«_C’est regrettable qu’il ne se soit trouvé, dans son entourage,

personne pour la décourager!_» me disait fort bien un jeune homme qui,

dans ce temps-là, ne manquait pas de clairvoyance, en me parlant d’une

de ces dames fâcheusement atteintes de ce que j’appellerais volontiers:

_l’incontinence du rythme_.

C’est bien dit, avec mesure, indulgence et sévérité.

Non, il n’a pas raison (et il le sait bien) l’ami du Quart-de-Muse,

quand il affirme qu’il ou elle a le droit de se divertir, aux dépens de

nos oreilles et de nos cœurs.

Notez d’abord que la personne prendrait elle-même fort mal, si elle en

avait vent, le plaidoyer de son défenseur, parce qu’_elle n’admet pas du

tout_ que son passe-temps soit, pour elle, un _amusement_, mais bien un

_labeur_; elle y insiste, pleurant, avec _sincérité_, les jours perdus,

par elle, pour L’ŒUVRE!--Non, il n’a pas raison, et il le sait encore

mieux, le subtil ami du d’Annunzio féminin, en affirmant que son Égérie

est en droit _de ne pas tapisser_. Quel service cette nymphe aurait-elle

rendu à Numa, si elle avait prétendu régner pour son compte, au lieu de

l’assister, dans son intérêt?

Là est la maldonne transcendante. Quand celles qu’on appelait autrefois

les Maîtresses de maison (avant l’invention de Madame Four) se seront

toutes mises à jouer du plectre, ce n’est pas chez elle qu’on ira jouer

de la fourchette. Et on n’aura pas tort: on y mangerait mal.

Non, une Maîtresse de maison ne doit pas être un d’Annunzio féminin,

mais un Mécène féminin, si elle est apte à jouer ce noble et difficile

rôle; et, si elle a le bonheur d’avoir un d’Annunzio chez elle, je lui

conseille de le prendre par la main, de le conduire vers ce qu’elle aura

de mieux à lui soumettre comme tribune ou comme cathèdre, au lieu d’y

monter elle-même et de s’y asseoir, en offrant à son public, moins

docile et moins louangeur qu’elle ne le croit (à quelques exceptions

près, prises dans l’aveuglement ou dans la flatterie) offrant, dis-je,

un spectacle assez semblable à celui du _Dormeur éveillé_, ou du

personnage qui en est l’équivalent dans le prologue de la _Mégère

Apprivoisée_.

Oui, représentez-vous qu’une simple lectrice (encore pas des meilleures

puisqu’elle s’endormira) s’endorme sur les œuvres d’un bon poète, et

qu’elle se réveille, persuadée par un songe (à moins que ce ne soit par

Monsieur du Bled, Monsieur de Bouchaud ou Monsieur Sarlovèze) qu’elle

est devenue ce poète lui-même. Vous voyez d’ici les amusants

développements, sans compter les enseignements, qu’un dramaturge

pourrait tirer de cette situation, jusqu’au réveil final, accompagné, je

le crains, de quelques nazardes.

Fallait pas qu’elle y aille!

Or, savez-vous ce qu’elle fait, en attendant la foudre, la

Demi-Muse?--Je le demandais, l’autre jour, à quelqu’un qui la fréquente,

et qui me répondit, sans que j’aie bien su démêler ce qu’il y avait de

blagueur ou de convaincu, dans cette réplique: _Elle jouit de sa

gloire!..._

Je préfère, je l’avoue, et infiniment, celle de la Dame qui,--au lieu de

chercher un Orphée dans son for intérieur, où ne se rencontre que

Morphée--regarde autour d’elle, et trouvant, hors de son âme, ce qu’elle

y poursuivait imprudemment, un _artiste vrai_, lui fait la fête et la

place qui conviennent, avec goût et avec grâce.

Mais si la Poésie est réellement en elle, et capable de s’exprimer,

combien plus grande sera la valeur de la Dame, quand elle fait, de son

plein gré, le sacrifice de ce don, lui préférant son _devoir_, qui est

d’accueillir un talent supérieur au sien, et de le célébrer, au lieu de

le contrefaire!

C’est le grand mérite de la Comtesse Greffulhe, d’avoir su comprendre

cette loi, et c’est l’hommage que j’ai tenu à honneur de lui rendre, sur

ce point, au cours du passage que je lui ai consacré dans mon Éloge de

Gustave Moreau:

«Certes! il y a quelque chose de _divin_, dans le fait de retrouver une

main, que pourraient distraire des futilités, sans cesse occupée à

exalter de nobles causes d’art; et cela, sans y mêler rien de pédant,

sans y ajouter des productions personnelles, qui en excluraient le

désintéressement; en un mot, sans rien perdre de sa grâce.»

