Le moment est venu de mettre en valeur le rapprochement dont

ROBERT DE MONTESQUIOU

Brelan de Dames

PARIS

FONTEMOING et Cie, ÉDITEURS

4, RUE LE GOFF, 4

1912

DU MÊME AUTEUR

Volumes de Critique et Recueils d’Essais

Roseaux Pensants.

Autels Privilégiés.

Professionnelles Beautés.

Altesses Sérénissimes.

Assemblée de Notables.

Pour paraître prochainement:

Têtes d’Expression.

Majeurs et Mineurs.

Élus et Appelés.

BRELAN DE DAMES

Où en est, actuellement, la Comtesse d’Escarbagnas? Quelle forme

affectent, de nos jours, Philaminthe, Armande et Bélise?

Je ne parle, bien entendu, d’aucune de celles de nos dames qui

pratiquent avec talent, un art pour lequel elles ont de l’aptitude et du

goût.

En effet, si l’on peut reconnaître à Madame d’Escarbagnas, quelque

ressemblance avec Mademoiselle de Scudéri, on ne saurait lui en trouver

avec Madame de La Fayette.

Non, j’examine seulement, ici, quelques-unes de ces fortes

_mamans-prodiges_, qui percent leurs plafonds, avec des lunettes, et nos

oreilles avec leurs tropes, comme avec leurs trompes.

J’ai tout d’abord repris un type de d’Aurevilly, un modèle auquel une

personnelle fréquentation et l’étude approfondie de documents nouveaux,

dont plusieurs inédits, me permettaient d’ajouter des traits

caractéristiques.

De ce modèle, je me suis demandé si l’on pouvait retrouver l’équivalent,

dans notre société contemporaine. Et pour répondre à cette question,

peut-être indiscrète, j’ai ébauché, en regard de celle que l’auteur des

«Bas-Bleus» avait traitée de «Pic de la Mirandole en cornettes»,

quelques gestes de l’une, qui pourrait en figurer le _simulacre_, et de

l’autre, qui peut bien en représenter la _réalité_.

*

* *

Maintenant, c’est à peine si, venant de citer d’Aurevilly et son ouvrage

magistral, je crois devoir parler de ceux qui, sous prétexte de

galanterie, prétendraient remettre en question le droit du critique à

juger, même vertement, les œuvres de ses confrères féminins.

Voici ma réponse:

Les Dames d’aujourd’hui voudraient-elles aborder, de pair avec les

hommes, toutes les fonctions et toutes les carrières, politiciennes,

médecines, musiciennes, poétesses, épéistes ou chauffeuses, et se voir

aborder, à leur tour, avec le même air enrubanné, pirouettant, poudré,

sucré, destiné à celles qui ne maniaient que l’éventail?

Ce serait leur faire injure.

La femme est devenue la camarade de l’homme; mieux, sa concurrente. Pour

celles qui se bornent à rester des Célimènes, maintenons la bouche en

cœur des siècles passés.

Mais les autres nous apparaissent, à nos côtés, en sarrau d’atelier, en

blouse de travail. Cela, qui ne les rend que plus estimables, quand il

s’agit de l’exercice d’un don réel, permet de leur dire _leurs vérités_.

Les plus sensées se garderont de s’en plaindre, car cela permet aussi de

dire _leurs vertus_.

R. M.

I

MUSÉES POUR RIRE

I

«Reçu un mot tout gracieux de Saint-Saëns malade, mais content

du tambourin chargé de fleurs et de la nomenclature de ses

œuvres.»

Marquise de BLOCQUEVILLE.

Un homme dont le succès personnel accréditait la parole, en cette

occasion, me disait, un jour: «C’est, selon moi, une erreur de croire

que certaines personnes n’ont pas de veine. Tout le monde a de la veine;

seulement, on sait, ou non, s’en servir.»

En ce qui me concerne, au moins une fois dans ma vie, je n’ai pas su me

servir de la veine. Un mien ami, entre tous avisé, fort au courant de ce

qui pouvait réjouir ma fantaisie et exciter ma verve, à son tour,

m’avait dit, aux environs de 89: «Allez à Dieppe, voir le Musée

Saint-Saëns, je ne vous dis que ça, vous m’en donnerez--ou, plutôt, vous

nous en donnerez des nouvelles, car, étant celui qu’elle peut

impressionner avec le plus de vivacité, vous nous devez le compte rendu

de cette étonnante collection, qui va des «sauterelles d’Algérie» aux

«scories volcaniques» et, de la «Marquise de Présalé» à la «Marquise de

Saint-Paul».

J’entendis le conseil, mais je m’y rendis trop tard. Une fois de plus,

le _deliberando sæpè perit occasio_ me joua un méchant tour: j’entends

celui de laisser, sans que nos regards en aient extrait le spectacle et

déduit la moralité, s’écouler l’espace de jours qui nous en offraient le

champ d’exception. C’en est un, en général, que celui qui nous est

soumis par ce que j’appelle ici les _Musées pour rire_; et, si j’en juge

par ce qu’il nous présente encore, même modifié, celui dont je parle,

dut être, à l’époque où on me le signala, un des plus typiques du genre.

Tel qu’il subsiste, nous allons l’examiner, non sans avoir tout d’abord

spécifié ces modifications et recherché leurs causes. En ce qui regarde

ces dernières, notons bien vite, qu’il suffit, pour les déterminer, de

quelques réflexions caustiques, amenant les organisateurs à s’apercevoir

que le public ne se croit pas toujours forcé d’entrer dans un plan

d’admiration mutuelle.

L’instinct de faire un nid, dont parle le poète, et qui tourmente les

hommes, au cours de leur brève existence, cet instinct se prolonge. Oui,

l’instinct de faire un nid à ce qui s’est groupé autour de nous, durant

notre carrière, vient à plusieurs, à beaucoup, disons-le, à un trop

grand nombre.

Cette forme de l’amour-propre, qui consiste à se survivre dans la

glorification, plus ou moins relative, des objets qui nous ont

appartenu, est trop humaine pour que, si les États et les cités ne

l’enrayent, la menace ne se dresse, contre eux, de voir nombre de

particuliers s’ériger, de leur vivant, dans leur petit hôtel, une sorte

de cénotaphe civil, tenant à la fois du muséum et du mausolée, et dont

la concession à perpétuité, hors-cimetière, est bien écrasante pour se

mesurer avec le peu de durée des objets auxquels on en accorde

l’excessif honneur.

