bizarre profondément entaillée: _un diable à trois cornes semble faire
danser_ un _crocodile_. Roger de Sédières, petit-fils de ma tante de
Beaumont, m’a rapporté, de la terre des Pharaons, ce souvenir que j’ai
fait monter, en argent oxydé, de fleurs de lotus.
Grand cachet d’argent, autrefois commandé en Afrique, par le colonel
Ernest de Cissey; il célèbre la Comtesse Louise, _avec la pompe
Arabe_.
Éventail énorme... commandé par Madame la Duchesse de Berry, et arrivé
trop tard; il fut acheté à Fossin et mis dans ma corbeille.
Encore la vilaine chose stigmatisée par d’Aurevilly. Et ci-dessous:
Écu d’argent... C’est dans cet écu que Louis XV, au jeu, passait ses
billets à la Duchesse de Châteauroux.
Pile de sous renversés par le tremblement de terre de la Guadeloupe,
et mis en fusion par le feu; cadeau de mon cousin, le Vicomte Davoust.
_Délicieux sabot pointu_ formant boîte... une chinoise lit sur le
couvercle. Donné par la Vicomtesse de Janzé.
Petit coffret... que l’on croit avoir appartenu à la Reine Margot.
Encore la vilaine chose.
Deux énormes pendants d’oreilles. Je les ai fait monter par un
sculpteur italien, Angelo Francia, Benvenuto Cellini au petit pied.
A la petite main serait plus juste.
Deux bracelets... je portais souvent ces bracelets d’une ornementation
riche et sévère, et ils étaient toujours admirés.
Anneaux d’or... Ces larges bracelets rappellent les vieux bijoux
grecs, autant que le _you-you_ arabe, le _jov-jov_ des anciens.
Broche... ce bijou m’a été donné, le 17 mai 1864, à Rome, par la
Princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein, qui avait bien voulu me
servir de marraine pour la confirmation. Je n’avais jamais été
confirmée, etc...
Plume de corail... elle me fut envoyée par la Princesse Carolyne, avec
les lignes suivantes: «Cette plume n’est qu’un joujou, mais elle vous
revient comme symbole de la vôtre; comme celle-ci, elle a trempé dans
des vagues agitées et amères, dans des profondeurs où le vulgaire
n’atteint pas et où se trouvent les perles précieuses, les naïades
fantasques et tout un monde enchanté.»
Cassolette... Émeraude sur le couvercle de cette _gracieuse petite
marmite d’or_.
Collier... La pièce vraiment curieuse du collier est un petit sequin
d’or, qui ornait les cheveux de Lady Esther Stanhope, lors de sa mort,
et qui m’a été rapporté d’Orient. Suspendu et mobile au centre d’un
cercle d’or, bombé, doublé et bordé d’une légère corde, il porte écrit
en lettres fantômes, d’un côté: _A Esther Stanhope, je fus!_ de
l’autre: _à Louise d’Eckmühl, je suis!_
Petite épingle d’or... bijou favori fait par un véritable artiste,
Riballier, tué en cherchant un secret chimique pour blanchir les
diamants du Cap.
Broche... Ce bijou est attribué à Benvenuto Cellini.
Encore la vilaine chose.
Deux croissants... Ces boucles d’oreilles données par la Comtesse de
Gervillier, me plaisaient beaucoup et ont fait avec moi tout le voyage
d’Italie, en 1878.
La Comtesse de Chaponay m’ayant donné deux petites lanternes pendants
d’oreilles, j’ai pensé que, si Diogène s’était contenté d’une lanterne
pour chercher un homme, il en faudrait bien deux pour observer les
âmes... et encore! J’ai donc fait enchâsser les gentils bijoux _dans
un vrai conte de fée délicatement ciselé_.
