _l’Èbre_:
Elle était magnifique et bonne en souriant.
L’Èbre me fait, je l’avoue, un peu loucher. Madame Gautier est
casanière, elle va de la Rue de Berri à Saint-Enogat, sans beaucoup de
détours. Or, Logrono, Tortose, Saragosse sont des cités trop soucieuses
de leur décorum, pour laisser inaperçu le passage d’une Académicienne.
Alors, pourquoi _l’Èbre_?--Peut-être, après tout, l’auteur des _Poupées_
a-t-il simplement voulu dire: le ruisseau de la Rue du Bac. Il plaisait
à Delphine et peut bien refléter Judith. A moins que ce ne soit encore
un méfait de la rime et, par suite, de la frime. Dans ce cas, la chose
rentre dans ce que d’Aurevilly appelait _blaguer_.
Je reproche un peu d’indifférence à la Josselinaise. Une Sicilienne, qui
lui parle de «l’ensevelissement de ses espérances», reçoit d’elle cette
réponse plutôt détachée:
Il n’y faut plus penser, prenez de ce café.
Plus loin, ce vers, du moins plein de fraîcheur:
Madame, avez-vous soif? Prenez de l’eau de Seltz.
A la fin, les choses s’arrangent et toute la troupe réconciliée se donne
rendez-vous «chez Bronne».
_Chez Bronne_... attendez donc... voilà un nom qui ne m’est pas
complètement inconnu[14].
[14] Peut-être l’auteur veut-il parler de _Braun_. Mais alors, la
probité de renseignement, dont nous parlions plus haut, devrait
indiquer la Rue Louis-le-Grand.
Tout est bien qui finit bien.
III
LA SHÉHÉRAZADE DE L’ENCRE BLEUE
Quelqu’un montrait, un jour, à Monticelli, des tableaux de Maîtres. Ce
peintre les admira, d’abord extrêmement, puis excessivement. En effet,
on le vit, avec surprise, et non sans anxiété, se précipiter vers l’un
d’eux et faire mine d’y enfoncer les dents, sur ce cri forcené: «Ah!
celui-là, il est trop beau, _il faut que je le mange_.»
Cette anecdote me revient à l’esprit, chaque fois que je songe à Madame
Bulteau. Ne faire qu’une bouchée d’une si considérable personne, notre
appétit ne va pas si loin; mais on peut, du moins, la _croquer_.
*
* *
Si cette faim (dirai-je cette boulimie?) représente une prédilection--je
le voudrais--à quel mérite le doit cette Dame de Lettres? Ce ne peut
être à cette seule particularité; car, alors, elle se verrait disputer
mon appétit par combien de hors d’œuvre du genre et même des pièces de
résistance!
Il existe, dans une ville d’Espagne, une cathédrale au centre de
laquelle s’érige une mosquée. C’est une forme équivalente d’_église dans
l’église_ de l’écriture, et d’_état dans l’état_ du féminisme, que je
veux examiner dans la personnalité d’une femme et dans la présentation
d’une auteuresse.
Je sais--je ne dirai pas: que j’attaque, je n’attaque pas--mais que _je
m’attaque_, ou, si vous préférez, que _je m’attache_ à une entreprise
_difficile_ et, par suite, _audacieuse_, deux _qualificatifs_ dignes de
ce nom puisqu’ils impliquent au moins deux qualités, chez celui qu’ils
incitent, plutôt que de le rebuter: _effort_ et _ardeur_. Au reste, mon
modèle, tout le premier, m’en donne l’exemple. Même son audace, à lui,
va jusqu’à une témérité, que je suis loin de blâmer, mais que je ne suis
pas près d’imiter.
Madame Bulteau, il y a quelques trimestres, faut-il écrire: découvrait
l’Angleterre? Non, puisqu’elle conte que ce fut son pays d’adoption,
avant qu’elle ait commencé d’_élire_ (un acte, pourtant, qu’elle a dû
apprendre de bien bonne heure); mais consacrait à «l’âme des Anglais» la
valeur d’un bouquin. Voici dans quels termes il débute: «On se risque,
cependant! C’est ce que je vais faire avec une _inquiétude_ trop
justifiée par mon _incroyable prétention_.»