Si la création du Musée constitue, pour un pays, une richesse et une

gloire, la Collection Cernuschi, malgré ce qu’elle a de remarquable,

répond-elle au besoin d’une nation?--Que dire de la Collection

d’Ennery?--Or, je prends à dessein des réunions d’objets d’un intérêt

réel, parce que, s’il y a lieu de condamner même celles-là, le procès

des autres sera fait du coup. Encore une fois, il y a danger à risquer

de transformer une ville, en une sorte de champ de repos, composé de

petites chapelles devenues silencieuses, et dans lesquelles le fumeron

de la vanité n’éclaire que trop, des bibelots que rien n’engageait à

sortir de l’ombre.

Quand le don est fait directement à un Musée, le mal n’est pas moindre,

si la faveur accordée au donateur, de prolonger son souvenir, à l’aide

d’une exposition permanente, apparaît plus importante que celle accordée

au dit Musée, par l’adjonction, à ses richesses, de médiocres objets

d’art et de contestables chefs-d’œuvre.

Pour une Collection La Caze, d’ailleurs bien mal récompensée de ses

beautés, par le traitement qu’on lui inflige, que de legs

inconsidérément acceptés, au Musée du Louvre! Quel rehaut lui apportent,

je vous le demande, les copies à l’aquarelle de la Collection Thiers et

ses piles d’assiettes?

Le Louvre! quelle tentation, pour le snobisme esthétique, d’inscrire un

pareil nom sur son testament, de se constituer un héritier si

honorifique! Il est à craindre que la Comtesse René de Béarn n’y résiste

pas.

Mais il n’est pas besoin que le Louvre lui-même soit en jeu, pour donner

à réfléchir sur le sujet. L’acceptation d’un legs comme telle ou telle

donation connue ne s’impose pas. Les testateurs le savent bien, qui

posent au gouvernement une colle posthume, et se retranchent derrière un

_prendre_ ou _laisser_ immédiat, qui ne manque pas de pouvoir, puisqu’il

enlève l’affaire.

Cette question, comme la question de la Censure, est de celles qui se

représentent continuellement au tribunal des peuples; j’entends l’aléa

d’accepter ou de refuser des dons entre vifs, ou des présents

d’outre-tombe. Il y faut une grande circonspection, laquelle,

d’ordinaire, se voit remplacée par de lourdes gaffes. Il est aujourd’hui

à peu près certain que la Collection Wallace aurait pu, un moment,

appartenir à la France. On sait ce qu’il en est advenu. Il a fallu, à

Georges Hœntschell, de la persévérance, et l’ingénieuse collaboration

d’Henry Lapauze, pour glorifier, comme ils l’ont fait, l’œuvre de

Carriès. Dieu veuille (et Saint Orphée) que la contrepartie naturelle

d’une telle erreur et d’une telle hésitation, ne soit pas d’accueillir

triomphalement quelque pinacothèque de toc!

*

* *

_Paulŏ minora canamus._ C’est par là que nous avions commencé, là que

nous voulions en revenir; mais il nous fallait, pour donner certaine

force à notre démonstration, l’appuyer sur des exemples plus importants,

lui donner de plus solides bases.

Convenir avec nous de ces deux dangers: encombrer le Louvre de dons

insuffisants et combler Paris de collectionnettes; puis ajouter que la

province doit se montrer bon enfant et tout heureuse d’accepter le

déchet de ce qui messied à la Capitale, ce serait ne se montrer qu’à

demi clairvoyant et à moitié juste. La dénomination de _Musée_ contient

et représente une dignité qui n’est ni parisienne ni provinciale, et ne

devrait jamais être conciliable avec de petits panthéons individuels ou

du bric-à-brac sans valeur.

Tels n’en sont pas moins, je le répète, les deux dangers qui menacent le

Musée de province.

Or, il ne faut pas oublier que le petit Musée de Montauban contient la

collection des dessins d’Ingres, et le Musée de Nantes, son portrait de

Madame de Senones, pour ne citer que ces deux exemples. Ils suffisent à

prouver que rien de grand n’est étranger aux galeries provinciales, et

que, s’il leur convient de rester peu remplies, ou de demeurer désertes,

même ce dernier état serait préférable à la faute de les faire servir à

telles ou telles glorifications individuelles, par des accumulations de

colifichets ou de bimbeloterie.

Pour ce qui est du premier cas, à savoir ce que j’appelle le petit

panthéon individuel, c’est lui que nous devons examiner, parce que c’est

lui qu’il faut rendre responsable de l’autre, c’est-à-dire: l’apport du

bric-à-brac sans valeur.

Qu’est-ce qui pousse le particulier à cet envahissement du territoire

public?

Ce serait évidemment mal s’exprimer que de parler d’infatuation, à

propos d’un véritable mérite. Néanmoins, traitant de Monsieur Sargent,

je me souviens d’avoir écrit: «Quand certains hommes sont devenus tout à

fait, je ne dis pas de grands hommes (de ceux-là l’espèce est encore

rare), mais de grands bonshommes et, si vous préférez, de gros bonnets,

il semble qu’on ne puisse plus, sous peine d’impiété, hasarder la plus

faible objection sur leurs grosses méprises. C’est leur rendre un très

mauvais service. Il en résulte, pour eux, ce sentiment d’infaillibilité

sous-entendue, toujours dangereux pour celui qui s’y abandonne.»

C’est, on peut l’affirmer, il me semble, d’un sentiment équivalent à

celui-là, que peut résulter, du fait même de quelqu’un de valable, la

création du petit panthéon individuel. Il se peut que le grand bonhomme

et, si vous voulez même, le grand homme vive dans une atmosphère

d’adulation qui lui fasse perdre de vue que ses mérites n’ont pas de

raison de rendre chères, fût-ce à ceux qui les apprécient, telles

circonstances de son existence, ou des membres de sa famille.

On peut admirer la _Danse Macabre_ et les _Mélodies Persanes_, sans que,

pour cela, les souvenirs de «la Grand’Tante Masson» deviennent un objet

de culte.

Le rédacteur du catalogue nous apprend que le Musée Saint-Saëns a été

créé pour servir de cadre aux œuvres de Madame Saint-Saëns mère, qui

était «la meilleure élève de Redouté».

Or, comme peu d’instants de réflexion suffisent à nous persuader qu’un

Musée, composé d’œuvres de Redouté lui-même, n’offrirait qu’un intérêt

restreint, je vous laisse à tirer la conclusion, en ce qui concerne les

œuvres de sa meilleure élève.

Il est facile de démontrer la touchante erreur, qui fait qu’un artiste

réputé veut faire participer à sa renommée des mémoires qui lui sont

chères. Cependant, non seulement il n’est pas prouvé que son public ait

le devoir de le suivre dans cette voie; mais on peut même affirmer qu’il

est en droit de l’abandonner sur ce point.

