gaîté. L’an suivant elle devait mourir. Il semble que cette trêve de 89,
cette trêve à d’étranges, mais réels maux, lui ait été accordée pour
faire, sous cette forme exotique et cosmopolite qu’elle affectionnait,
ses adieux à la vie.
Adélaïde Louise, toute requinquée, va et vient du Quai Malaquais au
Champ de Mars. Elle rayonne, s’attife encore et, le soir, confie au cher
agenda: «Chacun est surpris de voir avec quelle élégance je m’habille.»
D’aucuns critiqueront cela. Je ne suis pas de leur avis. La vieillesse
est d’elle-même assez disgracieuse, pour que l’essai de réagir avec goût
me semble louable. Notre héroïne y réussissait-elle?--Là est la
question. Elle, vous le voyez, n’en doute pas. Mais laquelle de ses
manifestations lui inspirait un doute sincère?
Nous étions un peu jeune pour juger de ces atours, qui nous
apparaissaient bizarres, extravagants, en même temps que puérils[8].
[8] Seraient intéressants à consulter, à ce propos, trois cahiers qui
se suivent, au catalogue: _Mes coquetteries d’autrefois_, histoire
des costumes; puis _Description de toilettes, etc..._ enfin, la
_Clef des costumes_ des «entêtantes» soirées.
Elle était fort juponnée, et bouffante sur son canapé; elle faisait
penser à ces fillettes qui jouent en étalant et gonflant leur robe, à ce
qu’elles appellent: _faire un fromage_.
Ce fromage était surmonté d’une tête bien singulière; un visage à la
fois assez massif, aux traits assez fins, parmi lesquels, je m’en
souviens, des yeux bruns et brillants, un nez un peu fort, une grande
bouche aimable et rieuse d’où la voix sortait forte et timbrée. Mais
l’extraordinaire, c’était la haute coiffure toute blanche (je parle des
dix ou quinze dernières années) en racines droites, et qui avait
remplacé les bandeaux de naguère. On eût dit une vieille
Marie-Antoinette du Jeu Floral, ou si vous préférez, pour plus
d’exactitude, une Clémence Isaure, coiffée par Léonard. Mais ce n’est
pas tout. Cet édifice enfariné se couronnait de fleurs et de fruits en
abondance; oui, jusqu’à de petites pommes d’api en cire, que je revois
et qui se mêlaient aux fleurettes, comme dans ces bouquets sous globe
que l’on voit encore, en des vases dorés, dans des auberges de villages.
Les toilettes se composaient de combinaisons assez naïves. Jamais elle
ne donna dans le _grand faiseur_. Ce devait être fait à la maison, par
la femme de chambre, ou tout au moins par une couturière de quartier, et
sur un patron uniforme: une jupe cloche et le mantelet pareil, garni
d’un petit ruché régulier. «Ainsi troussée», elle s’asseyait au beau
milieu du canapé, sous son caoutchouc, et attendait le monde. Elle avait
l’air d’un gros joujou, d’une idole pour enfants, ou de l’une de ces
madones habillées d’étoffes et qui ressemblent à des poupées.
Revenons à l’Exposition, que je ne perds pas de vue, et où le personnage
ainsi décrit ne vous en apparaîtra que mieux, promenant son anachronisme
poudré et bouffant par la Rue du Caire ou parmi les restaurants du
Trocadéro, à s’exclamer sur les fontaines lumineuses.
Voici une phrase qui vous le présentera, et moi, par-dessus le marché;
elle est dans l’agenda de l’époque:
«Le Pavillon Japonais, embaumé par de grands lis blancs d’un ineffable
parfum, j’ai regardé avec intérêt les arbres forestiers réduits à
l’état de jolis nains, dont le cher Abbé Huc m’avait tant parlé et
dont le prix est de quatre cents à neuf cents francs. Un seul est
acheté par le Comte de Montesquiou.»