Une autre Grande Dame, la Duchesse de Rohan, parut, un instant, aussi,

se complaire dans l’art désintéressé d’accueillir les Maîtres, de les

exalter et semblait devoir y exceller.

Je ne sais ce qui l’en a détournée; une simple distraction, je veux

l’espérer, et qui ne se prolongera pas, je veux le croire.

*

* *

Un mien ami qui se fait un malin plaisir de me mystifier, m’apporte,

parfois, de soi-disant vers de poétesses à la mode. Je le soupçonne de

les fabriquer à mon usage, ces vers; mais comme il réussit à m’égayer,

je n’approfondis pas, et me laisse bercer par cette Érato incohérente.

Voilà sa dernière cueillette, dont je lui laisse la responsabilité:

J’aime à me promener sur les bords de la Seine,

Sur la berge fleurie ou sur le Cours-la-Reine...

Ceci, mon ami le chante sur un air de Café-Concert, avec lequel le

distique s’accorde, à vrai dire, assez bien.

Mais ce n’est qu’une entrée de jeu. Voici maintenant une veillée

mortuaire, dans une maison de paysans.

Le cheval et la vache,

Compagnons des labeurs,

Veillaient après leur tâche,

Tout près, _comme les sœurs_.

Mon ami trouve le dernier vers irrévérencieux pour les nonnes.

De prime-abord, cette critique peut paraître avoir raison. Mais, en y

regardant mieux, ne serait-ce pas le cas d’évoquer cette fameuse

sincérité dont parle Richepin, et de rappeler ces tableaux de primitifs,

en lesquels, dans le voisinage d’une crèche, on voit fumer des mufles et

renifler des naseaux, non loin de la touchante humanité des bergers et

des rustres?

On voit que mon ami exagère.

Le vrai, c’est que ces dames-maçonnes (ou qui auraient pu l’être), dans

leur empressement à construire un monument rival de celui d’_Horace_, en

oublient un peu trop la simple construction grammaticale. Il n’est que

trop certain, que celle qui s’écrie, dans un bel élan:

J’étais sur le balcon, près de Louis de France[9];

Il était à cheval...

donne à entendre, incontestablement, que ce balcon est de proportions

assez inusitées, puisqu’il supporte un cavalier avec sa monture. Or, il

n’en est rien; en réalité, la Dame est sur le balcon de Monsieur de

Nolhac, et à quelques mètres de la statue équestre de Louis XIV.

Seulement, cela, notre poétesse le sait si bien, qu’elle oublie de le

dire, sans s’apercevoir qu’elle dit tout autre chose, et d’assez

comique, ma foi! Heureusement que:

Le célèbre Nolhac, l’érudit de sa race...

est là pour tout remettre en place: la dame, chez Vaugelas, le Soleil,

sur son socle, avec son coursier, et se voit récompensé de son

hospitalité, non moins que de ses soins, par ce bel hexamètre qu’on ne

lui envoie pas dire.

[9] Cet auteur se plaît fort à faire apparaître nos grands rois dans

ses petites machines. «Henri IV a passé... une branche a cassé...»

sans autre raison que de fournir une rime, et la provision de

chevilles nécessaires à l’établissement de la chose.

J’ai pour amie une femme d’esprit qui, non seulement découpe et

collectionne les strophes de cette poétesse, _mais les fait

encadrer_. Après tout, l’encadrement c’est une _distinction_, quels

qu’en puissent être les motifs. Tout le monde ne l’obtient pas. Mon

amie aime mes vers, elle ne les fait pas encadrer.

Ce qui suit, mon ami l’admire, et il a raison. Il s’agit d’un caniche au

poil _jamais taillé trop court_.

Le citateur affirme, et je suis de son avis, que rien ne donne la

sensation de l’_infaillibilité_, comme ce _jamais_ appliqué à la tonte.

Les années, elles-mêmes, peuvent être d’inégale durée, bissextiles, en

un mot; les tondeurs d’hommes peuvent, une fois par hasard, émonder,

d’un ciseau distrait, une boucle d’Alcibiade ou d’Antinoüs, de d’Orsay

ou de Brummel; seul, le merlan de _Petto_ (c’est, paraît-il, le nom du

caniche, sans cesse égal à lui-même) réussit à faire se rencontrer, dans

la frisure d’un toutou, le tranchant d’Atropos et la ponctualité de

Saturne. Les queues des comètes pourront bien être rasées de trop près;

jamais celle du symbole de fidélité, qui associe en lui la mesure du

sentiment et la régularité de la fourrure.