Pendants d’oreilles... Des deux boutons pend une corde souple, à
laquelle est attachée une petite sonnette d’or, chargée de mots grecs
et destinée à chasser le mauvais sort par son Drinn-Drinn.--Le modèle
de cette clochette a été trouvé au pied d’une statue _dont j’ai la
photographie_.
Nous terminerons l’inventaire de cette collection de boucles
d’oreilles par la description d’un roseau long comme une petite main
et ayant la forme d’un bâton, que les indigènes de certaines parties
du Brésil se passent dans l’oreille. Ils nous semblent pouvoir lutter,
du moins pour la longueur de cet appendice, avec nos chers et patients
et très calomniés baudets d’Europe.
Bague étrange en or vierge curieusement travaillé et enroulé par un
artiste nègre. Amand de Trobriand, ayant été envoyé en mission à
Guinchabo, près du roi noir d’Attla, celui-ci lui donna ce bijou. Lors
de nos désastres, le bon Amatifou envoya, en 1871, vingt mille francs
pour le rachat de la France, son alliée. Bien des rois blancs n’ont
point agi aussi généreusement que le noir Samaritain, dont je respecte
l’anneau, cadeau du petit-fils de mon vieil ami.
Bague des fiancés du Liban. Elle est composée de petites perles
enfilées et de petits sequins d’or qui pleuvent coquettement sur le
doigt.
Bague en _prisme_ d’émeraude...
Chère Madame, on dit: _prime_!... Ce bijou vous a été donné pour votre
confirmation? Alors, vous méritiez la petite calotte!
Bague d’or... Elle raconte mystiquement un rêve peint par Mademoiselle
Roberts.
Bague à étoile de diamants sur améthyste, plusieurs fois transformée
avant de s’envelopper de lilas.
Gros et long serpent d’or vert... C’est là vraiment une œuvre d’art
qui mérite d’être mise à l’abri d’un jeune caprice _ou d’un héritier
inintelligent_.
Pas très aimable pour la famille!
Suit une historiette, à propos de deux glands de perles:
Une fois mariée je les fis monter avec des feuilles de chêne en
diamants, puis ils ont fini par tomber, feuilles et glands, _du bec
d’un Saint-Esprit_ d’opales et diamants.
Coffret dans lequel Madame Louise de France, fille de Louis XV, avait
donné ses belles émeraudes à la jeune Dauphine.
Encore la vilaine chose!
Mosquée de Pondichéry, _sculptée dans la moelle d’un palmier_, avec
ses minarets, ses terrasses et ses colonnades.
Comme opposition à cette blancheur et à cette légèreté, nous décrirons
un beau et lourd coffret monumental, doublé de bois de santal et
_taillé, à côté, dans les noires cornes d’un buffle_.
Figurines indiennes... indien monté à chameau; indien monté à vache;
vache harnachée, mais non montée.
Petite boîte de l’Inde, rouge, jaune et verte, contenant une souris.
Échantillon de la fameuse herbe de _houla_... C’est l’Abbé Huc qui m’a
donné l’herbe sèche que voilà.
Joujoux Japonais: monstre jaune et tortue branlante.
Miroir rond... enfermé dans une boîte en peau d’hippopotame, glace des
femmes touaregs.--Cadeau du Consul d’Espagne.
Savon de Jérusalem... rapporté par Monsieur Cirelli.
Flacon de coco, sculpté à Brest, par un forçat célèbre.
Intérieur d’une cellule de carmélite, introduit dans un petit œuf.
Modèle, en miniature, du chapeau des femmes de Moulins, en 1847.
Poupée habillée du costume exigé pour les baigneuses de Néris, en
1874.
Échantillon de la soie blanche que l’on tire du Sorgho.
Petit balai dont le sommet frisé, perché au haut d’un bâton, terminé
par une pareille boule plus petite, rappelle la tête d’un chien de la
Havane. C’est avec de pareils instruments que, le vendredi saint, on
lave les autels de la basilique vaticane. Dom d’Achille voulut bien
m’en procurer un.