La visiteuse ne dit pas lequel. C’était celui qui écrit ces lignes, dont
l’étendue, l’application et la sympathie amusée sont à sa louange.
Elle a bien pu penser qu’il s’agissait de moi, car elle m’avait connu;
mais, à ce jour, son commentaire se borne là.
Il doit y en avoir plus long ailleurs. En 78, où je lui fus ramené par
Pierre de Chaponay, à l’occasion d’un dîner pour Liszt, que je
souhaitais d’entendre.
Elle m’accueillit fort aimablement; mais que tout cela fut incohérent et
cocasse!
Le vieil abbé en soutanelle, avec sa tête de lion bougon, visiblement
las et embêté de ce qu’on sentait se préparer le concert à l’œil; avec,
en outre, le piège du voisinage d’une américaine qu’il avait, disait-on,
admirée autrefois et qui lui apparaissait aussi défraîchie que lui-même.
Mauvaise chère, dans la petite salle à manger, entre les vilains objets
qui se reconnaissent au Musée. Il y avait Mounet-Sully. En sortant de
table, je le jure, le grand pianiste, sans y être autrement convié, se
dirigea vers le grand piano, silencieusement l’ouvrit, joua trois airs,
se leva, sortit pour ne plus revenir, à la stupeur désespérée de
l’Amphitryonne toilettée et qui se préparait un triomphe, dont les
témoins projetés arrivèrent, une heure plus tard, encombrant l’escalier
de leur déception et de leurs plaintes.
Il me semble difficile que les babillards agendas ne racontent pas cette
folle soirée.
Nos relations se prolongèrent un peu; mais sans s’accentuer, ne
battirent que d’une aile, jusqu’au moment de s’envoler tout à fait.
J’étais sensible au comique de l’ensemble, mais moins qu’aujourd’hui et
l’ennui suintant du milieu, dans cet intérieur sans beauté, l’emporta;
je l’avoue, je tournai casaque.
Mais j’avais eu, de «la Fille du Lion» une vision bien antérieure.
Celle-là, au moment du mariage de ma sœur avec Cambacérès, propre neveu
de la Marquise. A l’occasion de ces noces elle avait probablement oublié
des inimitiés de famille, et paru à des dîners dans Savigny, le château
des siens.
Là, elle m’avait semblé plus grande (mais j’étais enfant) d’une assez
belle stature, brune, en bandeaux, avec une brillante expression de
visage, une coiffure de rubans noirs, et de longues boucles d’oreilles.
J’étais à table, auprès d’une Demoiselle Martin, gouvernante des petites
de Cambacérès. Et j’eus, dès lors, l’occasion de constater ce qui
m’apparaît mieux maintenant, le fâcheux esprit dont sont animées ces
institutrices. Celle-là ne cessa, durant tout le repas, de me _chiner_
la Marquise, à laquelle elle présentait d’ailleurs, le visage le plus
ouvert. Et je n’oublierai jamais l’étonnement avec lequel ma candeur
d’alors s’entendit conter, par cette Campan endiablée, que Madame de
Blocqueville possédait encore quantité d’autres noms et bien notamment
celui de _Marquise de Mille Savates_. (Elle aurait pu dire: mille
peignoirs).
Notez que tout cela se passait sous les yeux, presque sous le nez de la
Dame, à laquelle, s’interrompant de la dauber dans mon oreille, elle
envoyait par-dessus la table, des risettes et des douceurs.
Cette scène m’est restée présente, et je ne doute pas qu’elle n’ait eu
des suites, si je m’en rapporte à cette note des agendas:
Zénaïde m’a parlé de Mademoiselle Martin en m’examinant. J’ai répondu
par un silence de pierre.
La troisième et dernière note est plus délicate. Tâchons de l’aborder
délicatement. Elle a trait à ce qui pourrait bien être le _secret
sentimental_ de cette Comtesse d’Escarbagnas du Quai Malaquais,
laquelle, il faut l’espérer, vécut de meilleurs romans que ceux qu’elle
écrivit, enfin, ne fut pas de glace.