Quelques personnes, feuilletant le même volume (à vrai dire, je ne sais

plus bien lequel, mais peu importe) blâment la hardiesse de certaine

apostrophe au vice-président de la Société Artistique des Amateurs,

l’honorable Monsieur Fournier, que l’auteur interpelle, en lui demandant

si, quelque jour d’orage, dans un petit trou pas cher, il ne se serait

pas, par hasard, senti:

Le sel à pleine lèvre, auprès d’un cormoran?

A vrai dire, on se représente difficilement à pareille fête, le

sympathique père du sympathique Maire de Compiègne, debout, dans sa

tenue correcte, aux côtés de l’oiseau pêcheur, faisant claquer son bec

et gonflant son col, où se débattent sardines et maquereaux, rougets et

limandes!

Mais la Poésie a de ces audaces. J’ai gardé pour la fin celle qui me

paraît, entre toutes, mériter ce titre.

L’étoile, dans la nuit, guide l’homme, vers l’anse...

fait un vers devenu célèbre, emprunté aux «fugitives» d’une grande Dame

dont, entre nous, j’ignore le nom, _que je préfère ne pas savoir_.

_L’Œuvre_ suffit.

J’entends dire que Sem projette d’illustrer cet étonnant alexandrin.

Voici comment il interprète la scène: un décor de profondes ténèbres,

parmi lesquelles, bras étendus, s’avance, en tâtonnant, un personnage

dans le simple appareil dit pan de chemise. Au-dessus, une étoile à cinq

branches, l’étoile en papier d’argent des Rois Mages, décoche un rayon

sur l’huis entr’ouvert d’une table nocturne, laquelle laisse s’arrondir

hors d’elle-même, pourvue d’un éclat blanc par l’astre démonstratif,

l’oreille du vaisseau ardemment évoqué par la confidence du pèlerin

noctambule. (Ouf!)

Et, pour plus de sécurité en même temps que d’autorité, le quatrain est

dédié à un ministre _plénipotentiaire_. J’ai nommé Monsieur Paléologue.

Est-ce en mémoire de ces citations, qu’un autre de nos amis (celui-là

«un tout petit peu méchant» comme disait, de lui, une auteuresse) avait

terminé, par cet hexamètre, le portrait d’une poétesse un peu trop

pressée d’arriver:

«Et son désir d’écrire est un petit besoin»?

*

* *

La cause de ces désorientations, sinon de ces désordres[10], réside et

se résume tout entière dans ce distique cité par Rivarol:

Le charme de leurs vers sublimes et parfaits

M’inspire la fureur d’en forger de mauvais.

[10] L’enrôlement spontané, dans le bataillon des _écrivaines_, de

dames qui n’ont aucune vocation pour cet art et aucune aptitude pour

ce métier.

On commence par réciter le _Mouflon_ du Vicomte de Guerne; mais, à ce

jeu, le désir d’y aller de son Mouflon personnel ne tarde pas à naître;

et le premier mouflon se fait sans qu’on y pense.

Estimez-vous heureux, si le mouflon n’est pas bicéphale, comme le mouton

récemment mis au jour par une de ces éleveuses de Salon, au cours d’un

poème (?) qui m’apparaît tel qu’un _Roi des Aulnes_ de la tératologie.

Et l’on n’en vit jamais d’aussi maigre à la foire.

C’est la bergère elle-même qui l’avoue, en nous décrivant son agneau

phénomène.

Ma foi, pendant que nous y sommes, pourquoi ne pas appliquer, à ce

Roi-des-Aulnes là, ce qui reste de ce vers auto-justicier?

Et l’on n’en vit jamais d’aussi maigre... dans Schubert.

L’ardeur de créer ce qu’on _croit être_ un _Salon Littéraire_ s’en mêle,

et les petits succès de vanité qu’on y remporte, devant un public de

complaisance, transforment en une insatiable _pituite de vanité_, ce qui

n’avait d’abord été qu’un _apéritif de gloriole_.

Autre éleveuse:

En voici une qui a le toupet de déranger un grand journal (un peu bien

condescendant, ce me semble) pour lui publier des sornettes de ce

calibre. Elle se promène au milieu de ses bêtes dont elle se proclame

reine (Ce n’est pas moi qui le dis). Et elle énumère ses sujets:

Écureuil est mon page,

Lapin, mon écuyer.