Très grand album contenant un délicieux portrait du Chevalier de
Paravey appuyé sur un pain de sucre...
Dent d’un requin tué en Colombie, dans les chasses que le Général de
Trobriand faisait avec Bolivar, chasses dont j’ai raconté quelques
épisodes[4]. Je tiens du Général, _qui y attachait un prix de
souvenir_, cette dent de requin.
[4] Toujours dans _les Jasmins_.
Coquille d’huître trouvée dans le Far-West, à une grande altitude, par
le Général Régis de Trobriand. Je la tiens de lui.
Et voilà. Notez que, sauf pour les quelques derniers numéros, qui m’ont
paru gagner à se grouper ainsi, j’ai cité dans l’ordre.
Ce serait le moment, selon la belle expression de Shelley, de «laisser
le silence remplir la pause obscure». Mais comment, d’autre part,
résister aux réflexions qu’entraîne pareil défilé?
Je ne vois que la fresque de Gozzoli, au Palais Ricardi, et certains
passages de la _Tentation de Saint Antoine_, par Flaubert, qui me
semblent pouvoir lui être comparés. Il faudrait un Jérôme Bosch,
compliqué d’Aubrey Beardsley, pour représenter ce cortège d’amis, sans
doute loin de s’imaginer l’honneur réservé à leurs étranges cadeaux,
quand ils les rapportaient chacun de son point du monde. Geste spontané
et sans apprêt, qui leur assure, bon gré, mal gré, de se voir
représentés indéfiniment, chacun tenant son petit bateau, tant que ce
catalogue durera ou que se prolongera ma glose.
Je crois voir la Reine de Saba offrant au héros du Maître de Croisset
«le bouclier de Djann-ben-Djian, celui qui a construit les Pyramides»,
lorsque le Consul d’Espagne tend à Madame de Blocqueville ce miroir
rond, seule glace des femmes touaregs, enfermé dans une boîte en peau
d’hippopotame. Et voici le Commandant de Coatpont, avec son ibis, son
prêtre (ou sa sorcière); Mouton, avec sa statuette folle; la vieille
amie de la gouvernante, avec son petit sanglier doré; le Colonel Renou,
avec les trois balles de la Tour Malakoff, servant de support à une
cigogne; Monsieur de Sedières, avec la grenouille qui porte, sur le
flanc, un diable tricornard, faisant danser un crocodile; Monsieur de
Cissey célébrant la Comtesse Louise, avec la pompe arabe; le Vicomte
Davoust, avec la pile de sous renversés et mis en fusion par le
tremblement de terre de la Guadeloupe. Voici la Vicomtesse de Janzé,
avec son délicieux sabot pointu, et Mademoiselle de Boureuille avec sa
gracieuse petite marmite; la Princesse de Sayn, la marraine de
confirmation, avec sa plume de corail; la Comtesse de Gervillier avec
ses croissants, et la Comtesse de Chaponay avec ses lanternes.
Voici le jeune Trobriand, avec la bague du bon Amatifou, le roi noir
d’Attla, et le traducteur de Kheyam, avec le sequin de Lady Stanhope.
Voici Madame Émile Ollivier, avec la mosquée de Pondichéry, sculptée
dans la moelle. Enfin, les trois derniers, comme les trois Rois Mages,
présentent, l’un, Monsieur Cirelli, le savon de Jérusalem; l’autre, Dom
d’Achille, le petit balai du Vatican; et le Général Régis, la valve
étonnante, peut-être bien, simplement, après tout, laissée, sur un
sommet, par des touristes en excursion, des promeneurs en pique-nique.
*
* *
Ce défilé que j’évoque, il eut lieu dans la réalité, durant près d’un
demi-siècle; et il ne tient qu’à vous d’en voir processionner le reflet,
dans les quarante-deux agendas que j’ai eu l’honneur de vous signaler,
et que nous allons examiner maintenant.
