EXTRAIT D’UNE LETTRE ANONYME.

Nice, 23 juin 1858.

... «Un de mes amis, qui s’occupe de linguistique, eut l’honneur

de vous écrire, il y a trois ans, pour vous demander des notions

sur un mot dont l’origine lui paraissait obscure. J’avoue,

Monsieur, que l’empressement avec lequel vous lui avez répondu,

et votre regret de ne pouvoir satisfaire sa curiosité, ont été

pour beaucoup dans la résolution que j’ai prise de m’adresser à

vous. Il s’agissait du verbe _chafrioler_, qu’il avait lu dans

un roman en vogue. Mon ami le croyait un archaïsme, et il vous

priait de lui en dire l’étymologie.

«Vous lui écrivîtes que vous n’aviez jamais rencontré ce mot

dans vos études sur le vieux langage. Induit à erreur par

l’orthographe fautive qu’il vous en avait donnée (_chaffrioler_),

vous supposiez que c’était une corruption argotique du verbe

_affrioler_; et cela, avec d’autant plus de raison, que l’auteur

qui s’en était servi, M. Eugène Sue, a été souvent entraîné, par

la peinture des mœurs, à accorder droit de bourgeoisie à des

expressions du domaine de l’argot. Vous ajoutiez même que vous

seriez très-embarrassé de le décomposer étymologiquement.

«En feuilletant, par hasard, un vieux dictionnaire qui est

toujours bon, quoique cent-quinquagénaire, poussiéreux et

vermoulu, j’ai découvert une étymologie qui, si elle n’est pas

la bonne, est au moins vraisemblable, et vaut bien celle que Le

Duchat a donnée de _chafouin_.

«Avant de la soumettre à votre appréciation, permettez-moi,

Monsieur, de vous transcrire plusieurs exemples de l’emploi de

_chafrioler_, que j’ai recueillis dans des romanciers, et qui

vous donneront de cette locution l’idée la plus précise et la

plus complète:

«Est-ce qu’on dit ces choses-là? On garde ces friands petits

bonheurs-là pour soi tout seul; ce sont de ces petites félicités

coquettes et mysticoquentieuses, dont on se _chafriole_ en

secret, et qu’on n’avoue pas!» (E. Sue, _Mathilde, ou les

Mémoires d’une jeune femme_.) «Et l’évêque Cautin?... Oh!

celui-ci ressemble à un gros et gras renard en rut... Œil lascif

et matois, oreille rouge, nez mobile et pointu, mains pelues...

Vous le voyez d’ici _chafriolant_ sous sa fine robe de soie

violette... Et quel ventre! On dirait une outre sous l’étoffe!»

(Le même, _les Mystères du Peuple_.) «En l’attendant, l’évêque

Cautin, _chafriolant_ de posséder enfin la jolie fille qu’il

convoitait depuis longtemps, s’était remis à table.» (_Id._)

«L’évêque Cautin, cédant à son penchant pour la buvaille et la

ripaille, voyant par avance Ronan le Vagre, l’ermite laboureur

et la belle évêchesse suppliciés le lendemain, le bon Cautin ne

se sentait point d’aise: il buvait et rebuvait, _chafriolait_ et

discourait, agressif, moqueur, insolent comme un compère qui,

avant le repas du matin, avait déjà opéré son petit miracle.»

(_Id._) «Vous êtes le plus compromettant et le plus indiscret

des hommes, mon cher chevalier, dit le petit abbé Fleury en

_chafriolant_.» (Baron de Bazancourt, _le Chevalier de Chabriac_.)

«Vous le voyez, Monsieur, on peut faire de ce néologisme des

applications très-heureuses; si l’on arrive à le décomposer

d’une manière satisfaisante, je crois qu’il aura de grandes

chances de succès. Il est d’une tournure fine et originale; il a

dans sa physionomie une grâce et une gentillesse, qui décèlent

sa naissance. M. de Balzac le met dans la bouche d’un des

personnages de _Grandeur et Décadence de César Birotteau_; lui

seul, si je ne me trompe, a droit de le revendiquer; c’est son

œuvre; on reconnaît le flou de sa touche coquette.