Le «ayant appartenu» ne saurait être suffisant pour conférer du prestige

à des objets qui n’en sont pas doués par eux-mêmes, que si le feu

titulaire, fût-il, entre tous, respectable, possédait d’autre titre que

celui de tenir de près à un grand artiste, lequel tire de son cœur

l’admiration à lui inspirée par les œuvres du défunt.

Entre autres objets de ce genre, je me vante de posséder, la cage de

Michelet, la canne de Musset, les lunettes de Becque. Mais ces noms en

disent assez pour doter de rayonnement les pauvres choses qui les

accompagnent.

Il est possible, sans manquer de respect à la gloire de Monsieur

Saint-Saëns, et sans risquer de méconnaître son noble sentiment filial,

qu’on puisse ne pas juger de même à l’égard de ce qui nous est donné

pour la raison d’être de son Musée. Et, puisque le reste n’est que pour

servir d’encadrement, examinons un peu ce cadre.

Et, tout d’abord, je dénonce un scandale; l’indigne placement infligé,

par le Musée de Dieppe, à l’œuvre charmante de Madame Madeleine Lemaire:

le _Char des Fées_. Ce tableau (le catalogue nous l’indique) fait partie

du Musée Saint-Saëns. Alors pourquoi n’y figure-t-il point? Ce n’est pas

assez le louer que de dire qu’il en serait le plus bel ornement. Et si

Monsieur Saint-Saëns a jugé bon de spolier ses salles, d’un tel appoint,

pour en faire bénéficier le Musée proprement dit, comment n’a-t-il pas

mis comme condition à sa générosité, qu’on la reconnaîtrait d’un

meilleur remerciement que de perdre dans les frises, l’œuvre qui en

faisait l’objet?

Ce n’est pas, certes, Monsieur Blanche qui voudrait y contredire, lui

dont la grande artiste occupe l’atelier, toujours au dire du catalogue.

Quel que soit donc l’exceptionnel intérêt de l’œuvre exposée, au même

Musée de Dieppe, par ce peintre, nous ne doutons pas qu’il n’ait à cœur

d’en céder galamment la place à l’étincelant _Char des Fées_. Et

cependant, jamais le jeune Maître ne s’est montré plus en possession de

ses moyens, ni mieux inspiré que dans la réalisation du poignant

chef-d’œuvre dont il a fait don à la ville maritime.

Ce tableau, nul de ceux qui l’ont vu, autant dire admiré, n’en aura

perdu le souvenir. C’est _l’enfant se préparant à subir l’opération de

la transfusion du sang_. Bien que coiffée de fourrure, et son pauvre

petit corps roulé dans un amas de pelleterie, au point d’en paraître

inexistant, la diaphane fillette anémiée grelotte et, sans doute, n’est

pas non plus sans trembler, à l’idée de la minute redoutable. Néanmoins,

une flamme est dans ses yeux, on sent qu’elle aura du courage et qu’un

jour, bientôt peut-être (Dieu le veuille!) nous verrons le rose affluer

à ses joues pâlottes et colorer ses menottes de cire.

Non seulement cette page est une des plus expressives de l’œuvre si

_personnelle_ de cet artiste, mais c’est une des plus marquantes de

l’École Française ancienne et moderne, mieux encore un saisissant

spécimen de l’histoire de l’humanité. Sa place est, moins dans un Musée

frivole, que dans une clinique de hautes études, entre une reproduction

du _Médecin aux Urines_ et un fac-simile de la _Leçon du Professeur

Tulp_.

Revenons au Musée Saint-Saëns et, cette fois, pour ne plus le quitter,

avant d’en avoir fait le tour. Au moins un petit tour, car d’autres

tournées nous sollicitent; un tout petit tour.

*

* *

Voici d’abord, deux portraits de Monsieur Saint-Saëns, qui, pour être

dus à des artistes peu connus de nous, n’en offrent pas moins d’intérêt.

Qu’on en juge par leur description dieppoise.

Le premier est porté au numéro 1807 du catalogue, qui nous le présente

sous cette forme: «C. Saint-Saëns, de profil, couronné et tenant une

lyre, chevauche un aigle planant dans les nuages.» Signé: «A

Saint-Saëns, J. Nucci, contre-basse, son admirateur.»--L’autre, inscrit

au numéro 1809, nous apparaît un peu moins ambitieux, mais non moins

pittoresque: «Camille Saint-Saëns, debout sur une masse de volumes

empilés, œuvres du Maître, avec cette inscription: «Saint-Saëns, célèbre

musicien.» Signé à gauche: «J. Parera», avec cette dédicace: «Au grand

artiste, le petit Parera, Barcelone».

Au reste, et soit dit en passant, le Maître nous paraît avoir le don de

faire jaillir, de ses admirateurs, les facultés les plus inattendues.

C’est, en effet, à peine si nous en croyons nos yeux, quand nous lisons,

au numéro 1814, «Henri Roujon, Tête de Camille Saint-Saëns, de face.

Dessin au crayon, croquis.» Ce mot _croquis_ a beau être modeste, n’en

voilà pas moins Monsieur Roujon passé _décorateur_. Nous ne l’attendions

pas dans ce nouveau rôle. Le «cesse de vaincre...» s’impose.

La Marquise de Saint-Paul emboîte le pas. Celle-là aussi sort de son

domaine, celui des bruits. Lisez plutôt, à la suite de son nom, au

numéro 1815: «Fleurs, anémones, _et sa tête photographiée_». La

rédaction, qui surprend un peu d’abord, s’explique ensuite. _Fleurs_,

qui ferait pléonasme avec anémones, s’applique pareillement à la tête de

la Marquise. Et, alors, cela va de soi.

Au numéro 1990, dans les portraits divers, nous lisons ensuite ces mots

mystérieux: «Profil d’une tête de nègre, avec reproduction

d’attestations.» Après tout, c’est peut-être le nègre de Mac-Mahon,

flanqué de la phrase célèbre.--Au 1992, la Reine de Roumanie a écrit une

de ses phrases simplettes: «Devant le buisson en flammes, on ôte ses

souliers et l’on donne son âme.»--Pour Loti, elle s’est fait

représenter, offrant théâtralement, à une image de Madone, un diadème de

carton et un instrument de même matière, avec, au-dessous, toujours en

toute simplicité: «Ma Couronne et ma Lyre aux pieds de la Mater

Dolorosa.»--Au 2015, nous rencontrons Mademoiselle Harding, dans le rôle

de Phryné, et respirant une rose. Cette photographie, comme on le voit,

n’a pas été prise le jour de la première.