Je me souviens d’un document arabe, qui représente le Fils de David en
colloque avec la Reine des Fourmis. Celle-ci fait défiler de ses
sujettes, devant le Roi des Rois, pendant je ne sais combien de jours,
au bout desquels, elle apprend au souverain qu’elle en possède soixante
et dix fois autant.
Il demande grâce.
Il y a de cela dans les agendas de Madame de Blocqueville.
Il y a aussi une forme renouvelée de la doctrine de Nietzsche, la
théorie de _l’éternel retour_ de Madame Beulé, de Mademoiselle de
Lagrenée, de Miss Reed, des Diémer, des Dorange, des Rigodit, des Chiala
et _tutti quanti_.
Les quelques fragments que je possède, de cet interminable fatras, se
peuvent ranger sous trois rubriques. La première contiendra tout ce qui
ressortit à une vanité naïve et folle, une vanité de vieille petite
fille gâtée.
Elle-même en convient:
«_On gâte ce mauvais Moi, et il a dormi._ Thanks to God!»
Parfois elle laisse passer le bout de l’oreille qui, pour ne pas être
aussi longue que celle de «nos chers baudets», laisse voir l’excessive
éclosion de son amour-propre:
X... me souhaite de rester _belle, bonne, spirituelle_ et
_captivante_, comme je suis. Poison insinuant que l’on boit avec
délices, tout en n’y croyant pas.
Une petite pirouette finale, qui n’est là que pour attirer l’attention
et l’augmenter par l’apparente modestie; nous n’en avons pas moins notre
_confitentem ream_, laquelle, d’ailleurs, continue de se découvrir:
La vieille Florence, mon ancienne cuisinière, en me trouvant
_rajeunie, belle_ et _claire de teint_, a capté mon jugement. _Par un
coin, on est toujours un peu sultan._
Et elle ajoute, par un de ces traits de comique involontaire, qui lui
sont particuliers:
Je l’ai recommandée à une Dame qui, venue aux renseignements, est
_tombée en extase devant mon caoutchouc!_
A qui la faute, si ce n’est à ses amis, vraiment un peu «monteurs de
coup.» Certes, le terrain est favorable, mais ils l’engraissent
terriblement. C’est elle qui le dit:
On me promet l’immortalité la plus reculée.
Et les voilà s’interrompant d’apporter des «tortues branlantes» ou la
soie du sorgho, pour asséner des coups d’encensoirs, qui achèvent
d’exalter notre brave corneille:
Fanny me dit qu’_en Suède et en Norvège_, tout ce qui me touche,
passionne.
Cette Fanny pourrait bien être Miss Reed qui, dans ce temps-là,
chantait.--Oh! Mademoiselle, pourquoi contribuer ainsi à la crédule
infatuation de votre vieille amie? C’est, sans doute, pour cela que le
Bon Dieu vous a retiré votre voix. Comment l’en blâmer?
Mon paquet fragile et ma lettre sortent des Jardins d’Aladin.
Il s’agit d’un présent envoyé à Octave Feuillet, qui remercie en ces
termes expressifs.
Monsieur Enault s’étonne que des mains aussi petites puissent contenir
tant de bienfaits.
Et il ajoute:
En 70, on disait: la Marquise, dans le quartier, comme on disait
autrefois: la Reine.
Louis Teste parle avec enthousiasme des Soirées de la Villa des
Jasmins, œuvre colossale!
Madame Arthur Baignères m’a déclaré que, dans cette parure lilas et
jaune, j’étais encore _ce qu’il y avait de plus charmant_, dans mon
charmant salon.
Un Monsieur Chiala se dit _effrayé_ de l’esprit qui s’y dépense. Il y a
de quoi; on aurait peur à moins.
* * * * *
Gaston Planté déclare que la Dame a «semé le germe de toutes les
découvertes de l’avenir». Aussi vous verrez de quel accent elle le
pleurera!