«Quel verbe ravissant pour exprimer, par exemple, l’extase

radieuse du gastronome, pour peindre la gourmandise qui brille

dans son œil et sur ses lèvres! Attablé en face d’un gigot cuit à

point ou d’une poularde bondée de truffes et diluviée de jus, il

se délecte, il se pâme d’aise. Il manifeste sa jubilation par un

épanouissement de lèvres, par un battement d’ailes (pardonnez-moi

cette expression), par un trémoussement de tout son corps, par

de petits sauts, par de petits bonds, que le verbe _chafrioler_

résume et rend avec un rare bonheur. Ce mot exhale un fumet

rabelaisien; c’est tout un poëme de lécherie et de sensualité; il

est dommage qu’il ne soit pas éclos sous la plume culinophile de

Brillat-Savarin.

«Dussé-je faire sourire votre érudition de la confiance que j’ai

dans ma faiblesse, je reviens à mon étymologie, pour laquelle je

sollicite votre indulgence. Si vous lui attribuez quelque valeur,

votre assentiment me sera, Monsieur, d’un très-grand prix.

«_Chafrioler_, dans lequel j’avais vu d’abord une altération

de _cabrioler_, me paraît, maintenant, composé de _chat_ et de

_frioler_. _Frioler_ est un vieux verbe qui a dû concourir à la

formation d’_affrioler_, et qui se trouve dans le Dictionnaire

français-italien d’Antoine Oudin (1707). Celui-ci le traduit

par _ghiottoneggiare_, bien qu’il signifie: se livrer à la

gourmandise avec délicatesse et raffinement. _Chafrioler_

serait donc, au propre, d’après ma dissection étymologique:

éprouver une sensation délectable, analogue à celle du chat qui

_friole_, qui boit du lait, par exemple, et qui s’en lèche les

barbes. D’autant plus que le chat jouit d’une réputation de

sensualité, parfaitement établie, ainsi que le prouvent le mot

_chatterie_, le verbe _chatter_ qui figure dans Oudin avec la

signification de _friander_, et les expressions: _friande comme

une chatte_, _amoureuse comme une chatte_, qui sont admises dans

le Dictionnaire de l’Académie.

«Par extension, on a dégagé le verbe _chafrioler_, de toute

idée comparative, et il a pris le sens général de: se réjouir,

se délecter, avec cette différence, toutefois, qu’il est plus

expressif et plus voluptueux que ces derniers.

«J’ai extrait du _Dictionnaire national_ de Bescherelle plusieurs

mots qui dérivent de _frioler_, qui l’expliquent, et qui mettent

son existence hors de toute contestation:

«_Friolerie_, s. f. S’est dit dans le sens de gourmandise,

friandise. «Aussi peu eussé-je pu vivre sans ces _frioleries_, à

quoi j’avais pris goût.» (Le Sage.)

«_Friolet_, _ette_, adj. S’est pris dans le sens de gourmet,

délicat, recherché dans ses aliments.

«_Friolet_, s. m. S’est dit pour petit chien friand, accoutumé à

ne vivre que de friandises, des gimblettes.

«_Friolette_, s. f. Art culinaire. Espèce de pâtisserie légère.»

«Voilà, Monsieur, tout ce que j’ai pu découvrir sur ce verbe,

dont M. Eugène Sue lui-même ignorait la provenance. J’ai consulté

Nicot, Furetière, Trévoux, Richelet, Boiste, etc.; malgré ce

recours à des dictionnaires estimés, je n’ai pu faire aboutir mes

recherches à un résultat plus décisif. Si mon étymologie n’est

pas la bonne, je renonce à la trouver jamais: je laisse ce soin à

des esprits plus perspicaces que moi. Je suis, au reste, dans un

pays où les livres sont vus d’assez mauvais œil et où l’on fait

tout, par conséquent, pour les en éloigner. Aussi, grâce à la

mesquine allocation de la municipalité dont les goûts laborieux

sont très-contestables, notre bibliothèque publique est dans une

grande pénurie, surtout sous le rapport linguistique. Je tends

les bras vers vous; soyez indulgent pour un jeune étymologiste

sans expérience, qui se distingue par son ardeur bien plus que

par son savoir. Il ose espérer que vous serez assez bon pour lui

répondre, et pour le prévenir s’il a fait fausse route.

«Agréez, etc.

Énigmes et découvertes bibliographiques · 第 53 / 82 题