Au 2084, dans les papiers de famille, voici des «Lettres de Monsieur

Grisard du Sauget, cousin de Madame Masson, dans lesquelles il est

question de deux tableaux, en sa possession, qu’il croyait de Fra

Angelico et qui n’étaient que des copies d’après Van Loo.»--La distance

est, en effet, assez grande pour mériter d’être mentionnée.--Au numéro

2090, c’est de Madame Masson, née Charlotte Gayard, grand’tante de

Saint-Saëns, «une poésie intitulée: _A mon esprit_ (son mari, Monsieur

Masson, libraire, à Paris).»--Au numéro 2091, dans une lettre de Madame

Saint-Saëns mère, il est fait mention de Camille «malade, pour avoir

trop grandi». La scène se passe en 1848. Empressons-nous d’ajouter que,

depuis, il ne cesse de grandir, mais, grâce à Dieu, se porte comme le

Pont-Neuf.--Au numéro 2092, autre lettre de Madame Saint-Saëns à son

fils «après lequel elle est en colère».--Viennent ensuite des lettres du

Maître lui-même. Elles sont infiniment variées de ton. Qu’on en juge,

puisqu’elles traitent successivement «d’études comparées sur le chant

des obus», de l’éruption du Vésuve, de la gentillesse des ours bernois

et se terminent sur un «mot sans date et sans adresse, à un intime dont

il réclame la présence, en lui apprenant que son petit André s’est tué

en tombant par la fenêtre».

Parmi les nombreuses lettres adressées à Monsieur Saint-Saëns, il y en a

huit de la Marquise de Saint-Paul. Gageons qu’il pourrait bien s’en

trouver une pour taper le Maître, d’une petite audition Rue Nitot, en

l’honneur de la Sainte Eugénie.

Quant aux huit lettres de la Vicomtesse de Trédern, je ne serais pas

surpris, au contraire, qu’elles aient, toutes les huit, pour but,

d’offrir son concours.

Au 2248, j’entends parler d’une grande scène lyrique intitulée: _La

Marquise de Présalé_; et je me demande s’il ne s’agirait pas d’une

préfigure ou, si vous le préférez, d’une post-figure de la même Marquise

Versaillaise.--Au 2165, saluons, en passant, du Docteur Don Grégorio, un

éloge des Canaries et de Camille Saint-Saëns.--Au 2283 _et passim_,

notons des tambourins, peinturlurés et honorifiques, offerts par la

Marquise de Blocqueville, cadeaux significatifs qui nous permettront de

faire valoir, tout à l’heure, un éloquent rapprochement.--Au 2319 nous

enregistrons la présence d’un «_casse-croûte_ en bois orné». Cette

expression ne nous étant pas très familière, nous en cherchons le sens

dans notre dictionnaire, qui nous apprend, sans ménagements, qu’elle

signifie: «instrument qui sert à broyer la croûte pour ceux qui n’ont

plus de dents». On comprend, dans cette circonstance, que le catalogue

n’indique pas _de qui_ provient ce bibelot, moins heureux, par suite, et

moins illustre que ce presse-papier, orné d’un cheval au galop, dont on

nous apprend qu’il fut, lui, la propriété de Monsieur Ambroise Thomas.

_Casse-croûte_ et _presse-papier_, que vos destins sont divers!

*

* *

A notre regret, nous devons borner notre glane dans le Musée

Saint-Saëns.

Donc, après avoir noté nombre de familières dédicaces «à l’ami Camille»

et cette inscription plus altière de _Divus Camillus_, il ne nous reste

plus qu’à recueillir les échos du Dimanche 18 juillet 1897, mémorable

jour de l’inauguration du Musée Saint-Saëns. Le menu du banquet nous est

parvenu. Nous savons qu’il eut pour _prélude_ un «cantaloup glacé» et

pour _finale_, un «Gâteau Camille Saint-Saëns». Là, nos connaissances

gastronomiques sont en défaut. Nous avouons ignorer cette pâtisserie, ne

pas savoir si elle est feuilletée ou glacée, en forme de tarte ou de

tourte, de chausson ou de pièce montée. Cependant, un esprit de

déduction nous porte à croire que ce pourrait bien être tout simplement

(n’êtes-vous pas de notre avis?) quelque chose comme un Saint-Honoré de

la Musique.

Ce qui est certain c’est que l’entremets fut mangé aux sons de la

cantate ci-jointe, due à la lyre d’«un vieil ami», Monsieur Alfred

Tranchant, que certainement Rivarol, en récompense, aurait placé dans

son _Petit Almanach des Grands Hommes_, à côté de Minar de la

Mistringue.

A CAMILLE SAINT-SAËNS

Hosanna!... Hosanna!...

Il est dans nos murs... il est là,

Dans la cité Dieppoise,

L’Auteur de _Samson et Dalila_;

D’une façon digne, courtoise,

Que chacun donc l’accueille et l’acclame bien haut,

L’Auteur d’_Henri VIII_ et d’_Ascanio_!

Salut à sa verve gauloise

A son génie, en l’art

Des Gounod, des Mozart!

Et s’il n’a pas encor parmi nous sa statue,

Son monument,

C’est que l’heure n’est pas venue,

Heureusement.

Honneur, honneur à Dieppe! Honneur à sa Mairie

Qui vient, au nom de tous les cœurs reconnaissants,

De nommer la place où se tient la Comédie:

La place Camille Saint-Saëns.

Et maintenant, muni de la lampe de porion, trouvée «auprès d’un cadavre»

dans le puits numéro 2, à Billy-Montigny, faisons une dernière station

au Musée d’Histoire Naturelle qui, lui aussi, porte des traces de la

générosité de Monsieur Saint-Saëns. Admirons le «Macrocrona» dont il a

doté ces vitrines, en même temps que de «sauterelles d’Algérie», de

«crânes de cochon et de porc-épic», de «coquilles à l’état fossile,

recueillies dans les déjections boueuses du volcan éteint, nommé Mont de

Galdar, aux Grandes Canaries».

Puis, éloignons-nous, éblouis, charmés, un peu étonnés, un brin

frissonnants, à travers les «crânes mérovingiens», les «bras décharnés»,

les «fœtus humains», les «calculs de vessie», les bocaux de ténias, les

cocons, les coucous, les molaires d’éléphants, les mâchoires de

marsouins, les restes de cachalots; les araignées de mer, les

bécasseaux, les huîtriers, les oies-cravants, les buses pattues, les

outardes barbues, les stercoraires parasites, les guillemots à capuchon

et les pingouins en plumage de noce!

II

«L’une de ces Romaines, noblement drapée, tient une oie, qu’elle

semble vouloir cacher.»

Catalogue de la Salle d’Eckmühl.

Et cependant, qu’est-ce que nous offre à voir, dans le genre, le Musée

Saint-Saëns, à côté de ce qui nous est présenté par le Musée d’Auxerre?