Je m’empresse d’ajouter (on le voit du reste à travers mes petites
querelles) que je la tiens pour une parfaite gentille dame dont comme
elle le disait fort bien, du Chevalier de Paravey «l’ennui enterré avec
elle, le souvenir me reste tout fait de sympathie et d’estime». Si donc,
je parle d’aventure, je n’entends rien qui ne soit digne d’elle, dans
les égarements du cœur. Elle avait été mal mariée; elle restait veuve et
libre. Je ne sais ce qu’on lui prêta. De plus proches d’elle par l’âge
et les relations pourraient en parler encore.
Je me contenterai donc de signaler ce passage significatif, découvert
dans l’un des petits cahiers:
«Tout mon cœur tremble! Eustaquio administré, mourant, voulant me
voir!--Tel est le rêve qui m’a éveillée, quand je murmurais: «Mon seul
amour a été vous.»--C’est vrai, trop vrai.»
Il ne saurait s’agir ici d’indiscrétion. Le droit aux recherches dans un
Musée, ne peut pas être contesté; surtout, quand, ainsi que dans
celui-là, les moindres réserves ont été stipulées. Or, les agendas, non
seulement n’ont été ni détruits ni exclus, mais figurent au Catalogue,
bel et bien, pour la plupart, timbrés de bâtons de maréchaux, de
chiffres et de couronnes. Il ne pourrait donc être question, jamais, en
aucune façon, j’y insiste, d’en interdire, ni même d’en marchander la
lecture à ceux que la mémorialiste au petit pied (souvent dans le plat)
appelait: «des chercheurs de l’avenir.»
Je vais plus loin, je voudrais que de ses survivants amis (les parents
préfèrent toujours le silence) prissent la chose en main; que Madame de
Janzé (aujourd’hui Princesse de Faucigny-Lucinge), la séduisante Alix de
Choiseul-Gouffier, tant de fois mise en scène par ces intarissables
croquetons, que Miss Reed ou les Diemer assidus visiteurs de la
Marquise, se missent à piocher les calepins, pour en extraire et en
éditer ce qui peut intéresser ou amuser le monde. Ce n’est pas que je
croie à de grandes découvertes devant résulter de cet échenillage; ce
microscopique Saint-Simon, ce minuscule Dangeau s’arrêtait vite, pas
d’écrire (jamais!) non; mais de penser et de réfléchir. Néanmoins il y a
des surprises, des boutades parfois volontairement comiques, d’autres
fois inconsciemment, et ce ne sont pas les moins amusantes. Il y a aussi
des observations qui peuvent ne pas être sans leur menu prix, et des
jugements piquants sur bien des gens encore en vie. Enfin qui sait ce
que réserverait un déchiffrage approfondi de ce Journal? Je ne pense pas
qu’on y trouve «le germe de toutes les découvertes de l’avenir». Mais
enfin, qui sait? Car ainsi que le formule exactement, non pas le
Conservateur assez rébarbatif de la Salle d’Eckmühl, mais son gardien
bon enfant et doué d’esprit philosophique: «Y en a bougrement d’écrit
là-dessus. Elle en a mis du barbouillis.»
Quant à moi, j’ai fait ma cueillette, et crois pouvoir me vanter d’avoir
brodé, sur ce bas-bleu cher à d’Aurevilly, quelques attrayants ramages.
Drôlatique figure que celle de cette Philaminthe Napoléonienne, par
certains côtés si solennelle, par d’autres, si follette, bondissant hors
de son bain d’herbes, où elle fait, selon son expression, des
«coquetteries dans l’eau», pour aller recevoir un abbé, qui lui promet
la santé et lui prescrit des remèdes; entourée de son bestiaire (car les
monstres jaunes ne lui suffisaient pas; elle y ajoutait ses poissons
rouges, son doggey Consuelo, son chat Cendro et son izard privé Cawdor!)