. . . . . . . . . .

Et toi, chat qui sommeilles,

Sois mon Prince Régent.

Voyons, n’en conviendrez-vous pas avec moi, plutôt que d’écrire ces

bêtises et de les faire imprimer, est-ce que Clotho ne ferait pas mieux

de coudre une brassière?

Vous me direz peut-être, avec l’Ami des Femmes Savantes, dont je parlais

tout à l’heure, que le mal n’est pas bien grand et que Banville se

contentait de tenir Bélise pour «une pauvre insensée presque

attendrissante».

Tout d’abord, si j’étais, moi, l’ami de Bélise, _je ne voudrais pas pour

elle de ce compliment-là_. Je me permets d’ajouter ensuite que je crois

préférable de ne pas confondre les _fugitives_ avec les _fuites_, et de

ne pas s’en aller mirlitonnant, comme cet autre barytonnait.

C’est le moyen de parler comme Monsieur de Krüdner; et le moyen n’est

pas enviable.

Quant à l’auditoire de ces hôtels de Ramponneau, l’éclectisme avec

lequel il est recruté apparaîtra suffisamment dans l’anecdote suivante.

Un jour que j’avais fait réciter, devant une de ces _Madame Muse_, un

poème de Pierre Dupont, j’eus l’étonnement d’entendre qu’elle me disait:

«Il était, l’autre jour, chez moi.»

Et comme je faisais observer, à ma gracieuse interlocutrice, que

l’auteur des _Bœufs_ ne pouvait, quelque désir que pût en éprouver son

ombre, avoir quitté son mausolée pour entendre réciter _le Mouflon_,

même dans un salon _select_, je dus me contenter de cette réponse: _En

tout cas, c’est un nom qui ressemble bien à ça._

*

* *

Il existe cependant un public autre que celui de ces petits endroits,

desquels il est assez naturel, après tout, que les habitués

applaudissent au «tarte-à-la-crême» d’une Dame qui leur en offre leur

part. Mais cet autre public, lui aussi, n’est pas insensible à certaine

forme de _snobisme_, dans l’inférieure acception de ce mot, lequel peut

en avoir une _supérieure_, quand il signifie: _désir de s’honorer en

fréquentant de véritables grandeurs_.

Quoi qu’on en puisse dire, les publics ressemblent, de plus en plus, à

ces dîneurs sans appétit, qui négligent la pièce de résistance, pour ne

chipoter que la garniture et la quenelle.

La démonstration en fut encore récemment faite par une anecdote que je

veux conter, je m’empresse d’ajouter: sous toutes réserves, parce

qu’elle est due à la source dont j’ai parlé, à l’apport d’un ami

aimable, mais inventif, peut-être bien capable d’avoir fabriqué l’ana,

pour le besoin de la cause.

On prétend qu’un éditeur sérieux ayant projeté, même, en partie,

réalisé, une réimpression des PENSÉES DE PASCAL, laquelle lui

occasionnait de grands frais, qui devaient se couvrir par la

souscription, s’attrista de voir celle-ci ne pas donner ce qu’il en

attendait, mais au contraire, s’attarder et bouder avec une paresse

humiliante pour le sentiment contemporain et la mentalité française.

Comme il exprimait sa déconvenue, devant un groupe d’amis qu’il

consultait sur le meilleur moyen de remédier à ce marasme, l’un d’eux

parut réfléchir profondément; puis, tout à coup, avec la flamme que dut

avoir, dans les yeux, l’homme qui clama: «Mouillez les cordes!» au

moment où l’obélisque allait retomber, ce nouveau sauveteur, lui,

s’écria: «OBTENEZ UNE PRÉFACE DE LA DUCHESSE DE ROHAN!»

*

* *

Je n’aurais pas demandé mieux que de finir sur ce trait, à la fois

profond et badin, beaucoup moins préoccupé de décocher une malice

personnelle, trop joyeuse pour n’être pas elle-même désarmée, que de

rechercher une vérité générale; mais quelques réflexions me sont encore

apparues sur le propos, et je préfère les consigner ici, dans l’espoir

de n’y pas revenir. Car il ne me plaît pas qu’on imagine que je veuille

prolonger ce débat. Le sujet m’a paru _plaisant_ et _opportun_. Je

l’avais abordé incidemment dans un autre article. Aujourd’hui, je

l’accoste avec plus de netteté; mais, je le répète, pour l’épuiser, en

ce qui me concerne.