Le moment est venu de mettre en valeur le rapprochement dont je parlais

plus haut. J’ai dit que la Marquise de Blocqueville avait offert au

grand musicien nombre de tambours de basque. Mais elle en avait gardé

pour elle. C’est de ceux-là que je veux tambouriner, pour accompagner

une cantate en son honneur.

Au demeurant et, d’une part, cette cantate, il y a longtemps que

j’aspire à l’entonner; d’autre part, l’étendue, sinon la grandeur du

sujet me fait hésiter. Sur le point d’écrire les quelques notes que j’ai

consacrées à la Province, dans les _Altesses Sérénissimes_, je me

sentais effrayé par la majesté d’un sujet épuisé par Balzac. Un sujet

effleuré par d’Aurevilly ne me semble pas moins redoutable. C’est le

cas. On connaît le brillant passage que l’auteur des _Diaboliques_ a

consacré à la Marquise dans un chapitre de ses _Bas-Bleus_. Il est loin,

toutefois, d’avoir épuisé la matière; et comme elle nous apparaît sous

un autre aspect, et que nous comptons l’aborder à un autre point de vue,

nous allons contenter notre envie.

Madame de Blocqueville était, on le sait, la seconde fille du Maréchal

Davoust. Elle professait un culte pour son père. La chose n’a rien que

de noble et de naturel. Néanmoins, la Dame était si avantageuse que je

me permets de démêler un peu de snobisme filial, dans ce grand amour.

Chaque fois qu’elle en trouve le joint, elle se nomme elle-même _la

Fille du Lion_, et cette désignation léonine n’est évidemment pas sans

chatouiller agréablement la crinière d’une lionne de cette importance.

Je crois bien qu’elle fut belle. Mal mariée, de bonne heure, à un homme

sans naissance (et, probablement sans mérite, d’aucun genre, car, nulle

part, il n’en est jamais soufflé mot, au cours d’un océan de

bavardages)[1], Louise d’Eckmühl, se mit à voyager et à philosopher,

notamment à travers l’Italie. De là au bas-bleuisme, il n’y avait pas

loin; l’espace fut vite franchi, et, bien qu’elle s’en défende, quand on

l’induit à en rougir, elle représenta un type transcendant de cette

espèce en train de se perdre.

[1] J’ai dû en rabattre sur cette appréciation; l’homme était au moins

bel homme, si j’en juge par un portrait de lui que le hasard me met

sous les yeux, chez un antiquaire de province.

En ce temps-là, nos Dames ne s’étaient pas toutes mises à pondre sur

papier, comme elles ont fait depuis; or, c’est de cette universalité que

meurt le bas-bleuisme qui, précisément, figurait l’exception, parfois du

don, et souvent de la culture, lesquels faisaient se détacher nettement

un type de Philaminthe, sur le monotone fond ourdi par le peuple des

épouses selon le vœu de Chrysale. Aujourd’hui les conjointes ne savent

plus mettre les rabats dans le _Plutarque_, mais elles ne savent pas

davantage le lire. Cependant, elles ont appris à irriguer d’encre leur

foyer, le monde et la ville; et si leur production ne va pas plus loin,

c’est que la tubulure fait défaut, qui ne demande qu’à serpenter par

l’univers.

Madame de Blocqueville n’a pas connu de ces mesquines rivalités; elle

fut la Dinah Piedefer de l’Épopée. Elle pondit. Que dis-je? Elle fit

mieux, ou pis. La Nature, qui lui avait refusé la maternité naturelle,

lui permit de procréer de petits ours, et même de gros, qu’elle lécha

consciencieusement, et qui lui parurent «mignons, beaux, jolis et bien

faits sur tous leurs compagnons», illusion où l’entretint la complicité

d’une cour amicale, une courette.

Il serait trop long d’examiner, ici, le plus ou moins de valeur de ces

œuvres transcendantes, pleurnicheuses et philosophâtres, qui me

paraissent tenir de ce qui fut, un instant, le goût du jour, au temps de

la jeunesse de l’auteur, le Vicomte d’Arlincourt et Monsieur de Custine.

Certes, l’Auteuresse avait lu Joseph de Maistre. D’Aurevilly le dit

excellemment: «Madame de Blocqueville a fourré du jasmin dans les

_Soirées de Saint-Pétersbourg_.» Mais elle avait aussi lu _Lélia_; elle

déguise en Stenio et en Trenmor, des messieurs de sa coterie; et pour

son compte, elle se drape en Lélia, mais de toute l’infinie variété de

ces peignoirs, que l’Auteur des _Diaboliques_ nous énumère. Cette Lélia

guerrière s’appelle Eltha-Lucifera, elle est duchesse, et tout du long

des quatre tomes de la _Villa des Jasmins_, le grand œuvre, elle change

de toilettes, et _rase_. Car c’est là le vrai nom de ce que fait Madame

de Blocqueville. Si d’Aurevilly n’emploie pas ce terme c’est, je crois,

qu’il n’était pas d’un usage courant, à l’époque de son article. Mais

quand il accuse la Dame, de _blaguer_, tout le temps, je ne doute pas

que ce ne soit _raser_ qu’il ait voulu dire.

Si le cours de notre petit Essai nous y induit, nous parlerons de la

_Villa des Jasmins_; mais ce n’est pas ce qui nous attire. Ce que nous

voulons étudier c’est le type falot de la grosse Madame qui, toute une

longue existence, peut bien se prendre au sérieux, dans de telles

proportions, sur de si minces données; qui bâtit son immortalité, et

celle de tout ce qui l’entoure, sur les assises que nous allons

examiner, et meurt sans s’être réveillée de l’illusion d’un rêve, à la

fois puéril et grandiose, comique et douloureux, qui a fait jaboter sa

vie.

Ce sera donc seulement au Musée d’Auxerre, aux objets qu’il contient, à

son catalogue qui les décrit, et tout spécialement à certaine collection

d’agendas, que nous demanderons de nous enseigner, de nous renseigner,

de nous réjouir.

*

* *

La Marquise est morte en 1890, si je ne me trompe; mais, depuis bien une

dizaine d’années, au moins, plus que préoccupée d’assurer le destin de

ce qu’elle croyait être ses trésors, elle avait résolu de les léguer à

la Ville d’Auxerre (lieu de naissance de son père); à cet effet, elle

s’était assuré le consentement des autorités, avait fait disposer une

salle du Musée, et commencé d’envoyer ce qu’elle lui destinait.

Je ne sais si l’inauguration en fut faite, de son vivant; je ne le crois

pas. En tout cas, elle-même n’y est jamais venue. Elle se contenta d’en

dresser le catalogue, mais ce, avec une assiduité, une anxiété, dont

témoignent les carnets vibrants.