Au reste, elle n’a pas à se plaindre de cette famille: le célèbre
pianiste, frère du précédent, se fait photographier «tenant à la main un
exemplaire de _Perdita_.»
Voici maintenant des religieux.
Le cher Abbé Dumax donne l’hospitalité à mon jasmin dans son
bréviaire.
Un autre (qu’elle avoue «menacé de folie») «rêve un travail sur la thèse
du jasmin».
* * * * *
Et c’est une épître d’un troisième qui lui arrache cette exclamation:
Superbe coup de cloche du Père Anselme pour m’appeler à la conquête du
Ciel!
Suite des litanies:
Lettre de Monsieur Matout (?) _exaltant les dons qui sont mon partage_
et de Valentine Bibesco qui tient à se glisser tout près de mon cœur.
Mes salons décrits, mes livres exaltés, mes billets célébrés, d’un
tour si vif et d’une allure si française qu’ils feront un jour la
fortune des collectionneurs d’autographes.
L’un lui déclare que son visage est «de ceux qu’on n’oublie pas»;
l’autre qu’elle est «souverainement gracieuse parce que souverainement
bonne et admirablement belle, sous ses cheveux d’argent, avec son teint
lisse et reposé.» Une jeune demoiselle, à qui elle a envoyé un petit
bijou «_se relève la nuit_ pour l’admirer». Celui-ci lui parle de ses
_lettres feu d’artifice_; et celui-là l’intitule: _la Fille du Lion!_
Les cités s’en mêlent. Elle reçoit «un brevet d’honneur envoyé par la
ville du Havre».
De tout cela, elle se gargarise. Alors, elle divague, parle de son «soir
de triomphe», de son «suprême jour de beauté». Et elle ajoute:
Les événements me conseillent la hâte. Inconséquence de l’esprit. Je
crois à une fin prochaine de notre terre, et je tiens à m’y ancrer. Je
voudrais _laisser une trace_ poétique[5].
[5] Goncourt disait: «Si j’avais su que le monde ne devait durer que
tant de milliards d’années, _je n’aurais pas écrit_.»
C’est fait. Elle continue:
J’ai eu parfois, l’instinct que j’étais _le résumé vivant de toutes
les aspirations et de toutes les douleurs de mon siècle_.
Excusez du peu!
C’est alors qu’elle se croit permis de faire la difficile:
Vraiment la race humaine est prête à grossir le succès, comme les
badauds grossissent les foules.--_Une trentaine de personnes
refusées._
Des lettres et des cartes à en élever un bastion.
Et elle ne fait exception que pour le Duc de Brancas, parce que,
dit-elle, «_il a jadis dansé avec moi!_»
* * * * *
Le plus curieux de tout cela c’est, qu’à d’autres moments que ces
minutes de vanité sincère, dont elle nous a fait l’aveu, elle poursuit,
dans les autres, ce péché mignon qu’elle cultive, pour elle, avec tant
de passion.
Déjà, dans le catalogue, elle nous apprend que le meilleur moyen de
tirer parti d’une personnalité farouche, est de _presser la pédale de la
vanité, seule capable de résonner dans une âme uniquement remplie
d’elle-même_.
Dans les notes, elle nous parle d’une amie possédée du «besoin de
s’occuper d’elle.»--«Elle est vraiment amusante, mais avec quelle
naïveté elle s’admire.»--«Elle sera très heureuse par sa naïve et
profonde foi en elle-même.»
La parabole de la paille et de la poutre réalisa-t-elle jamais pareille
application?
Et cependant, il y a la critique, la petite et la grande. Une de ses
nièces (oh! les familles!) fait chez elle une entrée brusque pour lui
annoncer qu’elle est _insultaillée par Étincelle_.--Mais, du terrible et
beau chapitre de d’Aurevilly, que pense-t-elle, que dit-elle?--Je n’en
relève qu’une faible trace, page 256 du Catalogue, à propos d’un article
de Pontmartin «sur M. Barbey d’Aurevilly», terminé par le conseil
d’aller se jeter aux pieds de ses victimes, Rue du Bac, puis Quai
Malaquais (Ces deux derniers mots _en capitales_).