Un de nos Maîtres a écrit que «le _génie_ est une _patience_». Il

faudrait dire de même que l’_Art_ est, avant tout, un _métier_, ou du

moins ne peut s’en passer. La Duchesse de Verluise serait très étonnée,

et fort mécontente, en un mot, se jugerait impudemment mystifiée si,

cherchant un cuisinier, on lui en offrait un qui jusque-là, titulaire

d’autres fonctions et seulement, la veille, charmé des jeux de couleurs

offerts par le mélange de la tomate et de l’omelette, aurait décidé de

se consacrer à l’art de Vatel, sans autre garantie, pour les convives,

que la subite passion de cet ancien cocher pour les œufs battus et la

crème fouettée.

La bonne Dame ne s’aperçoit pas que c’est pourtant ce qu’elle fait

elle-même avec les cordes de la lyre, dont elle nous sert les débris,

sous forme de boyaux de chats, qui se souviennent du miaulement de leurs

ancêtres.

Laissez les enfants à leurs mères, laissez les roses aux rosiers,

laissez les duchesses à leurs métiers, qui sont des métiers à

tapisserie!

Ah! _la tapisserie! la tapisserie!_ on dira que j’en radote, ça m’est

bien égal. D’abord parce que ce sera vrai, et que je m’applique à ne pas

être de ceux que la vérité choque. Savez-vous, Mesdames, que Louis XV y

travaillait avec passion? Sinon, je me forge un plaisir de vous

l’apprendre, dans l’espoir, d’ailleurs vain, de vous réconcilier avec

elle. N’importe! Apprenez qu’il faisait crever des postiers, sur le

chemin de Versailles, afin d’aller lui quérir, à Paris, l’écheveau dont

il avait besoin pour terminer un fond, ou compléter une fleurette?--Et

si ce détail ne suffit pas pour vous rendre au canevas qui vous attend,

que vous faut-il?--Une statue? Eh bien, je veux qu’on la vote, et

qu’elle soit la plus charmante du monde, avec son air recueilli, son

front penché sur l’aiguille au chas oblong, sur la souple aiguillée et

le réseau symétrique du tissu ajouré, qui ressemble aux alvéoles d’un

candide rayon, prêt à se remplir agréablement du miel coloré des soies.

Oui, une statue, dans le passé, à la Comtesse Mathilde, et dans le

présent, à Madame Delessert, à la Princesse de Beauvau, les deux

dernières qui, parmi nous, aient porté haut et beau la fidélité aux arts

délicieux des Parques de salon, les Dames filandières.

Revenons à la Duchesse de Rohan. Ce qui caractérise son art (?) c’est

_l’audace_. L’autre jour, elle se représentait occupée à faire des

achats, dans de Grands Magasins. Le bon Coppée eût approuvé le choix du

sujet; aurait-il (ce n’est pas certain) sanctionné la témérité de

l’image qui met en scène la cliente de feu Boucicaut et de feu

Chauchard, et la fait

Acheter de la soie et de longs _fils de laine_?

Un autre aurait écrit: de longs _brins_ de laine. En effet, un brin

peut-être plus ou moins ténu, mais garde le droit d’être aussi long que

possible. Notre éminente acheteuse fait bon marché (c’est le cas de le

dire) des scrupules dont s’embarrassent encore l’entêtement du rhéteur

et l’hésitation du grammairien. Aujourd’hui elle nous dévide des fils de

laine; demain nous lui devrons de la laine de fil; après avoir

bouleversé les rayons d’Hélios, elle chambarde les «rayons» d’Hériot, et

je donnerais volontiers, pour épigraphe à la pièce, le vieux calembour,

autrefois inspiré par un roi de Grèce, dont on avait dit: «Il faut

qu’Othon soit philhéllène.»

C’est égal, je n’en tiens pas moins pour un heureux symptôme, le retour

de la dame, aux broderies de ses aïeules. Puissent les fils de laine,

vraiment dignes d’un magasin de _nouveautés_, la rattacher à un _métier_

qui, désormais ne soit plus celui de Lamartine retouché par La Palisse,

ou de Musset revu par Boquillon!