Ce défaut de l’œil du maître se fait sentir dans l’ordre, il semble

assez incohérent, de la bibliothèque. Le libraire Quantin avait accepté

le titre de conservateur de ce singulier Musée; mais, je suppose, par

condescendance, et ne dut pas y prendre beaucoup d’intérêt. Le

Conservateur actuel est âgé et semble plus jaloux de ses droits, plus

inquiet des indiscrétions, que désireux d’aider les recherches.

Et cependant le devoir de sa charge n’est pas douteux: accomplir la

volonté de la défunte. Or, cette volonté n’est, elle-même, pas douteuse,

elle se formule au cours des petits cahiers, qui se représentent

l’intérêt de leur découverte pour «les chercheurs de l’avenir».

Il ne s’agit donc pas d’en marchander la lecture à ceux qu’elle peut

intéresser. L’accès hebdomadaire, un nombre d’heures fort restreint,

rend déjà la chose assez difficile. Un jour viendra, sans doute, où

cette charge sera confiée à un homme jeune et mieux en accord avec sa

mission, qui sera de débrouiller ce fatras, afin de faciliter la besogne

aux «chercheurs» évoqués et invoqués par la donataire.

Chacun des agendas contient une année. Le catalogue fut imprimé en 1882.

Le griffonnage ayant continué jusqu’en 1889, cela fait donc sept années

à y ajouter. Si je démêle bien, dans le dit catalogue les indications

ayant trait à ces cahiers, qu’il ne faut pas confondre avec d’autres

gribouillages, l’interminable série commence en 1847 (pour ne finir, je

l’ai dit, que l’an 1889). Ce qui devrait porter à quarante-deux le

nombre des cahiers. Cependant, à en croire le même index, deux années

manqueraient, 78 et 79. Cela me semble peu probable. Elles se

retrouveront. Les chercheurs peuvent donc compter sur quarante-deux

années de radotage, comme les fonds de bibliothèque en offrent peu

d’exemples.

Celui-ci donne à réfléchir pour les mères qui mettent imprudemment entre

les mains de leurs fillettes, des volumes tels que le _Journal de

Marguerite_ de Mademoiselle Monniot, pour lequel je voyais, quand

j’étais enfant, se passionner mes petites aînées. C’est un grand danger

de laisser croire, à une jeune demoiselle, qu’elle peut déposer de

l’écriture au seuil et au bas de chacun des jours de l’année. La

terrible fournée des Eugénie de Guérin de raccroc, que nous subissons,

pourrait bien ne pas avoir d’autre origine. On commence par barbouiller

le quantième, la correction des épreuves n’est pas loin. Adieu la

broderie qui était si belle! Le premier _vers_ se fait sans qu’on y

pense!

*

* *

Quant à l’ensemble du dit, du soi-disant Musée, il est à peu près aussi

bien aménagé que le permettent les pauvres choses qui le constituent.

C’est, au second étage de l’édifice, une salle un peu basse, pour sa

longueur (une dizaine de mètres environ) éclairée, si je ne me trompe,

par sept grandes fenêtres voilées de stores, à l’exception de celle du

fond, pourvue d’un vilain vitrail, qui _ornait_ la salle à manger de la

patronne, au Quai Malaquais. Sur la frise du plafond peint, s’inscrivent

circulairement les noms des batailles de Davoust, dont le buste et la

statue figurent dans la pièce, mais avec assez peu de précision pour que

l’on se demande, en y pénétrant, si elle est consacrée à l’éloge du

guerrier, ou à la gloire du Cap Frehel et de son phare, dont le modèle,

bien qu’en miniature, est encore assez grand pour prendre toute

l’attention, et jeter bas le reste du décor.

Je suis loin de mettre en doute les sentiments filiaux professés par la

défunte; mais il ne me semble pas davantage douteux qu’elle en ait joué

pour placer son ours et solenniser toute sa défroque.

Afin de pouvoir passer celle-ci en revue avec la familiarité qui

convient, mettons à part les insignes du guerrier, et quelques-uns de

ses objets de souvenir, lesquels seraient bien mieux à leur place au

Musée de l’Armée. On peut aussi faire exception pour une ou deux jolies

miniatures de famille.

Cependant, un objet domine tout cela, un chef-d’œuvre, peut-être le

chef-d’œuvre de Ricard, un admirable portrait de la Marquise.

Je ne pense pas que celle-ci, qui n’avait aucun goût, l’ait apprécié;

elle appelle à son aide pour le trouver et prouver beau. Et ce grand

renfort, excusez du peu, n’est rien moins que le grand Dominique. Nous

lisons, en effet, à la page 29 du _Catalogue de la Salle d’Eckmühl_:

«Mon portrait de grandeur naturelle, avec les mains, peint par Gustave

Ricard. Le costume,--sauf le léger voile noir voulu par Ricard, en

souvenir de la Joconde,--rappelle le costume du beau portrait de la

Duchesse de Buckingham, par Van Dyck, aujourd’hui au Musée d’Amsterdam.

Robe de velours noir, guipures blanches et nœuds bleus. Monsieur Ingres

nous a dit, un jour, «que celui qui avait fait ce portrait était

certainement _un peintre_.»

Or, par l’effet d’une de ces surprises de destinées, que les

spiritualistes peuvent considérer comme une forme d’épreuves des âmes,

dans l’Au Delà, ce magnifique portrait, grâce au despotisme de la

Marquise, devenue dans la mort sa propre geôlière et sa tourmenteuse

implacable, est voué à ne jamais sortir du cabinet Auxerrois, auquel le

condamne son modèle.

L’Exposition de Ricard, jamais accomplie depuis sa mort, et d’autant

plus impatiemment attendue, sera faite, on le devine, avec quel noble

éclat. Mais l’exercice maladroit d’une volonté enfantine et terriblement

étroite, en exclura certainement l’une des meilleures œuvres du peintre.

Ceci dit, essayons de donner une idée de ce qui constitue l’intérêt de

cette surprenante collection et du catalogue qui la décrit avec tant

d’amour. Un intérêt évidemment un peu différent de celui que lui

souhaitait la donatrice. Mais ces maldonnes sont assez fréquentes:

«_Un grand comique_ nous est né!» me disait, un jour, une femme

d’esprit, parlant d’une dame qui venait de publier un roman, lequel lui

devait, à ses yeux, faire prendre place au nombre des _grands lyriques_.

On prend la place qu’on peut.

C’est le cas de la Marquise de Blocqueville. Nombre de fois, au cours de

ses incontinents agendas, elle nous entretient de ce factum qu’elle

appelle: _ce terrible catalogue qui tourmente ma vie_. Il la fait

s’écrier avec angoisse, à l’occasion d’une maladie qui la met en danger,

avant la conclusion de ce document: pas encore, mon Dieu, _seulement le

catalogue_!--Enfin, l’_œuvre_ est finie; elle l’envoie à l’impression

(jour mémorable!) le 27 février 1882, après en avoir pris quatre copies.