Faudrait-il chercher beaucoup pour dénicher entre les bras de cette
«Romaine noblement drapée», cette oie qu’elle semble vouloir cacher,
comme la statuette de son muséum, mais que la tuméfaction de son jabot
dénonce au Monde?
Voici l’heure de la _philosophie religieuse_, dont elle a fondé le prix
à Toulouse, un beau jasmin de Riballier. Et elle se sent, c’est encore
sa locution, «emportée dans une transe pieuse et bleue».
Le moment arrive d’entendre ses visiteuses «battre l’air de leurs récits
mondains», car elle-même ne sort plus guère. Et elle pense à Salomon, en
entendant Madame de Janzé lui raconter les tristesses de sa vie.
C’est alors l’instant du dîner, dont elle écrit avant de se retirer: «De
par l’eau de Vals j’ai pétillé; dormait mon âme immortelle!»
Ce trait n’est-il pas charmant et bien caractéristique, oui,
caractéristique de sa vertu et de son aimable nature, un peu aussi de
son _aureæ mediocritatis_?
Une moins réservée aurait écrit: de par le champagne. L’eau de Vals lui
suffit pour pétiller; aussi ne pétille-t-elle jamais beaucoup plus
qu’une source thermale. On pétille selon ses moyens.
La porte s’ouvre, arrivent les habitués, les Janzé, les Diémer, Madame
Beulé, Mademoiselle de Lagrenée, que parfois elle paraît aimer, puis
qu’elle critique, Miss Reed et Lizzie Eikel, les Trobriand, les Coatpont
et, encore, des étrangers dont j’oublie le nom, espagnol, je crois, et
qui revient incessamment. Ceux qu’il baptise ne font pas de cadeaux, car
je ne les retrouve pas au Catalogue; mais si c’est l’époque du jour de
l’an, chacun des autres est _dona ferens_ et apporte, qui, «un délicieux
sabot pointu formant boîte» ou une «gracieuse petite marmite dorée».
Et à cela, elle n’a jamais résisté, la chattemite, ne résiste pas, ne
résistera.
On fait un _tresilio_, puis l’on se sépare. Et, avant de se confier au
sommeil, qui d’ailleurs se fait souvent prier, quand les huîtres
marinées ne figurent pas sur le menu, elle rouvre le cher confident de
ses papotages, lui apprend que des voisins de Villers, auxquels elle
croyait, viennent de se montrer au-dessous de ce qu’elle en attendait,
pour une question de lessive;--puis, elle décrit son costume vert et
lilas, en demandant à Dieu d’être meilleure.
II
LES MIRLITONS AZURÉS
L’INVITÉE: «Baptiste, quelle est la poétesse que la Duchesse
vient de serrer dans ses bras?
L’ANNONCEUR: «Madame la Marquise est comme moi, nous ne
connaissons personne aujourd’hui.»
FORAIN.
Ayant eu l’occasion d’étudier, dans le précédent Essai, le personnage
d’une _Précieuse_ de la première moitié du dernier siècle, je me suis
demandé si un type semblable, ou seulement similaire, se pourrait
reproduire de nos jours, en tenant compte des modifications qui
résultent de l’_entourage_ et de la _mise_.--Mais n’est-ce pas déjà
beaucoup, étant donné ce que nous avons vu accomplir par ces deux
éléments combinés?
Quant à la mentalité résultant, pour Maîtresse Corbeau, de l’infatuation
due à la flagornerie des renards d’à présent, serait-il même besoin
d’insister beaucoup pour la faire reparaître? Certain «délicieux
chevalier» que nous voyons jouer un rôle de metteur en scène, dans
l’histoire du bas-bleu d’avant-hier, ne demande qu’à ressusciter (si ce
n’est déjà fait) pour organiser les «thés littéraires» où Mademoiselle
Vacaresco, bombant sous son noir, débite la Ballade Roumaine.