C’est tout; mais les agendas du temps sont peut-être plus explicites.
Cela serait curieux à vérifier.
En attendant, elle reprend assez vite pied dans son illusion et
recommence à faire la risette. Ses correspondants et ses visiteurs l’y
aident. L’un d’eux a fait garnir son appartement, de glaces, _pour se
donner une illusion de galerie_. Elle serait bien capable d’en faire
autant, la bonne Dame, si la réception faisait défaut. Mais il n’y a pas
de chômage. Et, pour miroirs, elle a les yeux de Charles Buet, de Lizzie
Heckel et du Chevalier de Paravey.
N’allez pourtant pas croire qu’elle soit dénuée de _jugement_. Elle a
ses bonnes heures, où elle nous donne, de cette qualité, de sérieuses ou
plaisantes preuves, dont je compose un second groupe.
J’ai attendu Madame de Rambuteau, venue me prendre pour me conduire à
_Fédora_. Arrivée au théâtre, je me demandais si c’était bien moi.
Cette pièce de Sardou est inouïe de médiocrité. Une mosaïque des
Danicheff, un plagiat réaliste du premier acte des Huguenots.
Seulement Fédora n’est point une Valentine et ne laisse pas partir son
amant.
Sarah Bernhardt est médiocre, sauf dans les deux derniers actes. Elle
se roule comme une panthère, féline en vraie slave. Sa dernière robe,
impossible, à fleurs immenses, est belle, étrange.
Berton est bon dans le dernier acte.
Une telle pièce est un triste symptôme de l’état mental de notre
temps; donc, curieuse, mais point intéressante.
Sophie Menter est véritablement grande artiste, simple et puissante,
réunit la force à la grâce, rappelle le jeu de Liszt. Et ses yeux sont
tout un roman.
* * * * *
Mesdames Beulé et de Janzé sont venues battre l’air de leurs récits
mondains.
La première est «aigre comme une grappe de raisin vert».
Madame de Janzé me dit que c’est _le Gaulois_ qui a appris à la pauvre
Madame de Beaumont qu’elle a un cancer.
La même visiteuse conte l’histoire du cocher de la même dame...
S’arrêtant devant un christ dans les environs de Marly, et s’écriant:
«C’est pitié, Seigneur Christ, de vous voir si maigre! On dirait que
vous mangez avec nous à l’office de Madame la Comtesse.»
* * * * *
Alix nous a raconté comment le Shah a envoyé un homme à cheval
prévenir la Princesse Mathilde de sa visite, et lui dire de faire
préparer une chaise percée et de l’eau glacée.
En arrivant, sans se gêner, il a couru à la chaise, et mangé et bu en
vrai sauvage.
A Londres, il a voulu acheter Lady Roseberry, et même la Princesse de
Galles, étonné d’une résistance au Shah de Perse.
* * * * *
La belle Comtesse de Mailly-Nesle a ébloui l’assistance par sa fierté
d’amazone.
* * * * *
Valentine Bibesco se fait syrène, quand elle a besoin de vous.
* * * * *
Monsieur Bourdeau, être pensant, parmi toutes ces cailles jacasses. Un
vrai intelligent, _bien plus profond_ que son beau-père.
Le Docteur Courbeyre, d’une séduction bizarre; des airs d’oiseaux des
tropiques, sauvages et câlins, que je ne connais qu’à lui.
* * * * *
Diemer, burlesque, jouant en moustaches, un rôle de femme, à
Trouville, dans une comédie de Massa.
* * * * *
Monsieur de Béthisy, si honnêtement vaniteux!
* * * * *
L’ennui enterré avec lui, il me reste, du pauvre chevalier[6], qui
m’aimait sincèrement, un souvenir affectueux et tout fait d’estime.