Et, quand il est sorti des presses, un correspondant le proclame:

«unique en son genre».

C’est que la Marquise fut, on peut le dire, victime des correspondants

et des visiteurs familiers, sinon intimes. La lecture des agendas le

prouve plus que surabondamment.

Des deux parts, le malentendu était inévitable. Elle était sédentaire.

Comme un homme d’esprit que nous avons cité, elle aurait pu dire: «J’ai

le besoin du repos et le goût du mouvement.» Ou, plutôt, ce n’est pas

tout à fait cela. Ce qu’elle aurait dû formuler, pour dire le vrai,

c’est: «J’ai le besoin du bruit et le goût du repos.» Il fallut donner

satisfaction à cette double tendance. Pour cela, elle fit toilette, et

attendit. On vint. Elle joua l’aimable, rien que pour ne pas être seule

et, surtout, ceci est plus spécieux, pour pouvoir se plaindre d’être

débordée.

Quant à ses invités, c’était tentant, pour des gens qui ont l’amour des

visites, cette belle dame toujours costumée, sans cesse assise, presque

trônante, qu’on savait trouver chez elle, indéfiniment, loquace et

diserte. On était venu, on revint. On y prit goût, elle aussi; et, d’un

côté, comme de l’autre, on tint cela pour de l’amitié. Peut-être y en

eut-il; mais, je le crains, pas beaucoup; en tout cas, pas de bien

forte. Rien que de cette égoïste habitude, pour des désœuvrés, de monter

un étage et de se répandre. Et comme il fallait bien payer d’un écot,

l’hospitalité souriante et ouverte, on gratta la Dame où elle se

démangeait, à savoir en son amour-propre. A ce jeu elle devint

insatiable. Tout lui était bon qui la flattait. Notez que je ne dis pas:

qui la flagornait. Non, ce ne fut pas le cas. Les personnes qu’elle

voyait constamment, et dont quelques-unes étaient aimables, n’étant pas

toutes supérieures, s’illusionnèrent sur la valeur de leur hôtesse et

Égérie, et y allèrent bon jeu bon argent de leur encens et de leurs

offrandes.

En ce qui concerne ces dernières, elle ne se montrait pas difficile,

préférant la quantité à la qualité. Au reste, celle-ci se déguisait

peut-être à ses yeux; au moins s’amplifiait de cet augment que

conférait, pour elle, au moindre grain de mil, l’idée qu’il lui était

destiné. En somme, elle représenta parfaitement la _tenui popano

corruptus Osiris_ de l’antiquité, la divinité qu’on se gagne par une

friandise. Et cette friandise, c’était moins la babiole, que la sauce

qui l’accompagnait de compliments et de fariboles.

On sait que le mangeur de haschisch est mis, par sa drogue, dans un tel

état d’illusion, que le moindre bruit lui paraît un chant. La drogue de

la Marquise fut sa vanité, qui lui fit perpétuellement prendre, avec

bonheur, des vessies pour des lanternes.

Il est entendu que les amis n’aiment pas à donner. Mais quand on vit

qu’elle se contentait de si peu, on marcha; pas dans les grands prix.

Comme on le verra, quelques-uns abusèrent.

Il se trouva bien aussi, parmi cette acclimatation de familiers,

quelques renards, pour vouloir goûter au fromage de cette bavarde

corvine. Mais le fromage n’était pas gros. On sait au juste ce qu’il

représentait. Le chiffre en est porté, dans la marge d’un des agendas:

«revenu annuel 45.986 francs 94 centimes.» Il n’y a pas grand’chose à

faire, pour les renards, quand le «phénix des hôtes de ces bois»

connaît, à ce point, le compte des centimes et le prix du beurre.

La maligne écrit elle-même, plaisamment, un jour d’étrennes: «Charles

Buet voudrait célébrer mon être en lettres de diamant, tracées sur une

table d’émeraude. Cela réclamait plus que les cinquante francs envoyés

le matin.»

*

* *

Ces offrandes, nous les retrouverons toutes; elles sont là, pavant

l’enfer de la Salle d’Eckmühl, de leurs bonnes intentions

problématiques. Nous les rencontrerons au cours de la visite que nous

allons y faire et qu’il sied de ne plus différer. Autant que possible,

je m’abstiendrai de tout commentaire, afin de laisser parler d’eux-mêmes

les objets et leur description, me bornant à ce qui me semblera

nécessaire pour souligner ou renforcer le spectacle et la gloire.

Tout au plus, avant de l’entreprendre, ce pèlerinage passionné, me

semble-t-il désirable d’attirer l’attention du lecteur sur le tour

particulier de la phrase de Madame de Blocqueville (dirai-je: le ronron

de cette grosse chatte?) qui, dans la description de son catalogue, non

moins que dans les notations de son agenda, rapproche, avec une

imperturbable sérénité et un sourire déconcertant, les éléments les plus

disparates et les sentiments les plus divers. De bonne heure on a dû

dire à la malheureuse qu’elle avait du tour, qu’elle excellait à

trousser le billet. C’en fut fait, elle était perdue, au moins pour la

tapisserie.

EXTRAITS DU CATALOGUE DE LA SALLE D’ECKMÜHL

Encrier de Jacob... un monstre à gueule béante reçoit l’encre, ses

oreilles servent de porte-plume.

Guéridon de forme ronde _(pléonasme)_. C’est devant cette table que,

tous les 14 octobre, le Général de Trobriand nous racontait la

bataille d’Auerstaëdt.

Tabouret d’acajou, appelé _X_, de forme à peu près grecque. Étant sans

dossier, c’était le meuble où l’on devait, jeune fille, se tenir

assise.

Chaise sculptée par Grohé, lors de mon mariage. Elle fut alors dorée

et peinte par le Capitaine Ernest de Cissey.

Une autre chaise. Le cuir noir qui la recouvrait, tombait en lambeaux;

je l’ai remplacé par une bande de tapisserie, fort belle, relevée de

peluche rouge.

Deux corps de bibliothèque, ornés de perroquets, d’oiseaux d’eau, de

plantes, _à la façon chinoise_... laqués d’un ton jaune d’ocre, relevé

de rouge antique. Il y a aussi des niches du plus élégant dessin

_persan_. Au-dessous de la corniche, j’ai voulu de grandes branches

folles de jasmin, ce cher amoureux de la lumière. Les deux niches

intérieures sont occupées par d’admirables vases... rapportés _de

l’Inde_, par mon frère qui les tenait du gouverneur _anglais_[2].