Il persuade aux mondaines, le chevalier, comme autrefois Caro, qu’elles
pourraient bien avoir en elles, les moyens (dirai-je: le moyeu?) d’un
Voiture. C’est lui qui les incite à éclaircir leurs crêpes, pour
déjeuner chez un tiers, avec Pierre Lafitte, et lui lâcher, au bon
moment, qu’elles ont «fait de jolis vers... hier».--Le décevant barbier,
lui, devait toujours _raser_ gratis, le lendemain... Elles, c’est
toujours la veille, qu’elles ont _rimé_, et pourtant, cela revient au
même.
Dès l’aube, elles ont apostrophé le berger de la montagne, trempé la
soupe aux herbes des champs, et leur mouchoir, des pleurs de la nuit;
puis, dans une branche du laurier d’Apollon, taillé la poutre qui doit
occuper leur œil, sans les empêcher de juger la paille des autres points
de vue. Ainsi nanties, elles se glissent aux réunions de _Fémina_, au
_Concours Sévigné_, au _Thé Conférence_. Le délicieux chevalier les
attend, à la sortie, pour les conduire au _Dîner des Poètes_, où l’on
vient de les élire. Dans l’intervalle, elles ont posé pour un
photographe de _Madame et Monsieur_, et on leur a pris une
interview.--N’est-ce pas, après tout, assez échauffant, de s’asseoir à
son bureau, devant un kodak, et d’affecter un air de Sibylle de Cumes en
invoquant la Postérité, et en composant des vers _à son édredon_?
Mais elles sont nombreuses, celles qui sortent aujourd’hui de ce
gaufrier et rien ne peut, ne doit sembler plus ordinaire. Il faudra
donc, pour que le type reprenne du relief, qu’il se greffe sur des
circonstances capables de lui assurer, avec abondance et continuité, des
développements falots et risibles.
Ces circonstances peuvent se rencontrer.
Quand notre Dame de Charité, lectrice-née d’un journal à charades et à
patrons, s’égare dans les officines d’un journal à palmes, elle y
rencontre les plus dodus encriers de la contemporaine production
féminine. Mais la quenouille, qui veut se faire aussi grosse que Madame
Bulteau, risque fort de perdre son lin, sans gagner de laine. Tout au
plus obtiendra-t-elle qu’on lui applique le titre travesti du roman de
cette éminente confrère; et, ce titre, ce sera, pour elle: _La Sueur sur
la Rime_.
*
* *
Un des principaux obstacles à la réapparition, de nos jours, du type
dont je parlais plus haut, c’est, tout d’abord, et tout simplement que
_le Bas-Bleu n’existe plus_. J’ai dénoncé, ailleurs, les raisons de
cette faillite, selon moi, regrettable, si je le compare au type qui s’y
est substitué. La femme savante, même dans la mauvaise acception du mot,
ne valait-elle pas mieux, en effet, que la femme soi-disant _sincère_,
fort exactement définie par Monsieur Richepin, dans sa Préface au livre
de Monsieur Stoullig, l’autoresse «dénuée de style et de grammaire», la
poétesse «incapable de chanter quatre vers de suite se tenant», mais
très capable «de prendre une antiquaille pour une trouvaille en sa
gaucherie niaise et prétentieuse»?
J’ai moi-même ajouté quelques touches à ce portrait, dans ma réponse à
Émile Berr, à propos de l’Avenir de l’Aristocratie:
«En ce qui concerne les femmes, ces immunités vont plus loin, elles
tournent à ce que j’appellerais volontiers: l’_ovation dans l’œuf_. Une
autre que Madame de Noailles pourrait trouver mauvais de voir mettre à
son niveau, de si foudroyante façon, des Saphos si élémentaires. Elle
s’en gardera bien, puisque ce serait manquer d’esprit. Elle se
contentera d’en sourire. Il n’en est pas moins vrai que des dames
cessent brusquement de tricoter, pour délyrer, et remplacent les
aiguilles dont elles ourdissaient des coiffures pour de petits gueux,
par des calames, tressant, dressant, pour Apollon, des lauriers qui se
souviennent du casque-à-mèche.