*

* *

Sortant, un jour, d’une de ces matinées, dont certains invités

commencent par écrire à la patronne, pour solliciter d’elle la redingote

qui leur permette de se produire, une dame que nous appellerons Édith,

et dont l’avis, en ce temps-là, ne me semblait pas négligeable, me

saisit de cette conclusion discutable, déjà. «Comment ne pas tenir pour

une flatterie, à notre égard, le fait qu’_ayant tout_, elles veulent

encore _ce qui nous appartient_, le bel art d’écrire?»--Édith, je ne

suis pas de votre avis; et bien au fond, pas non plus vous-même. Jamais

le _distinguo_ ne fut plus nécessaire; jamais le «soyez plutôt maçon» de

l’honnête Boileau, ne résonna d’un plus urgent rappel; jamais la qualité

de la vocation ne dut être plus scrupuleusement interrogée qu’à l’heure

où Thersite se prend pour Tityre et pour Tyrtée, sans omettre Walter, ni

même Beckmesser qui a, du moins, pour lui, la supériorité de sa passion

pour la tablature.

Pendant que je suis en train de dire Thersite, j’ajouterais fort bien

THERSITIE. Si j’affirme qu’ils se tiennent tous deux pour Tircis et pour

Tiresias, c’est sous-entendre que je ne doute pas de leur bonne foi.

Pour cela on peut les plaindre autant et, si vous y tenez, plus que les

blâmer. _Le blâme est pour ceux qui les abusent._ «Si vous assistiez à

l’arrivée du courrier de THERSITIE, m’assurait quelqu’un, vous

comprendriez qu’elle soit leurrée; des noms sérieux, ou que, jusqu’à ce

jour, on crut tels, signent pour elle des protestations qui la déçoivent

et _consomment sa perte_.»

Quoi d’étonnant alors, qu’elle se méprenne sur l’intention de ses SEULS

VRAIS AMIS, ceux qui, par de légères piqûres, essaient de dégonfler son

illusion et de la rendre aux _doux devoirs où elle excellait_. Mais elle

n’en veut plus entendre parler! La voilà en cothurne et en péplum, la

bouche en O, à nous fournir une incroyable épreuve de Suétone moderne,

de César de Salon, LE NÉRON DU FÉMINISME!

Je lisais dernièrement un curieux plaidoyer en faveur de Néron, dont

l’auteur prétendait que ce Prince fut sincère, en _la croyance à sa

vocation d’art_. C’est en cela que THERSITIE lui ressemble. Admettez (à

Dieu ne plaise! nous ne voulons pas la mort, je ne dis pas de la

pécheresse, elle n’est que fautive, mais de la _pêcheuse de bravos_)

admettons qu’un feu de cheminée (la _cheminée_ est une grande

responsable dans ces affaires de déclamation salonnière) admettez qu’un

feu de cheminée fasse justice de tout ce faux semblant et, non content

de _roussir_ une bandelette indue, aille jusqu’à vouloir _griller_ notre

Néronnette; il est possible que, dans une dernière contorsion buccale,

applaudie par Mademoiselle Vacaresco, elle pousse la clameur suprême du

grand histrion Romain: _Qualis artifex pereo!_

C’est une figure à fixer, pour le théâtre contemporain et universel, que

le personnage de THERSITIE. Philaminthe d’Escarbagnas, trônant sur un

_Monde où l’on s’ennuie_ dont le Bellac serait Monsieur

Fournier-Sarlovèze. Car, il faut en convenir, c’est cet aimable homme

qui a tout perdu. Tout cela pour faire rimer _Greffulhe_ avec

_libellule_, sur la fin d’un dîner auquel, remarquez-le bien, se donne

grandement de garde d’assister la belle Comtesse.

Je serais surpris que Monsieur Hermant, qui pourrait le réaliser avec

tant de force et de finesse, ne se laissât pas séduire par un tel sujet,

à la fois mondain et social, si propre à mettre en valeur ses qualités

de dialogue et d’observation, de courtoisie et de satire.

Si je ne parle pas de Monsieur Bataille, pour cet accomplissement, c’est

que la matière, uniquement plaisante, ne me semble pas réserver de place

pour le pathétique poignant auquel cet écrivain excelle. Mais un tel

esprit a tous les registres, et son perpétuel renouvellement, à chacune

de ses manifestations, pourrait bien nous le faire apparaître, un jour,

tel qu’un Aristophane amer, élégamment tempéré par un Archiloque

sympathique. Enfin, quand je relis _Ces Messieurs du Tiers_, de Monsieur

Claude Berton, je songe à la belle pièce qui s’est émiettée dans ce

volume, et que ce jeune auteur nous rendra, sous d’autres aspects,

refondue et remaniée.

*

* *

Brelan des dames · 第 4 / 7 段