[2] Ailleurs: «Ils n’ont pas leurs pareils en France.» En réalité, ce

sont d’assez jolis vases. Voilà tout. Encore la blague. Au reste,

l’un d’eux est endommagé.

J’ai voulu leur faire un écrin digne d’eux. Deux œufs d’autruche ornés

de perles, à la façon _africaine_, donnés à ma mère, et reçus d’elle,

pendent au-dessus des vases.--Dans les deux niches extérieures,

terminant à pan coupé la bibliothèque, un nègre et une négresse,

rapportés de _Venise_, d’un travail très fin, soutiennent un flambeau.

Une petite lanterne chinoise, ornée de plaques d’émail, et de glands à

beaux verres peints, pend au-dessus de chaque statuette.

Ces bibliothèques, d’un prix considérable, sont aussi originales que

charmantes.

Essayez seulement, si vous vivez encore, si le noir veut bien nous

prêter son flambeau ou, l’Empire du Milieu, sa petite lanterne, de vous

représenter ce que peut donner ce _chinois_ compliqué d’_antique_, de

_persan_, d’_indien_, d’_anglais_, d’_africain_, de _nègre_ et de

_vénitien_, sans oublier le _jasmin_, et vous deviendrez aussi fou que

les branches de ce cher amoureux de la lumière.

Deux meubles en marqueterie... copiés sur des meubles du Roi Louis

XIV.

N’oublions pas que, parlant de la Dame et de ses Soirées, d’Aurevilly

lâche le mot _blaguer_ et ajoute: «Tout du long de son livre, la

Marquise ne fait que cette vilaine chose-là.»

Suite des «blagues»:

Deux armoires copiées sur des meubles de Madame de Maintenon, sauf en

quelques variantes par moi désirées.--La seconde garde dans sa

corniche les boutons de gilet du Maréchal et les chiffres de la

Duchesse Arya-Eltha-Lucifera.

Ne manquez pas de reconnaître Adélaïde Louise d’Eckmühl, l’héroïne

déguisée de la villa; son noble père, avec ses boutons de gilet; elle,

avec ses boutons de jasmin.

Une table à dessin... J’ai peint là un manuscrit sur parchemin et

beaucoup d’autres choses.

Elle peignait aussi.

Deux petites chaises (modèle étrusque) couvertes d’étoffe persane...

et terminées, l’une par deux oies en bronze chinois servant de

brûle-parfum, et posées sur les montants du dossier, l’autre, par une

chimère et un personnage accroupi...

Un élégant flambeau en bronze chinois... représente un ibis, _un

prêtre ou une sorcière_: don du Commandant de Coatpont.

Premier obus envoyé par l’armée de Versailles, sur le Palais des

Beaux-Arts. Il a passé à quelques lignes au-dessus de ma tête, pour

aller éclater dans mon appartement, le 25 mai 1871.--J’ai fait monter

l’obus _qui a rasé mon front_, sur un petit bastion de pierre; et on a

peint, dans le creux, l’ancien Palais Mazarin.

Charmante statuette de bronze, œuvre de Monsieur Mouton... résumant

une boutade de la Duchesse Eltha. L’homme à tête de porc, à cornes de

taureau, à corps et à jambes d’autruche, à longue queue de renard et à

mains de singe, sculpté par Monsieur Mouton est tout à fait amusant.

D’un air mélancolique, ce jeune homme, fait d’un métal argenté, se

tient debout sur un socle de porphyre rouge, gravé de cette légende:

L’homme d’après la Marquise de Blocqueville. Exemplaire unique.

_Boriko_... avec ses paniers arabes, de Barye, je crois. C’est le

portrait vivant des chers petits ânes qu’on rencontre, à chaque pas,

en Afrique.

Portrait de la jolie Marquise du Luc... Pendant les combats de la

Commune, une balle est venue piquer ce tableau, placé au-dessus du

canapé où je m’étais réfugiée; j’ai fait placer cette balle, avec une

inscription, dans le bas du portrait.

Buste ancien[3], de grandeur héroïque... _On le trouve plus beau que

celui du Louvre._

[3] D’un Médicis.

Joli petit melon chinois, en faïence de plusieurs verts, acheté par

moi dans le singulier village hollandais de Brooke, afin d’être très

convaincue, si je le retrouvais en autre lieu, que, pour la seconde

fois, ce n’était pas en rêve que j’avais visité ce pays joujou.

Voici maintenant la collection de cachets. Le Musée Saint-Saëns a la

sienne, Auxerre ne pouvait faire moins.

Voici le dernier que j’aie fait faire. Sur le socle doré, d’un

éléphant argenté, est gravé _le refrain_ d’une vieille chanson

française: «J’ai dans l’âme une fleur que nul n’a pu cueillir.»

Sauf votre respect, Madame la Marquise, la vieille chanson française

n’est rien moins qu’une poésie de Victor Hugo, et des plus célèbres,

dont le premier vers est celui-ci:

Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine.

Celui que vous citez n’est pas exact. Il faut _ne peut_ au lieu de _n’a

pu_.

Champignon de bois sculpté, monté en argent et gravé, en souvenir

d’une parole de l’Écriture, d’un _élégant chameau_ et de Memento.

Cachet de cristal, à lien d’argent, gravé en arabe du nom de Louise.

Au Musée de Dieppe, nous avons le cachet avec le nom de Saint-Saëns, en

caractères chinois.

Joli paon de cornaline... J’ai fait graver sur ce bijou la devise du

cachet personnel et de jeunesse du pauvre Empereur Maximilien:

_Kallibiotik_, mot de la vieille langue des Bohèmes, qui signifie: par

tous les moyens honnêtes, rendre la vie agréable.

Ne vous semble-t-il pas entendre Coquelin Cadet, sous les espèces de

Covielle déguisé, expliquer à Monsieur Jourdain les beautés de la langue

orientale, «qui dit beaucoup de choses en peu de mots» et faire suivre

de cacophoniques polysyllabes tels que, par exemple, _Kakarakamouchen_,

d’interminables interprétations, telles que «votre cœur soit toujours

comme un rosier fleuri» ou le souhait d’associer la prudence du lion à

la force du serpent?

M’est avis qu’un voyageur mauvais plaisant pourrait bien, avec son

_Kallibiotik_, s’être payé la tête de l’aimable Marquise.

Petit sanglier doré, donné par une vieille amie de ma gouvernante.

Trois balles ramassées Tour Malakoff et montées en cachet. Ce souvenir

guerrier m’a été offert, à Alger, par le Colonel Renou. Sur la plaque

d’argent, j’ai fait graver mon oiseau favori, une cigogne.

Un pèlerin... Sur le pied j’ai fait graver, en mémoire d’une parole de

Marguerite (?) un poisson volant et cette légende: _nec, nec._

Brelan des dames · 第 1 / 7 段