«Ont-elles raison, ces Parques, de vouloir jouer les Muses? Elles
_brodaient au passé_; aborderont-elles à l’avenir?...
«Pour celles qui sont sincères, je conseille de se représenter l’accueil
qui serait fait à la nouvelle qu’elles ont perdu leur titre
(nobiliaire), leur fortune, leur hôtel et leur cuisinier. Peut-être
l’interview se ferait moins nombreuse, l’appareil photographique les
viserait moins, on se passerait d’elles dans les banquets et les
distributions de prix; traitements dont, au reste, elles n’auraient qu’à
se louer, s’ils communiquaient un peu d’hésitation à leur lyrisme, de
sécurité à leur syntaxe et de discrétion à leur génie.»
Ce portrait n’est pas du tout celui de la Précieuse d’avant-hier. Elle
avait beau se défendre d’être un bas-bleu, elle l’était parfaitement,
une femme savante, trop savante, à tort et à travers, j’en conviens,
mais avec, au moins, le mérite de son étude et de son effort.
Point n’était autre, cette Marguerite de Navarre à qui l’Évêque de Meaux
écrivait: «Madame, s’il y avait, au bout du monde, un docteur qui, par
un seul verbe abrégé, vous pût apprendre, de la grammaire, autant qu’il
est possible d’en savoir, et un autre, de la rhétorique, et un autre, de
la philosophie, et aussi des sept arts libéraux, chacun par un verbe
abrégé, vous y courriez comme au feu.»
Les dames dont je parle ne veulent, elles, rien apprendre que l’_Art
d’accommoder les restes_ d’Orphée, et d’en trousser un miroton,
aromatisé de laurier-sauce.
Un qui plaide pour leur cause, sans d’ailleurs y tenir beaucoup, et
plutôt pour donner satisfaction aux sentiments d’amitié qui l’unissent à
une de ces Demi-Muses, me disait récemment: «A-t-on le droit de chicaner
les gens sur les passe-temps qu’ils adoptent?»--La proposition n’est pas
soutenable. Et si les gens décident, ingénument ou non, de se moquer du
monde en lui donnant des vessies pour des lanternes, comment le monde ne
serait-il pas en droit de faire sentir aux gens qu’il n’est pas leur
dupe? Comment, en outre, cette déclaration ne serait-elle pas la
contrepartie de la joie qu’on peut et doit éprouver à honorer une
Desbordes-Valmore, dans le passé, et à vanter, dans le présent, un livre
comme _Les Huit Paradis_ par exemple?
C’est le même sophisme dont usait, avec une égale insincérité, un homme
de talent, cherchant à innocenter l’encrier de sa Dame: «Elle fait ça,
disait-il, _comme elle ferait de la tapisserie_.» Oui, la tapisserie,
c’est toujours à elle qu’il faut en revenir; mais non pour l’injurier,
comme voulait cet auteur, en la comparant à de la _cacographie_.
Beaux canevas, attendus par le point de Hongrie, espérés par le point de
Saint-Cyr, je crois plutôt vous avoir rendu justice quand j’écrivais à
une de vos anciennes fidèles, menacée de vous abandonner pour le point
d’admiration de la fausse gloire: «C’est déjà bien assez triste de ne
pas faire de la tapisserie! Une femme, selon moi, ne doit y renoncer que
si la Sapho qui est en elle,--ou qu’elle y croit,--l’emporte décidément
sur la Pénélope que, pour mon compte, je préférerai toujours!»