[6] De Paravey.
Monsieur de X...[7] faisant claquer son ratelier, comme un alligator
de féerie.
[7] Les noms sont dans l’original.
Visite des Z... Elle, _qui a remarqué le départ de mon beau
secrétaire. Elle a un œil de commissaire-priseur._--Quel triste mari,
grognon, nul, ennuyeux comme _Excelsior_ où j’avais eu la sotte idée
de les conduire.--Leur fils laid, mais spirituel; aussi éveillé que le
père est endormi.
Suivent:
Une grande grosse femme, de force à supporter les tristesses de la
vie.
Une autre:
Bouffie, importante et ridicule.
Une autre encore avec:
Un chapeau-parapluie et une robe vert-printemps.
Des réflexions philosophiques:
C’est un Allemand qui, me voyant debout, a voulu me donner sa
place.--O chère vieille France, élégante et polie, qu’es-tu devenue?
Puis, comme elle est douloureusement malade, en même temps que sa sœur
et sa cousine, elle s’écrie:
Trois parentes _ennemies_, ensemble torturées... dernière sympathie!
Ce dernier trait n’est-il pas assez beau, comme les autres sont assez
jolis?
Voici maintenant de ces traits de comique, notés ailleurs, et dans
lesquels il y a d’une drôlerie naturelle dont les effets lui échappent.
Que de peine pour cette demeure d’un jour! On est venu conférer du
Petit Saint-Thomas, décider une table de peluche. Il s’agit de ne pas
paraître trop dépouillée aux yeux de mes nièces.
M. V... ramenée aux souvenirs par la mort de son père, mais qui semble
avoir trouvé les potiches vertes jolies.
M... me demande tendrement à m’emprunter mille francs.
J’ai copié du grand volume d’autographes en regardant sauter mes
poissons rouges, installés par Aubert, sur la fenêtre de mon petit
salon, parmi une forêt naine de plantes vertes et de fleurs, pour me
remercier d’un habit du matin.
Malade, ce jour de fête et de mort de ma mère, je me sentais
indiciblement triste, et j’ai dû écrire vingt et une lettres pour
décommander demain. Mon cœur voulait cet hommage pour le souvenir de
Laprade.
Une caisse de coquillages et une bécasse portant à la patte: Mes
dernières volontés sont d’être mangées par Dame d’un grand cœur et
d’un grand esprit.--J’ai reconnu l’essence des Trobriand, deviné
Adolphe.
J’ai lu l’office, terminé le Vicaire de Wakefield et reçu une bonne
lettre de Monsieur Denormandie.
Christine me dit que les fruits confits viennent d’elle, et me raconte
les tristesses de sa vie.
Et, à la suite de cette bécasse testatrice, de ces potiches
lacrymatoires, et de ces _chinois_, recommence le cortège des cadeaux:
Vœux et chocolats, dans une ravissante coupe de Bohème.
Du gibier de Norvège et Madame Beulé.
Alix, avec une gentille perdrix, mais triste.
Une plume bénite pour moi par Léon XIII.
_Et jusqu’à_ des cheveux de Monseigneur Bourget.
Serait-ce l’auteur de _Cruelle Énigme_ qu’elle appelle
ainsi!--Qu’arrivera-t-il, si elle va _jusqu’à l’altesse_?
Et, pour clore le défilé, voici paraître ses domestiques, lesquels lui
offrent (n’est-ce pas touchant?) un parapluie... qu’elle se refusait!
*
* *
J’ai gardé pour la fin, trois notes qui demandent un peu plus de
développement, entraînant pour moi, souvenir et rêverie.
On sait l’attraction qu’exercèrent, en 89, sur les vieillards,
l’Exposition et la Tour Eiffel. Cette dernière surtout qui, le jour de
l’ouverture, fut prise d’assaut par des septuagénaires, un instant
rajeunis par cette inauguration de l’impossible.