J’ai, pour cela, de bonnes raisons: je reçois, d’une dame Scandinave,
qui était venue voir mon palais rose, un coussin charmant; il porte
inscrit, en caractères de rubis, de grenat et de corail, de pourpre et
de sang, de feu, d’aurore et de fantaisie, le nom de ma demeure, tracé
de soies aux rougeurs diverses, laques sombres, carmins pâlis, les
premiers comme le jour quand il expire, les seconds comme le jour quand
il naît.--Oh! que ce coussin me repose! Non seulement d’être venu, des
pays du ski, servir à ma sieste; mais d’être un oreiller _auquel on ne
fait pas de vers_!... et dont l’Atropos qui le brode, m’apparaît comme
une parque d’élégance et de délicatesse, faisant justice du _Prix Vie
Heureuse_... et même du _Prix Nobel_!
Mon Zodiaque de lettres féminines est au complet. On n’y jetterait pas
une épingle,--même à tête bleue. Douze signes, douze cygnes.
J’y vois Madame EDMOND ADAM, la vaillante doyenne de nos auteuresses et
la robuste aïeule de nos politiciennes; GYP, qui est ma voisine et,
j’ose dire, mon amie; JUDITH GAUTIER, que je considère; DANIEL LESUEUR,
dont les facultés jouent avec une souple force, capable de redonner foi
en la vie; Madame ALPHONSE DAUDET, qui a un joli brin de plume aux
aiguilles de son tricot; Madame BULTEAU, qui traite ses lecteurs de
napoléonienne façon.
Partout Lui, toujours Elle, ou brûlante, ou glacée,
Leur image, sans cesse assiège ma pensée!...
MADAME GOYAU, dont la culture désarme et dont la bonne grâce attache;
MADAME DELARUE-MARDRUS, que j’admire et que j’aime; MADAME DE RÉGNIER,
que j’apprécie sans la connaître, et MADAME DE NOAILLES, que j’admire
sans l’aimer.
Enfin, la PRINCESSE BIBESCO, sur le seuil de ses Paradis, comme un
charmant Saint Pierre féminin dont le trousseau compte huit clefs; et
certaine montagnarde dont j’ai oublié le nom, qui fait du Théocrite dans
les Grisons, et du Lespinasse dans l’Engadine, brûle sur la glace, et
nous apparaît un peu comme une Religieuse Portugaise de la neige.
J’entends une voix me dire qu’un zodiaque féminin, dans lequel ne figure
pas Madame Séverine, a bien des chances d’être incomplet. Et comme je
suis de cet avis, je propose d’associer Madame Goyau et Madame Bulteau,
pour en confectionner de considérables _Gémeaux_. Deux têtes sous un
même bonnet, deux bienséances sur un même siège. Cela nous rendra, pour
l’auteur de _Pages Rouges_, le signe auquel il a droit, et que nous lui
offrirons de grand cœur.
Quant à la Duchesse de Rohan, elle s’est mise à _jouer aux Lettres_,
avec une puérilité enjouée dont je ne conteste pas la bégayante
bonhomie, et comme les enfants font des trous dans le sable, ou
organisent une dînette, au cours de laquelle une noix joue le rôle d’un
poulet rôti, cependant qu’une crotte de chocolat prend l’importance d’un
plum-pudding; elle malmène l’alphabet, elle tripote les mots qui
servirent à Montesquieu et à Chateaubriand, à Hugo et à Gautier (je ne
cite que ceux-là) pour construire leurs pyramides; et elle les dérange
en petits pâtés, pour ses amis et connaissances. Elle fait penser à des
écoliers brouillons et naïfs, qui auraient ouvert un médaillier, et pris
des profils laurés pour jouer au bouchon. Comme ces espiègles sont bien
gentils, on ne les gronde que juste ce qu’il faut. Seulement on leur
reprend les Césars, pour les remettre dans le médaillier... dont on ne
laisse plus traîner la clef.
*
* *